Steven Spurrier vient de nous quitter, après plus de cinquante ans de carrière. Entre autres faits d’armes, il est l’homme derrière le Jugement de Paris. L’occasion de se rappeler qu’avant de devenir une date importante, l’organisation de cette dégustation parisienne pour happy few est miraculée

Mai 1976 est beaucoup plus calme que mai 68. Giscard d’Estaing est Président de la République, LIP (les montres, pas la brasserie) est en liquidation et il fait anormalement chaud dans le Sud-Ouest. C’est déjà ça qui préoccupe le monde agricole français. À Paris, Steven Spurrier, anglais bien né, 34 ans, dirige un petit business florissant. Voilà deux ans qu’il a fondé les Caves de la Madeleine, cité Berryer dans le 8e arrondissement, une ruelle piétonne qui donne rue Royale. II vient de fonder l’Académie du Vin et donne un cours de six semaines à destination des chefs et sommeliers. Une révolution à l’époque et la première initiative privée d’une formation jusque-là réservée aux écoles hôtelières. Pour la diriger, il fait appel à son amie Patricia Gallagher, rencontrée deux ans plus tôt et correspondante pour l’International Herald Tribune. C’est cette passionnée de vins qui a l’idée d’organiser une dégustation de vins californiens à l’occasion du bicentenaire de la Révolution américaine. Spurrier essayait de vendre des vins californiens aux Parisiens sans avoir rien d’extraordinaire à leur proposer. Le Parisien est aussi français, il est chauvin. Lors d’un voyage en Californie l’été précédent, Patricia rencontre Robert Finigan, auteur d’un guide de vins qui lui fait découvrir quelques domaines remarquables. À son retour, elle pique la curiosité de Steven qui lui emboîte le pas en avril 1976 et embauche Joanne Dickinson DePuy, fondateur du Wine Tours International (NDLR, une agence spécialisée dans la visite des wineries). L’impression de Gallagher est confirmée. Il y a bien quelques pépites confidentielles en Californie capables de surprendre les grenouilles butées de l’avenue des Champs-Elysées. Faire venir en France les bouteilles des douze domaines californiens est une aventure. Spurrier sait que les contraintes douanières ne vont pas lui permettre d’importer les vins officiellement en temps et en heure. Dans le même temps, DePuy s’apprête à faire visiter la France viticole à quelques vignerons californiens. Il accepte de transporter les vins. En catastrophe, il faut rassembler les bouteilles, quitte à passer prendre soi-même les dernières sur la route de l’aéroport. Les vignerons californiens embarquent avec eux leurs deux bouteilles de consommation personnelle de chacun des domaines sélectionnés. Une seule sera cassée pendant le voyage. La dégustation du bicentenaire peut avoir lieu.

De la dégustation à la compétition
Au départ, il s’agit simplement de faire goûter des vins californiens à ces Français entêtés qui ne jurent que par leurs bordeaux et leurs bourgognes. Redoutant les aprioris de son panel, Steven Spurrier décide, deux semaines avant, d’inclure à la dégustation quelques crus français du même acabit. L’après-midi du lundi 24 mai, dans la véranda de l’hôtel Intercontinental, se réunit un panel de ce qui se fait de mieux parmi les professionnels de la restauration et du vin. Ils sont neuf. Parmi eux, Raymond Oliver, chef très influent du Grand Véfour, ou Aubert de Villaine qui vient de reprendre un petit domaine familial bien connu de Vosne-Romanée. La dégustation commence par les blancs. Des chardonnays. Quatre bourgognes, six californiens. Spurrier a la mauvaise idée d’annoncer les résultats avant la dégustation des vins rouges. Avec 14,14 de moyenne, le château-montelena devance un meursault-charmes du domaine Roulot. Catastrophe pour les Français. Le jury reprend ses esprits. Il affute ses palais pour la série de rouges. L’accident ne doit pas se reproduire. Malgré leurs efforts, c’est encore un californien qui se classe premier, signé par Stag’s Leap Wine Cellar.

« Stunning success in Paris »
Cette dégustation aurait pu rester un sympathique rendez-vous parisien pour initiés. Odette Khan, alors rédactrice en chef de La Revue du Vin de France, comprend intuitivement le danger du résultat et tente en vain de récupérer ses notes auprès de Spurrier. Pas de chance, George Taber, journaliste du Time, qui avait initialement décliné l’invitation, est finalement présent. Comme le résultat est particulièrement inattendu, en plus d’être favorable aux Américains, le Time décide que cette petite histoire de dégustation parisienne vaut la peine d’être publiée. Dans l’édition du 7 juin 1976, page 58, dans la rubrique « Modern Living », la dégustation du bicentenaire se transforme en « Judgement of Paris ». Titre anodin. L’histoire fera le reste. Pas grâce à Patricia Gallagher. Ennuyée par le résultat, elle a peur d’avoir froissé ses hôtes, qui sont aussi ses clients et restera discrète sur le sujet. Spurrier, lui, assume parfaitement. Ce sont surtout les vignerons californiens concernés, au départ même pas au courant de l’événement, qui vont en tirer profit. « Stupéfiant succès à Paris » écrit Jim Barrett, propriétaire de Montelena, faisant partie du voyage organisé par DePuy, dans un télégramme envoyé à son winemaker Mike Grgich.  Leur région, la Napa Valley, apparait soudainement sur les radars, y compris des consommateurs américains, pas spécialement amateurs de vins à l’époque. Si des crus de chez eux ont pu battre la fine fleur du vin français, la success story a de l’avenir. Les investisseurs arriveront en Californie comme si on y avait trouvé de l’or. Les wineries ne vont cesser de se développer, passant de 300 à l’époque à plus de 3 000 aujourd’hui.

« Dans l’édition du 7 juin 1976, page 58, dans la rubrique « Modern Living », la dégustation du bicentenaire se transforme en « Judgement of Paris ». Titre anodin. L’histoire fera le reste. »

Une défaite humiliante ?
L’événement aura été bénéfique pour les Français. Piqués dans leur orgueil, ils comprennent que Dieu n’a pas béni la France et qu’il faut aller voir ailleurs ce qui s’y passe et se remettre en question. De nouveaux concurrents arrivent. Pourtant, quand on regarde de près les résultats, les vins français n’ont pas démérité. En blanc, Roulot ne manque la première marche que de très peu (0,35 points), même si la Californie classe trois vins dans les quatre premiers. En rouge, le résultat est plutôt favorable aux Français. Stag’s Leap ne gagne qu’avec 0,05 points de plus que Mouton-Rothschild, qui est suivi de Montrose et de Haut-Brion (1). La légende est lancée. Personne ne s’attendait à un score pareil. L’histoire est trop belle pour ne pas être racontée, voire enjolivée ou déformée. Jancis Robinson, dans sa récente nécrologie de Steven Spurrier, écrit : « La Californie a triomphé de la façon la plus convaincante/humiliante et alors l’histoire du vin fut réécrite ». Comme quoi les vieilles rivalités historiques ne sont pas totalement oubliées. Cette dégustation a symboliquement montré au monde qu’il était possible de mettre en valeur des terroirs et de faire des grands vins ailleurs qu’en Europe de l’Ouest. C’était il y a 45 ans. Les Français n’ont pas disparu du paysage. Ils sont même très présents dans la course aux vins prestigieux. Mais la production de vin est désormais une affaire mondiale. Laissons la conclusion à Jean de la Fontaine, fabuliste de génie : « Tout vainqueur insolent à sa perte travaille. Défions-nous du sort et prenons garde à nous après le gain d’une bataille. » (2)

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