Dans l’histoire pluri-centenaire des classements de crus bordelais, celui des crus de Saint-Émilion est d’invention assez récente. Lors de la création du « Classement des crus du département de la Gironde », en 1855, seuls les vins du Médoc, à l’exception du graves Haut-Brion, apparaissaient en rouge. A l’époque, les vins du Médoc valaient en moyenne trois fois plus cher que ceux de Saint-Émilion. Il fallut attendre plus d’un siècle pour qu’en 1959 soit créé, à l’initiative des viticulteurs locaux, un classement officiel spécifique. Contrairement à celui de 1855, cette hiérarchie prévoyait d’être révisée tous les dix ans. Et elle le fut en 1969, puis 1986, 1996 et 2006. On distingua deux catégories, les « premiers crus classés » et les crus classés, en divisant les premiers en « A » (les seuls Cheval Blanc et Ausone) et « B ».
Contrairement à celui de 1855, qui n’a été révisé qu’une seule fois et au seul profit de Mouton-Rothschild, passé en 1973 de second à premier cru, le classement de Saint-Émilion consacre ou provoque des changements importants de statut pour un domaine, mais plus encore de la valeur foncière du cru, d’autant qu’il juge le vignoble et non la marque. Si, en Médoc, la plupart des crus classés disposent aujourd’hui d’un vignoble très différent (et souvent beaucoup plus vaste) que celui qui leur avait permis d’être classé il y a 157 ans, l’assiette foncière est un des critères déterminants dans le dispositif saint-émilionnais. Les enjeux fonciers liés à ce classement ont donc pris une importance telle que le dernier en date a été l’objet de plusieurs recours portés par des propriétaires mécontents et a vu l’ensemble de ses résultats invalidés. Celui qui doit être publié cet été remplacera donc l’édition 2006.
Ce nouveau classement, effectué sous la responsabilité d’une commission de personnalités choisies par l’Institut national des appellations d’origine (Inao), s’appuie sur un organisme agréé de certification qui examine les dossiers et réalise les dégustations d’échantillons prélevés sur les dix derniers millésimes produits par la propriété. Au terme de cet examen, sera considéré « grand cru classé » tout cru ayant obtenu une note supérieure ou égale à 14/20 à partir de la dégustation des vins (50 % de la note), de sa « notoriété » (20 %), des caractéristiques géologiques et topographiques du cru (20 %) et de la conduite viticole et œnologique du cru (10 %). Pour la mention « premier cru classé », les coefficients changent : 30 % pour la dégustation, 35 % pour la notoriété (y compris le prix du vin), 30 % pour la géologie et 5 % pour la pratique viti-vinicole, la note minimale étant portée à 16 sur 20. Enfin, l’arrêté du Ministre de l’agriculture prévoit que des distinctions A et B peuvent être proposées aux premiers crus « compte tenu de leur notoriété et de leur aptitude au vieillissement », ce qui ne manque pas de laisser rêveur tant le minimum qu’on puisse attendre des dix derniers millésimes d’un cru classé est qu’ils témoignent « d’une aptitude au vieillissement ».
Au final, un peu moins d’une centaine de crus ont présenté leur candidature. Au vu des critères retenus et en s’appuyant sur notre propre expérience, qui nous a conduit chaque année depuis plus de vingt ans à déguster entre 200 et 300 crus de Saint-Émilion, nous pouvons nous livrer à l’exercice singulier de déterminer ceux qui, à nos yeux, mériteraient d’être classés et à quel niveau.

Les premiers crus classés « A »

  • Indiscutables : les deux classés A, Ausone et Cheval Blanc, justifient aujourd’hui encore plus ce classement qu’ils pouvaient le faire en 1996 ou 2006. À un terroir homogène et très spécifique pour l’un et l’autre, ils ajoutent une notoriété exceptionnelle fondée pour Ausone sur la rareté et pour Cheval sur le prestige, entre autres de ses copropriétaires (Albert Frère et Bernard Arnault), avec des prix sans équivalent dans le secteur : autour de 1 400 € pour une bouteille d’Ausone 2010 et de 1 000 € pour Cheval, soit trois à quatre fois plus que le plus cher de leur compétiteurs (Pavie). Mais côté qualité, les deux crus sont également impressionnants : Ausone est au sommet depuis 1997, date où Alain Vauthier en est devenu seul propriétaire et très doué vinificateur tandis que, irrégulier jusqu’au milieu des années 2000, Cheval Blanc enchaîne depuis les réussites éblouissantes.
  • Challengers : Pavie et Angélus sont les deux seuls crus qui pourraient, par la qualité intrinsèque de leurs vins (depuis une bonne vingtaine d’années pour Angélus et depuis 1998 pour Pavie, lorsqu’il fut racheté par le brillant Gérard Perse), prétendre à un tel classement. Reste qu’ils sont encore loin des deux autres en termes de « valorisation nationale et internationale du vin », un critère qui compte pour plus d’un tiers de la note finale.

Cet article a été publié sous une forme différente dans le Hors-série Vin de L’Express daté juin-juillet 2012, en vente chez votre marchand de journaux.
Crédit Photo : CIVB/PH. ROY

5 COMMENTAIRES

  1. Deux points à noter :

    – soit on accepte l’ensemble des critères qui ont été précisés dans les dossiers à constituer, soit on critique les poids différents donnés à chaque critère (dégustation, notoriété, prix, assise foncière, etc.). Mais bon, là, rien n’obligeait quiconque à se présenter.

    – soit on accepte le principe que quiconque ayant soumis un dossier en accepte le jugement qui lui sera donné, soit on l’autorise (ce qui est légal) à s’opposer à la décision, mais en sachant que, quelque part, ce sont les juges du comité qui auront le dernier mot. On le sait : l’appel est autorisé.

    Comme les notes de dégustation ne seront pas publiées (autant que je sache) ni communiquées aux prétendants, on espère quand même que chacun aura connaissance de ses points faibles ou forts, ne serait-ce que pour mieux se préparer pour le prochain classement dans dix ans.

    Un tel système est quand même porteur d’inconvénients majeurs, à commencer par celui qui lie le classement au producteur alors qu’en Bourgogne, le classement ne concerne que le terroir, le climat. Dix ans, cela passe vite, et on sait que le négoce n’aime pas trop les changements.

    Pour passer en A, les conditions sont drastiques : prix et notoriété sont des choses qui ne viennent qu’avec le temps. Les marchés garderont longtemps en tête qu’il y a 8 grands noms à Bordeaux, quand bien même un nouveau classement mettra – pour dix ans seulement – d’autres crus en évidence, qui, ne tergiversons pas, le mériteraient sur le seul critère de leurs qualités dégustatives. Là, c’est trop demander 🙁

    On verra vite ici et là des dégustations comparatives qui montreront les valeurs d’un Valandraud, d’un Tertre Roteboeuf (quand bien même il ne se présente pas), d’un La Mondotte.

    Peut-on envisager un cru qui montera au sommet sans faire partie du classement ? Est-il sage de rester en dehors comme Mitjavile ?

    S’il est vrai que les classements sont un atout indiscutable sur les marchés étrangers pour n’importe quel château (il suffit de voir à quel point ce système se copie ici et là, dont la Napa) , il n’en est pas moins vrai que les “classificateurs” veulent garder et honorer une valeur historique à ce qu’ils font et c’est probablement là qu’est le problème majeur :

    “Comment harmoniser un souci de coller à l’histoire sans rejeter des domaines qui ont fait un travail colossal qualitatif et qui méritent amplement d’être cités au sommet ?”

    Attendons le classement officiel où il y aura sans doute le lot de surprises habituelles, chacune de ces surprises ayant alors leurs défenseurs et leurs attaquants. Ça promet 🙂

  2. Désolé d’être un brin critique mais le top 4 n’est il pas une évidence ?
    J’attendais plutot une sélection concernant la 2e division. Un peu de panache que diable, la maison B&D sait faire !

    PS
    au moins je commente n’est ce pas Mr Mauss ? Mais peut être faut il se taire s’il s’agit de vulgarisation car la vulgarisation n’appelle pas a l’interaction mais à “”l’information “” (pour tenter d’amener du grain à moudre aux interrogations de Mauss)

  3. Pourquoi faire intervenir dans le classement la notoriété, le prix, l’assise foncière, si ce n’est pour justifier les prix exhorbitants de certains vins (mis à part leur rareté bien sûr)? Ce qui compte pour les vrais amateurs de vin, c’est la conduite de la vigne, le travail dans les chais, la dégustation, et la progression ascendante/continuité dans l’optimisation de ces 3 critères. Le reste n’est destiné qu’aux spéculateurs, et en cela les auteurs et juges de cette classification en sont, on imagine à leur corps défendant bien sûr…, de bienveillants serviteurs. Le cercle des vins de très haut de gamme d’abord complice des marchés, essentiellement émergents, en est aujourd’hui à la merci.

  4. Gérard : en poussant votre raisonnement dans sa logique, il eut donc fallu uniquement prendre en compte les résultats de dégustation à l’aveugle.
    Bien évidemment très peu de domaines auraient accepté.
    En fait, vous nous dites simplement que les vrais amateurs n’accordent pas trop de valeur au contenant, mais bien plus au contenu. Nous sommes d’accord si c’est cela votre idée derrière votre commentaire.
    Maintenant, le prestige des locomotives… un bien/un mal nécessaire, non ?

  5. Mauss: En effet, c’est le sens de ma réaction. Un idéal de communiant sans doute. Mais un jour viendra où ces pays émergents (les monnaies des BRIC sont en train de s’effondrer) vont comprendre et modifier leur comportement d’achat et de consommation. Essayons de nous imaginer la puissance économique de la Chine et de l’Inde dans 20 ans: ces 2 pays contrôleront tout. Ce seront eux les “market makers”.

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