Le monde du vin a généré beaucoup d’artisans de grand talent, plusieurs entrepreneurs brillants mais quasiment pas de véritables créateurs. Très rares sont ceux qui, parti de quelques arpents de vignes, ont réussi à imaginer pour leur région un nouveau monde où tout, de l’organisation générale du vignoble jusqu’à la conception même des vins et bien sûr leur mise en marché, serait réinventé : Georges Dubœuf, qui vient de nous quitter à l’âge de 87 ans, représente certainement le plus brillant exemple de cette trempe introuvable.

Georges Dubœuf, encadré de ses deux éducateurs viti-vinicoles, l’oncle maternel à gauche, le grand frère Roger à droite. (D.R.)

La carrière longue et fructueuse de Georges Dubœuf semble avoir été dictée par l’idéalisme d’un vigneron de conviction et le pragmatisme de celui qui sait qu’on ne peut créer sans agir. Idéalistes, ces débuts homériques où le jeune embouteilleur itinérant crée sa « Guilde du beaujolais » pour trouver une alternative à un négoce alors omniprésent et rétif à toute innovation. Pragmatique, le passage rapide au métier précisément de négociant, pour pouvoir progresser et aller jusqu’au bout d’une démarche d’engagement personnel. « On ne vivote pas dans le négoce de chez nous, on perce où on s’efface ! » dit Georges Dubœuf au journaliste Henri Elwing en 1989(1).

Traitée en dessin façon Dubout au début des années 1960, voici une des premières réclames de Georges Dubœuf. (D.R.)

Toutes les grandes étapes de la maison Dubœuf ont été façonnées sous ce double éclairage, qu’il s’agisse des liens, toujours extrêmement forts, entretenus avec le vignoble et les vignerons, des grands chantiers de la promotion, servant souvent autant le Beaujolais que sa marque (la saga du beaujolais nouveau, mais aussi l’aventure du Hameau du vin, son village-musée à Romanèche-Thorins), ou plus fondamentalement du style des vins et des méthodes utilisées. Contrairement à ce qui est souvent imaginé par les professionnels qui se contentent d’idées reçues sur une production ayant depuis longtemps le mérite d’être populaire, les vins de Dubœuf ont beaucoup évolué avec le temps, au fur et mesure de la capacité de Georges, Franck son fils et leur équipe, à mieux maîtriser la qualité d’approvisionnement de leurs fournisseurs. De fait, ne possédant rien au début de sa carrière, Georges Dubœuf est parti de l’embouteillage et de la commercialisation des vins pour aller progressivement vers la maîtrise totale de la réalisation.

Paul Bocuse recevant l’hommage des vignerons fournisseurs et amis de Georges Dubœuf. (D.R.)

L’entrepreneur a su saisir les chances que sa passion et sa force de travail, toutes deux hors du commun, ont provoqué : la rencontre avec les grands chefs de la France des années 60 et 70 d’abord, Paul Bocuse en premier lieu, qui ont emmené littéralement dans les bagages de leur notoriété internationale les beaujolais de Dubœuf et leur style gai, allègre et évidemment moins intimidants que les grands crus bourguignons ou bordelais ; l’intuition géniale du beaujolais nouveau qu’il transforma quasiment en fête nationale et internationale. Ces succès n’ont pas été sans conséquences paradoxales pour le vignoble et l’entreprise : lorsque l’unique question des médias au matin du troisième jeudi du mois de novembre devint de savoir si le beaujolais nouveau de cette année a le goût de banane ou de framboise, on pouvait comprendre que la réussite d’une période entrainerait les déboires de la suivante. Mais restera l’idée forte d’avoir décloisonné un temps l’univers cadenassé du vin, de ces codes, de ses classes et de ses consommateurs.

Georges Dubœuf avec son fils Franck. (D.R.)

Reste enfin l’homme, tout au long d’un immense parcours qui l’a mené de son village natal de Crêches-sur-Saône à Romanèche-Thorins, moins de dix kilomètres séparés par une épopée qui lui aura fait parcourir le monde. Son allure éternellement svelte et juvénile, sa capacité d’écoute et son intelligence vive, la douceur de son ton, une certaine austérité de stature, la précision formidable du dégustateur, tout cela tranchait avec l’image fêtarde et « marketteuse » que beaucoup de supposés spécialistes lui ont accolé. Georges Dubœuf était un grand du vin, point final.

À son épouse, à Franck, à sa famille, à toutes les équipes de la Maison Georges Dubœuf, à tous les vignerons qui travaillent avec elle, Bettane+Desseauve présente ses plus sincères condoléances.

1. Georges Dubœuf, Beaujolais, vin du citoyen, JC Lattès éditeur.

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1 COMMENTAIRE

  1. Je m’associe pleinement à cet hommage au ton juste et tout à fait pertinent.
    La région du Beaujolais doit beaucoup à ce grand homme qui a su maintenir un niveau permanent de haute qualité au travers des décennies.
    Peu de maisons peuvent prétendre présenter un tel palmarès.
    Chapeau bas!

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