Un méchant virus met notre pays en plein désarroi et les producteurs de vins au bord de la crise de nerf. Il y va de la survie pour beaucoup de petites exploitations inadaptées au marché mondialisé. Mais aussi nous l’espérions, celle de privilèges absurdes qu’on croyait devenus institutionnels, comme celui de vendre au consommateur un vin avant qu’il soit mis en bouteilles. Un peu comme on le ferait d’une voiture pas encore construite ou en cours de production, mais essayée virtuellement. Si, un peu partout sur cette planète, les professionnels, marchands, sommeliers, critiques, dégustent en principe les échantillons qu’on leur présente, le public regarde sur internet les commentaires et les notes et se fait une idée virtuelle du produit qui fait ou ne fait pas naître le désir de l’acheter. Dans ce désir, il y a parfois celui de faire une bonne affaire, c’est-à-dire de spéculer à la hausse, pour être ensuite déçu à la baisse et, en bon Français, de se consoler en râlant sur les réseaux sociaux ou en dénigrant, les deux composantes du « Bordeaux Bashing ». L’affaire se complique avec ce 2019 que, confinement oblige, les dégustateurs habituels ne peuvent plus juger en avril. Je rappelle qu’en avril, un cortège venu du monde entier circule de château en château pour donner son avis sur des échantillons de vins instables dont personne ne sait comment ils ont été choisis ou assemblés, par dizaines, voire par centaines en une journée, trois centilitres au fond d’un verre qu’on n’a pas choisi et à une température non contrôlée ou contrôlable. J’avoue y avoir participé depuis trente-cinq ans, parce qu’avec mon arrogance bien connue je me sens en état de dire ou d’écrire moins de bêtises que d’autres ou d’être plus utile envers le consommateur tenté par un achat. Avec l’appui de mon équipe, je ne viens jamais seul, bien briefée sur les limites de l’exercice. Bref, chez Bettane+Desseauve, nous ne souhaitons pas empêcher un tel acte commercial, devenu indispensable aux finances du négoce distributeur et des propriétés. Nous reconnaissons volontiers l’énorme succès évènementiel que constitue cette Semaine des primeurs et le rôle qu’elle joue pour affirmer, et même maintenir, la place du vin dans notre culture et dans notre société, malgré les efforts du lobby prohibitionniste qui s’active à le diaboliser.

Le Covid-19, loin de faire réfléchir sur de sages changements qui reporteraient par exemple de six mois ou plus la date des dégustations, n’a fait que creuser davantage les effets pervers du système. J’apprends que, partout, les crus proposent d’envoyer des échantillons aux différents prescripteurs, même à des milliers de kilomètres de distance, et que des prescripteurs acceptent de déguster et même de noter avec précision des échantillons toujours aussi instables par définition et qui ont, en plus, voyagé sans trop savoir comment ni dans quelles conditions. Sans pouvoir sur place déguster une seconde ou une troisième fois en cas de doute ou pour mieux comprendre certains équilibres, sans goûter les différents lots quand c’est possible dans les chais, pour mieux apprécier les choix d’assemblage, sans faire un vrai et sérieux travail de prescription. Chez Bettane+ Desseauve, nous attendrons d’avoir le droit de circuler à nouveau dans le vignoble, entre le 15 juin et le 15 juillet, pour faire notre travail avec même rigueur que celle qu’on nous reconnaît habituellement, de procéder chez nos correspondants, négociants ou associations de producteurs à des dégustations comparatives sur des échantillons sous contrôle pour hiérarchiser les réussites, découvrir les nouveaux talents, ne pas être les derniers à repérer les changements de style, les évolutions liées à la vie interne de chaque château. Nous vous donnons donc rendez-vous très bientôt pour parler de ce 2019 si favorisé par le climat et si secoué par les terribles circonstances que nous connaissons depuis deux mois.

 

Photo : Guy Charneau

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