Les reliques dédiées au dieu Bacchus et les poteries portant des traces de vin attestent d’une production de vin dans la zone de la DOP Ribera del Duero depuis le IVe siècle au moins. Puis, les moines de Cluny s’installent dans la région au XIIe siècle et y apportent leur savoir-faire. À l’époque moderne, les choses se gâtent durant la période franquiste, un tournant sombre pour la viticulture ibérique. Le pays, ruiné, arrache une bonne partie de ses vignes en faveur du blé et de l’orge, plus rentables et nourriciers. Le prix du kilo de raisin chute à 10 centimes. En 1975, la mort de Franco libère le peuple de la dictature et la viticulture est doucement relancée dans l’appellation grâce à une poignée de vignerons qui entament la révolution qualitative sur le point d’être reconnue.
La dénomination d’origine protégée Ribera del Duero est créée en 1982 sur des fondations plus politiques que géographiques. Il est en effet inimaginable d’en exclure Vega Sicilia, l’icône régionale qui a su maintenir sa qualité même dans les années de dictature, alors décision est prise d’intégrer un vaste territoire ainsi que les variétés internationales (cabernets, merlot et malbec) utilisées par la bodega, qui se joignent au local tempranillo. À peine plus d’une quinzaine de caves cohabitent alors, principalement des coopératives. Tout bascule en 1985 lorsque le critique américain Robert Parker qualifie la cuvée Janus de la bodega Tinto Pesquera de « petrus d’Espagne ». Il n’en faut pas plus pour allumer l’étincelle.
Les marchés internationaux s’ouvrent. Les agriculteurs s’adaptent, déplantent les céréales au profit de la vigne. Le nombre de domaines viticoles indépendants est multiplié par plus de trois entre 1995 et 2005 pour atteindre aujourd’hui plus de trois cents domaines familiaux de petite à moyenne taille. Le prix du kilo de raisin passe de 20 centimes au milieu des années 1980 à 12,50 euros à la fin des années 1990. Toute médaille ayant son revers, cette forte croissance est malgré tout accompagnée de quelques déviances.

« Neuf mois d’hiver, trois mois en enfer »
Quel effet ce succès fulgurant et cette reconnaissance particulière parmi les appellations espagnoles ont-ils sur les vins de Ribera del Duero ? Au cœur de la région de Castille-et-León, ce vignoble de 26 600 hectares, répartis sur un territoire large de 30 kilomètres, est blotti entre les appellations Toro au sud et Rioja au nord. Sa longueur de 120 kilomètres d’est en ouest lui vaut une grande variété de terroirs et donc d’expressions de vins. Les terroirs les plus qualitatifs, sont, contrairement à une majorité d’appellations dans le monde, situés en retrait du fleuve.
Ceux autour du Duero sont fertiles, souvent irrigués et composés de sables et de graves peu profonds qui historiquement accueillaient une production de pommes de terre et de betteraves. À l’ouest, les vignes s’allongent sur des sols de calcaire blanc qui aimantent la chaleur à 700 mètres de haut. Plus on se dirige vers l’est, plus une argile jaune et fine prend le dessus et plus l’altitude grimpe, pour atteindre un peu plus de mille mètres. Si l’on y a longtemps produit beaucoup de clairet, le rouge est vite devenu l’imposante signature de l’appellation, représentant plus de 98 % des volumes. Une terre de rouges certes, mais avant tout une terre de tempranillo, le cépage qui domine nettement les plantations (98 %) et apparaît le plus souvent sous ses synonymes locaux de tinto fino ou tinto del país. Le tempranillo doit composer au moins 75 % des assemblages et bénéficie d’être assemblé à des variétés plus fraîches qui dynamisent son aspect velouté. Aux cabernets, merlot et malbec utilisés par Vega Sicilia s’ajoute un cépage autochtone blanc, l’albillo mayor, qui peut se joindre à la fête à 5 % maximum.
Les cépages autochtones plantés avant la création de la DO en 1982, souvent complantés et issus de vieilles vignes, sont eux aussi permis. Il s’agit du bobal, de l’alicante bouschet, du jaén ou encore de l’alarije. Cette diversité laissée en héritage apporte une capacité de résilience à la vigne, moins de maladie et une maturité qui semble mieux contrôlée. Un atout considérable pour survivre aux « neuf mois d’hiver, trois mois en enfer ». Cette expression utilisée localement pourrait être le titre d’un film d’action, mais décrit en fait les rudes conditions climatiques du secteur. Aux hivers interminables, venteux et glacials (les températures peuvent chuter à moins 20°C) succèdent des étés bouillants et stériles. Une météo diabolique qui pousse les pellicules du tempranillo à se durcir et à se concentrer en tannins et matières colorantes.
Les vignerons ne sont pas en reste, le risque sanitaire est réel d’octobre à mai. Tous se souviennent de ce 1er juin 1998 où les températures nocturnes descendirent à zéro ou encore d’une fin septembre 2002 ou elles dégringolèrent à -4°C. Sans oublier le terrifiant millésime 2017, où un gel de six heures à -6°C degrés balaya 60 % de la récolte. « Au final, nous avons de la chance d’avoir cette climatologie », positive un vigneron. Ce grand écart thermique, imposant la résilience des hommes comme des raisins, mène à l’expressivité particulière des vins de cette appellation qui cumulent deux forces complémentaires : le yin et le yang, la fraîcheur et la chaleur.
Les vieilles vignes représentent un patrimoine extraordinaire que les grands domaines préservent avec ferveur. Quand l’appellation fixe des récoltes maximum de 54 hectolitres par hectare environ, ces ancêtres en engendrent entre 10 et 15. Les producteurs en ont la conviction absolue : la qualité est intimement corrélée à ces rendements minuscules. Alors ils en rajoutent parfois même une couche par des vendanges vertes. « Pour moi, une vieille vigne doit avoir plus de 80 ans », statue le vigneron Francisco Barona, qui regrette que ce patrimoine n’ait pas été encore mieux préservé. Quand les jeunes vignes peinent à nourrir les pépins, donnant aux jus des finales un peu sèches, les plus vénérables apportent un toucher de bouche suave qui a la douceur d’une caresse. Enfin, le pH des vins issus de vieilles vignes est plus bas. Celles-ci subissent moins de stress hydrique grâce à un enracinement à trois à quatre mètres sous terre. Les anciens avaient même l’habitude de creuser dans le sol pour implanter les racines directement en profondeur dans l’argile, histoire de ne pas perdre de temps.
Le bois, sombre héros
Le bois est traditionnellement présent en Ribera del Duero. Il était déjà utilisé autrefois pour structurer les vins et faire évoluer le tempranillo qui a tendance à la réduction. L’essentiel est de ne pas jouer dans les extrêmes, d’y aller mollo sur le bois neuf. « Le bois dans le vin c’est comme le sel sur l’entrecôte : s’il y en a trop, ça casse le goût, mais s’il n’y en a pas, ça manque beaucoup », compare l’œnologue Xavier Ausas. Un grand vin de Ribera del Duero conserve la pureté de son fruit par des aromatiques de baies noires et de violette, une bouche aux tannins abondants, mais poudrés, ainsi qu’une certaine fierté ténébreuse qui laisse présager d’un potentiel de garde incroyable. Le ribera a une identité résolument bien à lui ; or nous le savons tous : les modes passent, le style demeure.
La dégustation
Les classifications établies par l’appellation Ribera del Duero indiquent exclusivement le temps d’élevage sous bois (sans imposer que celui-ci soit neuf). La mention Crianza précise que les vins ont patienté deux ans dont un en fût, quand les Reserva demandent trois ans pour gagner en profondeur dont un en fût. Les Gran Reserva, qui se positionnent comme les gardiens de la tradition, mûrissent quant à eux cinq ans, dont deux en barrique. À côté de ces catégories typiques, on retrouve aussi les vins Joven mis en bouteille sans bois pour conserver la fraîcheur du fruit, ainsi que les Roble, ayant séjourné quelques mois seulement en barrique, qui offrent un style intermédiaire. Le tempranillo doit représenter au moins 75 % des assemblages et peut être complété de cabernets, merlot, malbec, albillo major ainsi que des cépages rouges autochtones dans la mesure où leur présence dans un vignoble est antérieure à la création de l’appellation. Depuis 2019, la production de blanc est autorisée et se compose entièrement da la variété endémique albillo major : 70 acteurs en produisent (sur 317 au total) en quantités anecdotiques car seuls 353 hectares sont plantés.
Les rouges
Francisco Barona, Finca las Dueñas 2021
Nez dense et complexe, très épicé (muscade, cumin, paprika fumé), avec des notes de baies fraîches et animales. La bouche est charnue, au toucher très doux et velouté. C’est une véritable caresse parfumée.
98/100
Bodega Vivaltus, Vivaltus 2020
Un parfum très élégant, marqué par des baies noires juteuses, des notes de bois noble, de zan et de boîte à cigares. La bouche se montre duveteuse, avec une abondance de tannins mûrs qui portent ce vin taillé pour une grande garde.
97/100
Ausàs Bodegas, Interpretación 2022
Un vin fin qui demande de l’aération, révélant alors des notes de groseille, de mûre et de menthe. La bouche est ample, complexe et longue et d’une grande persistance.
97/100
Bodega Protos, Protos’27 Cosecha 2022
Des senteurs de garrigue (thym, romarin), sur fond de marmelade de mûre, se diffusent au nez puis se retrouvent dans une bouche sans lourdeur, très noble et dotée d’une vivifiante finale.
97/100
Bodega y Viñedos F. Callejo, Félix Callejo 2021
Les notes fumées se mélangent finement à la prune et au poivre noir et se retrouvent dans une bouche racée, longue et salivante.
96/100
Bodegas Díaz Bayo, Crianza 15 Meses Barrica
Des parfums de mûre, de violette et de cacao précèdent une bouche charnue, tannique, et sans sécheresse, taillée pour un bon potentiel de garde.
95/100
Bodegas Hermanos Pérez Pascuas, Viña Pedrosa Reserva 2020
Une cuvée au fruité frais et éclatant, avec des arômes de fraise et de framboise complétés par des effluves d’avoine et de gibier. La bouche est fraîche, portée par des tannins très fins.
94/100
Viñedos Alonso del Yerro, María 2021
Nez subtil de violette, de mûre et une touche d’herbes sèches. La bouche caressante et souple est portée par une trame minérale savoureuse. Finale bien maîtrisée, précise.
94/100
Bodegas Pascual, Diodoro Autor 2016
Un parfum intense d’origan et de cassis laisse place à une bouche fraîche structurée par des tannins abondants, mais très fins. Un vin très jeune malgré ses dix ans de patine. À garder encore quelques années.
94/100
Bodegas Lleiroso, Crianza 2022
Aux senteurs de fruits rouges relevées d’une pointe de noix de muscade succède un jus à la texture soyeuse, structuré par des tannins de lin qui apportent tenue et élégance.
93/100
Bodegas Viña Mayor, Tinto Roble 2024
Un nez élégant, légèrement mentholé, au boisé subtil derrière lequel s’esquissent des notes de cannelle et de baies acidulées. La bouche est souple, fraîche et finement épicée.
93/100
Tamaral, Finca La Mira 2019
Le nez assez envoûtant est marqué par la noix de muscade, des notes fumées, de cassis et de pruneaux. La matière est construite autour d’un grain de tannin façon cachemire, apportant à la fois densité et douceur.
92/100
Viñedos Alonso del Yerro, Alonso del Yerro 2021
Les senteurs mêlées de cassis, de cacao et de fougère précèdent une matière déliée et très harmonieuse.
92/100
Bodegas Pascual, Diodoro 2019
Des senteurs de mûre, de cassis et des notes sanguines s’ouvrent à l’aération. La texture très souple soutient un vin harmonieux et frais.
92/100
Dominio de Cair, Tierras de Cair 2020
Les effluves de baies rouges et de poivre se confondent dans ce vin élégant, dont la bouche ample et mentholée est tenue par des tannins mûrs.
91/100
Bodega y Viñedos F. Callejo, Majuelos de Callejo 2022
Un nez cendré, marqué par des touches fumées et torréfiées. La bouche prolonge ce registre sombre, mais exhibe une trame légèrement asséchante en finale. Encore un peu strict, le vin mérite de patienter quelques années.
90/100
Condado de Haza, Reserva 2020
Fruits noirs mûrs et menthol se mêlent avec intensité dans ce vin chaleureux et vaillamment charpenté, assez archétypal de l’appellation.
90/100
Les blancs
Bodega y Viñedos F. Callejo, El Lebrero 2022
Le nez gourmand et fruité est marqué par des notes de pêche, d’abricot mûr, de fleurs blanches et de fenouil. La bouche est portée par une belle vivacité et une texture huileuse.
94/100
Palacios Vinos de Finca, Trus Reserva 2020
Les senteurs de noisette, relevées d’une touche légèrement vanillée et d’une pointe de bois précèdent une bouche sapide où la fraîcheur domine.
93/100
Bodega Vizcarra, Alejandra 2022
Le nez s’ouvre sur des arômes de citronnelle, d’épices douces, d’agrumes mûrs et de vanille rejoints par une trame minérale nette. En bouche, la matière se montre très tendue, portée par une pointe d’amertume qui structure l’ensemble.
92/100
