Quarante ans plus tard, En Magnum fait le point sur l’année où tout a basculé. Propriétaires, œnologues, négociants, critiques, tous reviennent sur ce chef d’œuvre inattendu et décisif dans cette époque de tous les dangers pour la viticulture et le marché des vins fins. Parenthèse enchantée, 1982 annonce l’entrée de Bordeaux dans l’ère de la modernité. Elle donne aussi à la critique internationale un nouveau visage, celui de l’Amérique et de Robert Parker.
C’est la grande enquête de ce numéro (En Magnum #22) par Louis-Victor Charvet
Avec la participation amicale d’Ariane Brissart-lallier, Véronique Sanders, Philippe Castéja, Jean-Michel Cazes, Dominique Renard et Michel Rolland

 

« Printemps précoce et lumineux, végétation et floraison précoce, chaleur de l’été, tout annonçait une belle abondance et une qualité exceptionnelle. La nature a peut-être été, dans certains cas, trop généreuse. De mars à septembre, le soleil a brillé, la sécheresse et la chaleur de l’été ont été exceptionnelles, si bien que la réputation du millésime a été établie avant même le début des vendanges. Les vins présentent généralement un charme incomparable et même s’ils sont déjà séduisants, ils devraient avoir un avenir assuré. » Cette note concise de Jean Sanders suffit à résumer l’attente de l’ensemble vignoble bordelais pour les vendanges de l’année 1982. Le propriétaire du château Haut-Bailly à l’époque ne s’y trompe pas. Ce qu’il constate à Léognan se vérifie dans l’ensemble de la région. Cette météo, c’est du jamais vu. Dans son journal, il la raconte plusieurs fois par mois, écrivant dès le mois de mai que « la période exceptionnelle de beau temps sec se poursuit depuis le 26 mars », notant en juin, au moment de la floraison, le « beau temps chaud » qui s’est installé sur la région, puis « si ce temps dure quelques jours nous allons vers une grosse récolte ». En juillet, « la vigne est magnifique, il y a une grosse récolte sur pied. Nous allons vers une récolte record ». On ne surprendrait personne de nos jours en disant que les grands vins sont le résultat de grands raisins et que cette qualité s’obtient, en premier lieu, quand la météo le permet. C’est d’ailleurs à celle-ci, plutôt clémente cette dernière décennie, que l’on doit les bons millésimes récents du Bordelais, à quoi s’ajoute le savoir-faire vigneron, la technique œnologique en progrès constants et le changement climatique qui harmonise d’une année sur l’autre les maturités atteintes par les cépages bordelais.

L’année parfaite
En 1982, la météo est exceptionnelle, au sens premier du terme. « Il fait beau au bon moment, il pleut quand il faut. C’est un millésime sur catalogue », s’amuse Philippe Castéja, propriétaire de plusieurs grands crus classés (Batailley, Lynch-Moussas et Trottevieille) et directeur de la maison de négoce Borie-Manoux. Même discours sur la Rive droite où Michel Rolland, qui a commencé sa carrière dix ans auparavant, n’était pas encore l’œnologue de référence qu’il deviendra par la suite : « Au printemps, pas de gel. Du beau temps, de la chaleur sans excès, pas de grêle, pas d’accident climatique majeur, de l’eau quand il faut pour éviter la sécheresse, des conditions de vendanges optimales. Je crois que les gens dans le vignoble se sont demandé ce qui allait bien pouvoir leur arriver. Après dix ans de millésimes malheureux, forcément on s’attendait à ce que ça flanche une fois de plus ». Cette fois-ci, c’est la bonne, le millésime sera grand pour les vins rouges et les vendanges que l’on réceptionne dans les chais n’ont pas d’équivalent dans les millésimes de la deuxième moitié du XXe siècle. Présent dans le vignoble dès l’été 1982, Michel Bettane confie qu’il faut certainement remonter au millésime 1929 pour trouver des raisins dans un état sanitaire aussi parfait : « Même les courtiers âgés que je rencontre sont unanimes, on n’a jamais vu ça ». Sur le plan technique, les raisins atteignent des maturités jusqu’ici jamais entrevues. Maturité technologique, comme le relève Jean Sanders dans ses notes au moment des vendanges à Haut-Bailly, autour du 17 septembre (« Les poids des moûts sont très élevés, 12,5 à 13° dans les merlots, 12 à 12,5° pour les cabernets »), suivie de près par une maturité phénolique inespérée, qui atteint sa plénitude avec des niveaux d’anthocyanes élevés et des tannins parfaitement mûrs qui feront grande impression quelques mois plus tard lors de la dégustation des vins en primeur. Les très grands raisins assurent définitivement la réputation du millésime. En dépit de quelques accidents de parcours, notamment dans certains crus des Graves, et des difficultés de fermentation constatées dans l’ensemble du vignoble en raison de la chaleur du mois de septembre et de l’absence de thermorégulation des cuves, Bordeaux est enfin prêt à annoncer l’arrivée de sa grande année.

« C’est Robert Parker lui-même qui raconte que Michel Bettane l’a mis sur la voie en lui expliquant les qualités du millésime 1982 et son potentiel de vieillissement. La scène se passe pendant les dégustations des vins du millésime alors même que la plupart des négociants tordaient le nez en ne trouvant pas dans le verre matière à s’extasier sur la longévité possible des 1982. Anecdote que l’on retrouve dans de nombreux ouvrages consacrés à Parker. Toujours rendre à César… » Nicolas de Rouyn

Dix ans plus tôt
Avec leur succession de millésimes catastrophiques, les années 1970 marquent les propriétés bordelaises au fer rouge. La décennie noire pour le vignoble est aussi particulièrement douloureuse pour l’économie mondiale. Les Trentes Glorieuses s’arrêtent brutalement. Le monde fait face à une période de crises qui commence avec la hausse de l’inflation dès 1969. Tandis que l’homme marche sur la Lune, le chômage augmente partout dans les pays industrialisés. La crise du dollar en 1971 puis le choc pétrolier de 1973 dégradent les principaux indicateurs économiques. La croissance chute. Dans ce contexte, le marché des vins de Bordeaux vit des heures sombres. La relation entre le négoce et les propriétaires se tend, jusqu’à atteindre un point de rupture en 1973 lors d’un retentissant scandale. Tout s’écroule, les faillites s’accumulent. Au sujet de cette période trouble, Dominique Renard, l’homme derrière Bordeaux Millésimes, filiale de Duclot, spécialisée à l’époque dans les ventes à l’export, dresse un constat amer : « C’était très dur. La décennie a été particulièrement compliquée. Après la crise de 1973, on assiste à un bouleversement total. Les maisons de commerce font faillite les unes après les autres. Sur le plan commercial, rien n’était simple. Ajoutons à cela qu’il n’y avait pas la technologie d’aujourd’hui. Il fallait écrire toutes les offres de vente et les envoyer par la poste jusqu’aux États-Unis. Ça prenait des semaines ». Même ressenti chez Philippe Castéja, qui précise : « La crise du pétrole coïncide avec l’arrivée de la grande distribution et la disparition d’un certain nombre de petits magasins sur lesquels les vins de Bordeaux s’appuyaient. Il faut se rendre compte que le changement est radical dans la vie des gens et dans la société ». Dramatique, la situation installe la misère dans certaines propriétés, les éloignant dans leur travail des standards de qualité nécessaires à l’élaboration d’un bon vin. D’autant que les millésimes se suivent et se ressemblent. Michel Rolland, qui a commencé sa carrière en 1973, se souvient de ces débuts difficiles : « 1972, mauvaise année. 1973, mauvaise année. 1974, mauvaise année. 1975, c’est un beau millésime, mais les gens ont tellement peur de se tromper qu’ils se précipitent sur les vendanges, sans attendre la pleine maturité des raisins. 1976, 1977, 1978, ça reste compliqué. En 1979, il y a du volume avec une qualité hétérogène. 1980 et 1981, ce n’est pas super. À part l’épisode 1975, pendant dix ans de suite, Bordeaux ne connaît pas un grand millésime. Je commençais sérieusement à trouver le temps long. Heureusement que j’étais au début de ma carrière. Sinon, je pense que j’aurais abandonné ». Unanimement reconnue comme décourageante, la période connaît toutefois une éclaircie avec le millésime 1975, première étape de la lente reconstruction du commerce des vins de Bordeaux, qui permet aux propriétés de venir endiguer les pertes des trois années précédentes. Bien aidés par la presse, les vins se vendent. Pourtant, selon Michel Rolland, les raisins ont été vendangés trop tôt dans de nombreux crus : « Les vins ne se sont jamais ouverts parce que les tannins n’étaient pas mûrs. Il y a quelques 1975 qui sont bons, notamment sur la Rive droite, parce que les merlots sont toujours un peu plus charmeurs ». On est loin de ce qu’on obtiendra en 1982. Décrété grand millésime, 1975 a une réputation qui continue d’interroger. « Il fallait absolument sortir de cette succession de millésimes terribles du début des années 1970. La campagne 1975 a permis de faire repartir un peu les prix », explique Dominique Renard. « Mais comme 1976 et 1977 ont été des millésimes plus que moyens, le commerce est vite revenu à une situation d’embourbement. » Une joie de courte durée, donc, qui laisse tout de même entrevoir un changement, notamment dans le rapport de force entre propriétés et négoce, à l’époque encore largement dominé par ce dernier. La fenêtre s’ouvre pour remonter un peu les prix, notamment si le marché américain, alors en plein développement, continue à acheter. Dans le même temps, on note une amélioration générale du niveau de l’œnologie dans le vignoble, notamment sous l’impulsion de l’équipe d’Émile Peynaud. Jean-Michel Cazes, propriétaire du château Lynch-Bages à Pauillac, se souvient : « Tout le monde a commencé à faire attention, c’était un mouvement général. Les progrès de l’œnologie ont été suivis par des progrès dans la culture de la vigne. C’est une tendance qui a mis du temps à s’imposer comme une évidence, apparue dès les années 1960 et qui s’amplifie doucement dans les années 1970. Dans la mesure où elle marque de grands progrès dans ce sens et une reprise du commerce, 1978 est une année charnière ». Bon millésime, en particulier sur la Rive droite, l’année 1978 vient confirmer cette intuition et les prix sont à la hausse. « L’emballement a eu lieu en 1979, au moment de la mise en marché des 1978. C’est ce qui marque la sortie de crise. Il y a eu une augmentation des prix de 25 % », précise Cazes.

Big is beautiful ?
Si le millésime 1982 est extraordinaire au niveau de la qualité des raisins, il l’est encore plus quant à la quantité. Dès le début de ses vendanges, Jean Sanders s’étonne de ce qui s’annonce : « Probablement la plus grosse récolte produite en Gironde en rouge ». Partout, les vignes donnent et les rendements s’affolent. Sur la Rive droite, au château Bon Pasteur, Michel Rolland, alors propriétaire du cru, admet volontiers que c’est la plus grosse production dans l’histoire de la propriété : « Depuis, je n’ai jamais refait autant de vin qu’en 1982. On a déclaré le maximum autorisé dans l’appellation, c’est la seule année où ça m’est arrivé. » Cette quantité écarte définitivement 1982 d’une comparaison avec 1961, millésime lui aussi exceptionnel, peut-être le plus grand de l’après-guerre, mais ridicule en volume en raison des gels de printemps qui réduisent la récolte de moitié. Pas de sélection au profit des seconds vins, absents du paysage à l’époque. Toute la récolte va aux grands vins et les propriétés, désœuvrées par la crise des années noires et pour beaucoup d’entre elles sous-équipées en cuveries, doivent trouver de la place pour accueillir cette abondante vendange. Pour cette raison, les cuvaisons de cette année-là comptent parmi les plus courtes. « Les cuviers étaient trop petits, il fallait décuver au bout de huit jours et étaler les vendanges », précise Michel Bettane. À la fin de l’année, tout est en place pour faire un événement de la campagne des vins en primeur, institutionnalisée pour la première fois sous l’impulsion du Baron Philippe de Rothschild qui faisait goûter son vin à mi-élevage à la propriété depuis quelques années. Si, globalement, l’année est une réussite, les propriétaires, accompagnés dans cette idée par Émile Peynaud et ses disciples, prennent conscience de la manière de conduire leur vignoble. Pour Michel Rolland, élève du maître à penser de l’œnologie moderne : « 1982 est un déclic qualitatif, parce qu’on s’est posé beaucoup de questions à partir de ce moment-là. Les vendanges en vert se généralisent après 1982. Avant, personne ne le faisait vraiment. Entre 1982 et 1990, la viticulture prend conscience du travail à faire et de ses chances de mieux vendre. C’est à cette époque que ce raisonnement s’installe ». À pas feutrés, Bordeaux commence sa révolution.

L’heure du doute
La génération de vignerons qui accueille le millésime 1982 n’a pas de points de repère pour comparer cette récolte à quelque chose de connu et de compréhensible. Hors normes par leur quantité, spectaculaires par leur maturité et enthousiasmants quant à leur potentiel d’équilibre, du fait de leur acidité basse, les raisins de l’année questionnent. On doute de cette nature qui a peut-être été trop généreuse, selon la note de Jean Sanders. Interrogée sur les réserves de son grand-père, Véronique Sanders, actuelle directrice du cru, admet qu’il n’aimait pas présenter son haut-bailly 1982 : « Il redoutait l’avis des gens. Le millésime a produit des vins puissants et massifs, surtout dans le Médoc. Haut-Bailly n’a jamais été dans ce style et 1982 n’a pas fait exception. Mon grand-père m’avait mise en garde sur l’attente que le public aurait de ce 1982 à cause des vins imposants produits cette année-là. Il y avait tellement de puissance dans les 1982 du Médoc qu’il avait peur que l’élégance et la discrétion qui caractérisent Haut-Bailly peinent à convaincre le public. Ce n’était pas tellement une question de style, plus une question d’attentes. Le style était déjà défini et plaisait beaucoup ». S’il est accueilli comme le messie, ce millésime remet en question le style des vins dans les propriétés, qui découvrent pour la première fois depuis longtemps des raisins parfaitement mûrs, aptes à développer leur palette aromatique complète et capables d’accepter des extractions tanniques soutenues. « La caractéristique des grands millésimes, c’est que les vins sont délicieux à tous les âges. 1982 était superbe et très bon à boire même quand il était encore en barriques. Pour cette raison, certaines personnes étaient inquiètes et se demandaient si les vins tiendraient dans la durée », explique Philippe Castéja. Un constat à l’exact opposé de ce que beaucoup de Bordelais de l’époque pensaient quand ils soutenaient, souvent pour se défendre, qu’un vin devait user ses défauts avant de devenir grand, même si cela devait prendre vingt ans. Le potentiel de garde des vins du millésime 1982 a été une question longuement débattue, entre les propriétaires et les négociants, au sein de la presse spécialisée. C’est principalement autour de cette question que le millésime forge sa légende et celle d’un certain Robert Parker (lire page 43). De son côté, Jean-Michel Cazes explique avoir eu les mêmes doutes concernant ce qu’il avait produit à Lynch-Bages. « J’avais la peur au ventre. Ce qui nous a tout de suite frappés, c’est que les vins avaient une acidité trop basse au moment des écoulages. Le critique américain le plus influent de l’époque s’appelait Robert Finigan. Selon lui, le vin manquait de colonne vertébrale et de ressort. Il y avait de l’inquiétude. À l’époque, je travaillais avec Émile Peynaud. On avait constitué un petit groupe de travail avec d’autres propriétaires, comme Bruno Prats, Claude Ricard, Michel Delon et Thierry Manoncourt. Peynaud nous avait proposé, juste après les écoulages, de nous retrouver à Bordeaux pour déguster nos vins ensemble. Je suis parti avec mes échantillons, j’étais très angoissé. Il y avait tellement de gens qui émettaient des doutes. À mon grand soulagement, les vins de mes collègues avaient le même caractère et cette acidité basse. Je me rappelle m’être précipité sur le téléphone pour appeler Daniel Llose, notre directeur technique, et le rassurer en lui disant que le vin n’était pas différent des autres. » Plus que le marqueur de l’effet millésime, même si celui-ci apportait un caractère totalement inédit dans les vins, c’est bien la touche Peynaud qui s’inscrit en filigrane dans les impressions de Jean-Michel Cazes sur ce millésime rond et d’apparence un peu fragile. La vinification des années 1970 et celle des années 1980 constituent deux mondes différents qui se heurtent de plein fouet sous le soleil de l’année 1982. Les bouleversements qui y sont liés sont impressionnants. « Avant 1975, il n’y avait pas d’œnologues sur le terrain », indique Jean-Michel Cazes. « Même si les maîtres de chai étaient expérimentés, on ignorait beaucoup de choses. Quand, au début des années 1970, on a découvert la fermentation malolactique, je peux vous assurer que personne ne savait ce que c’était. » Loin d’être un aboutissement complet des changements constatés dans le vignoble dès les années 1960, le millésime 1982 constitue une étape décisive dans le processus de remise en question à l’œuvre dans le Bordelais, phénomène qui ne s’arrêtera plus.

Le négoce est frileux
« C’est le premier millésime où les vignerons bordelais vont vraiment gagner de l’argent. » Très impliqué dans la défense du millésime, Michel Bettane, alors à La Revue du vin de France, insiste sur l’attitude difficile du négoce. Dans un contexte économique toujours très tendu, ce dernier ne voit pas le potentiel de ce millésime providentiel. « Le démarrage des ventes n’est pas foudroyant, les vins se vendent à peu près au prix des 1981. Le négoce traditionnel n’y croit pas, emmenant dans sa réserve certains critiques de vin. » Puissant auprès des journalistes anglo-saxons, ce négoce était encore au centre du marché, notamment dans son rapport de force avec les propriétés, dont la notoriété et la portée internationale restaient très limitées. Sur ce point, Dominique Renard précise : « Il donnait l’orientation aux propriétés. Celles-ci n’avaient pas encore la puissance acquise aujourd’hui. La mondialisation n’avait pas commencé. Le négoce détenait cette force et cette puissance de distribution ainsi qu’une bien meilleure connaissance des marchés. Ce rapport de force s’est équilibré ensuite, à partir du millésime 1985, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de propriétaires. Comme la mise en bouteille à la propriété était devenue systématique, les crus ont pris conscience qu’ils livraient un produit fini. C’était donc à eux que devaient revenir les bénéfices de son élaboration ». L’aubaine du millésime 1982 n’est pas immédiatement perçue par le négoce lors de la campagne des primeurs de 1983. Le début de la décennie marque l’arrivée d’une nouvelle forme de négoce dit sélectif, en opposition aux maisons traditionnelles qui avaient survécu à la crise des années 1970 et étaient encore en convalescence au moment de la mise en marché des 1982. À partir de 1984, les comptes-rendus de Robert Parker font monter les cours. Les négociants, qui n’avaient pas tout vendu, commencent alors à gagner beaucoup d’argent. « C’est le point de bascule », insiste Michel Bettane. « À partir de là, Bordeaux va devenir quelque chose de très intéressant commercialement. » On peut suggérer que les gains générés par la vente de ces 1982 stockés en réserve va introduire une nouvelle donne dans la relation entre la propriété et le négoce. La possibilité de générer de l’argent pour des entreprises qui en perdaient beaucoup depuis plus de dix ans. C’est aussi un moment fondateur pour toute une nouvelle génération de critiques qui déplacent soudainement le débat sur la qualité des vins dans la presse grand public, soulignant désormais de manière évidente le manque d’indépendance de certains journalistes anglo-saxons. « C’est la naissance d’une nouvelle génération de critiques américains », explique Michel Bettane. « Avant Parker, la critique était très influencée par le marché. Les influenceurs de cette époque étaient les Masters of Wine. Certains d’entre eux étaient aussi marchands de vins. Parker était indépendant. C’est ce qui a plu aux gens. » Plus généralement, l’arrivée du critique américain coïncide avec une sorte de plénitude du marché nord-américain qui sera, à terme, fortement aiguillonné par l’homme du Maryland. Lucide sur la situation et sur le rôle de Parker, Michel Rolland admet que son influence a été capitale pour le marché des vins de Bordeaux : « La presse est devenue à ce moment-là un vecteur de vente important. En défendant ce millésime contre beaucoup de ses confrères, Parker a eu une grande importance pour ce marché qui devenait le nôtre. La réputation de millésime 1982 s’est faite aux États-Unis et les acheteurs ont pris conscience qu’il fallait en acheter ». Si, en 1982, l’influence de Parker commence tout juste à s’établir, il faut regarder le chemin accompli par le critique et son rôle décisif dans la promotion des vins de Bordeaux sur l’ensemble des marchés internationaux, avec au premier rang d’entre eux ceux de la Rive droite, pomerols ou saint-émilion, et se souvenir qu’il aura contribué à les faire connaître outre-Atlantique, au Japon, en Chine.

La confirmation
L’aura du millésime 1982, bien qu’un peu moins éclatante à la fin des années 1980 lorsque les vins ont tendance à se refermer en bouteille, ne se démentira plus. Jean-Michel Cazes le confirme : « Plus le temps a passé et plus l’opinion de ceux qui pensaient que 1982 était un grand millésime a pris le dessus ». Aux oubliettes de l’histoire de la critique, ceux qui ont attaqué le millésime sur son potentiel. Tous ont disparu de la circulation. Le grand débat n’aura épargné personne. Toutefois, il faut relativiser ces attaques tant le profil des 1982 était atypique et constituait un saut dans l’inconnu, y compris pour les critiques anglo-saxons de renom. C’est le triomphe de l’œnologie moderne et l’avènement de l’école Peynaud, qui ne faisait alors pas l’unanimité parmi ses pairs, dont les réalisations dans l’année 1982 comptent parmi les plus abouties. « L’opinion des œnologues modernes a prévalu. Leur discours était simple, mais dur à entendre à l’époque. Les raisins devaient être le plus mûr possible et d’acidité assez basse », poursuit Jean-Michel Cazes. Avec Peynaud, Ribéreau-Gayon, Rolland, le vin cesse d’être mauvais quand il est jeune et seulement bon une fois vieux. Une idée difficile à déraciner, aussi bien à Bordeaux que dans d’autres vignobles, notamment en Bourgogne. Au fond, c’est Philippe Castéja qui résume avec le plus de pertinence ce que nous pensons de ce millésime : « Si on faisait le 1982 aujourd’hui, ce serait l’un des millésimes du siècle ». Les raisons différentes qui ont poussé ce millésime à ce niveau de notoriété sont multiples. La grande qualité des raisins, la récolte abondante, la fin des années noires, la confirmation de l’œnologie moderne, etc. On peut aussi souligner l’importance des travaux de replantation entrepris dans les vignobles, notamment après le grand gel de 1956, comme l’explique Véronique Sanders : « Le vignoble de Haut-Bailly a beaucoup changé au début des années 1960. Même si les très vieilles vignes n’avaient pas gelé en 1956 et que le cru a pu garder son patrimoine de pieds centenaires, il a fallu arracher de nombreuses parcelles. Entre 1959 et 1965, il y a eu beaucoup de replantations. Évidemment, ces vignes jeunes ont commencé à montrer tout leur potentiel au début des années 1980. Le terroir de Haut-Bailly implique que le vin mette toujours du temps à atteindre sa plénitude et son expression. Quand c’est enfin arrivé, j’ai compris que haut-bailly 1982 irait au-delà de 1983, contrairement à ce qu’avait imaginé mon grand-père. 1982 a fait son retour tardivement et de manière flamboyante ». Sans pousser la comparaison, il est certain que le génie de ce millésime est éclipsé par ceux de notre époque, même dans des millésimes dits intermédiaires. La grande force de 1982 a été de redonner au vignoble bordelais confiance en lui-même. C’est un point de bascule où il recommence à attirer et à séduire, lui permettant d’obtenir les moyens financiers nécessaires pour mener à bien sa révolution. La décennie 1980 marque son entrée dans une ère de renouveau des pratiques viticoles et de questionnements importants, parfois insolubles et toujours en suspens de nos jours. Brisés et ruinés par les années 1970, les propriétaires s’aperçoivent de l’importance de faire du bon vin pour le vendre mieux. « L’année est le début d’une renaissance au niveau des prix des vins sur les deux rives de Bordeaux. C’est une renaissance au niveau de la valeur commerciale », dit Michel Rolland. Bon avant d’être grand, le messie 1982 aura cristallisé tous les enjeux, entre peur et incertitude des uns et enthousiasme des autres. Une chose est sûre, par l’engouement médiatique et les débats qu’il a fait naître, il est le premier millésime véritablement commercial de l’histoire des vins de Bordeaux. Presque quarante années plus tard, Ariane Brissart-Lallier, directrice du département vins et spiritueux de la maison de vente aux enchères Tajan, résume bien la situation à son sujet : « Ce n’est pas qu’une année de collection. Aujourd’hui encore, dans nos ventes, les gens qui achètent des 1982 sont nombreux. Les vins constituaient une affaire exceptionnelle et les amateurs en ont acheté beaucoup. C’est pour ça qu’on en retrouve encore facilement sur le marché. Il n’y avait pas de limitation à l’achat. C’est très étonnant, mais le caractère spéculatif n’est pas ce qui ressort du millésime. Les gens l’achètent pour en boire, ils savent que c’est très grand et ils ont envie de se faire plaisir ». Au fond, durant toute la fin du XXe siècle, plus ou moins par contrainte, le vignoble de Bordeaux aura mis au cœur de ses préoccupations l’héritage de ce millésime 1982, entre recherche de la grandeur et du plaisir. Au regard de ce que nous voyons ces derniers millésimes, nous ne sommes pas loin de penser que cette quête est sur le point d’aboutir de manière triomphale. C’est en tout cas notre souhait le plus grand.

Légende photos de une : Michel Bettane et Thierry Desseauve, chez Alain Senderens, dans leurs jeunes années de dégustateur. 1982 n’était pas loin.

Cet article est Extrait d’En Magnum #22, pp. 36 à 43.

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