Les lumières de la fête

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Colmar est une capitale de Noël. C’est aussi le point de départ de l’Alsace éternelle et de sa route touristique. Elle fête ses 70 ans cette année


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L’Alsace, telle que pourrait encore la croquer Hansi, est là. Palette colorée des maisons à colombage, petite Venise, barques – autrefois chargées de fruits, légumes et barriques de vin – voguant sur la Lauch. Ajoutons, à cette période, les odeurs épicées de biscuits et de vin chaud qui flottent dans l’air glacé, les sapins poudrés et les illuminations qui lui donnent des allures de conte de fée. Avec ses winstubs qui ne désemplissent pas, son musée des vins (dont le parcours interactif et immersif dépoussière l’approche traditionnelle) et, à ses portes, des vignes et des domaines à l’atmosphère unique. Car la magie colmarienne nous suit dans chaque village viticole où tout est illuminé. Où des vignerons de grand talent participent à la réputation du bon vivre alsacien. Les papilles sont à la fête.

Des villages illuminés
En entamant notre route par le nord1, la première commune est Bergheim. On fait étape au domaine Marcel Deiss. « En décembre, on ouvre parfois des vieux millésimes et des flacons rares. » Mathieu, le fils de Jean-Michel Deiss, a repris le flambeau et nous invite à découvrir « l’art de la complantation », c’est-à-dire de faire vivre ensemble différents cépages dans la même parcelle. Seule façon « d’obtenir une véritable stabilité de la personnalité de chaque terroir ». À vérifier lors de dégustations géo-sensorielles pour se convaincre qu’un vrai terroir est toujours plus fort que le cépage planté. À quelques kilomètres, Ribeauvillé fait chaque année revivre son passé avec un marché de Noël médiéval où le sanglier à la broche s’arrose de cervoise et de vin. Au domaine Louis Sipp, installé ici depuis les années 1920, Etienne Sipp rappelle que nous sommes dans la cité des ménétriers en faisant vibrer ses cuvées au son de toutes les musiques, de la 6e symphonie de Bruckner au Velvet Underground. Il ne faut pas manquer non plus le domaine Trimbach, une institution dont l’origine remonte à 1626 (sur rendez-vous). Un peu plus au sud, deux caves coopératives de grande qualité portent le nom de leur village. La première, à Hunawihr, voisine la célèbre église fortifiée du XIVe siècle et prépare nos palais aux réveillons avec ses ateliers vins et fromages, vins et chocolat, et ses meilleurs grands crus, crémants, Vendanges tardives et Sélection de grains nobles. La seconde, à Turckheim, a aussi prévu un temps de l’Avent haut en saveurs avec des pâtissiers et des restaurateurs invités ainsi que des apéros (les 3, 10 et 17 décembre) autour de ses cinq grands crus : Brand, Sommerberg, Wineck-Schlossberg, Ollwiller, Hengst. Dans les chais du domaine Zind Humbrecht, on verra l’alignement des fûts de la famille Humbrecht. « Celui avec le taureau est le fût de Pierre-Émile, car c’est son signe du zodiaque. Il y a aussi celui d’Olivier, de Margaret et de leur fille Claire, avec un soleil. » Plus au sud, à Zellenberg, Martine Becker travaille avec ses frères au domaine Jean Becker (on est ici viticulteur de père en fils depuis 1610). Passée sa collection de vieilles pompes à vin, elle sert des bredele avec son marc de gewurztraminer, nous fait découvrir les confitures bio de Nicolas Paulen et l’authentique foie gras strasbourgeois de Georges Bruck. Dans le même village, Hélène et son frère Antoine (Maison Jean Huttard) s’attachent à partager avec leurs visiteurs des moments surprenants et riches de sens comme leurs cuvées, ateliers mets et vins, dégustations à l’aveugle, activités détente (vélo, pique-nique, yoga dans les vignes), sans oublier un bar à vins et un gîte, parce qu’une journée ne suffit pas pour tout faire. À un jet de raisin brille Riquewihr, la « perle du vignoble », ceinte de ses remparts. On y part à la rencontre de Vincent Sipp, au domaine Agapé, amour inconditionnel en grec. « Le plaisir de faire du vin, c’est aussi de pouvoir le partager et échanger entre passionnés. » Alors on prend son temps et on pose ses valises dans l’un des trois gîtes, tout près des vignes qu’il cultive sur les hauteurs du Schoenenbourg, du Rosacker et les coteaux de l’Osterberg.

Chasseurs de lune
Plus au sud, Kaysersberg conserve de son passé médiéval un château sur la montagne Schlossberg, l’église Sainte-Croix ou encore le pont fortifié qui enjambe la Weiss. Portant le nom d’un petit cours d’eau qui rejoint cette rivière, le domaine Weinbach (ruisseau du vin) est celui d’une grande dame du vin, Catherine Faller, aujourd’hui assistée de ses fils Eddy et Théo. Ses rieslings iconiques sont à découvrir sur rendez-vous. Dans le village, les vignerons ont mis leur “parenthèse vigneronne”, un programme collaboratif d’animations œnotouristiques, aux couleurs des fêtes2. Non loin, à Bennwihr, la très dynamique cave de Bestheim3 vient de lancer une expérience de réalité virtuelle qui nous conduit à travers les saisons aux côtés des “chasseurs de lune”, cette poignée de viticulteurs audacieux qui se sont lancé le défi de reconstruire la cave après la destruction quasi-totale de leur village lors de la Seconde Guerre mondiale. Toujours dans la vallée de Kayserberg, à Katzenthal, le domaine Meyer-Fonné organise des visites et des dégustations sur rendez-vous pendant les fêtes. L’occasion de découvrir la singularité de ce vignoble dont la situation au fond d’un vallon fermé sur trois côtés et abrité des vents façonne un microclimat particulièrement favorable. À l’ouest de Colmar, à Wintzenheim, les sœurs Josmeyer, Isabelle et Céline, unissent leurs talents pour tirer la quintessence de leurs rieslings et de leurs pinots gris, issus des fameux grands crus Hengst et Brand, dont les noms signifient étalon et terre de feu. Dans leur chai, les foudres sont marqués à la craie par Isabelle. Initiée au principe de la biodynamie par Noël Pinguet, « monsieur Vouvray », elle s’inspire du rythme de la lune avec lequel elle travaille. Sur la cuvée Lutin, un pinot blanc désaltérant, au caractère spontané et insouciant, elle dessine une fleur, une lune et un lutin : « Le jour où l’on a coupé le raisin, on était dans un cycle ”fleur”, cycle de lumière en gémeaux avec une lune descendante. » Un peu plus au sud, appuyée à de jolies collines, Eguisheim, s’enroule comme un escargot autour de son château et de la chapelle Saint-Léon. Les rues qui la couronnent portent des noms emblématiques, Muscat, Riesling et aussi Traminer où Jean-Louis et Fabienne Mann ont créé, au n°11, le domaine qui porte leur nom. Ils aiment expliquer les nuances de chacun de leurs trois terroirs, le grès rose, le granite et la marne calcaire. La majorité de leurs vignes est située sur le flanc des collines sous-vosgiennes au pied des trois châteaux, le Saint-Ulrich, le Girsberg et le Haut-Ribeaupierre. Ces trois frères, comme on les appelle ici, dominent la plaine d’Alsace du haut de la colline du Schlossberg qui vit naître en 1975 la première appellation grand cru.

1. Le grand Pays de Colmar compte 37 villages viticoles sur le tracé de la route des vins d’Alsace.
Il démarre de Saint-Hippolyte, au nord,
pour s’achever, au sud, à Rouffach, en direction
de Mulhouse. Huit mille hectares de vignes
(la moitié du vignoble alsacien) y sont cultivés,
dont trente grands crus (sur les 51 classés).
2. Programme sur le site parenthese-vigneronne.com
3. Aujourd’hui deuxième cave d’Alsace
avec 12 millions de bouteilles vendues chaque année, la moitié étant des crémants.

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