Rare Champagne, le sens du spectacle

La maison Rare a un principe simple : ne rien faire comme les autres. Suivant cette exigence depuis près de cinquante ans, elle n’a ainsi déclaré que quatorze millésimes de sa cuvée depuis la création de celle-ci en 1976. Longtemps étiquette de prestige de la maison Piper-Heidsieck, Rare s’est astucieusement transformé en une maison portant le même nom, et ne proposant que cette unique cuvée, sous l’impulsion du groupe EPI, détenu par la famille Descours, qui a souhaité lui donner une structure et de nouvelles ambitions. Pas de calendrier programmé donc pour ce champagne exclusivement millésimé élaboré en blanc et dans une version rosée encore plus rare (quatre millésimes seulement). Avant d’arriver dans le verre des amateurs, un champagne Rare doit remplir trois prérequis : exprimer les conditions d’un millésime, s’appuyer sur un assemblage immuable et des origines de crus toujours à peu près identiques (mais surtout pas figées) et se complexifier au cours d’un long vieillissement (entre huit et dix années). Cette exigence absolue, difficile à atteindre, est aujourd’hui incarnée par le duo à la tête de la maison. Maud Rabin, sa directrice, met tout en œuvre pour maintenir et renforcer la désirabilité de Rare en prenant appui sur sa riche histoire. À Émilien Boutillat, le chef de cave, revient le travail de sélection et d’assemblage qui garantit à la cuvée d’être chaque fois à la hauteur de sa promesse. Cet œnologue et ingénieur agronome aux solides connaissances en matière de viticulture responsable sait ce qu’il faut de précision, de patience et de renoncement pour élaborer un grand champagne d’assemblage, où les curseurs propres au grand vin doivent êtres poussés à leur paroxysme tout en formant un ensemble harmonieux. L’assemblage de chaque millésime de Rare (70 % de chardonnay et 30 % de pinot noir) cherche à exprimer tension et profondeur, conférant à ce champagne lumineux un caractère parfois intimidant dans sa première jeunesse. Les fondements de cette signature identitaire ont été définis pendant plus d’un quart de siècle par Régis Camus, aujourd’hui à la retraite. Légende de la Champagne plusieurs fois reconnu par ses pairs, l’ancien chef de cave de la maison a ainsi consolidé les grandes lignes du style Rare, entre bouquet intense, texture satinée, fraîcheur persistante et personnalité se complexifiant très lentement avec le temps.

Maud Rabin et Émilien Boutillat forment le duo à la tête de Rare Champagne. Lui en tant que chef de cave et elle comme directrice de la maison.

Le bon et le beau
La maison revendique une liberté de création inhabituelle en Champagne puisqu’elle ne choisit pas les crus qui intègrent ses assemblages en fonction de leur prestige, même si la plupart sont les plus réputés (Ambonnay, Verzy, Le Mesnil-sur-Oger, Bouzy, Chouilly, etc.). Figurent ainsi parmi les origines des derniers millésimes (2015, 2013, 2012) des crus moins célèbres comme Villers-Marmery, Villedommange, Montgueux ou Tauxières, pour ne citer qu’eux. Une fois harmonisé, l’assemblage de la cuvée Rare doit laisser entrevoir, avant le vieillissement, un vin puissant, dense et d’une grande profondeur, reposant sur des raisins de grande maturité toujours équilibrés par la nature crayeuse du terroir champenois. Chaque millésime possède ainsi sa propre personnalité, ce que revendique la maison qui insiste sur la nécessité de retrouver à chaque tirage un vin qui exprime les conditions de l’année, qu’elle soit grandiose (2012, 2008) ou atypique (2015, 1999, 1885). Tous partagent cependant cette vigueur et cette forme de supériorité qui ne s’impose jamais de manière démonstrative, mais avec la retenue qui fait le génie des grands vins de garde. C’est d’ailleurs après de longues années que le style de ce champagne devient encore plus formidable, passant par des phases d’évolution très lentes qui magnifient sereinement son potentiel de départ. Depuis son arrivée, Maud Rabin a fait de Rare Champagne une maison de luxe qui relie l’excellence champenoise à l’univers du beau et du sensible, en phase avec les attentes des amateurs de la marque en matière d’exception, prolongeant leur expérience par des collaborations artistiques originales et recherchées. Proposition à part dans l’écosystème champenois, Rare cultive ses différences jusque dans l’aspect de sa bouteille si particulière. Mais, à l’instar d’autres noms qui ont fondé leur réputation sur une ou deux cuvées, la maison ne transige pas avec les impératifs indispensables à la naissance des grands vins. On jugera à travers cette dégustation de l’intégralité des millésimes produits des capacités de cette cuvée à traverser le temps sans perdre de son éclat et à être, fidèle en cela à ce que son nom promet, un grand champagne guidé par la seule volonté d’être incomparable.

En fait, Rare Le Secret est le secret de Régis Camus, l’ancien chef de cave de la maison.

La dégustation

Rare 2015
Issu d’une année solaire, il est parfaitement représentatif du millésime par sa générosité et son ampleur, mais garde néanmoins une finesse aromatique avec des notes florales (fleurs blanches, jasmin) expressives et intenses. En bouche, on retrouve les saveurs de fruits exotiques propres à la cuvée (citron vert, ananas frais). Grande profondeur, avec un corps plus souple dans ce millésime que dans les deux autres de la décennie 2010, c’est un champagne complet et équilibré par un dosage important adapté à son potentiel (10 grammes par litre), qui brille par sa puissance contenue et ses capacités à évoluer somptueusement.
96/100

Rare 2012
La maison a intelligemment choisi de tirer son très concentré millésime 2012 après le millésime 2013, plus accessible dans sa jeunesse. Un choix respectueux du consommateur auquel nous marquons notre adhésion en gardant cet ordre de dégustation dans notre compte-rendu. Dominé par des notes de réduction noble et par une trame minérale affirmée, le nez brioché révèle à l’aération des arômes d’amande et de fruits exotiques. Immense par sa densité en bouche, mais aussi très précis et porté par une tension énergique et une salinité marquée en finale. Il est promis à un épanouissement exceptionnel, sans doute plus grand encore que tous les millésimes produits jusqu’ici.
98/100

Rare 2013
Millésime tardif né d’une année contrastée, plutôt froide mais relativement sèche, ce 2013 accessible propose une palette aromatique un peu sur la retenue au premier nez qui s’ouvre ensuite sur des fleurs blanches, des notes automnales et d’agrumes (kumquat, citron vert). La bouche ample et équilibrée associe tension saline, texture crémeuse et rondeur voluptueuse. Un peu à l’écart du style Rare, mais répondant parfaitement à l’objectif de capturer l’essence des millésimes extraordinaires, au sens littéral du terme, ce vin va gagner en plénitude et il faut s’attendre à être agréablement surpris par son bouquet d’ici cinq à dix ans.
95/100

Rare 2008
Monumental et d’un classicisme absolu, magnifié par le format magnum lors de cette dégustation, il donne une idée certaine de la pureté sans austérité que recherchent tant d’amateurs de grands champagnes. Les conditions de ce millésime, l’un des plus grands
du premier quart de ce siècle, lui ont donné un caractère aromatique complet associant fleurs blanches, zestes d’agrumes, notes de vanille et d’amande grillée. Les notes de réduction fine, sublimes et parfaitement maîtrisées, renforcent l’impression de tension et de persistance iodée. Profondément dominateur et inoubliable, promis à une très longue vie et, selon la vision que nous avons de cette cuvée, sans doute le plus grand jamais produit depuis 1976.
99/100

Rare 2006
La robe, très dorée comparée à celle du millésime 2008, annonce un vin qui a sans doute évolué un peu plus rapidement que ses pairs. On retrouve au nez un univers aromatique plus toasté, presque légèrement oxydatif, ouvert sur des notes de mangue, de coing, avec des touches de moka complétées par des notes d’épices douces et de fleurs puissantes. Il a la concentration conforme aux standards de la cuvée, mais laisse une impression de rondeur un peu moins dynamique et moins balancée que dans les autres millésimes.
La texture soyeuse et la richesse du millésime en font un champagne plein et généreux, parfaitement prêt à boire.
94/100

Rare 2002
Grand millésime qui convient au déploiement du style Rare, notamment par sa puissance,
son raffinement et sa profondeur. Le nez complexe, entre fleurs blanches, fruits tropicaux (mangue, ananas) et touches épicées, est soutenu par une ligne de fond fumée qui renforce son caractère véloce et racé. En bouche, la texture est soyeuse et élancée en finale par une tension crayeuse. Son architecture classique, son amplitude en bouche et
sa vibration montrent à quel point la cuvée évolue tranquillement. Délicieux dès à présent,
il continue doucement de se rapprocher de la pleine expression de son potentiel.
97/100

Rare 1999
Bien dans l’esprit de ce millésime contrasté mais chaud, il a gardé de la puissance et un certain élan, affichant une complexité aromatique entre fleurs blanches fanées, fruits jaunes mûrs et accents discrets de truffe noire et d’épices douces. Le vin a conservé une belle fraîcheur malgré la richesse du millésime et un corps charnu, soutenu par une trame plus amère qui a tendance à limiter la portée de la finale, lui donnant un caractère plus athlétique que délicat.
92/100

Rare 1998
Il évolue moins prématurément que le millésime 1999, mais vers un univers aromatique similaire, sur les fruits secs. La bouche droite et énergique, associe puissance et fraîcheur dans une trame ferme et dense, légèrement tannique, qui pourrait davantage faire penser à celle d’un blanc de noirs, malgré un assemblage identique. La finale est racée, d’un charme un peu austère mais captivant, qui montre la droiture sérieuse dont la cuvée peut parfois faire preuve.
95/100

Rare Le Secret
Encore plus rare que rare, puisque son existence a longtemps été dissimulée. En 1997, Régis Camus, alors chef de cave de la maison, voit dans les vins de la vendange
de l’année de quoi faire un assemblage de sa cuvée, besoin non partagé par la direction de l’époque. C’est donc en secret qu’il décide d’élaborer une quantité très limitée de cet assemblage conservé uniquement en magnum et issu exclusivement de la vendange 1997
(non revendiquée). Un pas de côté dans l’histoire, y compris dans sa conception et son goût puisque c’est le seul assemblage à n’avoir pas été dosé lors de son dégorgement en 2017. Cela contribue à lui donner aujourd’hui une identité de vin plus que de champagne, notamment en bouche où il n’affiche pas la même concentration que les millésimes revendiqués, mais s’épanouit dans un profil différent sur des notes florales délicates.
Si l’ensemble détonne dans la série, il ne manque pas de charme.
94/100

Rare 1990
Malgré une floraison difficile, l’année a été ensoleillée, en particulier pendant l’été, ce qui donne à cet assemblage un profil riche et solaire, sur les notes d’agrumes confits auxquelles se mêlent des parfums empyreumatiques prononcés. Ce n’est pas le millésime le plus harmonieux de la cuvée, mais il reste toujours assez étonnant d’intensité, trente-cinq après sa naissance.
93/100

Rare 1988
L’année a alterné entre records d’ensoleillement et températures fraîches, donnant un vin mûr et opulent soutenu par une colonne vertébrale solide. La robe a évolué plus vite que le bouquet qui reste d’une complexité remarquable, entres notes de cire et de miel, de truffe blanche, avec une pointe d’accents tourbés. La finale a basculé dans l’univers des vieux champagnes, avec des notes de tabac et d’encens, affichant beaucoup de style et pas l’ombre d’un déclin.
94/100

Rare 1985
Année atypique avec un hiver glacial, marqué par une gelée noire et des conditions plutôt fraîches. Lors de cette dégustation, la maison a présenté deux versions de ce millésime, dont l’une dégorgée récemment. C’est cette dernière qu’elle présente avec son millésime 2015 dans un coffret illustrant les contrastes entre les vins de ces deux années à la météorologie que tout oppose. Trente-neuf ans sur lattes ont favorisé une autolyse des levures très prolongée, donnant un caractère très frais à ce champagne encore incroyablement juvénile. Parfums complexes, mêlant notes toastés, arômes d’orange sanguine, d’abricot, d’ananas confit, de réglisse, de moka, avec de subtiles touches résineuses et miellées. Le dégorgement récent renforce la majesté de ce vin au potentiel de garde difficilement mesurable. La bouteille dégorgée d’époque de ce même millésime était tout aussi grandiose de complexité aromatique et d’harmonie dans les textures.
97/100

Rare 1979
Des vendanges retardées par une floraison tardive après un printemps froid et pluvieux ont donné à ce champagne un profil spectaculaire, anticipant peut-être l’évolution aromatique du 2013 avec lequel il partage des arômes dans un registre automnal (fleurs séchées, miel, sous-bois). Encore d’une constitution droite et vigoureuse, la bouche affiche beaucoup d’ampleur et demeure, après tout ce temps, toujours aussi vibrante et émouvante par son harmonie et son bouquet envoûtant.
95/100

Rare 1976
Le premier millésime de la cuvée est issu des raisins d’une année de sécheresse, lui donnant cette opulence et ce caractère sphérique qui l’aide à traverser les années sans perdre de sa superbe. La robe est aujourd’hui joliment ambrée et le nez est évidemment dominé par des notes tertiaires subtiles. Un ultime exemple des capacités de cette cuvée à transformer avec le temps sa puissance initiale en une émotion harmonieuse.
93/100

 

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