« Je suis parfaitement libre. » C’est sur cette déclaration d’indépendance tardive que débute notre conversation avec Guillaume Selosse, qui vient de fêter ses cinq ans en qualité de gérant d’un domaine familial qu’il a rejoint dès 2011, aux abords de ce petit village bucolique de la côte des Blancs. Une exploitation s’appuyant sur 9,2 hectares de vignes sur les crus d’Avize, Cramant, Oger, Le-Mesnil-sur-Oger, Aÿ, Mareuil-sur-Aÿ et Ambonnay, dont les vins s’arrachent aujourd’hui à prix d’or, qui s’écoulaient autrefois sur les marchés pour une vingtaine de francs. Taille des vignes, date des vendanges, dosage en soufre, tout passe désormais par lui bien qu’Anselme soit encore présent, occupant aujourd’hui un rôle de conseiller, d’oreille attentive et de « garde-fou », ainsi que se plaît à le désigner son fils. Une passation de pouvoir en douceur qui détonne dans le petit monde champenois, où les successions familiales virent parfois au psychodrame. Au-delà d’un parcours d’études qui l’a mené à étudier la viticulture et l’œnologie à Avize puis à décrocher son BTS dans le Bordelais, Guillaume Selosse reconnaît fonctionner à l’instinct, avec une approche empirique qui n’a rien d’une improvisation, mais qui se veut davantage le reflet d’une ambition : « Je suis un amoureux des grands vins. Ma seule passion, c’est de faire des vins qui procurent des émotions, à commencer par moi ». Durant plusieurs années, Guillaume Selosse a reçu les compliments sans vraiment les comprendre. « En 2014, on me faisait remarquer l’évolution du style, mais je ne pouvais pas le recevoir de façon légitime, car je n’avais rien changé. » Les critiques et journalistes parlaient de vins plus nets, plus droits, moins oxydatifs – signe distinctif par excellence de la maison –, lui cherchait ce qu’il avait modifié dans son approche. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra l’origine de cette nouvelle définition : « Nous avons déplacé la cave en 2008. Auparavant, les vins étaient dans un lieu soumis à de grandes fluctuations hygrométriques, ce qui avait tendance à accentuer l’oxydation. Aujourd’hui, l’inertie est plus importante, les changements de température moins brutaux, ce qui nous permet d’être beaucoup plus précis. Cette cave a quelque chose de vivant, de naturellement dynamique ».
Du très haut niveau
Si le style Selosse n’a rien perdu de sa superbe depuis que Guillaume est aux commandes, ce dernier ne s’interdit pas quelques sorties de route, telles que l’abandon de la taille Chablis traditionnelle, pratiquée près du sol depuis des générations, au bénéfice d’une taille Guyot, qui permet au cep d’être irrigué d’un unique flux de sève tout au long de sa vie. Des choix qui impliquent une responsabilité immense : « Nous restons une petite structure, avec seulement cinq personnes au domaine, et je suis le seul à monter sur les équipements mécaniques, à trancher lorsqu’il le faut, mais nous faisons les choses progressivement ». Autre évolution notable, la décision de se lancer dans la production de vins tranquilles, dont les premières bouteilles sortiront très prochainement. « Il s’agira de blancs issus de quelques parcelles sur Avize, pour lesquels il a fallu que je définisse un style qui ait une continuité. J’ai opté pour une réserve perpétuelle en mini solera, avec une année d’élevage classique à la Selosse, et une autre en inox plutôt réductrice. À ce stade, on obtient quelque chose que je situerais entre la Champagne, le Jura et la Bourgogne. » Un syncrétisme qu’il constate également à l’échelle de l’ensemble de la région : « La fracture qui existait autrefois est beaucoup moins d’actualité. La nouvelle génération des 35-40 ans n’a aucune gêne à déguster des champagnes de grandes maisons. Les deux parties réalisent aujourd’hui qu’elles ont été bénéfiques l’une pour l’autre et je continue de croire que la Champagne n’aurait jamais été ce qu’elle est aujourd’hui sans Moët ». En l’espace de quelques années, on ne peut que se réjouir d’entrapercevoir chez lui une passion toujours intacte, adossée à une forme d’apaisement. « Mon père avait mis le niveau très haut », admet-il avec douceur. « Mais je vois que l’on peut encore s’améliorer. »
