Lucie Pereyre pour l’état civil, Pereyre de Nonancourt au bureau, 32 ans. Petite-fille du grand homme, Bernard de Nonancourt, elle arrive dans la maison familiale Laurent-Perrier avec infiniment d’humilité, elle a tout à apprendre, elle le sait, elle sait que c’est long, très long, elle n’a pas peur, elle y va

D’où venez-vous, Lucie Pereyre ?
D’une première vie loin du vin. J’ai commencé par des études en psychologie pour travailler dans l’humanitaire et le social. Je voulais être coach, pour accompagner de manière active les gens dans leur vie, comme ça se fait aux États-Unis. Et je me suis rendu compte que j’étais un peu cloîtrée dans une bulle. Il me manquait la diversité d’informations dont j’avais besoin pour me nourrir et mieux comprendre le monde. J’ai changé de cursus pour un master en marketing en école de commerce. Une discipline où la dimension psychologique est importante. Il y avait un lien avec mes études d’avant. Pendant une année de césure, j’ai travaillé pour un distributeur américain de vins et de spiritueux. C’est là, lors d’une dégustation, que j’ai eu une révélation. Voilà ce que je voulais faire.

Évident, pourtant ?
Non, je n’avais jamais pensé travailler dans ce milieu. Dans un premier temps, je voulais m’écarter de ce chemin. Il m’a rattrapée. Quand je suis rentrée des États-Unis, j’ai fait mon dernier stage de master chez Pernod-Ricard avant de partir en Espagne travailler dans un domaine en Rioja, Marqués de Riscal. Pendant ce temps, j’ai commencé à me former à la dégustation avec le WSET. J’ai obtenu le Diploma (niveau 4). Je continue à me former, j’ai encore beaucoup, beaucoup à apprendre.

Grand Siècle va se séparer de Laurent-Perrier, comme Dom Pérignon de Moët & Chandon ?
Non. C’est le premier vin que mon grand-père a inventé. L’objectif est de mettre en avant cette cuvée, ce travail, en lui affectant une équipe pour lui assurer un succès plus grand encore. C’est pour ça qu’on m’a désignée. Pour m’occuper de Grand Siècle, mieux exprimer son identité, son élaboration son concept unique. Symboliquement, cette mission avait un sens particulier pour moi.

Le travail commence où ?
L’idée est d’expliquer plus à fond les itérations pour leur donner du contenu. Le numéro d’itération, situé sur la collerette, doit raconter l’idéal de mon grand-père. Celui de recréer le style de cette cuvée, à travers le temps, au-delà du millésime, à chaque fois. À sa création, ce n’était pas nécessaire d’expliquer cela. Le monde a changé. Le consommateur veut tout savoir, sur toutes les cuvées. Notre travail est de rendre accessible ces explications. On mentionne les millésimes présents dans l’assemblage et la proportion de chaque millésime qui compose chaque itération. Le consommateur cherche à aller plus loin dans la connaissance. Il faut trouver une solution pour parler des millésimes sans s’enfermer dans un schéma en les mentionnant sur l’étiquette. Grâce à cette information, les amateurs de Grand Siècle peuvent maintenant comparer les itérations entre elles.

Itération ?
Ce mot vient de iterare, qui signifie le cheminement. En mathématique, cela correspond au fait de répéter un processus, comme le style de Grand Siècle à travers le temps malgré des assemblages différents. Il y a eu vingt-quatre itérations en soixante ans. Cette année, pour Grand Siècle, il y a trois signatures. L’itération n°24, en bouteille, est un assemblage des millésimes 2007, 2006 et 2004. L’itération n°22, en magnum, et aussi Les Réserves, uniquement en magnum et en jéroboam. On garde un peu plus longtemps les magnums en cave, quinze ans contre douze pour les bouteilles. Notre première approche est de développer la notoriété cette étiquette. Dans l’univers des cuvées de prestige, elle est certainement parmi les moins connues des grands amateurs.

Grand Siècle, c’est signé de Gaulle ?
Mon grand-père avait soumis au général de Gaulle une liste de différents noms, dont Grand Siècle, pour avoir son avis. Le général lui a dit : « Grand Siècle, Nonancourt, évidemment ! ». Bernard de Nonancourt était dans la Résistance, sous le commandement du général Leclerc. C’est sa mère, mon arrière-grand-mère, qui a acheté la maison Laurent-Perrier en 1939. À la fin de la guerre, mon grand-père a tout repris à zéro, se concentrant sur le vignoble et sur le style des vins, fondé sur le chardonnay à une époque où tout le monde faisait du pinot noir. Comme la maison n’était pas très connue, il a eu la possibilité de créer ce style qu’il aimait, autour de la pureté, de l’élégance et de la fraîcheur. Le pinot noir ne lui apportait pas ce qu’il cherchait quand le chardonnay lui permettait d’avoir l’acidité droite et longiligne qu’il souhaitait pour que ses champagnes soient consommés à l’apéritif et très peu dosés. C’est lui qui a inventé la catégorie brut nature, avec la cuvée Ultra Brut, même si l’on trouve dans les archives de la maison l’existence d’un grand vin sans dosage. Toutefois, et en fonction des itérations, Grand Siècle est dosé entre 6 et 7 grammes par litre. Le chardonnay est toujours majoritaire, complété par le pinot noir. L’itération n°23 devrait être lancée en fin d’année, en magnum uniquement.

C’est facile pour vous d’arriver dans la maison familiale ?
Tout le monde m’a accueillie à bras ouverts. Mais il y a du challenge, on attend beaucoup de nous, de la famille. Aujourd’hui, la vision de Bernard de Nonancourt est toujours là. Il y a aussi de l’admiration. J’essaye de suivre cette vision et de la perpétuer. J’aime ce style et ce qu’il a cherché à mettre en place. C’est facile pour moi, ce n’est pas pesant. Quand mon grand-père a créé Grand Siècle, il voulait installer Laurent-Perrier au rang des grandes maisons. Pour cette cuvée de prestige, le postulat de départ était de se dire que la nature ne donne jamais une année œnologique parfaite. Par l’assemblage, on peut arriver à la recréer. Il a été un pionnier dans sa catégorie.

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