Taittinger, le vignoble pour horizon

Directrice du vignoble Taittinger depuis 2020, Christelle Rinville pilote l'un des plus prestigieux patrimoines viticoles de Champagne. Face à un climat imprévisible, elle adapte les pratiques pour construire un vignoble plus robuste, en faisant de l'expérimentation et de la transmission les conditions de cette évolution

La maison Taittinger possède 288 hectares de vignes en propriété, c’est l’un des plus importants vignobles en Champagne. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
C’est un grand et beau vignoble de famille d’abord, ce qui est rare dans l’appellation. Cette dimension familiale a toujours été très importante chez Taittinger, nous la retrouvons d’ailleurs à tous les niveaux de l’entreprise, à tous les échelons des équipes et des partenaires qui travaillent pour la maison.

Connaissez-vous toutes les parcelles de ces 288 hectares ?
C’est un vignoble très étendu, sur 37 crus, qui se répartit globalement en trois parties : montagne de Reims, côte des Bar et un dernier tiers dans la région d’Épernay au sens large, à partir de Hautvillers jusqu’à Sézanne en passant par la côte des Blancs. Nous sommes assez peu présents en vallée de la Marne. On connaît bien un tel vignoble en étant passionnée et en ayant l’amour du métier. Peut-être aussi parce qu’on possède le sens de l’observation, parce qu’on va à la rencontre des équipes. Je ne pourrais pas gérer ce vignoble sans aller sur le terrain quotidiennement, depuis les activités de taille jusqu’à la période de vendange.

Quelles sont les pratiques environnementales suivies par la maison Taittinger ?
Nous sommes très attachés au fait de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait. Nous sommes transparents parce que la traçabilité est fondamentale. La maison est certifiée Haute valeur environnementale (HVE) et Viticulture durable en Champagne (VDC) depuis 2017. Le vignoble était déjà très engagé avant même que le label VDC n’existe, dès la reprise de la maison par Pierre-Emmanuel Taittinger une dizaine d’années plus tôt. L’un de ses premiers messages avait été de stopper les herbicides. La question s’est ensuite posée de revendiquer toutes ces actions, c’est tout de même important d’avoir une reconnaissance par une certification. De même, nous avons cherché à étendre nos normes ISO 14001 à la partie vignoble, sur les problématiques de gestion des déchets, de nuisances causées par le bruit ou les odeurs. Est-ce que nos processus nous assurent que tous ces points auxquels nous sommes attentifs sont réellement maîtrisés au final ? Cela ne parle pas forcément au consommateur, mais ce sont des éléments importants, complémentaires aux certifications environnementales.

Quelle politique RSE suivez-vous ?
Il faut ancrer les valeurs de la maison dans toutes nos pratiques. Nos réflexions sont larges : un choix de matériel, une méthode nouvelle, des travaux à engager, etc. À chaque fois, il est nécessaire de se demander pourquoi nous le faisons et quelles peuvent en être les incidences sur les conditions de travail. Nos actions doivent intégrer la partie sociale et humaine, à tous les postes, jusqu’à nos 700 vendangeurs, recrutés chaque année pour la cueillette, la gestion de la récolte, le pressurage. L’entreprise compte déjà 75 salariés à l’année et jusqu’à 150 personnes avec les contrats de saisonniers.

Quels sont, d’après vous, les enjeux climatiques du vignoble champenois ?
Il s’agit d’abord de voir comment la vigne va supporter le réchauffement et quelles solutions nous pouvons mettre en place pour conserver la qualité et la typicité de nos vins. Pour l’instant, en Champagne, le réchauffement a plutôt amélioré la qualité du raisin. Nous sortons d’une série de beaux millésimes. En revanche, il y a un enjeu de rendement parce que le dérèglement climatique en général nous apporte de plus en plus d’aléas : gels de printemps, orages de grêle, canicules successives, comme cette année, avec un risque de blocage de la maturation et de faible poids des grappes. Nous devons mettre en place ce dont la vigne a besoin pour rester résiliente. En mauvaise santé, elle sera davantage impactée par le changement climatique.

Sur quels aspects intervenez-vous ?
Bien sûr, nous sommes toujours attentifs à la gestion du matériel végétal ou au choix des porte-greffes. Mais, par exemple, l’arrosage des plants est devenu nécessaire avec les conditions météo que nous avons connues ces derniers mois, sinon ils ne survivent pas. Au vignoble encore, il faut faire en sorte que les travaux en vert permettent que les grappes ne grillent pas. Et à l’inverse, réfléchir à la protection contre les gelées de printemps, par lesquelles nous sommes très concernés sur nos secteurs de la côte des Bar et près de Reims. Mais ces solutions de résilience doivent être évaluées dans le respect de l’environnement. Aujourd’hui, il faut s’adapter en permanence parce qu’il est devenu très difficile d’estimer les rendements ou la date optimale de vendange. Tous les scénarios peuvent se produire. À la base, le potentiel d’un millésime est toujours plutôt bon, mais nous ne savons plus comment il peut se terminer.

Y a-t-il également un enjeu humain ?
Oui, celui de la main-d’œuvre. Pour continuer à faire un bon travail viticole, il faut trouver une main-d’œuvre qualifiée. Aujourd’hui, Taittinger parvient encore à avoir des équipes 100 % maison. Demain, c’est peut-être moins sûr. Les prochaines générations seront-elles autant intéressées par nos métiers ? Je l’espère parce que la transmission de nos savoir-faire est un enjeu décisif, comme celle de l’histoire et des valeurs de la Champagne. C’est une terre de solidarité, d’échanges techniques permanents entre nous. Au-delà, il y a également un volet citoyen. Quelle image donnons-nous de la viticulture à nos concitoyens alors qu’il existe un respect des agriculteurs, mais un certain désamour de l’agriculture ? Il faut donner confiance à tous les gens qui sont autour de nous, leur montrer que nos vignes sont bien tenues. Et ne pas hésiter à les rencontrer, à lever les doutes s’il y en a. Notre viticulture mérite d’être défendue.​​​​​​​​​​​​​​​​


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