FWT 543. Ceci n’est pas le nom de code d’une opération secrète, mais l’identité de l’un des vins de la collection 2025 de Penfolds. Le producteur australien a habitué ses consommateurs internationaux à sa nomenclature Bin suivie d’un numéro (en référence aux casiers des bouteilles), qui classifie l’essentiel de sa gamme. Ce FWT signifie French Winemaking Trial, soit essai vinicole français, une dénomination de laboratoire détonante au pays des châteaux, des terroirs et du bon goût. Dire que le groupe aux 400 millions de bouteilles écoulées chaque année s’en fiche serait abusif, eu égard à l’exquise politesse anglo-saxonne de ses responsables. La filiale du géant Treasury Wines Estates, considéré comme le numéro 3 mondial derrière les américains Gallo et Constellation, poursuit un projet en France dont l’ampleur surpasse la perplexité que peuvent susciter ses méthodes. Les locaux auraient tort de s’en plaindre dans le marasme ambiant des vins de Bordeaux. Jusque-là, la relation de Penfolds avec la France tenait de la légende. Dans les années 1950, le célèbre maître de chai Max Schubert s’éblouit d’un séjour bordelais et en revient avec l’idée de créer un vin australien de grande garde. Ce sera Grange, le flacon au sommet de la gamme depuis des décennies. À partir de 2019, l’engagement prend une autre tournure : un champagne est créé en partenariat avec la famille Thiénot. À Bordeaux, si une collaboration avec la maison Dourthe avait déjà abouti à l’élaboration d’une cuvée co-signée, l’acquisition du château Cambon La Pelouse, cru bourgeois du Médoc, donne le signal d’une toute autre ambition. En octobre 2022, c’est le château Lanessan, toujours en Haut-Médoc, qui tombe dans l’escarcelle. La propriété historique de la famille Bouteiller est l’un des plus anciens domaines bordelais. Ses terres s’étendent sur 350 hectares dont 95 de vignes, ses bâtisses sont spectaculaires, son mode de fonctionnement et sa culture paternaliste, un peu surannés.
Planter l’avenir
« Lanessan a toujours été respecté et aurait dû être classé », estime Pierre Delage, qui a connu la période Bouteiller, aujourd’hui directeur commercial de toutes les entités bordelaises du groupe. Le passé intéresse modérément Penfolds. Les marques Cambon La Pelouse ainsi que Bellevue devraient bientôt disparaître, pas celle de Lanessan, au moins pour s’éviter des décisions prématurées inutiles. L’avenir y aura pourtant une autre dimension. Dans les vignes d’abord, avec la vaste campagne d’arrachage amorcée en 2023 à l’arrivée comme directeur technique de Pablo Laborde. Cet Argentin, passé par Terrazas de Los Andes de Moët-Hennessy et la bodega Numanthia en Espagne, vit sa première expérience bordelaise. « Nous avons réalisé 330 fosses pédologiques et identifié 37 types de sols », décrypte-t-il. « Si notre volonté est de maximiser le cabernet-sauvignon, nous avons ajouté quatre hectares de petit verdot et envisageons du malbec, voire de la syrah. Il y avait aussi trois types de plantations sur la propriété donc autant de façons de travailler. Nous voulons être plus efficients. » Vingt et un hectares ont déjà été replantés avec le meilleur matériel végétal. Presque autant est à venir. « La propriété est mise au niveau d’un très bon cru classé », poursuit Pablo Laborde. « Nous faisons lentement et progressivement des changements qui se verront dans cinq ans. Nous respectons le savoir-faire ancestral du Médoc, mais nous devons évoluer. Et nous sommes prêts à partager tout ce que nous faisons avec nos voisins. »
Une signature
Penfolds s’est assuré une totale liberté (comme celle d’irriguer les jeunes vignes) puisque sa production n’est pas proposée en appellation, mais sous dénomination vin de France, dans la logique de son modèle de marque. Pour faire quels vins ? Le premier opus, FWT 585, proposé en 2022, respectait les codes médocains dans un assemblage cabernet, merlot et petit verdot très classique. Le nouveau FWT 543 est plus instructif en associant cabernet-sauvignon et syrah, un assemblage emblème de Penfolds. Les équipes vont sélectionner la syrah en vallée du Rhône et en Languedoc. Elles achètent surtout à Bordeaux, en actionnant des partenariats directs et en payant au-dessus des cours actuels, ce qui restera toujours un bon prix. Les approvisionnements sont tout aussi décisifs que la production en propriété selon un grand principe : élaborer des vins dans le style maison quelle que soit l’origine de la matière première. La stratégie s’applique ici comme en Australie, ainsi qu’aux États-Unis et en Chine où le groupe s’est aussi implanté. Deuxième étage de la fusée, la construction d’un outil technique de pointe. Il a été présenté par Steph Dutton, la directrice de l’œnologie venue de Melbourne, depuis le vieux chai désaffecté de 1887, une façon de relier les périodes de l’histoire. « Je suis partie d’une page blanche, ce qui est très rare dans une carrière. La nouvelle cuverie, qui prendra la place d’un entrepôt actuel, est faite pour les prochaines décennies, voire le siècle à venir ! Les travaux commenceront en avril prochain pour une livraison à la vendange 2028. » Le cabinet bordelais Mazières a repris l’écriture architecturale de Lanessan, avec des matériaux comme la briquette, en innovant plutôt dans l’écoconception : réemploi des pierres issues de la démolition, double mur pour l’inertie thermique, isolation du toit, lumière naturelle, etc. Une rue intérieure centrale règle les flux entre les différentes zones. « Les Australiens ont des process différents qui bougent un peu nos a priori », précise l’associée Audrey Pédezert. « Ils insistent beaucoup sur la sécurité et le confort de travail du personnel. »

Une aura mondiale
« Notre réputation nous précède », renchérit Steph Dutton. « Une certaine inclinaison australienne pour casser les codes peut-être. Mais nous avons aussi plus de 180 ans d’histoire, un héritage et une tradition, même s’il faut constamment se réinventer. Tous les winemakers de Penfolds depuis Max Schubert ont cette culture de l’expérimentation. Chez nous, il faut toujours avoir au moins une expérience en cours chaque année. » Le mantra sera sûrement démultiplié dans le Médoc. Le futur cuvier s’inscrira dans le parcours de visite avec la création de salles de dégustation, amorce d’une révolution œnotouristique. Le château Lachesnaye, édifice d’inspiration néogothique situé au cœur du domaine, sera entièrement rénové. Chambres, restaurant, café, librairie, l’expérience se veut luxueuse dans un esprit de « village ». Le portefeuille de vins français a vocation à croître, avec des volumes conséquents pour livrer les marchés de la marque. Le consommateur français est une cible à la marge, a fortiori sur des tarifs autour de 80 ou 90 euros la bouteille. « Nous allons faire des efforts », assure Pierre Delage. « Nos équipes vont commercialiser les références directement, en ne passant pas par la place de Bordeaux. Les FWT entrent dans notre logique de collections qui vont de Koonunga Hill à Grange. Mais pour un amateur chinois, ce sera peut-être la quintessence : un vin de Bordeaux avec l’étiquette Penfolds ! » Depuis le cœur du Médoc, le géant australien regarde aussi le monde et sa géopolitique instable. En produisant en Chine, il accommode un marché administré à Pékin, capable de réduire à néant ses exportations au moment du Covid après des accusations mal perçues des autorités de Canberra. Présent aux États-Unis, il peut échapper à l’incontrôlable fièvre de taxes de l’administration Trump. En France, il trouve un sourcing qualitatif à prix raisonnable, dans son ADN cabernet-sauvignon, mais aussi l’accès libre à la totalité du marché de l’Union européenne, qui pourrait succomber également à des élans protectionnistes. Cela s’appelle préparer l’avenir. Et comme il est incertain, c’est probablement une stratégie brillante.
