« Alors, ce 2013 ? » Sous les monumentales arches de pierre du CAPC (le musée d’art contemporain de Bordeaux, ancien entrepôt Lainé de denrées coloniales), les 500 invités du traditionnel dîner du ban du millésime, châteaux, négociants, courtiers, clients ont confronté leurs points de vue, dans toutes les langues, la veille de la clôture officielle de la Semaine des primeurs. Dans cette atmosphère très policée, Emmanuel Cruse, le grand maître de la Commanderie du Bontemps qui les réunissait ce 2 avril, s’est fait offensif en évoquant « un millésime déjà condamné depuis le mois de juin dernier… Ce n’est pas très sérieux ». Nous avons poursuivi la conversation.

Vous avez exprimé lors de votre discours votre agacement sur la façon dont le millésime avait été prématurément critiqué…

Pour être clair, ce n’est pas aux Bordelais de dénigrer leur propre production. Nous avons les plus importants acheteurs du monde entier qui se déplacent pendant la Semaine des primeurs, ce n’est pas le moment de les décourager 15 jours avant en écrivant ou en disant n’importe quoi. Autant 1992 était compliqué, autant 2013 a surpris tout le monde. Objectivement, moi-même je faisais grise mine à la fin des vendanges. Mais aux assemblages, nous avons constaté que les vins tenaient la route. Décourager les acheteurs avant même qu’ils n’arrivent dans une conjoncture économique difficile, je trouve ça aberrant. Qu’un négociant dise « je n’aime pas ce millésime, je n’achète pas », c’est son droit le plus strict. Mais que des consultants, journalistes, techniciens, alors qu’ils vivent de cette économie, s’expriment négativement, ça me semble hallucinant, je dis qu’il faut réfléchir avant de parler.

Vous visiez qui précisément ?

Il y a eu des articles, il y a eu des avis exprimés lors de dégustations… Chez Millesima, Patrick Bernard a cru bon de dire que ses clients ne voulaient pas acheter le 2013. Ce n’est pas très adroit. Qu’il s’en explique avec les propriétaires droit dans les yeux, parfait, nous aurons des arguments à lui retourner, mais qu’il le dise devant un  parterre de journalistes, non. Ce n’est pas à nous, place de Bordeaux, de dénigrer notre production. C’est comme si on disait que le Rafale est un avion de m… parce qu’on n’arrive pas à le vendre, alors que c’est peut-être le meilleur avion de combat du monde et que le problème réel n’est pas celui de sa qualité intrinsèque. 2013 n’est sans doute pas le millésime du siècle, mais c’est certainement bien supérieur à des 2007 ou des 2002. On va être tous amenés à faire des choix, le négoce ne pourra pas tout porter. Un exemple :  pour un cru bourgeois dont je m’occupe, j’ai 6 000 caisses en moins, donc je privilégierai les négociants qui me disent qu’ils aiment mon vin. Imaginons que 2014 soit grand, ils arriveront tous comme des morts de faim pour dire finalement « mais qu’est-ce qu’il est bon ce 2013 ». Alors, les grands effets de manche pour faire parler de soi…

Y a-t-il eu une baisse de fréquentation cette année ?

Oui, soyons objectifs, moins de gens se sont déplacés pour ce millésime que pour le précédent. Conjoncture économique, mauvaise impression générale du millésime bêtement relayée par certains acteurs de la place. Mais relativisons. Les années précédentes, les chiffres étaient extrêmement gonflés par nos amis chinois venus conquérir le nouvel eldorado bordelais. Cette année, ils sont moins nombreux. Par contre, j’ai revu avec intérêt des clients américains que je n’avais pas vus depuis deux ans. Cela veut dire qu’il y a un intérêt pour ce millésime qui ne sera peut-être pas acheté en primeurs, mais en livrable. Toute la problématique des propriétés, c’est que les négociants qui ne pourront pas porter la totalité des stocks vont attendre que nos clients veuillent bien les acheter au moment où ils seront  livrables, donc ce sera à nous, ayant moins de caisses à distribuer, d’ajuster le tir et de choisir  des négociants dont les positions financières sont suffisamment sérieuses pour ne pas retrouver sur le marché des vins bradés immédiatement. À toute chose, malheur est bon, ce millésime va peut-être redistribuer les cartes. C’est une supposition, car nous n’avons pas encore eu de mise en marché réelle, à part Pontet-Canet dont les volumes sont faibles et qui est de toute façon une marque que le négoce ne peut pas laisser passer.

Dans une situation critique, quel élément positif peut-on dégager ?

On a connu des situations bien plus critiques, 1992 par exemple. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste. Les vins tiennent la route, les acheteurs internationaux sont là. Le ban du millésime où le négoce de Bordeaux réunit ses clients, est révélateur. Il a rassemblé 600 personnes dans les années 2009-2010, 500 personnes étaient présentes cette année, pour un millésime soi-disant catastrophique. Les gens goûtent les vins et se disent agréablement surpris par rapport à l’image qu’ils en avaient. Certes, les récoltes sont catastrophiquement faibles en volume. Mais le corollaire, c’est que la qualité intrinsèque est plutôt bonne. En 1992, on a souffert, mais c’était au siècle dernier. 1997, on a dû balancer 30% des raisins, même pas vérés. 2013, on a bénéficié de tous les progrès de l’œnologie et fait un énorme effort de sélection.

Donc, c’est dans des années comme celle-ci qu’on voit le travail, le talent du vigneron ?

Oui, certainement, mais la formule « une année de vigneron » a été galvaudée. En 2005, 2009, 2010, même un débutant ou un énarque aurait fait un grand vin, c’est la nature qui a tout fait. On a pourtant entendu l’expression. A contrario en 2013, l’acuité du chef de culture du vigneron, du maître de chai, même du consultant, a été primordiale.

Fallait-il reculer la date des primeurs pour présenter des vins plus aboutis ? C’est l’avis d’Alain Raynaud, le président du Grand Cercle, par exemple.

C’est un éternel débat. Je ne suis pas sûr que cela changerait grand-chose, si ce n’est de retarder d’autant la mise en marché. En 2010, certains ont ainsi voulu présenter ce millésime hyper tannique plus tard. Cette année, d’un point de vue purement technique, Alain Raynaud a vraisemblablement raison. Mais la Semaine des primeurs semble définitivement figée à la première semaine d’avril. Les vrais professionnels, ceux qui viennent depuis 20 ans, savent pondérer. Quant à ceux  qui viennent en touristes un an sur deux… Reste qu’on est encore loin des assemblages finaux, évidemment.

Comment réagissez-vous face à la décision de certains – ils sont très rares – de ne pas présenter, voire de ne pas millésimer ?

Ne pas présenter ses vins aux clients quand ils sont là, c’est dommage. Ne pas en produire, c’est une aberration, c’est mettre en avant ses propres incompétences. Encore une fois, on a connu des millésimes bien plus compliqués. Et vu ce qu’on goûte à l’heure actuelle, c’est une erreur. Le cas de château Malescasse est à part. Le nouveau propriétaire voulait sans doute démarrer avec un millésime porteur, c’est un choix marketing qui peut se défendre. Mais la force de Bordeaux, c’est de présenter tous les ans des vins différents, pas comme la Napa Valley où on a l’impression d’avoir le même produit chaque année.

Quelles conséquences pour Bordeaux en termes économiques et en termes d’image ?

En termes d’image, les clients vont repartir avec de bonnes impressions malgré tout et le millésime s’en sortira. Économiquement, vu les faibles rendements, certaines propriétés vont souffrir. Ce qui va se répercuter sur la filière. Pour être juste, je prends l’exemple du 2012. Millesima organise chaque année la dégustation du millésime précédent. Il y a deux semaines, tout le monde a donc pu le goûter à nouveau. Beaucoup de ceux qui l’avaient critiqué à l’époque disent aujourd’hui  « est-ce qu’on ne serait pas un peu passés à côté ? ». Moi-même, je suis plus fier aujourd’hui du 2006 que du 2005, car il nous a demandé plus d’effort. Alors on verra bien l’an prochain ce qu’on dira finalement du 2013. 

Votre analyse du millésime pour la Rive gauche ?

On a souffert de coulure sur les merlots et de millerandages sur les cabernets, les volumes sont donc en baisse, mais l’été a été favorable. Donc les grands terroirs, les bons terroirs s’en sortent très bien.

On dit que c’est une année pour les blancs ?

Je ne sais pas, je n’ai pas encore tout goûté. Peut-être les blancs tireront-ils les rouges, pour une fois, à Bordeaux.

Propos recueillis par Paz Biziberri

*La Commanderie du Bontemps de Médoc, des Graves, de Sauternes et de Barsac, l’une des plus anciennes et des plus importantes confréries viticoles françaises, réunit 350 membres, domaines et châteaux de la rive gauche de la Gironde, maisons de négoce et bureaux de courtage de la Place.

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1 COMMENTAIRE

  1. Si on peut parfaitement comprendre le point de vue de Monsieur Cruse qui est là totalement dans son rôle de Président, il faut quand même souligner :

    a : que les critiques sérieux ont écrit des choses sensées sur bien des crus qui offriront de réels attraits dans la décennie à venir. Exemples avec les notes de Bettane et de Perrin.

    b : que Monsieur Cruse n’évoque pas le point majeur, à savoir que le marché souhaite une politique de prix plus en adéquation avec le marché tel qu’il est ressenti – à tort ou à raison – par les acheteurs finaux.

    Peut-on reprocher à un acheteur de donner une préférence, à prix égal, au 2012 qu’il trouve encore disponible ici ou là ?

  2. Ceux qui diront qu’il y a dans les propos de Mr Cruse, une arrogance typiquement bordelaise n’auront peut etre pas tord.

    Le marché regorge de très bons vins, à point aujourd’hui, et qui se trouvent aux mêmes prix que les primeurs 2013.
    Il faudrait bien un jour liquider les stocks qui s’accumulent et cela ne sera pas la faute des critiques.

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