Charles Heidsieck sort enfin son Blanc des Millénaires 2007, une cuvée légendaire dont voici le septième millésime. Sept seulement en près de quarante ans, c’est dire le niveau d’exigence des chefs de caves qui se sont succédé au fond des crayères de la maison. Premier millésime 1983, puis 1985, 1990, le mythique 1995, 2004 et 2006. Et c’est tout. Et ce 2007 qui arrive aujourd’hui sur les marchés aura patienté près de quinze ans. Et il y en a pour se demander si le champagne peut vieillir. Non seulement il le peut, mais il le fait et celui-ci a un potentiel de garde du double. Au moins.

Mais pourquoi le 1995 est-il à ce point mythique ? Il y a quelques mois, j’ai raconté « La folle histoire d’un champagne de légende » dans le supplément Vin de Paris-Match. La voici reproduite ici pour ceux qui ne lisent pas Paris-Match. En bonus, la fin de l’histoire.

Des centaines de milliers de bouteilles de champagnes, un trésor dissimulé pendant des années par un chef de cave passionné et amoureux du vin qu’il tenait cette année-là. C’est la légende folle du Blanc des millénaires 1995, le grand champagne de Charles Heidsieck. Une histoire impossible aujourd’hui

Que s’est-il passé ?

Daniel Thibault, le chef de cave, a décidé seul de mettre en bouteilles le Blanc des millénaires 1995 sans tenir compte de la demande de sa direction. La maison en voulait 180 000 flacons. Il en a tiré de deux à cinq fois plus, selon les diverses sources qui ont bien voulu s’exprimer. La direction actuelle évoque 400 000 bouteilles, certains cadres qui ont quitté la maison parlent d’un million. La vérité se situe sans doute entre ces deux chiffres.

Pourquoi ?
Notre homme venait d’élaborer les différents champagnes Charles Heidsieck et il est tombé fou amoureux de son grand vin, le Blanc des millénaires, la cuvée de prestige de la maison. À ses yeux, c’était une raison bien suffisante. Il va embouteiller tout ce qu’il peut de ce millésime pour en faire son grand œuvre. Il a dissimulé cette montagne de bouteilles dans la crayère 21, une cave gallo-romaine en forme de cône taillé dans la craie, de 25 mètres de haut. Charles Heidsieck en possède 47 sur la colline Saint-Nicaise à Reims. Un domaine souterrain fabuleux (qui se visite).

Comment est-ce possible ?
On est en janvier 1996, les balbutiements de l’informatique de gestion. On peut penser que ces vénérables maisons rémoises n’étaient pas, alors, au sommet de la technologie numérique. Le lien entre les caves et la gestion de l’entreprise était sans doute assez distendu pour que Daniel Thibault puisse faire ce qu’il veut. Il est le seul maître après Dieu des kilomètres de galeries et de crayères qui constituent les caves de la maison et, donc, son stock. On n’entre pas dans son pré carré comme on veut, même si on est le président. Un contrôleur de gestion n’aurait même pas osé demander la permission. Lui, il a juste vu passer et validé une commande de bouteilles, mettons 500 000, une paille. À l’époque, un gros quart des volumes de vente de Charles Heidsieck, c’est énorme. Mais comme une grande maison de Champagne garde ses vins en cave de trois à dix ans, on peut croire que c’est assez difficile d’évaluer les besoins en bouteilles au jour le jour. C’était Daniel Thibault qui décidait du volume total de production, et pas les services financiers, commerciaux ou marketing de la maison. En plus, les bouteilles sont stockées sans étiquette, derrière de petits panneaux, les planchots, couverts de chiffres mystérieux connus du seul chef de cave et toutes les cuvées ont la même forme de bouteille. Si on ajoute le fait que Charles Heidsieck était la propriété des cognacs Rémy Martin et que la gestion générale se faisait à 500 kilomètres des crayères de monsieur Thibault, on commence à comprendre les souplesses d’un système. Il faut aussi comprendre que le chef de cave porte sur ses épaules une responsabilité immense. Il est à la fois le garant de la qualité des vins de la maison et le gardien du style propre à cette maison. Ce qui donne une légitimité à une éventuelle rigueur, qui peut parfois tourner au despotisme.

Qui était Daniel Thibault ?
Chef de cave de Charles Heidsieck, il est mort emporté par la maladie en 2002. Son successeur, Régis Camus, raconte : « J’ai été son assistant pendant huit ans. J’étais le seul à le tutoyer. C’était un homme au caractère affirmé, c’est le moins qu’on puisse dire. Il avait le pouvoir extraordinaire que lui conférait le respect qu’il inspirait. Et il avait aussi la confiance de nos patrons. Et, donc, l’incroyable possibilité de faire ce qu’il voulait. C’est Joseph Henriot, à l’époque président de la maison, qui l’a engagé en 1974 en lui disant “Vous commencez aujourd’hui à 14 heures et vous me prenez la cave en main”. À 14 h 05, il avait viré tout le monde. Derrière les coups de gueule et la mauvaise humeur, il y avait une grande humanité. Pas forcément gentil, mais sympathique. Avec son grand manteau noir en cuir, il faisait peur, mais il savait rassembler et mener une équipe. D’ailleurs, il était assez fier qu’on le quitte pour aller dans une autre maison. À ses yeux, c’était comme une reconnaissance de son talent de formateur. » Alexandra Rendall, ex-dircom de Charles Heidsieck, précise : « C’était un type bien. Il ne changeait jamais d’avis, mais réfléchissait tout le temps. Il a décidé qu’il fallait profiter du millésime. »

Qu’est-il advenu du stock légendaire ?
La mise sur le marché a eu lieu en 2005. Dix ans de caves est la règle pour le Blanc des millénaires. Au bout de deux ou trois ans, même si les ventes marchaient bien, on avait l’impression qu’il y en avait toujours. « Il y a eu des années où pas une seule bouteille n’étaient vendue, il n’était plus question que de déstockage », précise un ancien cadre. Jusqu’à l’acquisition de la marque en 2011 par Christopher Descours. « Le nouveau propriétaire a bien redressé la marque. Aujourd’hui tout est en ordre. » Il en reste à peine quelques milliers qui font partie de la vinothèque de la maison. Elles serviront de mémoire pour les générations futures, de comparaison avec les nouveaux millésimes de la cuvée, ou encore elles seront servies lors de dégustations pour les grands clients ou la presse mondiale.

Qui possède des crayères à Reims ?
Seulement six maisons sont propriétaires de toutes les crayères de la colline Saint-Nicaise : Ruinart, Martel, Veuve-Clicquot, Taittinger, Charles Heidsieck et Vranken-Pommery.

BONUS
Après la parution de l’article, une haute figure de la maison m’a soufflé en confidence qu’il s’agissait en fait de 1 200 000 de bouteilles de ce Blanc des Millénaires 1995. Voilà le vrai chiffre. Dingue.

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