Braastad. Le nom a le souffle des brumes du nord de l’Europe. Fin du XIXe siècle, Halfdan Braastad, l’arrière-grand-père de Charles, s’établit à Jarnac en Charentes pour y travailler comme directeur commercial de la maison Bisquit-Dubouché (aujourd’hui Bisquit). Lui est norvégien, sa femme suédoise. Rapidement, il fait venir son neveu, Sverre Braastad, qui épouse une fille Tiffon, issue d’une famille de vignerons et négociants du cru. Charles Braastad est entré chez Delamain en 1996, à l’âge de 27 ans. Une formation en sciences économiques et une maîtrise de gestion en poche, le voilà attaché de direction dans une entreprise qui a toujours fait partie de son quotidien. « J’ai toujours eu envie de travailler chez Delamain, je n’ai pas eu l’impression de ne pas avoir le choix. Je venais le samedi matin ouvrir le courrier. J’aimais l’ambiance, l’odeur. J’ai toujours été impressionné par les importateurs qui venaient déjeuner ou dîner à la maison, par ces gens qui avaient de l’aisance et qui parlaient anglais. On est distribués par des gens qui vendaient de grands vins et qui savaient les commenter, avec cet amour du verre et de l’assiette. Je me disais que ça devait être sympa comme métier. » À l’époque, ce genre de poste oblige à tout faire, notamment voyager dans le monde entier pour rencontrer les clients et développer les marchés. Charles Braastad en parle encore avec un brin de nostalgie, mais sans regrets. « Pendant vingt-cinq années, j’ai dû aller deux fois par an aux États-Unis, à chaque fois pour des périodes de cinq jours. Au total, cela fait près d’une année complète ! C’était important parce que l’export représentait 80 à 85 % de notre activité. » Le maître de chai de l’époque, Dominique Touteau, a la lourde responsabilité de sublimer les eaux-de-vie qui vieillissent patiemment dans les différents chais de la maison, tantôt secs, tantôt humides. Si ses assemblages seront des références encore pendant plusieurs décennies, l’heure de la retraite a fini par sonner et son départ est acté à la fin de l’année 2023.
Changement de vie et de vision
Pour le remplacer, un seul nom sonnait comme une évidence. Celui de Charles Braastad. « Cela s’est fait d’un commun accord », glisse modestement le principal concerné. « Dominique était déjà en poste quand je suis entré dans la maison. J’ai passé vingt-huit ans avec lui, à l’observer travailler et à le suivre dans ses dégustations. À un moment, j’étais prêt. Ce n’est pas parce qu’on naît dans une famille que l’on sait déguster. Je l’ai appris lors de nos réunions dans la salle de dégustation, avec mon père, qui à l’époque dirigeait la maison, Patrick Peyrelongue, mon cousin qui lui a succédé par la suite, et bien entendu Dominique. J’étais observateur. Dans nos dégustations, on a pour habitude de ne pas beaucoup parler, souvent les regards suffisent. On examine surtout des eaux-de-vie rassies, comme on les appelle, qui correspondent à des lots vieillis en fût vingt ans et plus. Moi j’essayais de relier leur description à ce que je sentais. Distinguer un bois sec, l’impact d’un chai trop humide, une eau-de vie gardée trop longtemps ou qui manque de rondeur. C’est ça, se faire le nez Delamain. » Ce parcours est un peu atypique en comparaison des autres maisons de Cognac, où souvent l’on devient maître de chai comme on entre en religion, en débutant aux côtés du titulaire du poste avant de lui succéder un jour, mais aussi en effectuant sa carrière à sonder les fûts et à procéder aux assemblages. Charles Braastad a d’abord parcouru le monde avant de poser ses valises. Au-delà de sa situation personnelle, ce changement de carrière correspond également à une évolution de l’entreprise. Depuis 2018, la maison Bollinger est devenue la principale propriétaire de Delamain, apportant son savoir-faire en matière de fonctions support qui jusque là pouvaient manquer, notamment en termes de marketing ou d’achats. Éric Le Bouar, au profil plus entrepreneurial, a été nommé à la tête de la maison, permettant tout naturellement à Charles Braastad de se projeter dans un quotidien plus technique. Le poste de maître de chai a évolué également, puisque Delamain exploite aujourd’hui son propre vignoble, situé à La Rambodie, une vingtaine d’hectares dans le prestigieux secteur de Grande Champagne. Au fond, la seule chose qui ne change pas pour la maison, c’est sa vision du temps long, aussi bien pour ses cognacs que pour les hommes qui les font.
