Au début, il y a Pontet-Canet

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Le grand cru classé de Pauillac a été le premier à montrer une vertu nouvelle dans la conduite de son vignoble. Pour la planète ? Non. Pour faire avancer le vin


Cet article est paru dans En Magnum #28. Vous pouvez l’acheter sur notre site ici. Ou sur cafeyn.co.


Après sept décennies sereines, Alfred Tesseron a toujours dans le regard la malice rieuse du gamin espiègle qu’il fut. Fils d’une famille cognaçaise fameuse – avant de créer leur propre marque, les Tesseron fournissaient aux grandes maisons de rares eaux-de-vie d’âge vénérable qui leur permettaient d’affiner leur meilleures cuvées – Alfred a longtemps mené sa barque entre Bordeaux et Cognac, avec de longs détours vers Paris et les États-Unis. Il a vendu avec succès et enthousiasme du vin et des spiritueux de différentes marques pour différentes maisons et à différents publics. Il s’est ainsi construit une première carrière en cultivant une indépendance d’esprit et d’action vis-à-vis d’un cadre familial un brin cadenassé. Son père Guy Tesseron avait acquis à Saint-Estèphe le château Lafon-Rochet en 1960 puis, à Pauillac, Pontet-Canet en 1975.

Au fil des années, Alfred s’était tout de même rapproché des affaires de son père, et rien n’était moins imprévisible que cette date de 1994 lorsque le patriarche lui demanda de prendre en main Pontet-Canet. Pourtant, Alfred se posait des questions, une en particulier. « Je me regardais dans la glace et je me demandais : qu’est-ce que je peux faire pour Pontet-Canet ? » Le cru, vaste et imposant, est intrigant. Voisin de Lafite et de Mouton, il n’a connu depuis sa création que trois familles de propriétaires. Un magistrat de la cour de Louis XV devenu gouverneur de Guyenne qui associa son nom, Pontet, au lieu-dit Canet. Au dix-neuvième siècle, une dynastie majeure des Chartrons, les Cruse, y accola pour plus d’un siècle sa puissance commerciale, avant que la crise des vins de Bordeaux en 1974 ne l’oblige à céder le cru à Guy Tesseron. Ses quatre-vingts hectares de vignes installés pour une partie majeure sur un spectaculaire plateau de graves profondes imposent le respect dû à un géant sage de Pauillac : « Je soutiendrais qu’il y a quelque chose de raisonnable et d’achevé, à la française, dans un verre de Pontet-Canet », écrivait le raffiné Henry James dans son Voyage en France publié en 1877. Au début des années quatre-vingt-dix, la crise économique a plombé les affaires du bordeaux, celles du cognac aussi. Les mauvaises récoltes se sont succédé et, malgré sa longue histoire, Pontet-Canet n’est qu’un cinquième cru classé parmi d’autres. Pas question donc d’ouvrir son ministère par de flamboyants investissements. « Mon père me disait : il faut serrer. » Alfred interprète la directive paternelle à sa façon. « La seule chose que je pouvais changer, c’était la vigne », en conclut-il. Homme de commerce et de contact, il n’en a pas moins cultivé un intérêt croissant pour la viticulture et les vinifications au cours des années qui précèdent son entrée en fonction. Comme beaucoup d’hommes et de femmes du vin de sa génération, les voyages et les rencontres décillent ses yeux et son palais autant qu’ils aiguisent l’imagination. Longtemps, les régions viticoles ont vécu en autarcie et celles qui, comme Bordeaux, avaient la chance de voir arriver des propriétaires ou des négociants d’autres horizons progressaient plus que les autres. Dans la France des trente glorieuses, les affaires marchent et on s’enferme volontiers dans un immobilisme satisfait. Alfred le baby boomer ne partage en rien cet état d’esprit conservateur. En Bourgogne, il rencontre des vignerons qui ont renversé la table d’un ordre œnologique et viticole médiocrement productiviste ; à Bordeaux, il a vu émerger quelques nouvelles méthodes. Il en choisit une, qui manque de clore son aventure à la tête de Pontet-Canet avant même qu’elle n’ait véritablement commencé. Il ordonne une « vendange en vert » au début de l’été pour faire tomber des raisins et limiter des rendements qui lui paraissent beaucoup trop généreux pour produire un vin capable d’être remarqué. Horrifiés par une pratique qu’ils jugent contre nature, quelques vignerons médocains travaillant sur la propriété ne manquent pas d’avertir Guy Tesseron. « Votre fils est en train de tuer le vignoble. » Au lieu de s’enflammer, l’atmosphère devient glaciale entre le père et son fils, qui ne se démonte pas pour autant. « Les raisins, on ne pourra pas les faire revenir. J’aurais dû t’en parler, maintenant, il faut attendre le résultat. » Le père ne dit rien, n’absout pas non plus. Quelques mois plus tard, il convoque à nouveau son fils pour lui parler de la pluie et du beau temps. À la fin de la conversation, lancé sur un ton bas et faussement anodin, Guy dit à Alfred : « Pour le vin, on fait comme on a dit ». Quand Alfred s’enquiert enfin de savoir ce que signifie cet elliptique comme on a dit, le patriarche rétorque : « Tu continues. J’ai quelques amis qui m’ont dit que le vin était bon ».

Alfred Tesseron. Justine, sa fille, prend la main peu à peu.

À partir de ce 1994 cathartique, Alfred décide. Pas seul. Il a rencontré dans la propriété un jeune responsable technique, Jean-Michel Comme, qui s’intéresse de près à la viticulture bio et à la biodynamie en particulier. En supplément à son travail à Pontet-Canet, il s’occupe avec sa femme d’une petite propriété familiale, le Champ des Treilles, à l’autre bout du département. Comme chaque année, Jean-Michel fait déguster son vin à Alfred. « Je goûte et je lui dis que ce n’était pas son vin. Trop frais, trop énergique, trop pur. Il me répond que c’est le premier millésime qu’il réalise en biodynamie. Presque aussitôt, je lui ai proposé d’utiliser la même méthode pour la propriété. » C’est ainsi que Pontet-Canet va s’engager, seul parmi ses pairs au mitan des années deux mille, dans la voie risquée et presque incongrue à l’époque de la biodynamie.

Les négociants connaissent bien Alfred, certains depuis l’enfance ; ils connaissent son caractère affirmé, il fait aussi partie de la famille. Ils vont le suivre et cette campagne est un succès majeur. »

En 2004, quelques hectares de merlot sont cultivés ainsi ; l’année suivante, toute la propriété. Noël Mamère a certes réalisé le meilleur score d’un candidat vert aux élections présidentielles deux ans plus tôt, mais ce ne sont pas des convictions politiques qui ont conduit Alfred Tesseron à faire un choix qui va engager sa propriété pour les décennies à venir. C’est au contraire un mélange finement composé de pragmatisme, de bon sens et d’une volonté farouche de sortir Pontet-Canet du lot, fut-il extrêmement chic, qui le motive. On ne mesure pas à quel point le pari est à l’époque risqué pour un cru de ce prestige. Lorsqu’en mars 2006, il reçoit comme à l’accoutumée les négociants de la place de Bordeaux qui vont acheter en primeur son 2005, il leur annonce tout à trac qu’il a demandé la certification en agriculture biodynamique. « Ils m’ont pris pour un extra-terrestre. Ils ont pensé que j’étais devenu coucou », s’en amuse-t-il aujourd’hui. Les négociants connaissent bien Alfred, certains depuis l’enfance ; ils connaissent son caractère affirmé, il fait aussi partie de la famille. Ils vont le suivre et cette campagne est un succès majeur. Pour autant, si le perfectionniste Jean-Michel Comme améliore chaque jour un peu plus la méthode et affiche des principes forts, Tesseron reste un homme, avec des craintes et des doutes. En 2007, le mildiou s’installe dans les vignes et les traitements biodynamiques paraissent bien aléatoires. Alfred craque et demande un traitement conventionnel. Il regrette aussitôt son geste, la sanction est sans appel : il faut recommencer à zéro les trois ans de conversion nécessaires pour être à nouveau labellisé. Ce sera fait en 2010, avec un label bio Ecocert (puis Demeter en 2014) et biodynamique Biodyvin. Pour autant, rapidement, les résultats sont remarquables ; avec aussi l’aide de Michel Rolland, consultant de la propriété dès 1999, et désormais celle de son disciple et associé Julien Viaud, le vin progresse spectaculairement en fraîcheur, en énergie et profondeur. Il a aussi gagné tout au long de la décennie deux mille et celle qui suit un statut nouveau. La réflexion d’Alfred Tesseron, qui intègre au sein de la propriété d’abord sa nièce Mélanie (présente jusqu’en 2017) puis, depuis 2015, sa fille Justine, ne s’est pas arrêtée à la seule viticulture. Jean-Michel Comme passe la main en 2020 à Mathieu Bessonnet, qui n’a cessé depuis la fin de ses études agronomiques en 2005 de travailler dans des vignobles biodynamiques. Pontet-Canet affine tout au long de ces années ses principes et ses méthodes pour constituer aujourd’hui une idée holistique et cohérente d’une certaine éthique vigneronne. Si les tracteurs sont toujours présents dans le vignoble, des percherons sont élevés depuis une quinzaine d’années dans la propriété et travaillent pour l’ensemble des travaux de l’année sur plus de la moitié du vignoble, avec l’objectif de moins contraindre le développement racinaire et de préserver un vignoble qui atteint aujourd’hui un âge moyen élevé. Les préparats biodynamiques sont élaborés eux aussi à la propriété dans une tisanerie installée là. Cet équipement n’a rien n’anecdotique lorsqu’on sait l’énorme réactivité qu’exige les traitements biodynamiques dès qu’une nécessité de prévention ou a fortiori d’intervention sur la plante apparaissent. Comme en 2007, les étés humides de 2018 et 2020 ont été marqués par le mildiou, mais cette fois-ci, l’équipe a pu parer aussitôt et autant de fois qu’il l’a fallu, samedis et dimanches compris.

L’un des chevaux de Pontet-Canet et l’enjambeur créé par le domaine.

Il règne aujourd’hui à Pontet-Canet une atmosphère paisiblement autarcique, renforcée par la beauté majestueuse des lieux et leur intemporalité. Le cuvier historique du XIXe siècle a été remis en activité en 1996 avec de nouvelles cuves en bois de 150 hectolitres, bien plus petites qu’à l’origine. Dix ans plus tard, les grosses cuves inox ont été remplacées par 32 cuves tronconiques en béton de 80 hectolitres. Le dernier cuvier de vinification, mis en service en 2017, comporte lui aussi 32 cuves en béton, cette fois de 40 hectolitres, mais surtout il intègre la philosophie biodynamique au sens large. L’isolation du bâtiment est faite en chanvre naturel afin d’assurer une bonne respiration du lieu. La grave de la cour de Pontet-Canet, extraite pour réaliser les fondations, a servi à la fois à la construction des murs et des cuves. Ces dernières ont été colorées grâce à l’argile contenue dans cette même grave. Toutes les masses métalliques sont reliées à la terre et il n’y a pas d’électricité (mis à part l’éclairage en LED 12 volts), raisin et vin n’entrent pas en contact avec des champs magnétiques ou électromagnétiques. Cette recherche successive de cohérence et d’harmonie a amené Alfred à abandonner le principe désormais traditionnel à Bordeaux du second vin (autrefois nommé Les Hauts de Pontet) pour ne produire que le grand vin. Depuis 2015, cette approche globale prévaut et chaque millésime est l’expression intégrale et naturelle du terroir de Pontet-Canet et de son interprétation par ceux qui y travaillent. « Je n’y pensais pas au début, mais ces décisions ont transformé ma vision des choses et du monde qui nous entoure », dit dans un demi-sourire Alfred Tesseron aujourd’hui. « Finalement, travailler ainsi est ce que nous devions à Pontet-Canet. »

Photos : Mathieu Garçon et Julie Rey

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