Au départ, Clos des Gommiers c’est lui, Paul Parlange. Une propriété familiale de douze hectares en cadillac-côtes-de-bordeaux, un BTS viti-oeno à Saint-Émilion et vingt ans comme salarié dans une propriété voisine de soixante hectares. « Des très beaux terroirs, mais des prix de vente très bas. On était limités dans nos pratiques. Au bout d’un moment, c’est frustrant. » Cela n’a pas éreinté sa vocation. « J’ai toujours vu les gens travailler à la vigne ou dans les chais. Je n’ai jamais imaginé avoir une autre activité. » Un déterminisme solidement enraciné, mais aussi l’envie d’autre chose. Pas d’un ailleurs, mais d’un mieux. « J’ai compris que pour avoir les moyens, il fallait soit que je parte dans une appellation prestigieuse, soit que je sois autosuffisant. » D’où l’idée de revenir sur les terres familiales, avec un projet proportionné à ce qu’il avait en tête. « Pendant vingt ans j’ai vu fonctionner la vigne. Je connaissais les bons terroirs. » Ainsi, il ne garde que trois hectares et demi des vignes familiales. Le reste a servi à planter autre chose, des paulownias, des eucalyptus, d’où ce nom de Clos des Gommiers. « Et le clos, c’est petit, c’est confidentiel. C’est ce que je voulais, être un artisan. »
Il lui faut aussi une vision. « J’ai goûté le millésime 2012 du château Roc de Cambes. C’est ce qui a tout déclenché. Aromatiquement, c’était fou. Il n’y avait pas cette maturité un peu juste, cette verdeur des cépages bordelais que je n’aime pas. Cela m’a donné un rêve, mais je n’avais pas le process. » Il se lance seul en 2021, mais ce n’est pas ça. Il va voir François Mitjavile et lui demande son aide. L’agronome de Saint-Émilion, propriétaire des châteaux Tertre Rotebeuf et Roc de Cambes, devient son consultant pour le millésime 2022. Les grands travaux sont lancés : vignes parfaitement effeuillées, pas de grappes qui se touchent, récolte en un jour pour les merlots, un jour pour les cabernet-sauvignon. Au chai, chauffé, les grands moyens sont lancés, avec un travail d’oxygénation qui assouplit les tannins et leur donne du liant. Vingt mois d’élevage en barriques. Paul Parlange a ce qu’il voulait. Ce soyeux, cette gourmandise qu’il aime dans les vins sudistes, il les retrouve chez lui. Le rêve s’accomplit.
Vivre du rêve
Il faut maintenant vendre à un prix qui permette de donner un sens économique au rêve. Clémence entre en scène. Elle vendait du matériel d’équitation. « Je ne suis pas terrienne. Il me fallait du mouvement. Mais je suis sa première fan et je n’ai aucun problème à vendre son vin. Je ne suis pas du sérail, j’ai des origines belges et normandes. Je n’avais pas les codes. Personne ne nous connaissait. Donc je n’avais pas d’autre choix que de prendre notre destin en main. Je me suis présentée dans les grands restaurants. » Tout n’a pas été simple. Il a fallu essuyer quelques plâtres. « Les pros bordelais ricanaient. Ils voulaient qu’on vende 8 euros TTC. Mais avec des rendements de vingt hectolitres par hectare et des barriques neuves à 1 200 euros, ce n’était pas possible. Il fallait qu’on monte en gamme. Les plus durs ont été les sommeliers locaux. »
Nul n’est prophète en son pays. Il faut donc le quitter. « On maîtrise la chaîne du début à la fin, de la vigne au revendeur final. Ma seule vision, c’est que Bordeaux s’est éloigné du consommateur final. Moi, j’ai fait un travail de terrain. J’ai compris à qui je m’adressais et personne d’autre que moi ne pouvait mieux parler du vin. » Le contact direct, l’authenticité, le rêve et voilà que les portes s’ouvrent, même pour un cadillac vendu aux professionnels plus de 20 euros hors taxe. Clémence renchérit : « J’aurais voulu le vendre encore plus cher. Mais Paul est trop du milieu. Avec la crise, il avait des craintes ». Quelques cavistes en prennent à ce prix. « Eliott Rollet d’Amphoria Vinae à Saint-Émilion nous en vendait cent bouteilles par mois. » Les vins de Clos des Gommiers rentrent dans trois établissements Ducasse à Paris, et même au Geranium à Copenhague. Il n’y a que deux millésimes en bouteilles, 2022 et 2023. « 2024 a été difficile dans les vignes. J’ai fait tomber beaucoup de raisins. 2025 est magnifique. Ce sera certainement mon meilleur millésime. » Le rêve continue.
