Brève – et personnelle – histoire contemporaine du vin de France


 

Chapitre onze, dans lesquels les grands de Bordeaux s’endorment ou se réveillent.

 
Les premiers crus de Bordeaux avaient évolué différemment au cours de la décennie précédente. Margaux, mené par le brillant Paul Pontallier, avait entamé une lente, mais sûre remontée vers les sommets, démarrant il est vrai d’un niveau très décevant dans les années soixante-dix. Haut-Brion était de très loin la star des années quatre-vingt au début des années quatre-vingt-dix. La rigueur et la vision que développait le directeur du cru, l’impérieux et impressionnant Jean-Bernard Delmas (une vraie dynastie, les Delmas, il avait succédé à son père et son successeur a été son fils Jean-Philippe), avait eu pour couronnement un 1989 légendaire. Lafite était mené sans tapage et dans un style à l’ancienne qui le plaçait à côté de l’ébullition stylistique de la période. Mais en 1994, quand Charles Chevalier, quitta la direction d’un autre cru du Baron Eric de Rothschild, le sauternes Rieussec, pour s’installer à Lafite, la révolution fut immédiate. Dans ce millésime, le très calme et déterminé Charles n’hésita pas à produire un grand vin à 100% cabernet sauvignon. Certains s’étranglèrent ou se moquèrent, sur le ton « Lafite est devenu un vin de cépage », pourtant, ce vin aristocratique et tendu marquait le renouveau de la propriété. Deux ans plus tard, Charles Chevalier signait un 1996 d’anthologie qui est pour moi le plus grand médoc de la décennie.
Latour, comme d’autres, subit une pollution de ses chais dû à l’utilisation d’un produit de traitement du bois qui délivrait une molécule, le trichloranisole (TCA), apportant aux vins une mauvaise saveur comparable à celle du goût de bouchon. Ce problème dramatique, dont on prit conscience au début des années 90 et qui fut décrit et traité quelques années plus tard par l’œnologue bordelais Pascal Chatonnet, n’apparaissait pas immédiatement et se propageait au fil du temps, dans des vins déjà mis en bouteille. Il touchait des propriétés plutôt méritantes, qui avaient souvent restructuré leur chai en utilisant ce produit. Lorsqu’il racheta le cru en 1996, l’homme d’affaire français François Pinault nomma un jeune directeur extérieur au monde du vin, Frédéric Engerer. Formé dans une grande école de commerce (HEC), Frédéric avait suivi l’enseignement de Michel Bettane et d’un autre brillant critique que j’avais embauché à la RVF, Bernard Burtschy. Homme de décision énergique, il prit le problème des TCA immédiatement à bras le corps et replaça aussitôt Latour au sommet, avec à mon sens un 2003 qui étonnera encore mes arrières-petits-enfants dans cent ans.

Engerer, comme Chevalier et Pontallier, ont utilisé une méthode infaillible pour replacer leur cru au plus haut niveau. Sélectionner impitoyablement le meilleur pour produire le grand vin de la propriété, quitte à réaliser des seconds vins rivalisant largement avec les plus grands crus classés. Au début des années quatre-vingt-dix, Mouton Rothschild ne nous paraissait pas engagé dans la même exigence. Je me souviens des regards consternés de Bettane, Michel Dovaz (notre ainé et un autre pilier de La RVF de l’époque) et moi-même, alors que nous sortions de la salle de dégustation de Mouton ou nous venions de redéguster les vins de 1991 à 1995. Nous écrivîmes brutalement notre déception dans la seconde édition du guide en retirant de surcroît une étoile à la notation du cru. Le jour de la sortie du guide, je donnai une interview à l’Agence France Presse qui résuma notre travail en titrant sa dépêche : « Mouton Rothschild déclassé !» Cela déclencha une incroyable tempête médiatique. Quand, après la soirée de lancement, je rentrai chez moi avec mon épouse, la baby-sitter qui gardait nos enfants m’avertit que le téléphone n’arrêtait pas de sonner, les principales chaines de télévision et de radio françaises ou européennes voulant à tout prix m’interviewer ! Ce maelstrom, qui dura une semaine entière et fut interrompu par une tempête d’une toute autre dimension, celle que provoqua la disparition tragique de Lady Di à Paris, nous permit de mieux connaitre et surtout de découvrir la forte personnalité de Philippine de Rothschild. Au lieu de nous attaquer et de nier tout problème dans son cru fétiche, elle voulut nous rencontrer pour comprendre nos reproches et provoque une profonde remise en question des méthodes de travail de ses équipes. A partir de 1997, Mouton s’engageait sur la voie qui est la sienne aujourd’hui, celle d’une viticulture exigeante et attentive, d’une récolte et d’une sélection de raisins à parfaite maturité de tanin et de fruit, de vinifications ultra précises et d’élevage plus artistement équilibrés qu’à l’époque précédente. Et ces chefs d’œuvre sont mis en scène avec brio par cette passionnée de théâtre devenue la plus brillantes et sensibles des créateurs de vins contemporains.

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1 COMMENTAIRE

  1. Merci pour cet excellent article, très instructif.
    Avec l’histoire des TCA, vous m’avez donné une piste enfin! – je dis bien une piste – sur ce qui a peut-être bien pu se passer sur mes Chasse-Spleen 1985, qui excellents dans leur prime jeunesse ont commencé à se dégrader inexplicablelemt au bout de 7/8 ans donnant de très forts gouts et odeurs désagréables peu courants et difficilement identifiables, style à la fois bouchonné et gout chimique indéfinissable, rendant les vins imbuvables.
    Mettant de côté les quelques bouteilles restantes, plutôt que de les vendre sans scrupule ou les passer par l’évier, et avec de la patience ce défaut a fini par se résorber progressivement au point que le dernier flacon ouvert juste après lecture de votre article qui m’a rappelé que j’avais des bouteilles convalescentes, était une merveille d’accomplissement et d’équilibre où le millésime a fini par reprendre le dessus!
    Tant mieux mais auparavant en quête d’une explication à cette énigme de la détérioration, j’avais téléphoné, écrit à la propriété et interpellé à ce sujet un responsable lors d’un salon et invariablement la même réponse étonnée :
    «Non nous ne sommes au courant de rien, nous n’avons rien remarqué, c’est la première fois qu’on nous parle de ce problème etc. ».
    Bien entendu ce genre de réponse pour le moins décevante face à un problème objectif, d’autant que les bouteilles provenaient d’un achat en primeur à la propriété, avec un stockage dès l’origine dans de bonnes conditions parmi des centaines d’autres bouteilles d’autres vins, parmi lesquelles aucune n’a donné les signes de la moindre contamination, n’est pas de nature à vous inciter dans le doute car il subsiste, à revenir vers cette propriété face à un choix heureusement pléthorique de grands et bons châteaux.
    Morale de l’histoire :
    Si « Veritas in medio stat » et si « in medio stat virtus » alors « In veritas stat virtus »,
    et aussi « in vino veritas » donc « in vino stat virtus » et quand la vertu fait défaut, alors exit vinum …

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