Par François Mauss. À lire bien des blogs de vin où le (non) sens grammatical le dispute à une orthographe plus qu’approximative, ce qui peut être sujet à discussion, c’est le langage employé pour parler du vin. Les blogs et/ou forums qui ont un grand succès ne sont pas forcément ceux qui s’adressent à une population issue de Sciences-Po, Ena et autres.

Un blog a-t-il du succès parce que le style des billets est proche du parler commun ou, plus prosaïquement, le critique adapte-t-il sa prose aux lecteurs qu’il évalue plus ou moins correctement, le plus souvent à la lecture des commentaires qu’ils écrivent de temps en temps ? Faut-il être « professeur » et sous-entendre que l’élève doit s’adapter à la science du Maître, ou faut-il être « éducateur » et se mettre au niveau – parfois simplissime – de l’élève ? Si les mots techniques style « brett » ou « ph » peuvent être abscons pour la majorité des lecteurs, doit-on demander au critique de ne pas franchir les lignes jaunes du langage commun ? On peut lister ainsi de multiples questions de même catégorie.

Qu’attend le lecteur ? Le vin est un produit sensé offrir de beaux plaisirs, parfois même des émotions, et si possible à des prix abordables. Il souhaite donc lire des mots qui vont motiver sa décision d’achat ou non. Chacun peut, ipso facto, donner quelques noms de blogs qui abondent en ce sens… et qui ont un grand succès. Le vin est plus décrit comme porteur de satisfactions gustatives qu’en soi.
Les sites où l’écriture est plus orientée vers la culture, l’information technique, l’analyse fouillée des vinifications, bref les blogs où le point de vue final s’appuie sur des démonstrations professionnelles, sont certes lus plus attentivement, mais ont-ils plus de lecteurs ?

Prenons l’exemple de Robert Parker. Il se définit clairement comme « hédoniste » (c’est le titre d’un de ses journaux), et comme jouisseur de la bonne vie. Son langage n’a jamais été trop technique, et les belles facilités de langage ( riches, puissants, fruités, assez ronds, équilibrés) sont généralement bien accueillies dans ses colonnes. Son succès est incontestablement lié à son système simplifié de notes sur 100 et ce qu’il écrit est facilement compréhensible par tout type de lecteur.

A côté de cela, vous avez des blogs qui se la jouent grave, du style : “passez votre chemin, ignares, ici nous sommes spécialistes de telle ou telle région”, et seuls les zélés adorateurs du maîtrillon des lieux (une quasi secte), quand bien même ne comprenant pas forcément tout ce qui est écrit, restent en adoration, faisant définitivement partie des esprits faibles ayant un besoin ardent d’être et de rester sous influence.
Michel Bettane, notre hôte ici, a évoqué plusieurs fois cette question du type de lien à créer entre le critique et le lecteur, et la conclusion de son dernier éditorial dans The World of Fine Wine est parfaitement clair sur ce point. Le voici :

“All of which goes to show that a whole bunch of arithmetic scores is not the way to educate consumers about wine. What we critics have to do is teach people to compare their tasting sensibilities with our own. This starts by helping consumers to discover what they like or what they are seeking based on the reviews that we provide. It does not mean spoon-feeding them with ready-made critical evaluations on the misguided assumption that they are too lazy to digest the information themselves. A difficult duty, for sure – but it’s our duty nonetheless !”

Le message est clair : le critique explique ses goûts, les justifie, donne des exemples basés sur des analyses personnelles et demande simplement au lecteur de replacer ce point de vue sur sa propre échelle de valeur. Il y a du travail à faire de chaque côté et personne ne doit oublier Monsieur Despréaux :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez

François Mauss est le fondateur du Grand Jury Européen et du World Wine Symposium

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1 COMMENTAIRE

  1. Ai-je affaire au Grand Bouzonviller qui fut un chef de tout premier ordre à Luxembourg et qui a connu les vins de Jean François Coche-Dury avant tout le monde ? Et qui avait modestement une des plus belles caves d’Europe par sa sélection si rigoureuse des meilleurs parmi les meilleurs ?

    Si c’est le cas, tout bon l’ami !

  2. Intéressant de lire sur un nouveau blog, un peu dans la même veine que nos préoccupations du moment, le texte suivant :

    “Dire d’un vin qu’il est « plein de vivacité », est-ce critiquer une acidité trop marquée ? Noter qu’un vin a « un boisé généreux » ne veut-il pas dire qu’il sent la planche ? Des tannins « présents » signifient peut-être que ces derniers arrachent les gencives ! La liste est longue et je m’interroge sur le vocabulaire pratiqué dans notre beau monde du vin pour deux raisons. La première concerne le caractère consensuel de cette novlangue du vin qui prétend dire des vérités pour l’intérêt de tous mais sans vraiment les dire ! Tout le monde y trouve son compte, producteurs et prescripteurs pratiquant la dissuasion stratégique : l’un ayant besoin de l’autre pour vivre et vice et versa ! La deuxième raison touche l’éternel oublié : le consommateur qui n’est plus dupe d’un tel enrobage au point d’exprimer une réelle aversion envers certains mots tels que « tannins » ou « acidité » ; faute de trouver des explications claires et justes à leur sujet… À bon entendeur !”

    L’auteur :

    “Bonjour, mon nom est Olivier Borneuf, je suis consultant pour les vins de Champagne. La passion m’a poussé à ouvrir http://www.brittle-boutique.com. Buller signifie “ne rien faire”, c’est peut-être ce que nous oublions de faire ! Le Champagne est mon prétexte pour observer le monde. Soyez les bienvenus sur mon blog.”

    Adresse : http://buller.over-blog.com/

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