Florent Rouve, vigneron libre

Forestier de formation, vigneron par conviction, Florent Rouve a repris le domaine Rijckaert en 2013. Sur ce territoire figurant parmi les plus singuliers du Mâconnais et du Jura, il signe des vins sans céder au dogme ni à l’étiquette

Il y a chez ceux qui ont grandi près des arbres une manière particulière d’aborder le vin. D’apparence plus lente, et moins peuplée de certitudes. Florent Rouve fait partie de ces hommes-là. Né à Montpellier, fils d’un géologue spécialisé dans le nucléaire, élevé pour partie à Marseille et trois ans à Madrid au gré des affectations paternelles, l’homme qui dirige aujourd’hui le domaine Rijckaert a longtemps cru qu’il deviendrait forestier. À 16 ans, c’est la silhouette des grandes futaies du Jura, où sa mère a ses racines, qui le décide à passer son bac au lycée agricole de Montargis. Il enchaîne avec un BTS en production forestière à Lons-le-Saunier et se fait embaucher quelques saisons dans les vignes alentour. La filière bois étant alors loin d’être la plus désirable, cantonnant ses diplômés à « rejoindre l’ONF ou à faire du feu », résume-t-il, c’est le vin qui finira par le retenir. Mais le bois, lui, ne l’a jamais quitté. « La forêt, c’est un endroit où je me sens libre. » Et il faut entendre cette phrase pour mieux comprendre sa philosophie actuelle : un effort de transparence, comme si l’horizon de chaque vin était d’imiter, à sa façon, la respiration d’une clairière. C’est chez le père de Jean-Luc Mouillard, l’un des grands vinificateurs jurassiens, qu’il apprend à tailler. « Un homme très humble et un excellent vinificateur », dit-il de son mentor de jeunesse. Il termine son cursus par un diplôme d’ingénieur agricole, un mémoire sur les vins du Jura, suivi d’un parcours en œnologie passé en parallèle d’une carrière de professeur. Il devait en effet, en échange de ses études payées par l’État, huit ans à la fonction publique, accomplis comme enseignant au lycée viticole de Davayé, à côté de Mâcon. Ces années formatrices lui permettent de bâtir un réseau remarquablement dense dans une région où exister à l’ombre de Beaune relève de la performance. C’est aussi à Davayé qu’il rencontre son épouse Caroline, qui travaillait à l’époque pour l’agence Rouge Granit. Ils fêtaient alors les quarante ans du cru Saint-Véran. Quelques années plus tard, elle rejoindra l’aventure Rijckaert, assurant la partie communication et lui offrant aussi un soutien sans faille. Entre-temps, il aura expérimenté la Catalogne chez Miguel Torres, la côte de Nuits chez Chantal Amiot à Morey-Saint-Denis, ou encore la coopérative de Beaucaire, et saisi que la noblesse du métier n’exclut pas une certaine dureté. « Dans le vin, il y a certes beaucoup de poésie, mais aussi de vraies réalités. »

Reprendre sans trahir

En 2013, Jean-Luc Terrier, copropriétaire du domaine des Deux Roches, le prévient : Jean Rijckaert cherche à passer la main. Le nom est flamand. L’homme, belge, ancien associé de Jean-Marie Guffens, avait fondé son propre domaine en 1998 pour produire simultanément des vins du Mâconnais et du Jura, sur des élevages non oxydatifs, à la bourguignonne, avec une intuition rare pour l’époque. Parfait alignement des astres pour celui qui était alors un jeune vigneron que cette configuration qui aurait pu paraître bancale à d’autres : « Je me suis intéressé à ce gars-là parce que j’étais en Bourgogne, mais que mes premiers émois étaient dans le Jura ». La reprise se fait à trois (Florent Rouve, Jean-Luc Terrier, Christophe Cordier) et à une condition, que le profil change un peu sans renier la singularité du fondateur. « J’avais carte blanche. Il fallait que ça fonctionne tout seul. » Du style de Jean Rijckaert, il a gardé l’essentiel, la précision des presses, la longueur des élevages en fûts, le respect des lies, le refus du bétonnage et, surtout, un certain sens de la désinvolture. « Il m’avait dit une phrase qui me revient souvent : “Le vin, il ne faut pas oublier que c’est une boisson”. » Tout est là, dans cet art de ne pas se prendre trop au sérieux qui est à la fois la grande modestie du métier et son plus haut raffinement. « Cela résume très bien les vins du domaine, avec une approche minimaliste, en laissant les équilibres se faire. » Là où son prédécesseur cherchait des vins frais pour la cuisine, lui revendique une approche plus rabelaisienne, une certaine fascination pour la vie qui déborde et des vins qui ne sont pas là pour être contemplés. L’événement décisif arrive en 2015. Premier été caniculaire, les vins lui paraissent lourds et la tentation est grande de bloquer les malolactiques, de raccourcir les élevages, d’ajouter du soufre. Il fera finalement l’exact inverse : « Je travaille exclusivement en fûts, mais en vieux fûts. Plus je les goûtais, plus ils étaient frais à la dégustation. J’ai donc prolongé les élevages plutôt que de les raccourcir ».
Sans bâtonner, en laissant le vin reposer sur ses lies, qu’il décrit comme « une mémoire de terroir, avec un côté éponge magique » qui graisse et rafraîchit à la fois. À l’écouter, on réalise que Florent Rouve a tout compris, préférant aborder le vin en psychanalyste plutôt qu’en censeur. « C’est un savoir empirique. Je ne me sers pas tellement de mon côté œnologue. » Et c’est précisément ce qui donne à ses vins leur intransigeance. À ce jour, à partir de six hectares dans le Jura et moins de trois hectares dans le Mâconnais, le domaine produit entre cent et cent vingt mille bouteilles par an et 98 % de blancs. En bio, mais sans label, par conviction plutôt que par stratégie. « On a fait croire aux gens que le bio était meilleur, mais c’est faux. Et on a perdu les gens avec les vins nature. Je fais confiance à la nature et mon leitmotiv, c’est que tout est basé sur un équilibre. » Il cite Marc-André Selosse ou encore Gaspard Koenig pour son livre Humus, mais aussi Agrophilosophie dont il parle comme d’une bible, sans s’interdire une certaine mystique : « Préserver des arbres, c’est ma vision de la vigne et du vin ».

Une aura mondiale

N’en déplaise aux partisans de la distribution locale, les vins du domaine s’exportent à 80 %, notamment vers le Japon, où la salinité de ses chardonnays et de ses savagnins épouse à merveille les cuisines marines de l’archipel, et vers la Scandinavie, sans doute pour les mêmes raisons. « Ce ne sont pas des vins extrémistes. Ce sont des vins droits », martèle-t-il. La droiture du goût et la droiture morale, l’une nourrissant l’autre. Il évoque avec affection Lucien Aviet et la famille Pignier, les désignant comme « des travailleurs acharnés ». N’est pas Pierre Overnoy qui veut, mais il faut reconnaître que la région abrite son lot de génies. Une fois posées les questions du terroir et de la vinification, il est un dernier territoire que Florent Rouve se plaît à arpenter : « Mon approche du vin est aussi très culturelle. C’est celle de l’Homme. Le vin est un vrai vecteur de culture et d’échanges. Ce qui fait que le vin est le vin, c’est ce lien civilisationnel ». Ses voyages lui ont permis de tisser des liens devenus amicaux, parfois dans des pays très éloignés de sa culture d’origine. « L’approche du vin et de la gastronomie permet de comprendre un pays. Le vin, c’est ça. Se couper du vin maintenant, c’est perdre cette biodiversité culturelle. » Reste enfin l’homme, qui se réfugie volontiers derrière une simplicité un peu rude. « Je ne suis pas du vin, je n’ai pas de prétention. Je suis juste content de faire mon métier. J’ai choisi de le faire, on ne m’a pas obligé. » Il refuse les allocations massives, les affres de la spéculation, les postures hautaines. « Je ne suis pas philanthrope, mais je veux rester juste. J’ai la chance d’être dans des appellations qui brillent aujourd’hui et je veux que mes vins profitent au plus grand nombre. Je ne veux pas être inaccessible. Ce n’est pas un trésor. Encore une fois, c’est une boisson. » Sa manière à lui de rappeler que la grandeur d’un vin ne se mesure pas à sa rareté, mais à sa capacité à entrer dans la vie des gens.


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