Je reviens d’une journée roussillonnaise passée avec André et Bernard Cazes dont les (multiples) décennies n’ont entamé ni l’allure alerte, ni l’enthousiasme juvénile, ni la passion de la vigne et du vin. Je les ai rencontrés au début de ma carrière de journaliste et bien des fois depuis, je voulais les retrouver chez eux, au milieu de leurs vins, de ceux que Bernard appelle malicieusement des « vins à la douceur naturelle », ces rivesaltes et muscats que leur père Aimé commença à produire avant-guerre, qu’André, carrure de rugbyman et sourire de séducteur, mit en bouteille sous la signature familiale dès les années cinquante et que Bernard perfectionna inlassablement à partir des années soixante-dix. En dégustant avec eux une trentaine de merveilles couvrant quatre décennies et demi, je me rendais compte une nouvelle fois à quel point ces vins paraissent taillés pour l’éternité. Un Aimé Cazes 1973 brille de mille feux avant, pendant et bien après qu’on ait humé son bouquet de fin rancio, savouré son corps voluptueux et oublié de recracher une dernière gorgée à l’interminable persistance aromatique. Mais ce miracle non de l’éternelle jeunesse mais plutôt de l’éternelle maturité se reproduit pareillement avec des vins bien plus modestement tarifés, les rivesaltes « ambré », « tuilé », vieillis 12 à 15 ans en foudre, les « grenat », mis tôt en bouteille sans travail oxydatif, les muscats qui acquièrent au vieillissement une palette aromatique incroyablement diversifiée. Peu de vins, en France et dans le monde, sont capables de vieillir aussi longuement et avec autant d’harmonie.
En goûtant ces merveilles, je ne pouvais que me poser la question de savoir par quelle malédiction ces vins de rêve ont tant de mal, depuis des lustres, à trouver leur public et à être reconnu comme tels par les amateurs du monde entier. Le sucre ? Aucun n’apparait pataud ni doucereux, au contraire leur nervosité et leur énergie devrait inciter tout disciple d’Alain Senderens à créer un plat de gastronomie pour chacun d’entre eux. Le degré d’alcool ? Bien moins qu’un banal whisky et guère plus que bon nombre de rouges sudistes surnotés par quelques confrères d’outre-Atlantique. Aucune de ces explications classiques ne me convainc. J’en tenterai deux autres, moins fréquemment mis en avant mais qui me paraissent au final plus pertinentes. La première tient au style des vins. Contrairement aux maisons de porto, les producteurs de vin doux naturel (VDN) ont mis en avant leurs « tawnies » – les cuvées de style oxydatif – plutôt que les « vintages », vinifiés en réduction et mis en bouteille relativement tôt : chez les Cazes, la cuvée « Grenat », qui rentre dans cette catégorie, a toujours eu pour vocation de séduire par son fruit et ses tanins charmeurs, pas d’être élevée en barriques ouillées pour affiner encore un potentiel remarquable. C’est certainement dommage, car seuls les vintages de porto ont démontré une capacité à être reconnus dans le monde comme des stars internationales et à enflammer les ventes aux enchères. Quelques grands de Rivesaltes, Maury et Banyuls ont eu la volonté de produire de grands vins de type vintage, mais ce furent, et cela reste, des tentatives isolées, trop isolées.
La seconde remarque tient à la structure du marché. Les anglais de Porto et les portugais ont bâti des maisons de négoce qui commercialisèrent leurs marques en tant que vins, aux côtés des clarets ou des sherrys. Les grandes marques du Roussillon s’engagèrent sur la voie des apéritifs, dans l’univers des spiritueux. Le porto était dans les caves, les byrrhs, daurés et autres noilly prat (pas vraiment roussillonnais, puisque basé à Marseillan dans l’Hérault) au bar. Dans le monde du bar, une mode en chasse une autre. Ces marques, quand elles existent encore, appartiennent à des groupes internationaux qui les gèrent sans état d’âme. On ne fait pas de grand vin sans grand commerce. Et les VDN se sont retrouvés, dès les années soixante-dix, sans locomotives pour apporter leurs trésors dans les caves du monde entier. Vignerons talentueux, les frères Cazes ont trimé toute leur vie pour porter la bonne parole. Mais bien seuls, comme le faisait le Docteur Parcé, les coops du Cellier des Templiers ou de l’Etoile à Banyuls, ou le Mas Amiel à Maury. Aujourd’hui, les Cazes ont intégré un groupe ambitieux Advini, et c’est certainement la meilleure chose qui pouvait leur arriver : recréer en Roussillon des maisons puissantes et conquérantes, bien décidées à replacer le rivesaltes là où il devrait être. Dans la cave et dans le verre de tout honnête œnophile.

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1 COMMENTAIRE

  1. Rien à ajouter. Reportage professionnel parfait. Un plaisir de lire, même si on connait bien la maison et surtout mon ami André Cazes.

    Félicitations .
    André Schroell

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