Une après-midi avec Frédéric Barnier, directeur technique de la maison Louis Jadot.

Malgré une stature solide et sportive, on sent Frédéric Barnier tendu et nerveux dès lors qu’il aborde un journaliste, critique de vin de surcroît. Il sait que dans son métier – celui d’homme du vin- peu sont autant observés que lui,
à l’intérieur de sa maison comme à l’extérieur. Et pour cause.
À 38 ans, il a succédé en janvier 2013 à Jacques Lardière au poste de directeur technique de la maison beaunoise Jadot. Lardière, 40 millésimes de Jadot au compteur, est pourtant éternel. Séducteur à l’enthousiasme inoxydable et au charisme incroyablement juvénile, intarissable philosophe du vin, de ses terroirs à sa vinification, de sa vigueur initiale à sa sénescence révélatrice, rare exemple de scientifique sensuel, Lardière était évidemment, aux yeux du monde du vin, bien plus que le directeur technique de Louis Jadot. Au même titre que le patron de la maison,
le discret, mais efficace Pierre-Henry Gagey, il était Jadot. Et, même si, entré dans la maison en 2010, Barnier travaillait depuis trois ans avec le grand homme, sa nomination a d’autant plus surpris que son parcours ne semblait guère s’associer à la patine bon chic bon genre de ce temple du bon goût bourguignon.
Après des études d’agro à Montpellier, Barnier a travaillé dix ans avec Michel Picard, self-made-man de Chagny plus reconnu pour son dynamisme entrepreneurial que pour le raffinement de ses vins. Chagny-Beaune,
16 kilomètres par la route, une galaxie d’écart en matière de vin. Le FC Barcelone enrôlant le meneur de jeu d’un club ouzbek pour remplacer Lionel Messi ne choquerait pas plus certains professionnels de la profession.
Pourtant, Barnier ne manque pas d’atouts pour le job. Archétype de cette génération de super techniciens du vin bien formés, maitrisant aussi bien la vigne que les chais, les impératifs de qualité comme ceux du commerce,
il peut précisément s’appuyer (comme d’autres : Mounir Saouma, le talentueux créateur de la petite maison « haute couture » Lucien Lemoine l’a précédé chez Picard) sur l’expérience exigeante d’une maison où rien n’était donné, rien n’était facile. « Ici, remarque-t-il non sans bon sens, la différence, c’est l’incroyable liberté de manœuvre dont on dispose à tous les niveaux. C’est extraordinaire, mais dangereux. On peut s’y noyer, dans la liberté. » Au-delà d’un solide background, il dispose d’un atout maître : c’est Lardière qui l’a choisi. « Barnier est un type droit », dit-il sobrement, mais suffisamment fort pour faire taire tous les esprits tordus qui jugent sur la mine et le pedigree avant de le faire sur pièce.
Enfin, il y a la nature même d’une telle fonction, qu’elle soit assumée par Lardière ou Barnier : l’homme est un chainon de l’entreprise, pas un démiurge. À tous les « spécialistes » – et il y en a eu – qui n’ont pas tardé à déceler des différences stylistiques ici où là, voire carrément « un futur mal assuré » pour la maison Jadot, on conseillera de déguster sereinement l’ensemble de la gamme d’une maison imposante qui peut aussi bien proposer plus d’un million de bouteilles de bourgogne générique en blanc comme en rouge d’une impeccable tenue qu’exprimer les extraordinaires nuances d’une dizaine de premiers crus de Beaune ou d’impressionner par la sereine puissance de son célèbre corton-pougets. Les 2011, que nous avons longuement parcourus, pour réalisés conjointement qu’ils soient par le duo Lardière-Barnier, sont avant tout du pur Jadot.
Ce type de dégustation permet en tous cas de redessiner les fondamentaux de la marque. Comme toujours en Bourgogne, les observateurs se focalisent souvent sur le très haut de gamme, laissant accroire par manque d’attention au reste que la Bourgogne ne maitrise que la haute couture et pas le prêt-à-porter. Chez Jadot, le crédo de Gagey, le patron, et le talent de Lardière et maintenant de Barnier ont été de jouer sur les deux registres.
Jadot brille certes avec le corton-pougets et le clos-de -bèze ou, en blanc, ma sublimissime préférée chevalier-montrachet les-demoiselles, fille illégitime de Noureev et de Teddy Riner. Mais il assure surtout une impeccable qualité sur les cuvées « ambassadeurs » que sont les appellations régionales et les villages. En dix vins qui constituent chacun autant de mètres étalons de leur catégorie, voilà où s’impose véritablement la maison.

Pour conclure, regardons-les, ces dix piliers de la sagesse de Jadot.

1. Pouilly-fuissé. 800 000 bouteilles dont chacune est un formidable ambassadeur du Mâconnais, du chardonnay et du vin blanc en général. Riche, ample, remarquablement équilibré en 2011, as usual.
2. Bourgogne blanc. Très consensuel, harmonieux, équilibré, plus mâconnais que côte-de-beaune, il se complète désormais d’un très intéressant coteaux-bourguignons, nouvelle appellation interprétée avec intelligence dans la lettre par Jadot. Puisqu’elle autoirise tous les cépages de la grande Bourgogne (en rouge, elle remplace de fait le vieux passe-tout-grains), Lardière et Barnier ont réalisé un tendu et brillant blend chardonnay – aligoté (à près de 40%) qui développe avec allégresse un corps charmeur et vivace.
3. Bourgogne rouge. 1,2 million de bouteilles vinifiées pour 50% dans les chais de la maison à Givry, complétés d’achat de vins en Côte d’Or et en Côte Chalonnaise. Allez chercher un pinot noir aussi régulier depuis 25 ans. Rondeur gourmande, fruité souple, très agréable et accessible, belle maturité dans le millésime 2009, une pointe de vivacité en plus en 2010, un rien plus fluide aussi, mais toujours de la persistance.
4. Beaujolais villages. Avant d’acquérir le Château des Jacques, Jadot a toujours cru au beaujolais et sa cuvée 2011 au fruité souple, à l’allonge tendre, savoureuse et nette en témoigne. Et rebelote avec le savoureux coteaux-bourguignons 2011 combinant chez Jadot 25% pinot, 25% crus du Beaujolais, 50% beaujolais générique. Générosité gourmande, non boisé, fruit épanoui, confortable et allègre, très séduisant.
5. Pommard. Dans cette appellation aux larges (et souvent fluides) contours, produire chaque année 200 pièces d’une telle densité relève du travail de précision. 2011 constitue ainsi un impeccable pommard, consistant, large d’épaule mais au fruité mur et fin, ample, de belle suavité, de grande allonge.
6 et 7. Nuits-saint-georges et gevrey-chambertin. Là aussi, ces deux villages célébrissimes existent à la carte de toute maison bourguignonne qui se respecte. Je n’ai pas dégusté cette année ces deux vins, mon analyse en Côte d’Or se limitant à la Côte de Beaune, mais la politique de repli de premiers crus que pratique régulièrement la maison sur ces vins en explique la régularité et la dimension.
8. Puligny-montrachet. Même si Jadot me paraît plus à son aise à Chassagne qu’à Puligny, il est capable de sortir 125 pièces d’un village complétant un éventail brillant de premiers crus dont les célébrissime pucelles ou le clos-de-la-garenne du Domaine de Magenta. J’ai cependant trouvé le 2011 villages en retrait par rapport au très consistant millésime précédent.
9. Meursault. Là encore, les premiers crus – charmes, genevrières, folatières – sont fameux, mais en volume très limité. Ce meursault archétypique, toujours généreux, toujours brillant, représente 50 à 60 fois plus de volume que chacun des premiers crus cités. Le 2011 : finement vanillé, floral, tilleul et fleur de vigne, gras, onctueux,
très équilibré, dimension racée, allonge suave, mais profonde.
10. Chassagne. Une commune remarquablement maitrisée par la maison, et un villages impeccable et exemplaire en 2011 : grande saveur, fruit soupe d’orange, charnu, intense, grande précision, allonge.

Thierry Desseauve

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