Famille Lieubeau, retour vers le futur

Dans le Pays nantais, c’est une chasse au trésor rocambolesque à laquelle s’est livrée la famille Lieubeau. En retrouvant la première parcelle plantée du Muscadet, elle écrit l'une des plus belles pages d'un vignoble qui a tant d’atouts pour briller. Passionnant

L’histoire a des allures de chasse au trésor. En pleine pandémie de Covid, François, Vincent et Marie Lieubeau, fratrie de vignerons nantais, prennent connaissance de l’existence d’un document attestant de la première mention écrite du Muscadet. Elle figure dans un bail daté de 1616, qui évoque une parcelle dite de la Minée, dépendante de la seigneurerie des Navineaux, comme lieu de plantation d’une « vigne de bon plant de Muscadet ». Après avoir tenté en vain de retrouver cet écrit, les Lieubeau découvrent que le document figure à l’état de transcription en annexe de la thèse d’un certain Alain Poirier. L’homme est décédé en 1943, au cours des bombardements alliés sur la ville de Nantes. L’ensemble de ses travaux a sans doute été détruit à ce moment-là. Grâce à un logiciel de généalogie, les Lieubeau rencontrent Edith Poirier, la fille d’Alain Poirier, qui s’était réfugiée avec sa mère et son frère à la campagne pendant la guerre. Celle-ci leur présente l’exemplaire de la thèse de son père, mais les chances de retrouver le document originel s’évanouissent. Inestimable par cette mention de la première plantation d’une vigne de muscadet, le document est encore plus exceptionnel puisqu’il en précise la localisation exacte, aujourd’hui obsolète. La chasse au trésor reprend.

Dans les archives
Plusieurs documents cadastraux (du XVIIe siècle à l’époque napoléonienne) sont comparés pour essayer de savoir où se situe cette parcelle. Le bail de 1616 est un contrat passé devant notaire entre Suzanne de Beaucé, sa propriétaire, et Louis Ménard, le fermier à qui elle est confiée. Y est écrit : « Un canton de terre de 21 boisselées et demi […] sise et située en une pièce de terre appelée la Minée, dépendant de la seigneurerie des Navineaux […] charge audit preneur de planter […] ladite vigne de bon plant de muscadet ». Première étape, retrouver les terres dépendantes de la seigneurerie des Navineaux. Les noms des parcelles mitoyennes de la Minée apparaissent sur le cadastre napoléonien de 1830, mais aucun n’est encore en vigueur aujourd’hui. La seule indication exploitable est que cette parcelle se trouve entre les seigneureries des Navineaux et de l’Aulnaye. Cette dernière est le nom de l’un des lieux-dits exploités par les Lieubeau. L’étau se resserre. Une parcelle proche de la Minée, nommée Boulor, attire leur attention. Celle-ci longe le mur d’enceinte du parc de l’Aulnaye et est également située à proximité d’une grande parcelle (13,73 hectares) dite « Tenue des Avineaux ». Fait rare pour l’époque et pour une parcelle de cette taille, il apparaît dans les archives qu’elle est entièrement plantée en vignes, ce qui laisse supposer que cet ensemble devait être lui-même subdivisé en différentes parcelles exploitées par plusieurs fermiers dépendant de la seigneurerie des Navineaux. La parcelle de la Minée devait en faire partie. C’est ce que confirme une lettre d’aveu seigneurial datant cette fois de 1659, retrouvée également par la famille au cours de ses nombreuses recherches. Très précise, la lettre décrit la situation de la Minée, donnant même sa taille : 13 septrées, soit environ 7,5 hectares. Les Lieubeau ont retrouvé la parcelle de la Minée et toutes les informations la concernant. Hasard superbe, si la moitié est devenue prés à chevaux, subsistent 3,5 hectares de vignes plantées dans sa partie la plus qualitative. La famille s’en porte acquéreur.

Le vin d’un lieu
Les vignes très âgées (65 ans environ) ne sont plus entretenues. Chênes, frênes et ronciers ont envahi le vignoble. Après un travail de restructuration harassant (piochage, remise en état des palissages, complantation de près de 40 % de pieds manquants), les Lieubeau la convertissent à la viticulture bio, comme le reste de leur domaine, et décident d’y travailler entièrement au cheval. Extrêmement qualitatif par sa situation en pente, le terroir de la Minée est exposé nord-ouest. Il s’appuie sur une roche mère de gneiss, ce qui a convaincu l’Inao de l’intégrer en 2022 à la zone de la dénomination Château-Thébaud, cru communal de l’appellation muscadet-sèvre-et-maine. Les vignes sont vendangées pour la première fois par la famille lors du millésime 2022. Pour un lieu aussi fort, choix est fait d’adopter une vinification singulière : levures indigènes, fermentation malolactique et élevage inhabituel de 36 mois dans trois contenants différents (foudre, barrique et amphore). En tout, 2 400 bouteilles et 120 magnums de ce vin sont produits, positionnés au sommet de la gamme du domaine en raison de leur rareté et de l’histoire rocambolesque dont ils sont l’aboutissement. Symbole de l’approche vigneronne, érudite et sensible, d’une famille accessible et attachée à sa région, ce jeu de piste intrigant a fait naître un nouveau vin de lieu dans une région qui redécouvre chaque jour l’extraordinaire potentiel de ses terroirs. Il est aussi un don fait par les Lieubeau à un vignoble qui devrait être l’un des plus qualitatifs en France au cours de ces cent prochaines années. Avoir cette opportunité de toucher au plus près ses racines devrait lui permettre de s’élever encore un peu plus haut, tout en sachant d’où il vient.

Famille Lieubeau, La Minée 2022, muscadet sèvre-et-maine Château Thébaud
Avec une densité exceptionnelle en bouche, le vin affirme immédiatement sa présence tout en restant fidèle aux fondamentaux de l’appellation. Notes de fruits mûrs, tension saline remarquable et caractère iodé affirmé. L’élevage, parfaitement intégré, ne prend pas le dessus sur la matière. Profondément typé et singulier.
96/100 – 47 euros

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