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Bordeaux, s’adapter pour briller

Photo : Fabrice Leseigneur.

La question de l’évolution du goût n’est pas nouvelle. Il y a trois siècles, Montesquieu soulignait déjà l’extrême volatilité des attentes des marchés étrangers. Il observe, et c’est d’une modernité frappante : « La Guyenne (Ancienne province française dont Bordeaux faisait partie, ndlr) doit fournir à l’étranger différentes sortes de vins, dépendantes de la diversité de ses terroirs. Or le goût des étrangers varie continuellement, et à tel point qu’il n’y a pas une seule espèce de vin qui fût à la mode il y a vingt ans qui le soit encore aujourd’hui ; au lieu que les vins qui étaient pour lors au rebut sont à présent très estimés. Il faut donc suivre ce goût inconstant, planter ou arracher en conformité. » (Montesquieu, Mémoire contre l’arrêt du Conseil du 27 février 1725 portant défense de faire des plantations nouvelles en vignes dans la généralité de Guyenne, 1727). Et il précise : « Les Anglais, les Hollandais, les Hambourgeois, les Danois, tous les peuples du Nord, qui sont les consommateurs des vins de Guyenne, changent continuellement de goût. Il y a vingt ans qu’ils prenaient les vins blancs, ensuite ils ont préféré les clairets, puis les rouges : aujourd’hui ils veulent des vins colorés, forts et corsés. C’est pour satisfaire à ces goûts divers que les habitants ont été obligés de changer leurs cépages, leurs façons, leurs pressoirs, leurs vaisseaux ».
Ce que Montesquieu décrit fait parfaitement écho à la situation actuelle. Les goûts changent, les consommateurs évoluent, et les producteurs, comme l’ensemble de la filière, doivent s’y adapter. C’est vital. La tension entre production et attentes du marché n’est donc pas propre à notre époque. En 2026, comme en 1725, c’est le retard d’adaptation qui crée la tension : le marché évolue alors qu’une partie des vins et du discours commercial restent figés dans un modèle du passé. Depuis une dizaine d’années, les préférences des consommateurs ont basculé vers des vins plus frais, moins extraits, à l’élevage sous bois plus discret, dans une recherche d’identité plus lisible du cépage et du terroir. C’est ce décalage avec le modèle des années 1990-2000 qui fragilise Bordeaux, d’autant qu’il est amplifié par une inertie face à des changements qui peuvent paraître brutaux alors qu’ils sont annoncés de longue date.
Ce texte ancien met en lumière trois éléments clés qui résonnent fortement avec la situation actuelle des vins de Bordeaux. D’abord, le marché impose des revirements rapides. Le goût change plus vite que les structures. Aujourd’hui, il s’agit d’un retour vers des vins plus frais, moins boisés, plus digestes, moins alcoolisés, dotés d’une précision aromatique autour du fruit frais. Or une part non négligeable de la production, du commerce, voire de certains commentateurs, continue de valoriser le modèle des années 1990-2000 : extraction, bois neuf, puissance. Nous nous retrouvons face au décalage entre goût réel et discours dominant déjà décrit par Montesquieu. Ensuite, le consommateur est désormais prescripteur. Qui est notre « étranger » moderne, aux goûts changeants ? L’étranger au sens habituel (les marchés d’export premium), mais aussi le néo-consommateur. Ce sont les jeunes adultes urbains, amateurs de vins « nature » ou « néoclassiques », qui redéfinissent aujourd’hui les attentes en matière de style et de buvabilité. Enfin, l’adaptation technique relève des producteurs. C’est un autre des enseignements de Montesquieu, encore mal intégré : ce sont les vignerons qui doivent faire évoluer leurs moyens et leurs méthodes, pas les consommateurs qui doivent se plier à une offre qui ne correspond plus à leurs attentes. Le paradoxe moderne de Bordeaux est que certains producteurs ont déjà entamé cette adaptation, malgré le défi climatique, alors que le discours de la filière reste souvent figé dans l’ancien référentiel des « grands vins de Bordeaux », opulents, structurés et supposés demander au moins dix ans pour que l’élevage se fonde et que le vin se révèle. Citer Montesquieu n’est pas qu’un clin d’œil historique, mais la mise en évidence d’un mécanisme permanent : l’évolution du goût n’est pas une anomalie, c’est la règle. L’anomalie, c’est l’incapacité des institutions à suivre ce mouvement. Bordeaux en 2025 ressemble fâcheusement à la Guyenne de 1725 : le marché change, certains vignerons avancent, mais le discours normatif s’accroche au passé.
De quoi parle-t-on aujourd’hui ? De pureté aromatique, soit la capacité d’un vin à exprimer des arômes nets, francs, facilement identifiables, caractéristiques du cépage et de son terroir, sans odeurs parasites ni sensations brouillées. Le vin doit sentir ce qu’il doit sentir, et rien d’autre. Pour y parvenir, il faut trouver la maturité juste, c’est-à-dire le bon moment pour vendanger afin de maîtriser l’alcool. Il ne s’agit plus de vendanger « bien mûr », voire surmûr, mais « juste mûr », au stade du fruit frais. Si le raisin n’est pas assez mûr, les arômes restent verts ; s’il l’est trop, ils deviennent lourds et confiturés. La maturité juste donne un vin au fruit expressif, lumineux, sans excès ni manque, où la fraîcheur est préservée. Il faut aussi éviter toute déviation. La pureté aromatique impose qu’il n’y ait rien en trop, rien d’indésirable : ni odeur animale, ni note vinaigrée qui vienne brouiller la lisibilité du vin. La réduction du soufre, tendance forte, exige en contrepartie une hygiène irréprochable et une surveillance accrue. Cela passe également par des élevages plus sobres. Il ne s’agit pas d’une technification du vin, mais de laisser le fruit parler sans brouillage, afin de retrouver l’histoire que le raisin raconte. Bordeaux est en capacité de proposer ces « différentes sortes de vins, dépendantes de la diversité de ses terroirs ». Le vignoble doit recentrer son offre – et surtout son identité gustative – autour de la buvabilité. Bordeaux doit aussi, c’est indispensable, s’attaquer à un autre chantier : celui d’un récit en net retard sur l’évolution du style de ses vins.

Famille Castéja, dévoiler ses valeurs

Également propriétaire de l’historique maison de négoce Borie-Manoux, la famille Castéja possède un patrimoine de crus qui, par leur diversité et leur situation géographique sur les deux rives, constituent un atout unique parmi les grands acteurs des vins de Bordeaux. Aucun autre producteur aujourd’hui ne peut se targuer d’exploiter deux classés de Pauillac, un cru historique de Saint-Estèphe, une pépite installée sur l’un des plus prestigieux terroirs de Pomerol et l’un des plus exceptionnels crus du plateau calcaire de Saint-Émilion, justement consacré du titre de premier cru. Ce patrimoine exceptionnel fut constitué au vingtième siècle par une famille d’origine corrézienne, les Borie, qui reprit et développa la maison Borie-Manoux tout en démontrant un attachement rare à l’époque pour le vignoble avec les acquisitions successives du pauillac Batailley en 1924, du saint-émilion Trottevieille, du saint-julien Ducru-Beaucaillou en 1941 et du saint-estèphe Beau-Site en 1955. Les successions verront ce patrimoine partagé entre différentes branches de la famille. Au début des années 1960, Émile Castéja, gendre de Marcel Borie, reprend la direction de Borie-Manoux et de plusieurs de ces crus : Beau-Site, une partie du Batailley originel, Lynch-Moussas et Trottevieille en particulier. Son fils, Philippe, toujours aux commandes aujourd’hui avec son propre fils Frédéric, s’est attaché depuis le début de ce siècle à remettre l’ensemble de ces propriétés à leur plus haut niveau d’exigence. Chacun de ces crus s’appuie sur un terroir à forte personnalité. À la sortie sud de Pauillac, Batailley possède un vignoble d’un seul tenant, en face du château, installé sur un plateau de graves profondes très caractéristiques des sols pauillacais. Lynch-Moussas, acquis par la famille Castéja il y a plus d’un siècle, est lui aussi un classique de l’appellation, et ses soixante-deux hectares sont aujourd’hui remarquablement exploités. À Pomerol, le château du domaine de l’Église, situé à la sortie nord du village, possède sept hectares essentiellement plantés de merlot sur un sol là aussi typique, marqué par les argiles et la crasse de fer. Enfin, au cœur de cette remarquable collection de grands terroirs, Trottevieille impose son exceptionnelle représentation du plateau calcaire de Saint-Émilion, à peine surmonté par une mince couche de terre très argileuse. Les douze hectares y sont plantés presque à parité de merlot et de cabernet, franc pour la plupart avec une belle minorité de sauvignon. Dans un millésime 2023 plus complexe qu’il n’y paraît et que l’on aurait tort de qualifier du terme fourre-tout de « classique », les crus de la famille démontrent une identité affirmée, à la fois toujours accessible – sans dureté ni austérité –, mais aussi très individualisée et fidèle à ce que l’on peut attendre de chaque terroir respectif. Une famille et des crus en pleine forme.

La dégustation


Château Beau-Site

Magnifique chartreuse regardant le fleuve, Beau-Site bénéficie d’un des plus jolis panoramas du nord de l’appellation. Les Castéja apprécient le cru, très lié à leur histoire familiale, et en perfectionnent année après année la culture et les vinifications, tout en maintenant un tarif très attractif.

Château Beau-Site 2023, saint estèphe
70 % cabernet-sauvignon, 25 % merlot, 3 % petit verdot, 2 % cabernet franc.
Le vin séduit par un fruit savoureux, porté par une belle fraîcheur de fruits rouges. Les tannins sont précis, l’allonge souple, avec une bouche à la fois délicate et profonde. Une jolie réussite.
92/100 – 22 euros


Château Lynch-Moussas

Philippe Castéja a beaucoup travaillé pour restaurer cette superbe propriété familiale d’une taille significative (plus de soixante hectares). Le vieillissement des vignes et la construction d’un outil de travail performant permettent désormais de produire un vin souple et charnu. Les derniers millésimes, dont le très réussi 2023, indiquent une nette progression.

Château Lynch-Moussas 2023, pauillac
78 % cabernet-sauvignon, 22 % merlot.
Un cabernet brillant, porté par une allonge de grand fruit rouge croquant. Les tannins sont riches et mûrs, donnant une bouche à la fois ample, charmeuse et persistante.
94/100 – 44 euros

Château Lynch-Moussas, Les Hauts de Lynch-Moussas 2023, haut-médoc
58 % cabernet-sauvignon, 42 % merlot.
L’élevage en barrique est bien présent mais maîtrisé. La bouche offre un joli volume, une matière charnue, avec des tannins fermes et bien dessinés. L’ensemble est solide, structuré, porté par un fruit net et une belle allonge.
90/100 – 19 euros

Château Haut-Bages Monpelou
Bon cru classique du plateau de Pauillac, conservant son positionnement de pauillac accessible, mais indiscutablement en progrès. Le profil est souple avec des tannins qui ont beaucoup gagné en finesse.

Château Haut-Bages Monpelou 2023, pauillac
72 % cabernet-sauvignon, 26 % merlot, 2 % cabernet franc.
Un fruit vif et savoureux, porté par une bouche souple, avec des tannins présents, mais sans agressivité. Un pauillac représentatif de son cru, droit et équilibré, très accessible.
92/100 – 34 euros


Château Batailley

Longtemps assez austère et long à se dévoiler, le vin a retrouvé la plénitude de son style, associant la puissance dont il a souvent fait preuve entre 1945 et 1961 à infiniment plus de pureté et de finesse aromatique. Depuis 2015, un deuxième vin, Lions de Batailley, puis un troisième, le pauillac de Batailley, permettent une sélection encore plus rigoureuse de l’assemblage du grand vin qui, avec le suivi d’Axel Marchal en tant que conseiller de la propriété, a basculé dans un registre de finesse exceptionnelle. Il constitue l’un des plus sûrs rapports qualité-prix de Pauillac.

Château Batailley 2023, pauillac
79 % cabernet-sauvignon, 19 % merlot, 2 % petit verdot.
Une belle générosité, portée par une allonge musclée et des tannins fins, un fruité excellent. Le vin affirme un grand caractère pauillacais, avec des notes de havane. Beaucoup de persistance, de profondeur et un grand équilibre.
96/100 – 69 euros

Château Batailley, Lions de Batailley 2023, pauillac
76 % cabernet-sauvignon, 21 % merlot, 3 % cabernet franc.
Des tannins fins, un fruit précis, une bouche marquée par une élégance fruitée et beaucoup de distinction. Un lions qui se montre raffiné et brillant.
93/100 – 36 euros


Château du Domaine de l’Église

Sept hectares situés au cœur de l’appellation. Le vin affirme une belle tenue tannique, des notes de rose poivrée accompagnent un toucher de bouche d’une grande délicatesse, alliant velouté subtil et crémeux parfaitement structuré. Un classique de Pomerol, toujours abouti.

Château du Domaine de l’Église 2023, pomerol
98 % merlot, 2 % cabernet franc.
Une belle sève, une matière profonde et onctueuse, portée par une saveur généreuse. Ce pomerol séduit par son fruit noir mûr, relevé de notes de cacao fin et sa bouche harmonieuse.
92/100 – 49 euros


Château Trottevieille

Le nouveau chai opérationnel en 2022 a marqué un tournant stylistique et propulsé ce premier grand cru classé au sommet de Saint-Émilion. Issu du plateau calcaire, le cru séduit par une attaque et un cœur de bouche crémeux, portés par une verticalité saline qui prolonge une finale vibrante.

Château Trottevieille 2023, saint-émilion grand cru
53 % cabernet franc, 3 % cabernet-sauvignon, 44 % merlot.
Un grand bouquet fruité, à la fois croquant et complexe, mêlant fruit rouge intense et notes florales. Le grain de tannin est fin et superbe, porté par une allonge tonique. Un saint-émilion qui déploie énergie, subtilité et brillance.
96/100 – 110 euros

Château Trottevieille, Dame de Trottevieille 2023, saint-émilion grand cru
57 % merlot, 43 % cabernet franc.
Un fruité rouge précis et entraînant, porté par une allonge droite et fraîche. Les tannins sont fins, la bouche se distingue par une grande précision et une belle tension d’ensemble.
93/100 – 49 euros

Château Palmer, explorer les possibles

Le parcours de Thomas Duroux aurait pu être celui d’un œnologue comme les autres : un itinéraire linéaire qui aurait dessiné, d’une propriété à l’autre, les contours d’un destin plutôt commun dans le monde du vin. Agronomie et œnologie à Bordeaux, premiers pas à Tokaj, en Hongrie, puis l’Afrique du Sud ou encore l’Italie, chez Ornellaia. Lorsqu’il prend la direction générale du château Palmer en juillet 2004, il est de son propre aveu « très classique », fidèle à son apprentissage, imprégné d’une vision issue des Trente Glorieuses – monoculture, viticulture traditionnelle, propriété gérée au cordeau. Mais débarquer dans un lieu comme Palmer implique de faire profil bas, du moins dans un premier temps. « Il faut baisser l’oreille, observer et essayer de comprendre », confie-t-il sans fausse modestie. Au départ, rien de très exotique : un troisième cru classé regroupant alors 55 hectares de Graves (aujourd’hui porté à 66 plantés sur 100 hectares au total) répartis à parts égales entre cabernet-sauvignon et merlot, avec un soupçon de petit verdot. En l’espace de deux décennies, Palmer a réussi à devenir un modèle à part, cultivant une image d’esthète, avec une propriété aux allures de parfait phalanstère, où les égos se cambrent afin de se mettre au service d’une ambition commune. Et c’est bien à Thomas Duroux que l’on doit ce véritable tour de force, cette capacité à porter une vision où le maraîchage, l’élevage, l’art et la gastronomie deviennent les danseuses d’un ballet exaltant, au service du vin. Parmi les moments de bascule, la conversion progressive à la biodynamie, amorcée en 2009 sur un hectare, puis étendue à l’ensemble du domaine en 2014. Les années 2016 et 2017 secouent, mais les rendements tiennent bon. Puis vient 2018, et cette « punition terrible », avec trois quarts de la récolte perdus. L’occasion de tout remettre sur la table. « La conclusion a été qu’il n’y avait pas d’autre voie pour Palmer, point. Tout le monde s’est aligné pour continuer, malgré tout. Ce fut très puissant. » En coulisses, Thomas Duroux admet que trois chemins distincts ont convergé : celui de la directrice technique Sabrina Pernet, motivée par des considérations écologiques ; le sien, œnologique, en quête d’une interprétation plus profonde du terroir ; enfin celui d’un conseil d’administration soucieux de ne pas rater le coche, qui a fini par comprendre qu’il ne s’agissait nullement d’une simple coquetterie et qu’aucun retour en arrière n’était possible.

Voir au-delà du vin
On pourrait s’attarder sur les différences de tonalité entre Palmer et ses voisins, sur les exigences techniques de la biodynamie, sur le prix des bouteilles ou encore sur ce parti pris esthétique oscillant entre étiquettes classiques et identité graphique empruntant aux codes du monde de l’art contemporain. Mais ce serait manquer l’essentiel. Ce qui frappe, chez Thomas Duroux, c’est sa manière de mettre en avant une ignorance plutôt qu’un savoir et cette curiosité qui accompagne toujours l’ignorance lorsqu’elle refuse de se satisfaire d’elle-même. « Pour être clair, on ne sait jamais trop où l’on va », admet-il. Pourtant, chacun des projets entrepris semble être moins le résultat d’une improvisation que d’une vision de long terme : « Je ne sais pas si nous sommes avant-gardistes, mais quand nous faisons les choses, nous les faisons vraiment et les assumons avec beaucoup de sincérité. Ce qui est long, c’est d’avoir une cohérence d’ensemble. Dans des temps chahutés comme aujourd’hui, il faut nécessairement faire des choix ». Ces derniers sont parfois osés, dans un monde du vin bordelais encore prudent : résidences d’artistes attirant les photographes les plus en vue du moment, soirées jazz accueillant chaque printemps de véritables légendes du genre, table gastronomique très exclusive où officie le chef Jean-Denis Lebras, disciple de Pierre Gagnaire, et enfin une cantine vigneronne pensée d’abord pour les vendanges, puis étendue à l’année et ouverte au public en juin 2025. Dans ce lieu où tous les
employés de Palmer mangent à la même table des produits issus de la propriété, « on peut aussi bien croiser des ouvriers de Suez habillés en orange que des foodies qui passent leur temps à faire des trois-étoiles ». Thomas Duroux l’a compris, le vin n’existe que grâce aux êtres qu’il parvient à rassembler. « Il y a une vraie cohésion, malgré des personnalités très différentes. Nous ne cherchons pas des gens qui nous ressemblent, mais des gens qui nous apportent quelque chose que nous n’avions pas. » Reste ce qui manque encore, la transmission. Son rêve ? Fonder une école où faire connaître de façon plus cadrée ce que Palmer est en train d’inventer. « Faire des beaux vins passe par un grand nombre de détours. C’est cela que j’ai compris. Il faut se laisser porter, se laisser aller, faire des choses barrées, qui nous aident à être plus fins, plus profonds, plus humbles. » Entre esprit visionnaire et lâcher-prise, Thomas Duroux semble avoir déjà remporté le pari de l’humain. Ici, personne ne cesse jamais vraiment de « penser Palmer ».

Krug : Éric le magnifique

PHoto : Jenny Zarins.

Il est des hommes de l’ombre dont les confidences et la passion racontent mieux une époque, une maison, un vin, que la plupart des récits « corporate » que l’on découvre sur les sites internet spécialisés ou dans les hagiographies publiées. Plus encore lorsque la maison et les vins en question relèvent du mythe. Éric Lebel a été chef de cave de Krug de 1998 à 2020, date à laquelle il passe le témoin à Julie Cavil, une jeune œnologue qu’il a formée et avec qui il travaille depuis 2007. Il quitte aujourd’hui le groupe LVMH pour une retraite bien méritée après avoir continué au cours de ces cinq dernières années à suivre le devenir de la maison en tant que directeur délégué, mais aussi en développant de nouvelles aventures du groupe, en Provence notamment. Il conserve d’ailleurs une mission, celle de la reconstitution du petit vignoble du château de La Colle Noire, le domaine provençal de Christian Dior que le groupe a réaménagé à l’identique.

L’arrivée chez Krug
Quand Éric Lebel quitte De Venoge pour entrer chez Krug, c’est peu dire que la vénérable maison rémoise, née en 1843, est à un tournant de son histoire. L’entreprise est alors toujours dirigée par les descendants du fondateur, Henri, chef de cave, et son frère Rémi, mais elle a rejoint dès les années 1970 le groupe cognaçais Rémy Cointreau, également propriétaire en Champagne de Charles Heidsieck, Piper-Heidsieck (appartenant aujourd’hui au Groupe EPI, ndlr) et, précisément, De Venoge (Groupe BCC désormais, ndlr). « C’est Henri [Krug] qui m’a débauché. Quand Henri, avec tout l’état-major du groupe Rémy Cointreau, était venu visiter De Venoge, j’avais dit à mon équipe : “Les gars, c’est revue de casernement. Il faut que tout le monde sorte en disant waouh”. Et effectivement, tout le monde est sorti en faisant “waouh”. Parce qu’on leur avait montré qu’on faisait un pilotage de toute la thermorégulation des cuves sur un écran, assis au bureau. À l’époque, cela se faisait d’habitude avec une grosse armoire électrique à l’entrée de la cuverie, où il fallait pianoter sur chaque truc. Nous, on avait bossé avec des fanas de l’informatique. Tu cliquais sur la cuve, tu avais la composition, les pourcentages, toute l’analytique, le commentaire de dégustation à l’arrivée, la température de consigne de fermentation et toutes les courbes. On avait mis en place la gestion des inventaires de toute la cave sur ordinateur. Tu voulais savoir combien il y avait de demi-bouteilles de brut Cordon Bleu, et où elles étaient rangées ? Hop, tu tapais ta requête : il y en a 123 sur lattes, dégorgées tant, prêtes à habiller, prêtes à pointer, prêtes à dépointer. Henri, il était épaté ! Il me l’a écrit ensuite. Après la visite, il avait demandé aux RH du groupe si je ne pouvais pas venir passer 50 % de mon temps chez Krug tout en restant 50 % de mon temps chez Venoge. J’avais dit : “C’est gentil de penser à moi, mais moi, il faut que je sois le chef de cave de la cave au grenier, que je m’occupe de tout, jusqu’à l’expédition et l’habillage”. » Le transfert se fait ainsi, Éric Lebel conservant néanmoins quelques mois des responsabilités dans chaque maison, tout en construisant déjà la transmission chez De Venoge.

À l’ombre d’Henri Krug
C’est aux vendanges qu’Éric Lebel comprend ce que les textes publicitaires désignent comme l’esprit Krug : « Je me mets dans l’ombre d’Henri et je découvre les relations particulières qui lient les familles de vignerons avec la famille Krug depuis trois, quatre générations. C’est une autre dimension. Énormément de respect. On n’est pas dans un schéma d’achat de raisins. Effectivement, il y a la partie commerciale, on va parler du prix pendant un quart d’heure, mais avant tout, ce sont des relations fortes, puissantes, avec des faits de guerre entre familles. C’est vraiment unique à Krug. » Il ne le dit pas, mais l’on comprend vite que l’une des grandes fiertés de sa carrière est d’avoir fait perdurer cette symbiose unique entre « livreurs » et maison. Très vite, De Venoge est vendu à LVMH, qui cédera la marque à Bruno Paillard, fondateur de BCC. Éric Lebel continue l’aventure Krug, à plein temps cette fois. Il rêve de stabilité, mais six mois plus tard son mentor Henri Krug lui annonce le rachat de la maison par le groupe LVMH. « Je me pointe aux premières réunions : commissaires aux comptes, état des lieux, arrêté d’inventaire. Et moi, je retrouve les commissaires aux comptes de la vente de De Venoge, que je connais et dont j’ai appris à apprécier la grande compétence. Je me rappellerai toujours d’Henri. Il me regardait, hyper soulagé parce que j’avais les choses en main, que ça allait bien se passer. »

Moderniser sans dénaturer
Le voilà donc premier chef de cave non familial dans une maison où l’esprit de famille irrigue toute l’activité et ce, depuis sa fondation. Et il prend ses fonctions au moment où le numéro un mondial des industries du luxe en prend le contrôle. Éric Lebel est un pragmatique doté d’un sens de l’organisation, il observe et saisit vite ce qui fait le génie de la maison et ce qu’il faut faire évoluer sans tarder pour en assurer la permanence. Mettant en place les premières certifications, décrivant chaque process, il comprend le paradoxe de Krug à l’époque : faire des vins souvent extraordinaires avec une pratique technique et logistique d’une autre époque. « Je me suis fait parfois attaquer : “Éric, vous avez tout changé”. Mais je n’ai pas changé les fondamentaux, le lien avec la famille, l’histoire, les racines. En revanche, effectivement, quand je suis arrivé, il y avait cinq mille boulons à vérifier. J’ai mis vingt ans, je les ai tous vérifiés. Certains, je ne les ai pas resserrés, pour d’autres j’ai fait deux tours, d’autres encore un seizième, un huitième de tour. Au bout de vingt ans, tout est resserré : la structure est beaucoup plus droite. Mais aux fondations, je n’ai rien touché. » Ce n’est pas uniquement à un travail de réorganisation et de modernisation des caves et des étapes de vinification, d’assemblage et d’élevage qu’Éric Lebel s’est attelé. Il a aussi et surtout approfondi l’organisation des approvisionnements, aspect essentiel d’une maison qui ne possède qu’une vingtaine d’hectares de vignoble en propre, mais s’appuie sur un tissu de vignerons livreurs de raisin d’une fidélité et d’une qualité de terroirs hors norme. « J’ai encore plus développé la notion du parcellaire identifié dans les contrats d’achat et la notion de contrat à durée indéterminée. On a des clauses de sortie, aussi bien pour le vigneron que pour la maison, mais globalement, pourquoi aller chercher des relations commerciales de cinq ans, quand, majoritairement, ce sont des familles qui travaillent avec nous depuis quatre, cinq générations ? Pour le reste, avant mon arrivée, tu avais quinze parcelles, tu livrais un hectare. Tu prenais donc quatre parcelles de ton exploitation, tu livrais à Krug. L’année d’après, c’était quatre autres. Moi, j’ai commencé par : “Viens au printemps déguster les différents vins que tu as livrés.” Et là, on discute. Et puis, quand tu as du parcellaire identifié, tu as une prime : prix de base raisin, puis options. Option parcellaire, option contrat à durée indéterminée, etc. » Quand on évoque une maison de champagne, beaucoup d’observateurs imaginent souvent une pratique agronomique d’un vignoble en propre bien différente de celle des livreurs, peu concernés par la philosophie en la matière de celui qu’ils approvisionnent en raisins. Chez Krug, le lien a toujours existé et n’a cessé de se renforcer sous l’impulsion d’Éric Lebel.

Millésimes marquants
Cette « révolution Krug », il la mène avec le plein soutien d’Henri Krug (disparu en 2013) qui ne cessera de l’accompagner avec bienveillance et compréhension. Les millésimes se suivront, tous différents. Certains sont restés ancrés dans la mémoire d’Éric. « Le millésime qui m’a le plus marqué, c’est 2003. Parce que 2003, c’est un schéma qui ne va pas du tout. Grosse maturité, gel, petite récolte, confiture. Et à la sauce Krug, dix à onze ans de vieillissement, tu sors de la marmelade. Néanmoins, je me dis : “Tiens, c’est bizarre, les meuniers, cycle agronomique un peu décalé, ils ont moins subi la chaleur à des périodes charnières. Donc on garde de la fraîcheur. Certains pinots aussi. Je vais m’amuser.” Aucune volonté commerciale. Je fais un essai d’assemblage qui n’est pas la capture de l’année, mais le contrepied. Je vise vivacité, tonicité, fraîcheur. Antinomique à 2003. Je ne fais même pas 60 000 bouteilles, c’est pour jouer. La chance de pouvoir jouer comme ça chez Krug ! Henri n’est plus là physiquement, mais il vient aux dégustations. On discute. “Éric, allez-y.” Moi, je pense que c’est peut-être fou. S’il m’avait dit non, avec de bons arguments, je n’y serais pas allé. Mais là, liberté. On laisse passer le temps. On déguste. On voit qu’on est bien dans la fraîcheur. Et il ne faut pas oublier que chez nous, la fermentation malolactique n’est pas faite. Elle se fait naturellement ou ne se fait pas. Sur 2003, même chanson. J’ai un malique partiel encore présent, qui apporte tonicité, fraîcheur. Si j’avais fait un 2003 100 % malolactique faite, au bout de trois ans c’était mort. Janvier 2009, Maggie (Margaret Henriquez, présidente de la maison jusqu’en 2022, ndlr) arrive. Je lui raconte l’histoire des cuvées, dont 2003. Elle : “C’est formidable, on va le faire.” Et vous, vous êtes les premiers à apprécier ce vin, et à l’écrire. »

L’importance de la relève
Dans une carrière également marquée par de terribles épreuves de santé, Éric Lebel pense très tôt à la transmission. « J’ai tout de suite voulu construire une équipe. Caractères bien trempés, chacun sa feuille de route, son expertise. Et grâce à la somme de toutes les personnes, lors des vendanges 2006, quand moi j’étais paraplégique, paralysé jusqu’au doigt de pied, ils sont allés au charbon. Physiquement. Même si on se téléphonait, évidemment. Mais physiquement, c’est eux. » Dans l’univers de la Grande Cuvée, composé d’un écheveau de crus majeurs dans les trois cépages, mais aussi et surtout de très nombreux vins de réserve qui apportent la patine et la complexité aromatique légendaire de la cuvée, la dégustation est essentielle. « Quand je suis arrivé, il y avait cinquante à soixante vins de réserve sur quatre ou cinq années. Aujourd’hui, il y en a cent-cinquante sur treize années. Retour sur investissement, zéro. Mais tu as le choix, tu peux aller chercher le “petit triangle de dentelle” qui va bien dans l’assemblage. C’est ce qui fait la beauté et la richesse organoleptique. » Dans l’équipe qu’il constitue et qui va bien sûr évoluer, mais toujours à parité homme-femme, il remarque très tôt une jeune œnologue, Julie Cavil, engagée au départ pour communiquer sur les différents marchés internationaux de la maison. « J’avais vu dans le comité l’extraordinaire capacité de projection de Julie : prendre tous les Lego que constitue chaque échantillon, et construire. Bien sûr, il y avait plein de choses qu’elle ne savait pas faire en cave. Notre génération ne savait pas parler anglais, mais savait tout faire dans la cave. Les jeunes chefs de cave ont d’autres polyvalences. J’en parle à la présidente, j’argumente.“Pas de problème, je te suis.” C’est comme ça que Julie a été mise sur les rails. Moi, je l’ai formée. La dégustation, c’est l’ADN de Krug. » En terminant cet entretien, je pose une dernière question à Éric. « On entend souvent “grands groupes égale risque de standardisation, perte d’ADN”. Toi, ton sentiment, sans langue de bois ? » Son visage, toujours juvénile, s’éclaire un peu plus. Il sort de son portefeuille deux Post-it sur lesquels il a griffonné quelques mots, extraits d’un discours récent de Bernard Arnault. « Émotion, authenticité, savoir-faire, éternité, créativité, innovation, excellence, respect des racines, inventivité, ponts entre les époques, valeur éthique, fidélité à l’histoire, je me reconnais là-dedans. Et je n’ai pas défendu ça “parce que je l’ai entendu”, mais parce que je m’y reconnais. »

Mille et une facettes du malbec

Longtemps éclipsé par le succès du malbec outre-Atlantique, le berceau français du cépage rappelle toute la richesse de son histoire et du savoir-faire vigneron. Lors de la septième édition de l’opération « Cahors, Révélations Malbec ! », les amateurs pourront découvrir toutes les facettes du vignoble cadurcien.

Au cœur du Sud-Ouest, répartis sur neuf terroirs, des terrasses de la rivière Lot jusqu’aux hauteurs des Causses, près de trois cents vignerons révèlent aujourd’hui toute la singularité du malbec. Cépage à la personnalité marquée, appelé également auxerrois ou côt, il donne structure, profondeur et intensité aromatique à des vins rouges qui peuvent se montrer tour à tour élégants, racés, fruités, frais ou gourmands.

C’est cette diversité stylistique qui se déploiera chez 320 cavistes dans toute la France. « Cet événement invite à découvrir ou à redécouvrir nos vins grâce à l’engagement de cavistes passionnés qui se font les ambassadeurs de notre vignoble. En tant que vignerons, nous sommes fiers de la relation ainsi tissée, qui permet à un public toujours plus nombreux de déguster nos vins », souligne Didier Pelvillain, président de l’union interprofessionnelle des vins de Cahors et des côtes du Lot, qui organise cet événement.

Sélections exclusives, conseils personnalisés et dégustations rythmeront ce rendez-vous dont le point d’orgue sera le 17 avril, date du Malbec World Day. L’opération mettra également en lumière l’IGP côtes-du-lot, dont le vignoble couvre l’ensemble du département. Rouges, rosés ou blancs, ces vins reposent sur une palette de cépages variée : malbec bien sûr, mais aussi abouriou, jurançon noir, cabernet franc, merlot, chardonnay, chenin ou sauvignon blanc.

Clos des Gommiers, croire en ses rêves

Au départ, Clos des Gommiers c’est lui, Paul Parlange. Une propriété familiale de douze hectares en cadillac-côtes-de-bordeaux, un BTS viti-oeno à Saint-Émilion et vingt ans comme salarié dans une propriété voisine de soixante hectares. « Des très beaux terroirs, mais des prix de vente très bas. On était limités dans nos pratiques. Au bout d’un moment, c’est frustrant. » Cela n’a pas éreinté sa vocation. « J’ai toujours vu les gens travailler à la vigne ou dans les chais. Je n’ai jamais imaginé avoir une autre activité. » Un déterminisme solidement enraciné, mais aussi l’envie d’autre chose. Pas d’un ailleurs, mais d’un mieux. « J’ai compris que pour avoir les moyens, il fallait soit que je parte dans une appellation prestigieuse, soit que je sois autosuffisant. » D’où l’idée de revenir sur les terres familiales, avec un projet proportionné à ce qu’il avait en tête. « Pendant vingt ans j’ai vu fonctionner la vigne. Je connaissais les bons terroirs. » Ainsi, il ne garde que trois hectares et demi des vignes familiales. Le reste a servi à planter autre chose, des paulownias, des eucalyptus, d’où ce nom de Clos des Gommiers. « Et le clos, c’est petit, c’est confidentiel. C’est ce que je voulais, être un artisan. »
Il lui faut aussi une vision. « J’ai goûté le millésime 2012 du château Roc de Cambes. C’est ce qui a tout déclenché. Aromatiquement, c’était fou. Il n’y avait pas cette maturité un peu juste, cette verdeur des cépages bordelais que je n’aime pas. Cela m’a donné un rêve, mais je n’avais pas le process. » Il se lance seul en 2021, mais ce n’est pas ça. Il va voir François Mitjavile et lui demande son aide. L’agronome de Saint-Émilion, propriétaire des châteaux Tertre Rotebeuf et Roc de Cambes, devient son consultant pour le millésime 2022. Les grands travaux sont lancés : vignes parfaitement effeuillées, pas de grappes qui se touchent, récolte en un jour pour les merlots, un jour pour les cabernet-sauvignon. Au chai, chauffé, les grands moyens sont lancés, avec un travail d’oxygénation qui assouplit les tannins et leur donne du liant. Vingt mois d’élevage en barriques. Paul Parlange a ce qu’il voulait. Ce soyeux, cette gourmandise qu’il aime dans les vins sudistes, il les retrouve chez lui. Le rêve s’accomplit.

Vivre du rêve
Il faut maintenant vendre à un prix qui permette de donner un sens économique au rêve. Clémence entre en scène. Elle vendait du matériel d’équitation. « Je ne suis pas terrienne. Il me fallait du mouvement. Mais je suis sa première fan et je n’ai aucun problème à vendre son vin. Je ne suis pas du sérail, j’ai des origines belges et normandes. Je n’avais pas les codes. Personne ne nous connaissait. Donc je n’avais pas d’autre choix que de prendre notre destin en main. Je me suis présentée dans les grands restaurants. » Tout n’a pas été simple. Il a fallu essuyer quelques plâtres. « Les pros bordelais ricanaient. Ils voulaient qu’on vende 8 euros TTC. Mais avec des rendements de vingt hectolitres par hectare et des barriques neuves à 1 200 euros, ce n’était pas possible. Il fallait qu’on monte en gamme. Les plus durs ont été les sommeliers locaux. »
Nul n’est prophète en son pays. Il faut donc le quitter. « On maîtrise la chaîne du début à la fin, de la vigne au revendeur final. Ma seule vision, c’est que Bordeaux s’est éloigné du consommateur final. Moi, j’ai fait un travail de terrain. J’ai compris à qui je m’adressais et personne d’autre que moi ne pouvait mieux parler du vin. » Le contact direct, l’authenticité, le rêve et voilà que les portes s’ouvrent, même pour un cadillac vendu aux professionnels plus de 20 euros hors taxe. Clémence renchérit : « J’aurais voulu le vendre encore plus cher. Mais Paul est trop du milieu. Avec la crise, il avait des craintes ». Quelques cavistes en prennent à ce prix. « Eliott Rollet d’Amphoria Vinae à Saint-Émilion nous en vendait cent bouteilles par mois. » Les vins de Clos des Gommiers rentrent dans trois établissements Ducasse à Paris, et même au Geranium à Copenhague. Il n’y a que deux millésimes en bouteilles, 2022 et 2023. « 2024 a été difficile dans les vignes. J’ai fait tomber beaucoup de raisins. 2025 est magnifique. Ce sera certainement mon meilleur millésime. » Le rêve continue.

Clos du Zahnacker, le jardin de l’Alsace

Identifiée au XIIIe siècle, la parcelle dite du Zahnacker (jardin de Zahn, en alsacien comme en allemand) appartenait à un moine de Ribeauvillé, Martin Zahn, qui l’exploitait pour le compte de l’abbaye d’Étival, dans les Vosges. La cave de Ribeauvillé, première structure coopérative en France fondée en 1895, devint propriétaire de ses 124 ares entre 1935 et 1965. Situé au sein de l’Osterberg, qui désigne en allemand un relief orienté vers le levant, le clos, aisément repérable depuis le bas du coteau, est encadré d’imposantes sculptures en bois de Christian Lapie. Les terres, très caillouteuses, de ce sol marno-calcaire sont plantées de riesling (40 %), de pinot gris (30 %) et de gewurztraminer (30 %) et divisées en trois parcelles confiées à trois coopérateurs distincts. Du muscat planté autrefois, rien ne subsiste depuis l’arrachage des années 1960. Les différents cépages sont assemblés en cave, dans des proportions variées qui reflètent chaque année les rendements du millésime. Cette pratique d’assemblage n’étant pas reconnue dans le décret du grand cru Osterberg, le vin issu du clos du Zahnacker ne peut revendiquer que l’appellation alsace. Du moins pour le moment, les dirigeants de la cave œuvrant à ce que cette reconnaissance soit étendue. Si, jusqu’en 2007, toutes les vignes du clos étaient vendangées en même temps, chaque cépage est cueilli à son optimum de maturité depuis 2008. Le raisin est alors pressé, débourbé puis gardé au froid, l’assemblage des trois cépages étant réalisé en jus pour garantir l’harmonie. La cuvée est levurée au moment de l’apport du dernier jus. L’œnologue Évelyne Bléger-Cognacq précise : « Cette cuvée n’est jamais chaptalisée et pourtant elle est étonnante de régularité. Elle atteint toujours entre 13,6 et 14,3 degrés potentiels à l’assemblage ». Les vinifications se déroulent ensuite en cuves inox thermorégulées, sans malolactique pour garder la fraîcheur du vin. L’élevage se fait sur lies totales, avec soutirage dès les premières notes de réduction, toujours en cuves inox. Quant à la mise en bouteille, elle s’effectue entre mai et septembre suivant les vendanges. La production moyenne de cette cuvée se situe entre quatre et cinq mille bouteilles, assorties parfois de quelques magnums. Si le premier millésime vinifié à la cave date de 1936, le président Yves Baltenweck évoque 1955 comme « une année extraordinaire ». À ce jour, le plus vieux millésime conservé en cave est le 1971. Lorsqu’une année n’est pas à la hauteur, le vin n’est pas commercialisé. Ce fut le cas pour le millésime 2006 (champignonné) et plus récemment 2021 (oïdium). Au fil des décennies, la cuvée Clos du Zahnacker a affirmé son identité, évoluant vers plus de pureté et des vins plus secs. On retrouve la trame d’un vin de sol calcaire, avec cette acidité fine qui structure la bouche, et souvent des amers capables d’estomper le résiduel après une dizaine d’années de garde. Le cépage dominant du millésime se laisse généralement sentir dans l’assemblage, mais comme le reconnaît Évelyne Bléger-Cognacq : « Les grandes années de riesling sont souvent les meilleures ».

Clos du Zahnacker 2019
Une plénitude fabuleuse. On aime la puissance des parfums de fruits mûrs. Parmi les agrumes dominent le pamplemousse et la mandarine. En bouche, la matière sphérique traduit le caractère solaire du millésime, le léger résiduel (10 grammes par litre) commence à devenir matière. Encore une grande bouteille en préparation, qui vieillira très longtemps et sera sublime d’ici vingt ans.
95/100

Clos du Zahnacker 2017
Acidité salivante, une belle tension citronnée qui étire en longueur et permet de savourer le jus de citron pur et frais, avec de très plaisants amers. Beaucoup de précision. L’acidité est posée. Il promet de rejoindre dans la légende le 1989 et de tenir aussi longtemps.
94/100

Clos du Zahnacker 2016
Déjà plus minéral au nez, le fruité revient en bouche. L’équilibre se met progressivement en place, mais il affiche encore un léger résiduel avant les amers de fin de bouche.
92/100

Clos du Zahnacker 2015
Un fort résiduel, un peu trop prononcé pour ce vin qui aura du mal à goûter sec un jour. Mais c’est précisément le profil du millésime, notamment en riesling !
91/100

Clos du Zahnacker 2014
Une année sans gewurztraminer ou presque dans l’assemblage, le cépage ayant souffert de la drosophile. En revanche, la splendeur des rieslings se révèle pleinement. Il goûte quasi sec, avec des arômes d’agrumes fins (citron), et une finale persistante et salivante. Coup de cœur pour ce millésime très atypique.
94/100

Clos du Zahnacker 2013
Le nez s’ouvre sur des agrumes confits. En bouche, le vin a déjà consommé ses sucres, laissant ressortir des amers tranchants en finale. Un vin de gastronomie, parfait pour des poissons en sauce à la crème.
93/100

Clos du Zahnacker 2012
Un peu plus de résiduel que dans les 2013 et 2014, du moins dans le ressenti. En bouche, ce millésime trahit des rendements un peu trop élevés : il finit un peu court et sans la verticalité tranchante des belles réussites.
88/100

Clos du Zahnacker 2010
Dans ce millésime composé de très peu de gewurztraminer (moins de 5 %), les pinots gris très mûrs confèrent au nez des notes de champignons et de sous-bois, de châtaignes. Le riesling est moins perceptible que dans d’autres millésimes, mais les amers et l’acidité de l’Osterberg sont au rendez-vous. Joli, mais atypique pour la cuvée.
93/100

Clos du Zahnacker 2001
Une superbe fraîcheur mentholée dans les parfums. Élancé, savoureux, une belle pureté et un toucher tout en finesse pour ce vin qui entre dans sa phase de maturité. Pas flamboyant, mais précis. Une dimension lumineuse qui plaît beaucoup et s’achève par une finale saline.
91/100

Clos du Zahnacker 1996
Un léger départ sur la truffe blanche, typique des alsaces 1996. Le fruité se fait confit. En bouche, le moelleux encore bien présent, associé aux parfums de truffe, en fait un formidable vin de gastronomie : foie gras, truffe, volailles. Il aurait gagné en précision avec un peu moins de sucre, car son acidité est belle.
93/100

Clos du Zahnacker 1993
Cuvée du centenaire de la cave, mise sur le marché en 1995. Un nez très exotique, avec une présence marquée du gewurztraminer, peut-être un peu excessive. À l’époque, la vinification n’atteignait pas le même degré de précision, l’ensemble des cépages étaient vendangés et fermentés ensemble. Les amers gagnent en noblesse au fil de la dégustation. Sans doute mérite-t-il un passage en carafe, car il s’améliore avec l’aération.
92/100

Clos du Zahnacker 1992
Au nez, les arômes mentholés du gewurztraminer dominent : c’était l’année du cépage. Néanmoins, les amers un peu durs en bouche et les parfums végétaux montrent que les maturités phénoliques n’étaient pas aussi abouties qu’aujourd’hui. On a depuis gagné en précision, en viticulture comme en vinification. Une année de très gros rendements.
88/100

Clos du Zahnacker 1989
Aujourd’hui à point, porté par des amers nobles et beaucoup de finesse dans les arômes, des senteurs de girolles et de fruits secs en bouche, de belles épices (poivre blanc) et un toucher caressant de grande élégance Un grand vin pour un grand millésime.
94/100

Clos du Zahnacker 1983
Un joli nez, arrivé à pleine maturité : champignons, fruits secs, sous-bois. En bouche, on comprend qu’à l’époque les rendements étaient généreux, mais ce vin reste fin et élégant. Le riesling domine dans l’expression, c’est le grand cépage en 1983 ! Il ne faut pas trop tarder à le boire.
89/100

Château Climens, relever les défis

Climens est identifié à un grand liquoreux. Incarne-t-il toujours à lui seul l’avenir de ce premier cru ?
Notre grand vin liquoreux porte l’image, la réputation et, d’une certaine manière, la valeur immatérielle de la propriété. Mais le défi est culturel autant que commercial. Nous devons aujourd’hui faire redécouvrir ces vins à une génération qui n’a pas bénéficié de la transmission naturelle qui existait autrefois, dans les usages familiaux ou dans la tradition gastronomique française. Il ne s’agit pas d’un problème qualitatif. Chaque fois que nous faisons déguster nos vins, ils sont appréciés. L’enjeu est de recréer le contexte, la curiosité, le désir. C’est un travail long, exigeant et coûteux. Dès notre arrivée, notre priorité a donc été double : maintenir le grand liquoreux au plus haut niveau, en investissant dans les équipements et la précision technique, tout en réfléchissant à une évolution structurelle du modèle économique.

La production de vins blancs secs n’a donc jamais constitué, dans votre esprit, un simple complément d’activité ?
Ce n’est ni une niche ni un à-côté, mais un pilier stratégique. Nous avons rapidement constaté que le sémillon, cépage historique de Bordeaux, exprimait sur nos calcaires à astéries une fraîcheur, une tension et un éclat remarquables en vin sec. Nous pouvons nous appuyer aussi sur une viticulture très exigeante puisque le domaine était engagé en biodynamie. Notre intention n’a jamais été de produire un vin d’entrée de gamme destiné à soutenir la trésorerie. Il s’agissait de démontrer que ce terroir de Barsac est capable de donner de grands blancs secs. Nous avons donc structuré la gamme autour de deux dimensions. D’un côté, les cuvées Asphodèle et Lilium travaillées avec précision afin de crédibiliser l’expression du terroir. De l’autre, un vin plus accessible, permettant d’assurer des volumes cohérents et d’équilibrer l’économie de la propriété.

À quel moment la question de la taille critique du vignoble s’est-elle imposée à vous ?
Avec trente hectares, l’équation était fragile. Les meilleures parcelles, les plus anciennes, souvent âgées de plus de soixante ans, restent consacrées au grand liquoreux. Ce sont elles qui constituent la mémoire historique de l’assemblage. Pour développer sérieusement une gamme de blancs secs, quinze hectares ne suffisaient pas. Nous avons compris qu’il fallait viser une taille comparable à celle de nos voisins premiers crus, soit soixante-dix à quatre-vingts hectares. Les acquisitions récentes répondent à cette logique. Elles nous apportent du foncier, bien sûr, mais également des bâtiments techniques indispensables. Nous étions contraints dans notre outil de production. Cette extension nous permet de concentrer et d’organiser la production des blancs secs dans des conditions adaptées à notre ambition.

Comment organisez-vous la coexistence du liquoreux et du blanc sec dans l’architecture des vins du domaine ?
Je refuse l’idée d’opposition. Le liquoreux demeure le vin iconique. Il porte la mémoire historique et la valorisation du domaine. Mais cela n’exclut en rien l’ambition portée sur les blancs secs. Les deux logiques sont complémentaires. Sur le plan agronomique, nous travaillons les mêmes cépages. Les jeunes vignes produisent aujourd’hui du sec ; demain, à maturité, certaines pourront intégrer l’assemblage du grand liquoreux. Il existe donc une continuité. Sur le plan commercial, le blanc sec joue également un rôle d’initiation à Climens. Il permet d’attirer une clientèle plus jeune, de faire découvrir le terroir et l’identité du domaine. Ensuite, lorsque ces consommateurs découvrent le liquoreux, l’adhésion est réelle.

Le blanc sec s’impose ainsi comme un instrument de reconquête culturelle au sein d’un vignoble fragilisé.
La crise ne se mesure pas uniquement en volumes écoulés. La vraie question est celle du prix. Les niveaux actuels de certains crus du Sauternais sont sans doute insuffisants. Lorsque les prix sont trop bas, l’ensemble de la hiérarchie en souffre et les propriétés qui vendent des vins plus accessibles ne peuvent plus vivre correctement. Dans toute industrie confrontée à une surcapacité, la réponse logique consiste à réduire les volumes afin de rétablir l’équilibre des prix. Le Sauternais a parfois fait l’inverse : maintenir la production et accepter l’érosion des prix. Nous avons choisi une autre voie. Nos rendements sont faibles, parfois inférieurs à dix hectolitres par hectare pour le grand vin. Il est cohérent d’assumer un positionnement tarifaire correspondant à cette rareté et à ce niveau d’exigence.

La place de Bordeaux reste un pilier de votre distribution. Ses mécanismes vous paraissent-ils devoir évoluer ?
La Place possède une force indéniable, elle offre un effet d’échelle mondial que nous serions incapables d’assumer seuls. Elle permet une distribution internationale à un coût logistique raisonnable. En revanche, le modèle open market montre ses limites en période de récession. La concurrence exacerbée entraîne une guerre des prix qui décourage l’investissement des distributeurs. Pour nos blancs secs, nous avons donc mis en place un fonctionnement plus structuré : identifier, sur chaque marché, un distributeur partenaire protégé par une forme d’exclusivité territoriale, tout en passant par un négociant bordelais pour assurer la logistique et le colisage. Il ne s’agit pas de s’opposer au négoce, mais d’en faire évoluer l’usage afin de préserver la valeur et d’encourager l’engagement commercial.

Quels sont les marchés les plus réceptifs à cette nouvelle orientation stratégique ?
L’Europe du Nord et l’Allemagne répondent favorablement. Les États-Unis traversent une période plus complexe, liée au contexte économique et monétaire. L’Asie constitue un axe de développement important. La Chine et Hong Kong manifestent un intérêt croissant pour les blancs secs et le Japon est historiquement sensible à cette recherche de pureté et de précision stylistique. Nous sommes encore dans une phase de construction. Mais la demande mondiale pour des blancs secs de grande qualité constitue, à mes yeux, l’élément le plus encourageant dans l’équation actuelle.

Éric Garreau : « La trésorerie est le principal sujet à Bordeaux »

Quelle est votre analyse de la crise qui sévit aujourd’hui dans le Bordelais ?
Le monde viticole subit une contraction générale de la consommation. Quand on a la taille de Bordeaux, il y a un impact inévitable qui nécessite de réadapter les capacités de production au potentiel de commercialisation. Et comme on ne parvient pas à neutraliser cette baisse continuelle de consommation, la situation ne s’améliore pas. Mais Bordeaux reste un vignoble complexe avec plusieurs segments et typologies d’entreprises. Toutes ne sont pas concernées de la même manière.

L’arrachage est-elle la seule réponse générale à ce déséquilibre ?
J’aimerais vous trouver une autre solution, mais d’un point de vue purement économique, il n’y a pas d’autre moyen aujourd’hui que de redéfinir le modèle de production en fonction des capacités de commercialisation. Cela passe bien sûr par un rééquilibrage de l’offre et de la demande. Ensuite, il y a un autre sujet, le niveau des stocks, qui est conséquent sur le territoire et qu’il va falloir apurer : on parle là du segment de masse.

Pour les crus classés et le sommet de la pyramide, la situation est-elle différente ?
La configuration est un peu différente même s’il y a également une attrition de la consommation. Le sujet est lié à plusieurs phénomènes. La crise ukrainienne a déclenché de l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. Cela impacte le coût de portage des stocks. L’organisation de la distribution à Bordeaux, qui voit les châteaux être commercialisés par la Place, est très vertueuse quand la demande est plus forte que l’offre. Elle n’a plus ces vertus quand le schéma s’inverse. La Place revend à des importateurs, qui revendent à des distributeurs, eux-mêmes à des retailers. Toute la chaîne est touchée par ces coûts de portage, les marges de chacun ne sont plus préservées. Nous sommes entrés dans un cercle vicieux, c’est la période actuelle.

La conséquence inévitable, c’est une baisse des prix.
Dans cette configuration, la trésorerie est le principal sujet d’attention de l’ensemble de la chaîne de valeur. Et chaque entreprise gère cela à sa manière. Les châteaux doivent rassurer les marchés et travailler sur la réorganisation de leur distribution.

Quelle est la part des raisons structurelles dans cette situation, comme la désaffection qui touche spécialement le vin rouge ?
Les modes de consommation changent avec un besoin de produits différents, en faveur des vins blancs. Notre territoire, qui produit des vins rouges à 88 %, est frappé plus durement que les autres. Les attentes sociétales évoluent également, sur la santé notamment, d’où la réduction globale de la consommation d’alcool. Ces deux tendances ont été exacerbées par des phénomènes conjoncturels, la pandémie puis l’inflation, qui a impacté le pouvoir d’achat. Sans compter l’incertitude géopolitique. Il y a un alignement des planètes très défavorable. Le marché du vin n’est pas en extinction pour autant. Il faut s’adapter, rajeunir l’image. Sur le marché français, les lois ne permettent pas de faire beaucoup de marketing sur ce point.

Dans ce contexte, quel est le rôle du banquier ?
En notre qualité de banquier leader sur ce marché, nous avons la responsabilité d’accompagner la filière dans cette adaptation. Adaptation des modèles économiques et agronomiques, des profils produits : gérer une entreprise, c’est prendre des décisions, choisir et savoir renoncer. Nos viticulteurs nous disent souvent que leur patrimoine, ce sont leurs vignes. Leur véritable patrimoine, c’est leur terre. Pour certains, la diversification sera indispensable et même vitale. Au Crédit Agricole Aquitaine, soixante collaborateurs travaillent au quotidien auprès de nos clients viticulteurs. Nous avons complété notre dispositif, en début d’année 2025, par la création d’une agence conseil de douze experts aguerris. Leur objectif est d’accompagner les entreprises viticoles en apportant des solutions individualisées et innovantes à chacun.

On constate relativement peu de défaillances d’entreprises au regard de la crise. Comment l’expliquez-vous ?
Par le travail quotidien auprès de nos clients pour trouver les solutions le plus en amont possible. Il faut également noter les différentes mesures d’aides, dont le plan d’arrachage mené par l’interprofession et l’État. Depuis 2023, ce sont 20 000 hectares qui ont été arrachés. Un nouveau plan s’annonce pour 2026. De même il faudra un plan de distillation pour nettoyer les stocks. C’est enfin avec un équilibre outil de production et commercialisation que notre filière retrouvera des perspectives vertueuses, avec différents profils produits.

Les primeurs de Bordeaux, rebâtir un modèle

De mémoire de Bordelais, on n’avait jamais vu ça. « Seules vingt à trente marques ont réussi leur campagne des primeurs 2024 », se désole Bernard Le Marois, dirigeant de la société de négoce Wineandco. Comprendre : avoir vendu la totalité des vins mis sur le marché. Les autres se sont retrouvés avec des taux d’invendus pouvant atteindre 90 %. Pour certains acteurs interrogés, ce triste bilan pourrait s’avérer encore trop optimiste. Le résultat est si catastrophique que certains prédisent même la fin d’un système qui a pourtant fait ses preuves pendant des décennies. Peut-être ne faut-il pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le mécanisme des ventes en primeur trouve ses origines au XVIIIe siècle, lorsque les négociants prirent l’habitude d’acheter la récolte sur pied et de prendre en charge l’élevage et la mise en bouteille. Une manière astucieuse pour les propriétés d’encaisser rapidement des fonds pour payer leurs dépenses sans attendre que l’élevage du vin soit terminé et gagner ainsi de nombreux mois de trésorerie. Pendant très longtemps, jusque dans les années 1970, ce marché est resté fermé aux particuliers. « Les vins de Bordeaux, notamment les crus classés, étaient alors de plus en plus recherchés par une certaine clientèle », raconte Bernard Le Marois. « Les négociants ont vite compris l’intérêt d’attirer ces amateurs exigeants. » Au début des années 1980, lorsque le baron Philippe de Rothschild décide d’organiser la dégustation de son millésime 1982 en cours d’élevage, largement relayée dans la presse, le système des primeurs entre dans sa période moderne. Depuis, chaque année, se répète inlassablement la même routine. Courant avril, les vins issus de la dernière vendange sont présentés à la dégustation à la presse et aux professionnels qui se font ainsi un avis sur la qualité du millésime, les grandes réussites, mais aussi les déceptions. Ils jugent et notent les vins qui sont commercialisés auprès des négociants quelques semaines plus tard, ceux-ci les proposant à leur tour à leurs clients, qu’ils soient importateurs, distributeurs ou encore particuliers. Emmanuel Cruse, copropriétaire du château d’Issan à Margaux, résume la philosophie de ce ballet immuable : « L’idée de base était de permettre aux distributeurs du monde entier d’avoir accès aux grands vins de Bordeaux dans des conditions privilégiées en termes de volume et de prix. » Et c’est ce qui a longtemps fait tout l’intérêt de cette campagne. Proposer le vin à un tarif suffisamment attractif pour que le client qui accepte de payer une bouteille deux ans avant de la recevoir fasse une bonne affaire et qu’il ne retrouve pas ce flacon dans les rayons de son caviste au même niveau de prix. Sinon, à quoi bon faire cet effort financier ?

Un jeu à trois
La vente en primeur s’orchestre autour de trois acteurs incontournables. Tout commence, bien entendu, par la propriété, qui décide de commercialiser son vin par ce biais. Certains le font depuis longtemps, d’autres sont plus novices en la matière. « Le château de Ferrand ne s’est ouvert aux primeurs qu’à partir du millésime 2017 », indique Gonzague de Lambert, son directeur général. « Et nous continuons de commercialiser une grande partie de nos vins en livrable. » Pour d’autres, c’est une tradition qui traverse les générations. « Lynch-Bages vend 80 à 90 % de sa production par ce biais », explique Jean-Charles Cazes, représentant de la quatrième génération de propriétaires du château et responsable de l’ensemble des vignobles familiaux. « Notre stratégie a toujours été de procéder ainsi depuis mon grand-père. Les négociants nous font confiance car ils savent que nous avons une politique stable et que nous alimentons le marché avec des volumes significatifs. » De l’autre côté se trouve le négoce, qui va acheter la production pour la revendre en partie dans la foulée à ses clients (distributeurs, importateurs, particuliers) ou attendre que le vin soit livré avant de le mettre sur le marché (les fameux livrables). Entre les deux s’intercale le courtier. D’après le site des vins de Bordeaux, « il est à la fois expert du marché […], négociateur agile et conseiller impartial, capable de juger la qualité d’une récolte et d’anticiper les tendances du marché. Il est in fine le garant moral de la bonne exécution du contrat ». C’est ainsi un intermédiaire, un agent de confiance au cœur du réacteur. « Nous sommes en contact permanent avec les deux parties, nous connaissons l’état des stocks, nous informons l’un et l’autre de l’environnement dans lequel nous évoluons, des prix pratiqués. De 90 à 95 % des transactions de vins en bouteilles passent par nous », détaille Cédric Roureau, président du syndicat des courtiers de vins et spiritueux de Bordeaux, qui regroupe 70 professionnels, et associé au bureau Blanchy et de Lestapis, spécialisé dans les grands crus classés. « En tant que copropriétaire et membre du conseil de famille, je sais ce qui se passe à La Conseillante et, en tant que cogérant, je sais ce qui se passe à Figeac », observe Jean-Valmy Nicolas. « Mais les courtiers avec qui je travaille savent ce qui se passe dans trente propriétés, voire plus. Ils ont une vision plus large, ils peuvent me donner une tendance par segment, comme un consultant peut donner les bonnes pratiques des autres entreprises dans lesquelles il est passé. Cela va me permettre de me calibrer à la situation du moment. Cela fait vingt-cinq ans que je fais des campagnes primeur pour La Conseillante et quatorze pour Figeac. Je ne sais pas si je me suis trompé sur une valorisation, tout ce que je peux dire, c’est que j’ai toujours tout vendu. » Jean-Charles Cazes ne dit rien d’autre : « La mise en marché se fait un peu comme une introduction en Bourse où les valeurs doivent augmenter après l’opération. C’est un moment sensible. Si on se loupe, le vin ne se vend pas et la propriété doit financer le stock et le proposer plus tard au moins au même prix que celui de l’introduction ». La réussite d’une campagne primeur ne se juge pas qu’à l’aune du nombre de caisses vendues à un instant T, mais à la cohérence des campagnes précédentes. Les anciens millésimes se sont-ils correctement écoulés ou au contraire ont-ils été stockés massivement au risque de revenir sur le marché à des montants bradés, inférieurs à celui du millésime en cours ? « Il faut attendre dix ans pour savoir si on a réussi sa campagne », juge Jean-Valmy Nicolas. « L’objectif des primeurs, c’est d’aller au consommateur final, pas de rester coincé pour des objectifs de spéculation. »

Un marché qui s’emballe
Au fil des ans et à mesure que l’intérêt pour les vins de Bordeaux grandissait, notamment sous l’influence du célèbre critique Robert Parker, le périmètre des primeurs s’est singulièrement élargi, passant de quelques dizaines de châteaux à plusieurs centaines, tandis que le système s’emballait, voire se pervertissait, aux yeux de certains acteurs. « Lorsque j’ai commencé dans les années 1990, les campagnes ne se faisaient pas en un jour, mais duraient à tout le moins une bonne semaine, le temps que les négociants appellent leurs clients pour leur parler de la qualité du vin », se souvient Emmanuel Cruse. « Mais rapidement, la qualité n’est plus devenue un critère essentiel. On s’est retrouvé avec des “analystes financiers” qui regardaient globalement le prix de sortie par rapport à des cours de place et faisaient des projections. Et avec Parker, on n’a plus vendu du vin, mais des notes. » Parallèlement, les valorisations ont commencé à flamber sous l’effet conjugué d’une demande toujours plus importante et de volumes qui commençaient à fléchir du fait d’une baisse des rendements due à la fois au dérèglement climatique et à la volonté des châteaux de ne sélectionner que leurs meilleurs jus pour leur grand vin, le reste étant consacré à leur second vin. Le pic sera atteint en 2010, lors de la commercialisation du millésime 2009. Après la forte baisse générée par la crise financière de 2008, les domaines ont beaucoup augmenté leurs prix, poussés notamment par une demande croissante soutenue de la Chine. Château Margaux, par exemple, passe de 140 euros hors taxe sur le 2008 à 800 euros hors taxe sur le 2009. Presque 600 % d’augmentation, un record qui ne sera plus égalé ! Les prix vont poursuivre un mouvement de yoyo déroutant pour le consommateur, comme une balle de tennis rebondissant dans un ascenseur en pleine montée. Car s’ils marquent des écarts d’une année sur l’autre, la tendance est radicalement haussière jusqu’au millésime 2023. Là, les domaines vont frapper fort en baissant leurs tarifs de 20 à 40 %. Le contexte économique donne de sacrés signaux de faiblesse, entre une inflation galopante post-Covid, des taux d’intérêts partout à la hausse et la guerre en Ukraine qui s’enlise. Et pour la première fois, comme pour guider le reste de la troupe, les premiers crus classés du Médoc, à commencer par Château Lafite-Rothschild, sortent avant la plupart des autres crus médocains avec une baisse de 31 %. « Dans une campagne sereine, la logique était au contraire que les sorties se fassent dans l’ordre inverse du classement des crus, les cinquièmes avant les quatrièmes, etc. Cela permettait de sentir le marché et de laisser aux plus petits crus du temps pour qu’ils fassent leur campagne », note Jean-Charles Cazes. C’est une première secousse avant la catastrophique campagne suivante lors de laquelle les châteaux poursuivent leur politique de baisse. Lafite-Rothschild est 30 % moins cher que sur le 2023, soit 50 % de moins par rapport à 2022. Malgré cette nouvelle dégringolade comprise entre 20 et 35 %, les vins ne se vendent pas, laissant éclater au grand jour une crise qui sourdait depuis longtemps. Bien entendu, le contexte économique a été extrêmement pénalisant, et ce, sur tous les marchés. Mais il y a aussi, et surtout, des raisons internes et plus profondes. « Pendant des années, nous n’avons collectivement plus respecté les fondamentaux des primeurs. Pour que le système fonctionne, il ne faut pas que des poches de stocks se créent et se multiplient. Pour cela, on doit vendre le vin à un prix attractif afin que se crée une sorte d’aspiration », rappelle Jean-Valmy Nicolas. C’est tout le contraire qui s’est produit. « Les négociants ont continué d’acheter des vins malgré des prix trop élevés car ils pouvaient financer leurs stocks avec des taux d’intérêts presque nuls. Du coup, ils ont considéré que cela ne leur coûtait rien, ou presque », poursuit le copropriétaire de La Conseillante. L’augmentation brutale des taux d’intérêts post-Covid a fait s’effondrer le système comme un château de cartes. « La planche à billets s’est mise à fonctionner à fond, créant de l’inflation et la hausse des taux d’intérêts. Les stocks ont alors coûté plus cher à financer. Avec des taux proches de 5 %, il suffisait que le négociant porte son stock pendant deux ou trois ans pour qu’il perde toute sa marge », précise Bernard Le Marois. Certains négociants, à court de trésorerie, ont bradé une partie de leurs stocks pour se désendetter, amplifiant le mouvement. Après des années de hausse, la bulle spéculative a donc explosé avec le millésime 2023 et le dégonflement s’est poursuivi avec le millésime 2024. « Les grandes marques avaient financièrement la possibilité de baisser leurs prix et c’est ce qu’elles ont fait deux fois de suite. Mais les plus petites n’avaient plus de marge de manœuvre », souligne le négociant en rappelant que certains châteaux, comme Petit-Village à Pomerol, ont préféré ne pas sortir en primeur en 2024 plutôt que d’appauvrir leur marque.

Le bout du tunnel ?
Tout le monde a désormais les yeux rivés sur la campagne à venir qui s’annonce décisive pour la survie du système des primeurs. Les acteurs essayent pour le moins d’être raisonnablement optimistes. « Le 2025 est un millésime sérieux, typiquement pour les Américains. De leur côté, les négociants qui avaient beaucoup de stock se sont allégés », se rassure Cédric Roureau. Même esprit du côté de la production. « Les vins de Bordeaux n’ont jamais été aussi bons, aussi accessibles et aussi peu chers. Le millésime 2025 sera une super affaire, comme l’avait été 2019, 2008 ou encore 2001. Ces dix dernières années, j’ai fait plus de bons vins à La Conseillante que mon père et le sien en cinquante ans », s’enthousiasme Jean-Valmy Nicolas. Sans compter que la semaine des primeurs reste un évènement majeur dans le mondovino, où tous les projecteurs sont braqués sur Bordeaux. « Il ne faut pas penser que les primeurs sont morts ou désuets », clame Jean-Charles Cazes. Tous sont néanmoins d’accord pour dire que la crise laissera des traces. « Le primeur n’est un marché taillé que pour les crus classé », conclut Bernard Le Marois. Comprendre que les autres n’y ont pas, ou plus leur place. Par exemple, le château Fourcas-Hosten, à Listrac, propriété des frères Momméja, en est sorti depuis 2023. « Nous avions peu de demande et pas d’engagement fort avec les négociants », explique Eloi Jacob, son directeur général. « On s’appuie sur eux désormais pour nos vins en livrable. Ils y trouvent leur compte car ils n’ont pas à financer le stock. » Reste à savoir combien de châteaux pourront continuer à participer. « Ces dernières années, nous ne vendions plus de vins, nous nous contentions de répondre à une demande. Il faut aujourd’hui changer de logiciel, aller à la rencontre des consommateurs, les convaincre », estime Emmanuel Cruse. « Le modèle des primeurs est encore efficace, mais désormais pour un nombre restreint de marques, notamment celles établies à l’international. Cette édition peut constituer le signal d’un redémarrage. » Réponse dans les mois qui viennent.