Situé dans le village de Cantenac, tout près de Margaux, le château d’Issan est l’un des plus anciens du Médoc. Cette propriété dont les origines remonteraient au XIIe siècle a toujours produit des vins sur ses terres. Servis en 1152 au mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt, recommandés plus tard pour la cave du Prince de Galles (1723), ils sont aussi les vins favoris de la cour d’Autriche du temps de François-Joseph et de Sissi. Si, au Moyen-âge, de nombreuses familles d’aristocrates se succèdent au château, la fin de l’occupation de l’Aquitaine par les Anglais se solde par la destruction du château fort d’origine. C’est le Chevalier d’Essenault, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui fera édifier au XVIIe siècle celui que l’on connait aujourd’hui, auquel il donne son nom. Par contraction, au fil du temps, Essenault est devenu Issan.

Au début du XXe, la propriété, comme beaucoup d’autres en cette période de troubles et de guerres, connaît une période difficile. Déjà implantée dans le Médoc depuis cent cinquante ans, la famille Cruse fait l’acquisition de cette belle endormie en 1945. Emmanuel Cruse, qui la dirige aujourd’hui, représente la troisième génération à la tête de la propriété. Comme ses prédécesseurs, il œuvre pour la qualité et la notoriété des vins de grande garde produits à Issan. Comme eux aussi, il continue à faire d’Issan et de ses chais un écrin dédié à l’art. De nombreux concerts classiques y ont eu lieu, ainsi que des expositions, organisées par Virginie Cruse. Pour l’été 2013, c’est avec enthousiasme qu’Emmanuel et Virginie ont accepté la proposition qui leur a été faite par l’association Escales* d’accueillir des œuvres inédites du grand artiste contemporain chinois Leng Hong.


Né à Shanghai en 1955, Leng Hong reçoit son diplôme du Département des arts de la Shanghai Theater Academy en 1978. Jusqu’en 1986, il est chercheur et professeur de peinture traditionnelle au Chinese Painting Institute de Shanghai. Afin de poursuivre ses recherches et de s’ouvrir à l’art occidental, il part alors pour l’Europe où il rejoint l’un de ses amis, physicien chercheur à l’Université de Bordeaux I. Leng Hong crée très vite un lien fort avec la ville, développant un cercle spontané d’admirateurs de son oeuvre, qu’il poursuivra dans la capitale girondine pendant six années. Révélé durant le mouvement artistique chinois de la nouvelle vague des années 1980, Leng Hong est aujourd’hui considéré par les critique chinois comme « un artiste unique, celui dont la recherche constante est de mettre en relation la peinture traditionnelle chinoise et la peinture occidentale. »

Le dialogue de Leng Hong avec le passé, l’utilisation de couleurs tertiaires, son interprétation de l’Histoire, sont ingénieusement traités par la distorsion et la composition de ses toiles. « Quand je commence une toile, d’abord je construis un mur, comme une fresque ou une partie de fresque. L’acrylique associée à de la poudre de marbre, des traits épais, des coulures pour donner à voir une épaisseur particulière. Antique, dans la surface, qui traverse le temps. » Cette poudre de marbre qui donne un effet de profondeur, ces coulures solides de matière sur la toile, évoquent au directeur du Musée de Suzhou, en Chine, où l’artiste est exposé actuellement, « les techniques propres aux fresques, tachetées, vieillies, par des couches habilement superposées. Leng Hong fait surgir les strates et le poids de l’Histoire culturelle. »

Depuis 2006, Leng Hong partage son temps entre le Canada, où il vit depuis 1992, et sa ville natale, où il est professeur invité de la Fine Art College of Shanghai University. Classé parmi les 100 artistes contemporains les plus cotés dans le monde en 2008, il a réalisé une fresque pour l’exposition universelle de Shanghai (2010). Cet été, celui qui estime que les artistes ont trois patries, leur pays d’origine, le monde et l’art, et qu’ils parviennent « à la même destination par des voies différentes, grâce à leurs efforts inlassables dans leur parcours artistique et sur la base de leurs propres expériences »** revient donc dans la ville qui lui a permis d’expérimenter des techniques devenues très importantes dans son œuvre. Par ce retour dans la région qui a vu se développer son indépendance personnelle et artistique, il établit une passerelle culturelle de plus entre Bordeaux et Shangai. « Aujourd’hui, je pense que rien ne distingue l’Orient de l’Occident. L’art me paraît être sans frontière, nullement divisé. »**

D’ici et d’ailleurs, une exposition de Leng Hong. 
Château d’Issan, 3 juin au 26 juillet.
Visites du lundi au vendredi de 10 h à 17 h, sur rendez-vous.

En photo ci-dessus, Le village d’une autre époque 13-VII, 33 x 45 cm, 2013





* Escales, des artistes et Bordeaux, est une association Loi 1901 reconnue d’utilité publique. Ses membres fondateurs se sont réunis pour la première fois en janvier 2009 avec le souhait de créer une association dont la mission serait de promouvoir, notamment au travers d’expositions à Bordeaux, des artistes ayant ou ayant eu un lien avec Bordeaux. Elle compte aujourd’hui une centaine de membres, amateurs d’art, collectionneurs, historiens de l’art et professionnels de la culture. 


** Extrait d’un entretien avec Laurence Chevallier, historienne de l’Art.

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