2014 est une année particulière à Bordeaux. C’est, après 32 ans de règne, la première de « l’après-Parker ». Après avoir cédé l’an dernier sa lettre confidentielle, mais très influente, The Wine Advocate à des investisseurs singapouriens, Robert Parker a annoncé qu’il renonçait définitivement aux dégustations de primeurs. Mieux, il a accompagné cette annonce d’un constat lapidaire, donné au magazine spécialisé anglais The Drinks Business : « Bordeaux a un problème avec la jeune génération. Les grands bordeaux sont devenus une caste, les gens ne peuvent plus se les offrir et, donc, regardent ailleurs. »

Les membres de la « caste » des grands bordeaux – propriétaires et négociants – se sont en effet largement appuyés sur les notes de Parker pour commercialiser mondialement un nombre de plus en plus limité de grandes étiquettes au détriment de toutes les autres. En occupant sans partage le devant du terrain médiatique, cette micro élite a laissé accroire que tous les bons bordeaux sont hors de prix. « Il y a eu une dérive du marché à laquelle s’est ajoutée une arrogance commerciale chez les crus les plus spéculatifs, dit le consultant œnologique Stéphane Derenoncourt. D’une offre cohérente, en rapport qualité-prix, on est passé à un système dans lequel le vin n’est plus un produit, mais un objet. Aujourd’hui, on achète un lafite comme on achète un sac à main. » Et au même prix.

Or, il existe à Bordeaux plus de grands vins que partout ailleurs, souvent à des tarifs très accessibles, et seul l’incroyable conservatisme du système bordelais nous rend cette réalité invisible. Otez l’inextricable entrelacs de classements, de référencements de négociants fameux, de « notes Parker », et vous découvrirez de nombreux vins méconnus s’appuyant sur de grands terroirs, parfois excentrés, parfois appartenant à des appellations trop vastes ou hétérogènes pour être globalement considérés au plus haut niveau et réalisant un travail ambitieux depuis des années. Ceux-là peuvent rivaliser avec les plus grands de la région, en primeurs bien sûr, mais aussi après dix ou quinze ans de bouteille.

Il y a 25 ans, la découverte de ce que la presse américaine a nommé les « Super Tuscans », ces vins toscans de grande ambition, mais aussi de grand terroir parfois inédit, a permis de faire bouger les lignes d’un vignoble italien encore engoncé dans des habitudes et une image trop traditionnelle. En nous inspirant de cet exemple, nous avons qualifié ces inconnus célèbres de « Super Bordeaux ». Ils forment aujourd’hui une catégorie à part, exigeante et brillante, et leur rôle dépasse largement la mission d’apporter un supplément de découverte ou une pincée d’originalité dans une hiérarchie convenue. Pour rassurer Robert Parker, ces châteaux peuvent judicieusement contribuer à rajeunir l’image globale de Bordeaux, à redonner envie aux amateurs de s’intéresser à nouveau à cette région plus dynamique et passionnante qu’on veut bien le dire.

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