Le parcours de Thomas Duroux aurait pu être celui d’un œnologue comme les autres : un itinéraire linéaire qui aurait dessiné, d’une propriété à l’autre, les contours d’un destin plutôt commun dans le monde du vin. Agronomie et œnologie à Bordeaux, premiers pas à Tokaj, en Hongrie, puis l’Afrique du Sud ou encore l’Italie, chez Ornellaia. Lorsqu’il prend la direction générale du château Palmer en juillet 2004, il est de son propre aveu « très classique », fidèle à son apprentissage, imprégné d’une vision issue des Trente Glorieuses – monoculture, viticulture traditionnelle, propriété gérée au cordeau. Mais débarquer dans un lieu comme Palmer implique de faire profil bas, du moins dans un premier temps. « Il faut baisser l’oreille, observer et essayer de comprendre », confie-t-il sans fausse modestie. Au départ, rien de très exotique : un troisième cru classé regroupant alors 55 hectares de Graves (aujourd’hui porté à 66 plantés sur 100 hectares au total) répartis à parts égales entre cabernet-sauvignon et merlot, avec un soupçon de petit verdot. En l’espace de deux décennies, Palmer a réussi à devenir un modèle à part, cultivant une image d’esthète, avec une propriété aux allures de parfait phalanstère, où les égos se cambrent afin de se mettre au service d’une ambition commune. Et c’est bien à Thomas Duroux que l’on doit ce véritable tour de force, cette capacité à porter une vision où le maraîchage, l’élevage, l’art et la gastronomie deviennent les danseuses d’un ballet exaltant, au service du vin. Parmi les moments de bascule, la conversion progressive à la biodynamie, amorcée en 2009 sur un hectare, puis étendue à l’ensemble du domaine en 2014. Les années 2016 et 2017 secouent, mais les rendements tiennent bon. Puis vient 2018, et cette « punition terrible », avec trois quarts de la récolte perdus. L’occasion de tout remettre sur la table. « La conclusion a été qu’il n’y avait pas d’autre voie pour Palmer, point. Tout le monde s’est aligné pour continuer, malgré tout. Ce fut très puissant. » En coulisses, Thomas Duroux admet que trois chemins distincts ont convergé : celui de la directrice technique Sabrina Pernet, motivée par des considérations écologiques ; le sien, œnologique, en quête d’une interprétation plus profonde du terroir ; enfin celui d’un conseil d’administration soucieux de ne pas rater le coche, qui a fini par comprendre qu’il ne s’agissait nullement d’une simple coquetterie et qu’aucun retour en arrière n’était possible.
Voir au-delà du vin
On pourrait s’attarder sur les différences de tonalité entre Palmer et ses voisins, sur les exigences techniques de la biodynamie, sur le prix des bouteilles ou encore sur ce parti pris esthétique oscillant entre étiquettes classiques et identité graphique empruntant aux codes du monde de l’art contemporain. Mais ce serait manquer l’essentiel. Ce qui frappe, chez Thomas Duroux, c’est sa manière de mettre en avant une ignorance plutôt qu’un savoir et cette curiosité qui accompagne toujours l’ignorance lorsqu’elle refuse de se satisfaire d’elle-même. « Pour être clair, on ne sait jamais trop où l’on va », admet-il. Pourtant, chacun des projets entrepris semble être moins le résultat d’une improvisation que d’une vision de long terme : « Je ne sais pas si nous sommes avant-gardistes, mais quand nous faisons les choses, nous les faisons vraiment et les assumons avec beaucoup de sincérité. Ce qui est long, c’est d’avoir une cohérence d’ensemble. Dans des temps chahutés comme aujourd’hui, il faut nécessairement faire des choix ». Ces derniers sont parfois osés, dans un monde du vin bordelais encore prudent : résidences d’artistes attirant les photographes les plus en vue du moment, soirées jazz accueillant chaque printemps de véritables légendes du genre, table gastronomique très exclusive où officie le chef Jean-Denis Lebras, disciple de Pierre Gagnaire, et enfin une cantine vigneronne pensée d’abord pour les vendanges, puis étendue à l’année et ouverte au public en juin 2025. Dans ce lieu où tous les
employés de Palmer mangent à la même table des produits issus de la propriété, « on peut aussi bien croiser des ouvriers de Suez habillés en orange que des foodies qui passent leur temps à faire des trois-étoiles ». Thomas Duroux l’a compris, le vin n’existe que grâce aux êtres qu’il parvient à rassembler. « Il y a une vraie cohésion, malgré des personnalités très différentes. Nous ne cherchons pas des gens qui nous ressemblent, mais des gens qui nous apportent quelque chose que nous n’avions pas. » Reste ce qui manque encore, la transmission. Son rêve ? Fonder une école où faire connaître de façon plus cadrée ce que Palmer est en train d’inventer. « Faire des beaux vins passe par un grand nombre de détours. C’est cela que j’ai compris. Il faut se laisser porter, se laisser aller, faire des choses barrées, qui nous aident à être plus fins, plus profonds, plus humbles. » Entre esprit visionnaire et lâcher-prise, Thomas Duroux semble avoir déjà remporté le pari de l’humain. Ici, personne ne cesse jamais vraiment de « penser Palmer ».
