Château Montrose, réaffirmer l’excellence

Face à l’accélération du réchauffement climatique, le château Montrose a engagé une remise en question profonde de son vignoble et de ses pratiques. Nouvelle lecture de ses terroirs, expérimentation agronomique chiffrée, recentrage stratégique et création d’un blanc, l’objectif est clair, faire toujours mieux et pour longtemps encore

À Saint-Estèphe, l’estuaire de la Gironde continue de jouer son rôle d’amortisseur météorologique. Les vents venus de l’Atlantique tempèrent les excès tandis que la masse d’eau qui s’étend dans l’estuaire régule les amplitudes thermiques. Pourtant, l’équilibre climatique se déplace. « On n’est pas en Espagne, mais il fait chaud. 37 degrés l’été dernier », constate Vincent Decup, directeur technique des châteaux Montrose et Tronquoy, propriétés médocaines de la famille Bouygues. Sur ces graves réputées pour leur fraîcheur et leur aptitude à produire des vins de longue garde, la vigne souffre désormais la plupart des étés. Les épisodes de stress hydrique se répètent, les maturités s’accélèrent et les dates de vendanges avancent. En une décennie, les moyennes ont gagné jusqu’à huit à douze jours selon les millésimes. Pour un grand cru classé de 1855 dont la signature repose sur la lenteur de maturation du cabernet-sauvignon, une tension saline très identitaire et une architecture tannique d’une grande harmonie, anticiper le futur est devenu une nécessité structurelle. « On s’est beaucoup regardés dans la glace ces dernières années pour imaginer la suite tout en gardant l’identité de notre terroir. »

Entre estuaire, vigne et lumière, le château Montrose, fondé en 1815, est entré dans une nouvelle ère avec sa rénovation complète menée entre 2007 et 2013 par la famille Bouygues. Une transformation qui accompagne aujourd’hui une remise en question profonde du vignoble face aux enjeux climatiques.

Comprendre pour anticiper
Dès 2021, la propriété engage un audit pédoclimatique complet. L’approche se veut scientifique et exhaustive. Une cartographie fine des 95 hectares du vignoble est réalisée, accompagnée d’analyses granulométriques des profils de graves, d’une étude précise des profondeurs utiles, d’une mesure des réserves hydriques et de l’installation de capteurs thermiques intra-parcellaires afin de suivre les micro-variations de température au niveau du sol et du feuillage. La batterie d’analyses est conséquente. Avec le géologue Pierre Bécheler et le climatologue Benjamin Bois, des modèles de projection sont établis à horizon 2050 et 2070. Les conclusions sont sans ambiguïté. À conduite identique, les cabernet-sauvignon pourraient atteindre leur maturité technologique dès la fin août dans les décennies à venir, soit près d’un mois plus tôt qu’aujourd’hui. Les degrés potentiels dépasseraient alors régulièrement 14,5 avec un risque réel de déséquilibre entre richesse alcoolique et maturité phénolique. Comme les meilleurs crus de Bordeaux, Montrose ne vise ni la surconcentration ni la puissance démonstrative. « Nous voulions garder la même élégance, le même goût, la même ampleur, ce que nos consommateurs recherchent et reconnaissent depuis toujours. Or, avec le réchauffement, cela ne sera peut-être plus possible. » L’analyse des millésimes récents, notamment 2018, 2020 et 2022, met en évidence un écart croissant entre les différentes terrasses géologiques du domaine. La terrasse dite 3, composée de graves très filtrantes, présente une avance moyenne de maturité de quatre à six jours. L’accumulation des sucres dans les baies y est plus rapide et, en cas de sécheresse prolongée, les acidités se fragilisent. La terrasse 4, en revanche, bénéficie de graves plus profondes et d’un sous-sol légèrement plus argileux qui assure une meilleure régulation hydrique et une inertie thermique supérieure. Les degrés y demeurent plus contenus, les pH plus stables, la maturité phénolique plus homogène et la progression vers la maturité plus lente et régulière. Ce constat a conduit les équipes dirigées par Pierre Graffeuille à une décision stratégique majeure. Le grand vin est désormais exclusivement issu des parcelles situées sur la terrasse 4, un choix qui redessine la hiérarchie interne du vignoble. Il ne s’agit pas d’écarter la terrasse 3, mais de protéger la colonne vertébrale stylistique du grand vin en l’adossant aux zones les plus aptes à garantir tension, profondeur et capacité de garde. La terrasse 3 trouve pour sa part une nouvelle expression à travers un vin spécifique, baptisé Terrasse. Cette segmentation permet d’assumer pleinement les singularités agronomiques de chaque ensemble tout en sécurisant l’identité du premier vin. Parallèlement, un plan de restructuration prévoit, sur quinze ans, la conversion progressive d’environ trente hectares de merlot vers le cabernet-sauvignon, cépage historiquement dominant à Montrose et plus résilient face aux températures élevées. « Changer de cépage, c’est changer d’identité. Le cabernet-sauvignon, c’est notre ADN », rappelle Vincent Decup.

Montrose 2070
En 2024, un programme agronomique expérimental est lancé sur environ trois hectares de la terrasse 3 afin d’étudier les leviers permettant de ralentir la maturation des raisins et de préserver les équilibres historiques du domaine. La densité de plantation y est abaissée à 7 000 pieds par hectare contre 10 000 traditionnellement afin d’augmenter la disponibilité hydrique par pied. Des porte-greffes plus résistants à la sécheresse sont sélectionnés pour maintenir une activité physiologique stable en période de stress, tandis que la hauteur de tronc est portée à 70 centimètres, contre environ 40 auparavant, afin de limiter la réverbération thermique des graves et d’améliorer la ventilation du feuillage. « C’est un travail pour les générations futures. La vigne est pérenne et il faut que les prochaines générations trouvent ici un outil innovant. Nous réfléchissons pour eux. » La sélection massale issue de parcelles plantées avant 1960 complète cette stratégie. La réflexion parcellaire a conduit également à identifier des zones naturellement plus fraîches ou mieux ventilées, propices à la production d’un grand vin blanc. Classique dans le choix des cépages, le projet se veut ambitieux dans le style affiché, racé et structuré, mais aussi dans le positionnement. Pressurage doux, contrôle précis des températures de fermentation, élevage partiel sous bois : l’objectif reste l’expression du terroir, non la diversification opportuniste. Depuis 2006, la propriété s’est dotée d’un outil énergétique cohérent. Les 10 000 mètres carrés de bâtiments basse consommation sont régulés par géothermie et 3 000 mètres carrés de panneaux photovoltaïques couvrent l’ensemble des besoins électriques de production. Les chais consomment aujourd’hui deux fois moins d’énergie qu’auparavant. Les 95 hectares de vignes coexistent avec 35 hectares d’espaces naturels composés de prairies, de haies, de zones boisées et de plans d’eau. Certifié en agriculture biologique en 2026, le domaine explore désormais des pratiques régénératrices, limitant le tassement des sols, réduisant l’usage du cuivre et expérimentant des solutions énergétiques alternatives. « Nous ne prétendons pas avoir la bonne solution. Nous avançons avec humilité, en observant et en partageant. Ce que nous construisons aujourd’hui, c’est un modèle d’adaptation, pas une révolution. » À Montrose, l’excellence ne se mesure plus à l’aune d’un millésime, mais s’inscrit désormais dans une perspective d’un demi-siècle. Une ambition que l’on rencontre encore rarement ailleurs dans le monde.

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