Château Lascombes, régénérer une vision

À Margaux, le château Lascombes a déployé un travail de précision pour mieux lire son vignoble et donner à ses vins une cohérence plus affirmée. Un recentrage qui traduit la tension propre aux grands crus de Bordeaux, entre fidélité à la tradition et liberté d’en repousser les limites

Tous les grands domaines viticoles portent en eux une tension entre la promesse d’un terroir et sa traduction dans le verre, mais aussi entre héritage et actualité. À Margaux, le château Lascombes n’échappe pas à cette règle. Le cru a longtemps trouvé un équilibre singulier en produisant des vins réguliers, accessibles et séduisants, capables de fidéliser un public d’amateurs attachés à une certaine idée du vin de Bordeaux classique. Une réussite réelle, mais qui laissait en suspens la question plus exigeante de son positionnement au sein de la hiérarchie médocaine. Avec 115 hectares en appellation margaux, Lascombes dispose d’un vignoble étendu et complexe. Une richesse, mais aussi un défi, car dans le Médoc, l’étendue impose la sélection. Longtemps, cette diversité a été abordée dans une logique d’ensemble, produisant des vins équilibrés, mais parfois moins lisibles dans leur définition. Le projet engagé depuis 2022 part de ce constat. Il ne s’agit pas de rompre avec l’identité du cru, mais d’en resserrer l’expression et de basculer vers une logique de précision. L’acquisition par l’américaine famille Lawrence marque ce changement de cap. Déjà implantée en Napa Valley, son action s’inscrit dans une vision patrimoniale de long terme, fondée sur la notion de « sens du lieu », avec pour ambition de porter le grand vin au niveau d’exigence que suppose son classement.

Recentrer pour révéler
La nomination d’Axel Heinz en 2022 a donné une direction à cette ambition. Formé à Bordeaux, passé par la Toscane où il a dirigé l’iconique Ornellaia, il incarne une approche fondée sur la précision et la lecture fine des terroirs. Son travail a commencé par un recentrage. La stratégie consiste désormais à privilégier les terroirs les plus qualitatifs, en particulier les croupes graveleuses du cœur historique. Ces sols, propices au cabernet-
sauvignon, donnent des vins structurés, aptes à la garde, tout en conservant la finesse propre à Margaux. Ce choix implique une sélection plus exigeante. Le grand vin devient l’aboutissement d’un tri plus strict. À la vigne, la même logique s’impose. La diversité des sols entre graves, sables et argilo-calcaires est appréhendée à une échelle plus fine. Chaque parcelle bénéficie d’une viticulture de précision qui accorde une attention accrue à la biodiversité. La vigne n’est plus un ensemble à homogénéiser, mais une mosaïque à révéler. Au chai, cette recherche se prolonge. Les vinifications évoluent vers des extractions plus douces, par infusion, afin de préserver le fruit et la finesse des tannins. L’élevage, modulé selon les profils, vise à accompagner le vin sans en altérer la lisibilité.

Du cru au lieu
Le style s’oriente vers davantage de droiture et de profondeur, sans renoncer à la texture soyeuse qui fait la signature de Margaux, ni à ce charme aromatique immédiat qui caractérise aujourd’hui les grands vins de Bordeaux, y compris les plus aptes à la garde. Dans ce contexte, la création de La Côte Lascombes marque une étape importante. Issu de parcelles argilo-calcaires à veines d’argile bleue, ce vin de lieu met en lumière un visage moins attendu du Médoc. Il s’agit d’un pur merlot, qui développe une expression dense, plus structurée, presque à contrepoint du classicisme margalais. Inscrit dans une logique presque bourguignonne, privilégiant l’expression d’une parcelle plutôt que la synthèse de l’assemblage, il est le fruit d’une approche encore rare dans le Médoc, qui traduit une volonté d’explorer plus finement la mosaïque des terroirs et de révéler des parcelles restées jusqu’ici en retrait. Plus qu’une diversification, elle ouvre une réflexion vers davantage de sens et de cohérence. Mettre en adéquation le potentiel du vignoble, les choix techniques et le positionnement du cru devient un cadre d’exigence à la hauteur du potentiel de Lascombes. C’est aujourd’hui peut-être, à nouveau, un point de départ.

Château Lascombes 2023, margaux
Dominé par le cabernet-sauvignon (60 %), ce millésime se distingue par sa grande précision aromatique. Le nez associe cèdre, cassis et fruits noirs mûrs dans un registre
à la fois classique et net. La bouche conjugue puissance maîtrisée et finesse, avec une texture civilisée, dense mais sans lourdeur. L’équilibre est porté par une belle énergie et une sensation de fraîcheur qui rend le vin agréable et digeste. Un style contemporain, précis et maîtrisé.
94/100

La Côte Lascombes 2022, margaux
Grande profondeur et belle densité pour ce pur merlot de caractère, qui exprime un fruit intense et savoureux. L’ensemble s’inscrit dans un registre à la fois margalais et vigoureux, avec une matière ample, texturée, presque sphérique. L’expression aromatique, encore réservée, laisse entrevoir une structure puissante et énergique. Vin de grande classe, dense et précis, qui demande du temps pour se révéler pleinement.
95/100

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