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Thibault et Benoît Brotte : la route de l’excellence

Photo : Mathieu Garçon

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Cap excellence, c’est le nom choisi pour leur projet par Thibault et Benoît Brotte, deux frères incarnant la cinquième génération d’une famille présente à Châteauneuf-du-Pape depuis 1880, via les Amouroux qui y cultivaient vingt hectares à la fin du XIXe siècle. Thibault Brotte, qui supervise la partie commerciale de l’activité, précise : « Aujourd’hui, la maison Brotte a une activité de négoce essentielle pour nous, mais également trois domaines, avec des vignes dont nous sommes propriétaires, ici à Châteauneuf-du-Pape, à Cairanne avec le domaine Grosset et à Laudun avec le château de Bord. Pour mon frère et moi, c’était important de montrer que nous sommes aussi une famille de vignerons, dans la lancée de ce que nos parents ont construit depuis le début des années 2000 à la suite du travail de notre grand-père Jean-Pierre ». Les deux frères savent qu’ils ne bousculeront pas une institution comme la leur en un claquement de doigt, mais bien avec la volonté farouche de pérenniser les acquis et de renforcer le niveau d’implication pour continuer à progresser. Discrète à l’égard de ses pratiques, la maison a mis en place un important programme d’innovations depuis le début des années 2000 sous la direction judicieuse de Laurent et Christine Brotte. Aujourd’hui présente dans plus de cent pays, la société fondée en 1931 a consenti à de nombreux investissements : agrandissement de la cave en 2013, labellisation Terra Vitis du vignoble depuis 2014, renouvellement du parc à foudres en 2018, vinifications en amphores dès 2019 et, récemment, mise en place de sélections parcellaires à grande échelle et extension du chai d’élevage. Au total, entre 2001 et 2021, deux millions d’euros ont été dépensés pour consolider le statut de la maison au sein de l’écosystème châteauneuvois. Depuis, la famille a dépensé 500 000 euros dans de nouveaux outils pour permettre à Benoît Brotte, maître de chai depuis 2019, d’aller plus loin dans la précision. Ce qu’il a fait d’ailleurs de manière spectaculaire avec les millésimes 2022 et surtout 2023.

Tout progresse vite
En appellation châteauneuf-du-pape, les Brotte ont fait l’acquisition d’une partie du vignoble de la famille Armenier, situé dans le lieu-dit l’Arnesque, pour compléter les parcelles qui entrent dans le grand vin de leur domaine Barville. Avec 20,10 hectares en appellation papale, les deux frères ont franchi une étape supplémentaire en imposant une sélection drastique sur ces parcelles (seuls 3,83 hectares entrent dans l’assemblage), ce qui explique les progrès des derniers millésimes. « Le cahier des charges nous accorde une liberté appréciable, permettant de valoriser un cépage issu d’une parcelle spécifique. Cela donne l’opportunité de mettre en valeur nos vieilles vignes de grenache, exceptionnelles sur le terroir du coteau de l’Ange. » Produit en moyenne à 7 000 bouteilles, ce châteauneuf réunit donc les beaux grenaches de l’Arnesque et du lieu-dit Coteau de l’Ange avec les syrahs (10 % de l’assemblage) plantées au lieu-dit Pradel, exposé plein sud. Pour Benoît Brotte, la qualité passe par différents leviers, suivi précis des maturités, vendanges en petites caisses ou encore « un recours systématique au froid pour protéger le potentiel aromatique des raisins ». Bref, une quête du fruit revendiquée. C’est sur les élevages que leur apport pèse, avec l’intégration dans le schéma traditionnel (barriques et foudres) de contenants variés (demi-muids, amphores de grès et cuves en béton brut). Même approche dans l’élaboration du châteauneuf blanc, un 100 % roussanne élevé en amphores et en fûts issu d’une parcelle de moins d’un hectare (0,63 ha) sur le qualitatif lieu-dit Beaurenard. Un peu de clairette le complétera peut-être à l’avenir. Le duo ne s’interdit rien, aussi bien sur ses terres historiques que dans ses deux autres domaines. Son cap vers l’excellence porte l’ambition de conduire le tout en bio à l’horizon 2026, de continuer à favoriser la biodiversité dans leur vignoble de Châteauneuf-du-Pape et de signer de grands vins de propriété, profonds et intenses. De bien vendre aussi, notamment dans le cadre du partenariat de distribution conclu par la maison avec Campari France. Leur projet est passionnant à suivre. Nous le ferons.

Châteauneuf-du-Pape, le dernier sanctuaire

Les ruines du donjon du château de Châteauneuf-du-Pape dominent le village et son vignoble depuis près de 800 ans. Il fut un temps la résidence d’été des papes en Avignon. Photo : Leif Carlsson

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Chapitre 1
L’histoire d’un village

L’activité du village et des communes alentours (Orange, Sorgues, Courthézon et Bédarrides), aujourd’hui dans l’aire d’appellation, n’a pas toujours été liée à la culture de la vigne et du vin. « Du temps des papes d’Avignon qui construisent une résidence d’été à Châteauneuf-du-Pape, le vin fait partie de l’agriculture locale. Des centaines de paysans possèdent un ou deux hectares exploités à très faible rendement, cinq hectolitres par hectare ou guère plus, et produisent du vin pour leur consommation particulière. La richesse du secteur provient de l’exploitation de la chaux qui sert à construire les fours à pain », rappelle Michel Bettane, fin connaisseur de l’appellation. Au Moyen-Âge, cette chaux est la richesse principale de ce pays exclu du Comtat Venaissin, propriété de la papauté romaine à la fin du XIIIe siècle. Sans oublier quelques cultures céréalières et maraîchères, comme partout dans les territoires du sud de la vallée du Rhône. Jusqu’en 1893, l’actuel village porte le nom de Châteauneuf-Calcernier en raison de l’exploitation des carrières de calcaire qui occupe la majeure partie des habitants du secteur. Sous l’impulsion des évêques d’Avignon, dont le village dépend, et à partir de l’installation des papes en Avignon (notamment, Jacques d’Euze, le second d’entre eux, connu sous le nom de Jean XXII), le village acquiert un nouveau statut auprès de cette papauté délocalisée. Le vin de Châteauneuf-du-Pape ne jouit cependant d’aucune réputation. On lui préfère celui de Bourgogne ou des contreforts de l’Auvergne. Ce qui n’empêche pas le vignoble de s’étendre, de manière aveugle, pour répondre aux besoins des buveurs d’Avignon, de plus en plus nombreux.

Du calcaire à la vigne
Quelques années après la mort de son pape bienfaiteur, le vignoble de Châteauneuf-du-Pape s’est implanté dans certains secteurs historiques, toujours réputés aujourd’hui, comme les lieux-dits de Mont-Redon, Beau-Renard ou encore Cabrières. Il s’agit de petits îlots de vignes disséminés un peu au hasard, sans suivre une organisation structurée capable de produire des quantités importantes. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que la culture de la vigne prenne vraiment son essor. Deux familles importantes, dont les propriétés acquièrent à cette époque une certaine notoriété, vont contribuer fortement à cette dynamique. D’une part, les Tulle de Villefranche au château La Nerthe, de l’autre, les Martin, héritiers Barberini, au domaine de La Solitude. La Nerthe, anciennement nommé Beauvenir, est à l’époque le plus grand domaine de la commune. On y produit à partir de la deuxième moitié du siècle un vin remarquable, que les visionnaires frères Tulle de Villefranche, originaires du Piémont, embouteillent (déjà !) à la propriété. Cette production commence à être recherchée dans le pays, à Paris, mais aussi en Bourgogne où elle est utilisée pour améliorer des vins faméliques. Au milieu du XVIIIe siècle, le vin récolté dans le clos de La Nerthe, considéré par le topographe André Jullien comme le meilleur avec celui du clos Saint Patrice, se vend dans plusieurs pays européens (Allemagne, Espagne, Angleterre) mais aussi, il faut le souligner, en Amérique où il contribue à la notoriété des vins de Châteauneuf-du-Pape outre-Atlantique. Avant la Révolution française, un peu plus de 650 hectares sont exploités dans la commune. Devenu la principale activité du village au lendemain de ce moment charnière de l’histoire, le vin de Châteauneuf s’échange à bon prix, bien mieux en tout cas que tous les autres vins produits dans les secteurs alentour.

La naissance d’un projet commun
S’ensuit une période faste jusqu’à ce que le phylloxéra, découvert dans la région, ne détruise l’intégralité du vignoble ou presque et marque un coup d’arrêt au développement des vins châteauneuvois. Les familles s’organisent pour reconstruire le vignoble, sans s’arrêter dans cette mission au XXe siècle puisque l’aire d’appellation atteint aujourd’hui quelques 3 200 hectares. Un atout au début du siècle dernier pour créer une marque forte, mais insuffisant pour éviter d’éventuelles dérives de qualité logiquement susceptibles d’apparaître dans une production d’une telle ampleur. Pour cette raison, le vin de Châteauneuf-du-Pape est l’un des premiers en France à se prémunir des mauvaises imitations pouvant nuire à son image en imposant à ceux qui le produisent, dès le début du XIXe siècle, une interdiction de mélanger les raisins récoltés au sein du cadastre de la commune avec ceux vendangés en dehors. Soit une zone de qualité reconnue, bien avant la naissance des appellations d’origine contrôlée. Au début du XXe siècle, pour donner plus de crédit aux vins en France, la loi de 1919 renforce l’importance de l’origine en tant que prérequis de la qualité, en plus d’établir les fondations des futures appellations. Le vignoble devient une propriété collective dont la délimitation est soumise à des décisions de justice, indépendamment des administrations territoriales.

La reconnaissance de la qualité
L’année 1919 est décisive dans l’histoire de Châteauneuf-du-Pape. Le baron Pierre Le Roy de Boiseaumarié, homme de loi et pilote de chasse durant la Première Guerre mondiale, épouse Edmée Bernard Le Saint, héritière du château Fortia, domaine important. Les vignerons locaux voient en lui un homme providentiel, capable de donner un cadre légal à leur activité pour les protéger face aux problèmes agronomiques et économiques qu’ils rencontrent. Charismatique et politique habile, le baron devenu vigneron à plein temps œuvre à la réunion des vignerons châteauneuvois sous la bannière commune d’un syndicat à partir de 1923. Ce dernier doit faire pression sur la justice d’Orange afin qu’elle reconnaisse officiellement l’appellation châteauneuf-du-pape. Visionnaire par sa conception de la qualité, le baron complète cette demande avec des mesures fortes, comme celle d’imposer une délimitation parcellaire, un choix restreint de cépages qualitatifs, des modes de taille de la vigne ou, plus fort encore pour l’époque, l’interdiction d’arrosage et de chaptalisation. En bref, le syndicat établit un cahier des charges, geste bientôt repris par les futures appellations d’origine contrôlée (AOC). Avignon entérine cette demande en 1929, même si les nouvelles limites géographiques sont contestées. La situation s’apaise. En 1935, l’institut national des appellations d’origine (Inao) voit le jour sous l’impulsion du baron Le Roy et de son ami bordelais Joseph Capus, ministre de l’Agriculture de la Troisième République. Sans doute, la nomination du baron au poste de secrétaire général de l’Inao favorise le vin de Châteauneuf-du-Pape. Il devient le premier, en 1936, à être reconnu en tant que vin d’appellation d’origine contrôlée. Cette consécration récompense une vision claire et unifiée de la qualité. Elle s’appuie pourtant sur un terroir protéiforme.

Territoire et batailles. L’appellation châteauneuf-du-pape s’étend sur quelques 3 200 hectares, répartis autour du village et dans les communes alentours (Orange, Bédarrides, Sorgues et Courthézon). Première à être reconnue appellation d’origine contrôlée (1936), elle fut la seule à s’organiser en syndicat viticole (1894), puis en syndicat de propriétaires-viticulteurs (1923). Le baron Pierre Le Roy de Boiseaumarié, grand homme de la viticulture française, vigneron au château Fortia et premier président de l’Inao, a beaucoup œuvré à cette reconnaissance. Photos: leif carlsson, N. Sabon, presse

Chapitre 2
La découverte des terroirs

Dans un ouvrage de référence consacré à Châteauneuf-du-Pape, édité au sein de l’excellente collection du « Grand Bernard des vins de France » (Jacques Legrand), le regretté Michel Dovaz, dont nous saluons une nouvelle fois la mémoire, écrit : « Le terroir est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le décrire. On ne cesse de le photographier. Il faut dire qu’il n’en est pas de plus photogénique : qui n’a vu cette mer de galets roulés d’où jaillissent des ceps noueux ? ». Pendant longtemps, il est vrai, le vin produit ici a été inexorablement associé aux sols de galets roulés. On les retrouve en de nombreux endroits de l’aire d’appellation, du nord-est, sur le vaste plateau de Mont-Redon, où ils sont énormes, jusqu’au sud, près de Sorgues. Le géologue Georges Truc, autorité en matière de compréhension de la formation des terroirs rhodaniens, date la naissance de ce terroir châteauneuvois spécifique à l’ère Quaternaire. Ce substrat de galets roulés, que l’on appelle aussi terrasse villafranchienne, est né du déplacement de matériaux alpins charriés par le fleuve alors immense et déposés à plusieurs reprises en divers endroits du secteur, à des altitudes différentes, selon la topographie des lieux. Dans son livre Châteauneuf-du-Pape, Histoire géologique & Naissance des terroirs, Truc attribue plusieurs qualités à ce sol. Outre le rôle (bien connu) joué par les galets, qui restituent la nuit la chaleur du rayonnement solaire emmagasinée la journée, ces quartzites ont d’autres fonctions : « [Ce] pavement s’oppose au ruissellement […], favorise l’infiltration de la pluie et la constitution de réserves souterraines [et] limite l’évaporation directe de l’eau du sous-sol ». Dans l’imaginaire de nombreux amateurs, ces sols sont associés à des terroirs solaires, chauds et secs. Si, l’été, la chaleur peut y atteindre des températures extrêmes, ils sont plutôt bien équipés pour affronter les épisodes de sécheresse extrême à condition que l’argile sur laquelle ils reposent ne perde pas ses qualités de rétention. Ces sols de galets sont parmi les plus durs à travailler tant la masse de ces alluvions est par endroits impressionnante. Un enracinement profond de la vigne permet la pleine exploitation de ce terroir, ce qui implique des choix décisifs et pérennes quant au matériel végétal privilégié afin que la plante atteigne un certain âge et développe un système racinaire dense et complexe. La réflexion est d’ailleurs aussi importante concernant le choix d’un porte-greffe adapté à cette géologie particulière. Ce travail agronomique sur mesure est d’autant plus compliqué que nombreux sont les producteurs qui disposent de parcelles dans différents « quartiers » de l’appellation, les réunissant au moment de procéder à l’assemblage de leur vin.

Les sables de la mer
Autre terroir, les safres. La réputation du château Rayas, châteauneuf-du-pape le plus iconique de l’appellation, a contribué à attirer la lumière sur ces sols sableux. Plus âgés que les galets roulés du Quaternaire, on les retrouve plutôt dans la moitié nord de l’appellation, parfois très purs, comme dans le vallon de Pignan où sont situés les sables du Rayas, parfois mêlés à d’autres alluvions (galets), comme c’est le cas de quartiers connus (Maucoil, Clos du Caillou, Cristia, Solitude, Fines Roches, etc.). Ajoutons, pour être précis, que les sables de l’appellation ne sont pas tous issus de la dégradation des safres. On rencontre aussi des sables argileux du Pliocène dont les propriétés sont quasiment identiques, pour le moment. « Les sables de safres ont souvent souffert d’une méconnaissance », précise Georges Truc. On les associe, au moment d’établir les qualités organoleptiques qu’ils peuvent conférer aux vins, à de la finesse et de la fraîcheur. Emmanuel Reynaud, dont la famille s’occupe du château Rayas depuis 1880, insiste sur ces qualités : « Ce sable est un matériau qui reprend vite sa température. Il est très léger avec des grains qui sont ceux que l’on boit quand on boit un vin du Rayas ». Pauvre et filtrant, ce sol permet au système racinaire des vignes d’y pénétrer en profondeur et de trouver dans le sous-sol des nutriments et un apport hydrique modéré. Le succès des vins issus de ces secteurs a parfois tendance à placer ces sables en haut de la hiérarchie qualitative des terroirs de l’appellation. La situation, on le voit, est plus complexe et l’on aurait tort de synthétiser le vin de Châteauneuf aux seules possibilités de goûts données par ces sables si spécifiques.

Territoire et possibilités. Le vignoble de Châteauneuf-du-Pape est complexe. Par facilité, on l’a longtemps résumé aux seuls galets roulés, spectaculaires par leur taille et leur nombre. Trois autres sols sont pourtant représentés dans l’appellation : des roches calcaires dures, des sables ou safres et des grès rouges, riches en oxyde de fer. Chaque terroir donne évidemment un profil gustatif différent.

Dur comme le calcaire
Ainsi, dans le secteur de Vaudieu et de Nalys, on découvre des sols d’argiles ocres, voire rouges, riches en oxydes de fer. Ces grès rouges sont bien pourvus en nutriments et les vins qui en sont issus sont souvent colorés, profonds et généreux, équilibrés pour les meilleurs par une tension minérale qui leur donne un style à part. Là aussi, dans ces secteurs, la géologie n’est pas homogène et il n’est pas rare de voir de beaux galets roulés piqueter cette terre compacte. On le sait moins, mais la situation du vignoble est liée au massif calcaire du Lampourdier et ses contreforts. Présente majoritairement à l’ouest de l’appellation, une pierraille calcaire, austère et aiguisée, donne par endroits des vues au moins aussi impressionnantes que les étendues de galets roulés. Il faut voir ces bancs de roches saillantes chauffées à blanc par le soleil épouser les coteaux des secteurs de la Gardine, Beaurenard ou ceux situés en contrebas du plateau de Mont-Redon. Ce terroir est le plus compliqué à exploiter de l’appellation. Pendant longtemps, lorsque le climat ne permettait pas d’obtenir de manière régulière des raisins à maturité, ces calcaires donnaient des vins durs, aux tannins revêches pour les rouges. Il faut pour les dompter mener une viticulture de qualité où la concurrence végétale doit être attentivement suivie. Avec le réchauffement climatique, les raisins y atteignent désormais des maturités intéressantes. Mais la difficulté de les travailler reste la même, voire devient encore plus importante, tant ces secteurs souffrent tôt dans l’année du manque d’eau lors des années sèches. Beaucoup de parcelles sont équipées de systèmes d’irrigation par goutte-à-goutte. Et ces mêmes secteurs profiteront sans doute un jour de la réfection prochaine de l’obsolète système de canaux des eaux du Rhône, permettant un arrosage maîtrisé. Certains vignerons, insatisfaits de cette solution peu durable, réfléchissent activement à une viticulture adaptée à ce type de sol. En effet, ces calcaires durs n’ont pas une faculté de rétention similaire à celle des calcaires plus tendres (craie, tuffeau, etc.). Ainsi, Victor et Antonin Coulon, au domaine de Beaurenard, propriété de leur famille depuis de nombreuses générations, ont mis en place un programme de mesures agronomiques censé permettre à ces sols d’emmagasiner en profondeur davantage d’eaux pluviales lors de la basse saison de la vigne. En plantant des couverts végétaux dans ces secteurs où d’habitude rien ne pousse, ils créent un paillage humide, à même d’abriter une biodiversité importante. L’avenir de quelques-unes de ces parcelles, posées sur sols calcaires, est évidemment incertain. En particulier celles où la viticulture est peu réfléchie. Les cépages rouges (à l’exception du mourvèdre et du cinsault qui peuvent s’y plaire) y luttent pour donner des raisins aux équilibres optimaux. Ces sols sont cependant très intéressants pour les cépages blancs. Citons, à titre d’exemple, la travail des équipes de L’Oratoire des Papes pour élaborer ici un grand blanc, Les Chorégies, assemblage de clairette et de bourboulenc. D’autres domaines de grande valeur proposent avec des cépages différents des blancs tout aussi réussis.

Liberté totale
Si le terroir de l’appellation est ainsi divisible en quatre ensembles, impossible de trouver une homogénéité géologique propre à chacun (à l’exception de quelques quartiers) tant ces sols se mélangent et se complètent. Impossible aussi d’établir une échelle de valeur entre eux. C’est ce qui fait l’intérêt de cette appellation où les profils de vins sont variés et plus ou moins représentatifs de chacune de ces grandes familles de sols. Pour l’amateur, c’est une chance, d’autant que l’appellation n’encourage pas à outrance un modèle parcellaire en dépit des 134 passionnants lieux-dits référencés. Tant mieux, parce qu’on ne peut pas ignorer la difficulté d’établir un portrait-robot du vin de Châteauneuf-du-Pape, lequel cultive avec intransigeance ses possibilités créatrices. Cette liberté s’appuie sur la variété de terroirs énoncée ci-dessus, où la topographie joue un rôle important, comme le climat (gels, mistral desséchants, pluie lors de la floraison pouvant engendrer de la coulure, grêles et orages estivaux, ensoleillement, etc.). Et cette liberté s’exprime aussi par un encépagement complexe, capable de répondre aux problématiques posées par le réchauffement climatique, sans avoir à se réinventer.

Chapitre 3
Les cépages de tous les possibles

Le cahier des charges de l’appellation, dont l’esprit n’a pas changé depuis son établissement en 1936, permet l’utilisation de treize cépages pour élaborer des vins rouges ou blancs : grenache noir, syrah, mourvèdre, cinsault, clairette blanche, vaccarèse, bourboulenc, roussanne, counoise, muscardin, picpoul blanc, picardan et terret noir. On peut y ajouter les cinq déclinaisons de trois d’entre eux (grenache gris et blanc, clairette rose, picpoul gris et noir). Autant de possibilités sont inconcevables pour nombre de producteurs soumis ailleurs à des cahiers des charges bien plus restrictifs. Intelligemment, le cahier des charges ne précise pas si le vin de Châteauneuf-du-Pape doit résulter ou non d’un assemblage de ces cépages. L’amateur peut déguster aussi bien un vin issu d’un seul cépage (peu importe lequel) qu’un vin d’assemblage (sans restriction dans les proportions des cépages). Rares sont les châteauneuvois qui proposent des cuvées réunissant tous les cépages. Pour en découvrir au moins une, on lira (page 56) les commentaires de Thierry Desseauve à propos du vin de La Solitude. Beaucoup de vignerons produisent en revanche des vins issus d’un seul cépage, en particulier le grenache, dénominateur commun de nombreuses cuvées de prestige, et certains n’hésitent pas à élaborer des cuvées 100 % syrah (Domaine Porte Rouge) ou 100 % mourvèdre (Château Fargueirol). Globalement, sept cépages sont majoritairement utilisés dans les vins de l’appellation : grenache, syrah, mourvèdre, cinsault pour les rouges ; roussanne, clairette et bourboulenc pour les blancs. Mais le grenache règne en maître et s’il est aujourd’hui indissociable des vins locaux, son histoire d’amour avec Châteauneuf-du-Pape n’a pas toujours été simple, comme l’explique Michel Bettane dans l’exposé suivant.

Grenache, ce roi venu d’ailleurs
« Peu à peu, avec l’introduction des cépages espagnols à partir du XVIe siècle, sur laquelle nous avons moins d’information que pour leur arrivée en Sardaigne et dans le sud de l’Italie, sinon leur relation avec le pèlerinage de Compostelle, la réputation des vins châteauneuvois a grandi. André Jullien ne leur consacre pas beaucoup de place dans sa classique Topographie de tous les vignobles connus (1816), mais constate l’existence de quelques domaines célèbres, comme La Nerthe ou La Solitude qui vendaient leur vin en bouteille dès 1785 pour le premier et 1815 pour le second. Le phylloxéra va tout changer et quelques pionniers vont profiter de la possibilité de replanter sur porte-greffe américain un grand nombre de variétés. Les blancs historiques, mais surtout les cépages espagnols, et même, vers 1850, la syrah de l’Hermitage dans le secteur de Condorcet. Le commerce devenu florissant, la puissance native des vins où la proportion de grenache domine leur permet de donner du corps aux vins de Bourgogne et même de Bordeaux, avec l’aide du transport récent par rail. Pour autant, aucun vin fin n’est élaboré avec plus de 50 % de grenache, d’où ce décret d’appellation qui autorise treize cépages blancs et rouges pour les deux couleurs. De toute évidence, les usages locaux, plus ou moins constants, sont à l’origine de cette exception absolue dans notre législation. Alors pourquoi le monde entier aujourd’hui associe Châteauneuf-du-Pape au grenache, jusqu’à les confondre ? Ce n’est pas l’usage de propriétés historiques de premier plan comme Clos des Papes, qui en utilise 60 %. En fait, les vins produits à partir de plus de 80 % de grenache sont au départ des cuvées de lieu-dit individuel ou des cuvées spéciales, imitant ce qui se fait en Bourgogne. Comprendre Châteauneuf, c’est comprendre les deux philosophies répondant à la situation réelle du vignoble. Certains crus assemblent différentes parcelles réparties dans toute l’appellation, sur trois ou quatre types de terroir différents. D’autres crus sont centrés sur un ou deux lieux-dits de même nature, comme le mythique château Rayas, dont les sables et le microclimat plus froid et plus tardif permettent aux qualités du grenache de s’épanouir. Les premiers jouent sur toute la palette des cépages, en sachant d’ailleurs que la syrah comme le mourvèdre ne réussissent pas partout, tandis que le grenache est plus conciliant. Surtout, et récemment, dans les quarante dernières années, le public américain est devenu le plus passionné des défenseurs du velouté et de la sucrosité particulière des cuvées spéciales de grenache pur, élaborées pour lui plaire avec la complicité des meilleurs œnologues locaux, dont le très regretté Philippe Cambie. Les Français sont plus réticents face aux 15, voire 16 degrés (ou plus) de ces grenaches, boostés par le réchauffement climatique. Rien ne peut remplacer la complémentarité unique entre 10 % ou plus de raisins blancs, 50 % de grenache et 40 % de tous les autres rouges, espagnols ou languedociens. Elle permet l’individualisation des styles, source de richesse culturelle, mais aussi la longévité dans le temps et le retour aux sources de l’appellation. »

Picardan et pistes à suivre
Cette complémentarité unique, permise par un cahier des charges défendu becs et ongles par les producteurs, est à l’origine de nombreuses réflexions actuelles à propos du rôle de ces cépages a priori secondaires. Ils pourraient se révéler déterminants dans l’évolution future des vins de l’appellation. Citons le mourvèdre, de plus en plus apprécié, surtout au regard des vins de légende qu’il est capable de donner entre les mains expertes de la famille Perrin au château de Beaucastel. Ou encore la counoise, moins rustique dans les conditions climatiques actuelles que par le passé, plébiscitée désormais par les vignerons pour la fraîcheur de son profil gustatif. Le picardan est aussi une piste sérieuse pour Michel Bettane : « Un Vitis vinifera blanc, issu de la première génération des cépages provençaux, déjà cité par André Jullien en 1866. Je l’avais vu dans la collection de château Beaucastel, qui le conservait pour maintenir son existence, mais ne l’utilisait pas dans la production de ses blancs ou de ses rouges. Deux petites propriétés artisanales, le domaine du Banneret et le domaine L’Or de Line, cultivaient le dernier demi-hectare en production et m’avaient vanté les qualités de son raisin, plus parfumé selon eux que le bourboulenc. J’en avais fait part à Jérôme Bressy qui partageait leur point de vue et avait même planté quelques rangs autour de sa maison, provoquant la colère de notre vénérable Institut protecteur de la routine. Les ampélographes distingués ne s’en souciaient guère, se contentant d’une génération à l’autre d’énumérer tous ses synonymes provençaux comme œillade blanc, aragnan, gallet ou milhaud blanc. Aucun n’avait remarqué les variations historiques de son orthographe, dont celle qui m’interpelle toujours, “Pique Ardent”, si proche du “Pique Poul” languedocien. Un jour peut-être, les généticiens trouveront sa filiation. Mais ce qui importe c’est la qualité remarquable de son jus, quand on cueille bien mûr un raisin à la peau légèrement rosée, comme certaines clairettes, avec des taches brunes ou rousses caractéristiques. Lilian Bérillon, qui multiplie dans ses pépinières les clones originaux de Gérard Jacumin et Jean-Claude Vidal, commence à fournir les vignerons qui veulent retrouver un style encore plus provençal dans leur blanc, ou plus d’élégance de texture dans leur rouge, en le co-fermentant avec la syrah qui mûrit en même temps dans des rangs complantés ». D’autres pistes sont à prendre au sérieux. Celle suivie par l’œnologue Xavier Vignon consiste à assembler certains cépages tardifs en sous-maturité avec des cépages précoces récoltés à des niveaux de maturité poussés. Une sorte de désalcoolisation naturelle qui permet d’éviter d’obtenir des vins avec des degrés d’alcool trop élevés, frein important pour un public qui cherche des vins aujourd’hui plus légers. Le réchauffement climatique et les épisodes météorologiques extrêmes qui l’accompagnent contribueront aussi sans doute à une sélection naturelle entre les cépages. La syrah, déjà en souffrance dans les quartiers sud de l’appellation, semble aujourd’hui être la moins adaptée, même si elle résiste admirablement. Impossible cependant d’établir une tendance concernant l’avenir de l’encépagement châteauneuvois. Quant au grenache, cépage le plus prompt à « faire du degré », difficile de l’imaginer relégué à un rôle secondaire. Il est au cœur des réflexions des meilleurs vignerons de l’appellation, qui ont instauré ces deux dernières décennies un nouveau cycle pour la viticulture châteauneuvoise, autrefois assez peu exemplaire.

Viticulture et biodiversité. De nombreuses initiatives de développement durable ont été lancées ces dernières années. Elles visent à revenir à une agronomie plus écologique et à réduire l’impact de l’activité vigneronne sur un environnement fragilisé par les changements climatiques. Citons, par exemple, la mise en place d’un éco-pâturage pendant l’hiver et la replantation de haies forestières et fruitières. Aujourdhui, 35 % des surfaces de l’appellation sont conduites en agriculture biologique ou en biodynamie.

Chapitre 4
Une nouvelle viticulture

Aujourd’hui, un peu plus de 30 % des surfaces de l’appellation sont en agriculture biologique certifiée. Ces surfaces ont progressé de 50 % entre 2012 et 2020. Treize domaines sont par ailleurs certifiés en biodynamie. Adoption d’une charte paysagère, labellisation spécifique des pratiques vertueuses, préservation des paysages et des faunes locales, lutte contre l’érosion, développement de l’écopâturage, plan global contre la flavescence dorée, sauvegarde du patrimoine ampélographique, en pionnière et en modèle, la vieille appellation châteauneuf-du-pape s’est mise en ordre de bataille pour les combats du siècle. Préoccupation majeure de notre société, la protection des territoires et des terroirs a longtemps été ici reléguée au second plan. Depuis peu, ces thématiques environnementales ont abouti à un engagement spectaculaire exprimé par la grande majorité des producteurs châteauneuvois. Il s’organise autour de trois points clefs : protection, observation, anticipation. « L’idée de notre programme est d’avancer collectivement, en laissant chaque producteur aller à son rythme dans cette voie vertueuse. Tous ces enjeux sont de taille et on ne pourra pas se défiler devant nos responsabilités. » Directeur du pôle projets et développement de la maison des vins de l’appellation et élément moteur de ce programme, Michel Blanc sait que la pertinence de ce projet n’a de sens que s’il fédère l’ensemble des actifs de ce large territoire. Producteurs, collectivités locales, administrations, institutions, élus, organismes professionnels et techniques, tissu associatif ont tous un rôle à jouer dans la défense et la protection de l’aire d’appellation. « Le programme est une feuille de route et un outil d’amélioration de nos connaissances, c’est aussi un vecteur de cohésion entre tous ces acteurs. » Il s’inscrit dans la lignée de l’adhésion de l’AOC à la charte environnementale et paysagère des côtes du Rhône, liste d’engagements susceptibles de mieux valoriser les pratiques culturales et leur durabilité.

Aller plus loin
Au sein de cet ensemble complet, on retiendra le maintien de la faune locale aux abords du vignoble, le choix d’un matériel agricole adapté aux pratiques, la mise en avant et la sauvegarde des petits bâtiments viticoles, etc. Pertinente, cette to-do list insiste aussi sur la nécessité d’inscrire ces démarches dans une vision pédagogique auprès des consommateurs (et des nombreux touristes de passage dans la région), mais également auprès d’un public professionnel, d’élus et de techniciens, premiers relais d’influence de cette bonne parole. Plus concrètement, l’appellation lutte par exemple pour la sauvegarde du massif du Lampourdier. La surexploitation industrielle de sa roche calcaire menace directement la biodiversité locale et risque à terme de dérégler le microclimat propre à ce secteur. Bien sûr, beaucoup de ces actions sont menées depuis longtemps par certaines exploitations. Dans un souci d’aller plus loin dans ce combat, la réflexion individuelle a pris une dimension collective plus forte avec les propositions d’évolution et de modification du cahier des charges de l’AOC et par la volonté d’y intégrer des mesures agro-environnementales impactantes. Largement soutenue, la première de ces modifications consiste à conserver et entretenir les « éléments structurants du paysage » comme les nombreux murets, terrasses, cabanons, mais aussi arbres, bois et bosquets déjà présents – en de rares endroits – dans la zone plantée de l’appellation. Plus coercitive, l’autre mesure phare du programme vise à abandonner le désherbage chimique en précisant dans le cahier des charges l’obligation d’assurer par des moyens mécaniques ou physiques la maîtrise de la végétation, semée ou spontanée. Cette anticipation de ce qui sera peut-être un jour une norme pour de nombreux vignobles de France pourrait d’ailleurs s’étendre à l’usage des insecticides.

Protéger la mémoire et le lieu
Autant de mesures capables de préserver la biodiversité n’ont pas été prises sans une bonne dose d’observation. Pour l’organiser de la manière la plus efficace, une dizaine de vignerons s’est proposé d’évaluer quantitativement la faune présente sur ce territoire. Ce recensement des vers de terre, papillons, abeilles solitaires et autres chauve-souris doit permettre d’adapter au mieux les solutions techniques et les aménagements paysagers à mettre en place. Hélas réputé pour ses « mers de vignes », le territoire châteauneuvois avait perdu sa diversité paysagère après plusieurs décennies d’exploitation viticole plus ou moins intensive. En mettant en place son « marathon de la biodiversité » (la plantation de 42 kilomètres d’arbres et d’arbustes dans des endroits stratégiques), l’appellation cherche à recréer des corridors de biodiversité propices à l’implantation durable de la faune locale. Les objectifs sont multiples, outre l’embellissement des paysages. L’apport de biomasse permet en effet de lutter contre l’érosion des sols nus soumis à de forts phénomènes de ruissellement. Victor Coulon, du domaine de Beaurenard, précise : « C’est un pari que l’on fait sur l’avenir. Aujourd’hui, on voit bien que certains secteurs de l’appellation sont des déserts organiques. Planter des haies, des arbres, profite à tous. On ne le fait pas qu’en pensant aux résultats pour son propre domaine. Et puis, c’est notre environnement de travail, le lieu de vie de nombreuses familles. Autant faire en sorte de le rendre plus agréable ». Une vingtaine de domaines se sont engagés dans le projet, porté par les jeunes vignerons. « L’idée n’est pas de tout faire seul. On s’entraide, on partage nos expériences, on évalue les résultats chez les uns et les autres pour adapter au mieux. Certaines actions fonctionnent bien, d’autres n’aboutiront jamais. » Pas question non plus de supplanter la flore locale par des apports étrangers. Les essences indigènes sont privilégiées et la chambre d’agriculture apporte son soutien technique. Le matériel végétal est aussi au cœur des débats et des réflexions. Le patrimoine ampélographique de l’appellation fait l’objet de tous les soins de la part des producteurs. La protection de cette mémoire végétale a commencé par un travail de recensement des ceps jugés les plus intéressants et les plus aptes à s’adapter au changement climatique. Le dérèglement planétaire fait peser des menaces importantes sur les équilibres et les profils aromatiques des vins.

Épilogue
À la croisée des chemins

Parfois boudée des consommateurs pour le haut degré d’alcool de ses vins et leur profil solaire, l’appellation entrevoit son salut dans la diversité génétique de ses cépages. Thierry Sabon, vigneron au domaine Clos du Mont-Olivet, suit ce projet de près : « Nous avons besoin d’accumuler des données sur ce sujet. Pour la vigne, il n’y a pas de secret, il faut la planter, attendre et voir comment elle réagit. Ce schéma classique ne permet pas d’anticiper. On plante parfois pour deux ou trois générations. Il ne faut pas se tromper ». Presque partout, chez les producteurs les plus réputés comme les nouveaux venus, on ressent le même dynamisme collectif. Avant de se lancer, Arthur et Hugo Mayard ont réfléchi à l’impact de leur activité sur les vignes, notamment la taille d’hiver qu’ils souhaitent la moins traumatisante possible. Ailleurs, Élodie Jaume a créé son propre domaine, adossé à la structure familiale. Sur son vignoble de seulement quelques hectares, elle s’occupe de chacun de ses pieds de vigne, faisant tout à la main pour avoir le plus de lien possible avec son environnement, le comprendre et avoir une idée précise des changements à l’œuvre. Cette exigence vigneronne incarnée par la jeune génération est aussi souvent le résultat d’une transmission et d’un enseignement. Comme au domaine de Marcoux, grand classique, où Vincent Estevenin a pris la suite de sa mère Catherine Armenier, habité par la même philosophie et la même exigence, intransigeante sur la qualité et construite autour d’une solide éthique.

Tout essayer, tout tenter
La liste des actions mises en place par l’appellation force l’admiration. Stations météo connectés, confusion sexuelle renforcée, réseau de fermes pilotes pour réduire l’usage de produits phytosanitaires, partage et mutualisation des connaissances, plan d’action collectif pour lutter contre la flavescence dorée, auxquels s’ajoutent les initiatives personnelles et des pratiques culturales très diverses. Sur ce point précis, la démarche ne prévoit aucun validation par un label spécifique, ce qui laisse les chapelles de côté et une liberté intacte et encourageante pour tout essayer, tout tenter. Reste le difficile sujet de l’irrigation. Les épisodes de sécheresse des derniers millésimes, extrêmes par leur intensité, posent un sérieux défi. Si la gestion des ressources en eau est la principale préoccupation d’une grande partie de la viticulture actuelle, elle devient peu à peu une angoisse pour les exploitations rhodaniennes. Des solutions sont possibles. L’observation et la mise en place de ce large plan de développement durable devrait permettre d’améliorer encore la connaissance des terroirs et du vignoble, d’ajuster sur mesure les pratiques culturales à mettre en place pour abriter le vivant et, de fait, de protéger l’eau qui permet à celui-ci d’exister. Dans les secteurs les plus chauds, comme sur le plateau exposé de La Crau, des bassins de rétention d’eau de pluie constituent déjà une alternative solide à la mise en place d’un système d’irrigation par pompage.

Les gardiens du temple
Châteauneuf-du-Pape est un monde à la croisée des chemins. Il réunit aujourd’hui sur le plan des savoir-faire le meilleur du bon sens paysan français, une réflexion agronomique de plus en plus nourrie, une œnologie toujours moins corrective, des élevages plus réfléchis que par le passé. Autour de la table où se prennent les décisions qui le structureront demain, avec une volontaire égalité trop rarement racontée, se trouvent des familles ancestrales viscéralement attachés à leur terre, des négociants ambitieux qui ont la confiance de la production, ainsi que des consultants et des œnologues humbles et sans omnipotence. Cette dimension collective s’appuie autant sur le travail fédérateur de pionniers que sur la vision exaltée de la nouvelle génération. Elle se nourrit aussi des ambitions entrepreneuriales de toutes ces exploitations concurrentes, souvent prêtes à s’entraider. Cette situation est l’exacte définition de ce que doit être une appellation d’origine contrôlée. Et un terreau fertile, aussi, duquel émergeront des idées, celles qui permettront aux amateurs du monde entier de continuer à rêver de ces grands vins, rouges comme blancs, disponibles à des prix abordables et peu soumis (sauf exception) à des phénomènes de spéculation. Un jour, sûrement, les remparts de ce dernier bastion finiront par céder devant l’appétit des compagnies de luxe et les projets des investisseurs attirés par un foncier séduisant. Pour le moment, Châteauneuf-du-Pape est un temple dans lequel l’ensemble du vignoble français peut retrouver ses racines et ses valeurs. Un dernier sanctuaire.

Le monde de demain #3 : Révolution variétale


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Marselan, œillade, terret gris, calabrese, touriga nacional, assyrtiko, agiorgitiko, etc. Ces noms qui sentent bon l’Italie, le Portugal ou la Grèce ne vous parlent sans doute pas. Ce sont des variétés d’intérêt à fin d’adaptation, dites Vifa. L’Inao a mis en place la démarche qui porte cet acronyme en 2018 avec l’idée de donner aux vignerons la possibilité d’essayer ces variétés, en les plantant mais aussi en les utilisant dans leurs assemblages. Pas question pour autant de remplacer grenache, chardonnay, merlot ou syrah. Face aux changements imposés par le dérèglement climatique, ces cépages plus tardifs, dits « patrimoniaux » ou étrangers, qui peuvent échapper aux gelées de printemps, chargent moins le vin en alcool et offrent plus d’acidité naturelles, forment un complément. Car il faut faire des choix. Parmi les multiples outils qui existent pour s’adapter (le mot « boîte à outils » revient dans toutes les bouches), le matériel végétal est un point essentiel. Trois options s’offrent au vigneron : changer radicalement de cépage, tenter les cépages expérimentaux qui résistent aux maladies fongiques ou tolèrent la sécheresse, privilégier la sélection massale. Toutes représentent un coût et doivent être bien pesées, chaque région, sous-région, appellation ou vigneron ayant sa propre problématique. « Nous faisons face à deux problèmes liés mais bien distincts », note ainsi Stéphanie Daumas, directrice du syndicat de l’appellation languedoc. « La sécheresse avec le manque d’eau et le coup de chaud, qui fait l’effet d’un sèche-cheveux posé longtemps sur les vignes, comme fin août 2023. Le grenache par exemple, n’aime pas du tout. » Tout est question de mesure, dit-elle. « Nous devons trouver la solution la plus adaptée. Elle ne sera pas forcément idyllique. Dans certains cas, la réponse sera le gobelet, dans d’autre une densité de plantation plus basse, un apport de matière organique, un itinéraire technique différent. Ce qui est sûr, c’est qu’arracher les vignes de trente ans pour replanter en massale semble impossible à ce stade. Il n’y a pas de réponse unique dans des cultures vivantes. »

Piocher dans la diversité
D’où le choix des Vifa. « Ce sont des variétés Vitis vinifera qui ont existé, mais n’ont plus leur heure de gloire, des variétés enregistrées au catalogue français. Ce ne sont pas des hybrides, ni des croisements, ni des variétés ex nihilo. Après les avoir étudiées, les organismes de gestion ont décidé qu’elles pouvaient d’adapter à notre région. » Pour maintenir une viticulture pérenne, l’Inao a compris que l’innovation variétale pouvait être une réponse à ce double défi « sécheresse-coup de chaud » et a donc offert cette possibilité de mener des expériences sur la base d’une convention tripartite entre l’organisme, le syndicat et le vigneron motivé. L’AOC languedoc fut la première à réagir. L’introduction de ces variétés est soumise à des conditions. En les limitant à dix par appellation et par couleur, en autorisant seulement 5 % de plantation de ces nouveaux cépages sur le domaine et leur intégration à hauteur de 10 % maximum dans l’assemblage final des vins, aucun risque de modifier le goût ni la typicité des AOC. L’appellation languedoc étant, de fait, bâtie sur la diversité des cépages, ajouter de la diversité à la diversité ne mange pas de pain. « Pendant longtemps, l’œillade, le terret gris, le carignan gris ne répondaient plus au contexte de production dans notre région. On les a oubliés et décriés. Aujourd’hui, on s’aperçoit qu’ils cochent certaines cases. En tant qu’organisation, nous souhaitons que le vigneron puisse aller piocher dans cette diversité pour faire face aux enjeux de demain », précise Stéphanie Daumas. Au bout de dix ans, trois voies s’ouvriront au syndicat, soit éliminer le cépage, soit l’intégrer définitivement, soit prolonger l’observation encore cinq ans. C’est grâce, entre autres, à Jean-Pierre Venture (Mas de la Séranne, à Aniane) que les Vifa sont entrés dans le cahier des charges des languedocs. Du fait de son parcours atypique, chercheur et biologiste avant d’être vigneron, il a toujours été curieux. Se lancer dans ces expérimentations lui fut naturel. « Un couple d’Anglais m’avait fait part de sa colère devant l’excès d’alcool des vins de la région. Et puis l’avancée des vendanges a été un déclencheur. » Sa reconversion sur le tard l’a amené à solliciter Jean-Michel Boursiquot, le grand spécialiste des cépages, comme professeur à la fin des années 1990 puis comme conseiller. Sur sa quinzaine d’hectares, au pied des terrasses du Larzac, il jongle avec vingt et une variétés différentes, dont la syrah, le grenache, le carignan, le mourvèdre et le cinsault à parité. Dès 2005, Jean-Pierre entame sa réflexion. « Plus on peut retarder la maturité, mieux c’est, le carignan est très bien pour ça. » Va pour le carignan (noir). En 2012, il plante counoise (0,3 hectares) et morrastel (0,5 hectares), des variétés tardives déjà présentes dans le cahier des charges des AOC languedoc et terrasses-du-larzac.

Le nero d’avola à la hauteur
En 2018, quand l’opportunité se présente, il se lance dans la plantation de Vifa et ouvre la voie de cette nouveauté. D’abord le cépage calabrese, alias nero d’avola (Sicile), puis du montepulciano (Abruzzes), de l’agiorgítiko (Péloponnèse), de l’assyrtiko (Santorin, Mer Egée), mais aussi du terret, du piquepoul noir, du rivairenc, pour dix ares chacun. Pourquoi pas, en effet, commencer par les cépages accessoires avant d’aller chercher plus loin ? « Il y avait des choses à faire comme demander l’autorisation de les utiliser à plus grande échelle dans les assemblages. Au lieu de 10, pousser à 30 %. Nous avons obtenu 20 % », explique le vigneron qui fait bouger les lignes, mais souhaiterait encore plus de liberté. « Je voulais rester dans les origines de notre culture, des cépages du Sud adaptés à la sécheresse et aux températures élevées. » Son plantier est sur un sol géologiquement homogène, pour pouvoir faire des comparaisons. Naturellement, le carignan sert de cépage témoin, sur trente ares. Le vigneron se doit de tout noter, la précocité, la date de débourrement, la date de récolte, le rendement, l’état sanitaire à la vendange, les degrés alcooliques à date égale, etc. Après quatre récoltes d’observation, exit le rivairenc qui ne correspond pas à ses critères. Trop dilué, pas de couleur. Il l’a déjà transformé en nero d’avola (par regreffage) qui, lui, se montre à la hauteur. C’est celui qui lui plaît le plus pour l’instant pour son aromatique, sa typicité. Les degrés se montrent légèrement inférieurs (1 à 1,5 degré de moins). Plus tardif, plus d’acidité, plus de fraîcheur. De ces jus, Jean-Pierre Venture ne produit que 200 litres, impossible de faire des cuvées monocépages. « En tout, j’en obtiens 8 hectolitres sur 700, je suis largement inférieur aux 10 %. » Dans les clous, mais pas complètement satisfait. Il aimerait que le cahier des charges soit plus ouvert aux autres variétés pour produire des vins typiques du coin, avec cette diversité bienvenue, sans être poussé à les déclasser en vin de France ou vin de pays. Ce n’est pas une question de valeur. Sa cuvée Bonaventura 2022, composée de morastel et de montepulciano (mille bouteilles seulement), est la plus chère de sa gamme même si elle est en dénomination vin de France (35 euros). « C’est que je suis d’ici, j’aime ma terre et je défends l’appellation et l’origine. Le goût du vin est plus important que le cépage. » Autre regret, il se sent un peu seul dans cette démarche aussi innovante que nécessaire. Le manque d’aide financière de l’Europe ? « On a essayé d’œuvrer au plan collectif pour restructurer le vignoble », explique Stéphanie Daumas. « On aurait aimé aider au financement des plantations, pour soutenir les vignerons qui prennent des risques. Les aides ont été refusées, allouées aux cépages classiques qui ont des débouchés commerciaux. Sans aide, moins d’engouement, ce qui entraîne moins de commandes. Du coup, les pépiniéristes ne se précipitent pas pour reproduire des plants et quand un vigneron veut se lancer, il n’y en pas. » Le serpent qui se mord la queue.

Un défi collectif
Il n’en reste pas moins qu’une vingtaine d’appellations ont entamé une démarche Vifa dans toute la France. Au cahier des charges des AOC côtes-du-rhône et côtes-du-rhône villages se sont notamment invités le floréal et le carignan blanc, qui affiche 13 degrés potentiel d’alcool, voire 12 sur les sols pauvres, quand le grenache blanc chauffe à 15 ou 16 degrés à la vendange. Les esprits s’ouvrent et les règles aussi. Même la Champagne a intégré fin 2022 le voltis, devenant ainsi la première appellation à accueillir un cépage résistant au côté de ses cépages classiques. Pour l’instant, il semblerait apporter une certaine rondeur au chardonnay. Jamais autant de projets n’ont été développés en commun que pour faire face à ce défi climatique préoccupant. Du côté de l’Inrae, dix ans de travail conjoint de la profession, des chercheurs aux interprofessions, ont permis de souligner l’importance de la diversification du matériel végétal (projet Laccave, 2012-2021). Des cépages se montreraient plus tolérants (cabernet-sauvignon, grenache, roussanne, xinomavro, mourvèdre, bobal, garnacha peluda, mazuela, xynisteri) quand d’autres y seraient sensibles (merlot, tempranillo, syrah, viognier, sémillon, forcallat, garnacha tintorera). À l’unité de Pech-Rouge, à Gruissan dans l’Aude, pas moins de trois cents variétés sont étudiées pour comprendre comment la plante peut produire du raisin avec peu d’eau. Mais tout cela est encore en phase expérimentale. Et pour longtemps. Le temps de poser plein de questions. Ou pas. Au château Mont-Redon, historique domaine de Châteauneuf-du-Pape, hors de question de modifier le style de la maison : « Changer l’encépagement ? ça me choque. Une appellation est un concept local, loyal, et constant. Si l’on modifie les cépages d’origine, même pour des variétés résistantes, on change le goût du vin. Nous sommes ancrés dans la tradition. C’est ce qui fait la réputation de nos crus. Sur les vins de pays, c’est autre chose. » Plus au nord, on lorgne sur les cépages du Sud. À Chinon, Jean-Martin Dutour (Baudry-Dutour) veille sur six domaines couvrant 200 hectares, dont le château de La Grille, acheté en 2009, et le dernier en date, le domaine Nau, un coup de foudre pour ce superbe terroir de cabernet franc, en 2021. Il craint les gels, récurrents. « Soit on protège la vigne, soit on change de cépage. Si l’on annonce un risque de gel accru sur les trente ans à venir, qu’il gèle une année sur deux, alors je suis mort. Arracher pour du mourvèdre ? J’y ai pensé. Dans la région, les essais se font de manière très timide, syrah, grenache, on anticipe un peu. Nous sommes très attachés à nos cahiers des charges. Tout nous lie au cabernet franc, l’histoire avec Rabelais comme les copains qui finissent toujours leur réunion en criant “Vive le cabernet franc !”. Et puis, il faut trente ans pour connaître les dates de débourrement des autres options. Je crois plutôt en un cocktail de solutions. »

Adieu merlot, je t’ai aimé
Chez Plaimont, le changement ne fait pas peur. En perpétuelle adaptation, le groupe gersois prend le taureau par les cornes. « J’ai une conviction, le cépage est une mise en valeur d’un endroit à un moment donné », dit Olivier Bourdet-Pees, le directeur général de ce groupement de vignerons. « Et quand la terre tourne, des pages se tournent. Le merlot, si adulé dans le monde entier pour sa douceur et son velouté, se montre aujourd’hui un bien mauvais compagnon. Sensible aux maladies, prompt à couler à la moindre pluie à la floraison, flétrissant en fin de cycle, il accumule les travers. Il y a dix ans, on rêvait de ce cépage, aujourd’hui, les vignerons n’en veulent plus. » Jusque-là, les parcelles de tannat de ce vignoble étaient situées plein sud, à la recherche des degrés. Changement radical, avec l’autorisation du grand manitou. « Il a fallu passer en force avec l’Inao, on s’est battus comme des chiens pour autoriser les pentes nord pour notre tannat en appellation saint-mont. Dans les années chaudes et solaires, il monte en alcool. Cette fois, c’est le consommateur qui n’en veut plus. » Heureusement, le tardif s’est invité. Ce cépage porte bien son nom. D’origine pyrénéenne, il avait totalement disparu car il ne mûrissait pas. Aujourd’hui, c’est l’aubaine. « Il s’adapte bien, porte le raisin à maturité pleine. Assemblé au tannat, il maintient l’équilibre et la fraîcheur. » Reconnu grâce à Plaimont au catalogue des cépages autorisés en France, le voilà entré par la porte des vins de France en AOC saint-mont, en observation (à hauteur de 10 % maximum) jusqu’en 2023. Il deviendra un cépage accessoire à partir de 2024 et sera alors autorisé à hauteur de 30 à 35 % de l’assemblage. « Il entrera dans l’histoire de l’appellation, l’aidera à être en harmonie avec son temps. Ce tardif sera déterminant dans le décret. » Il n’est pas le seul. Le manseng noir, totalement disparu, produit des vins à 12 degrés maximum. Jadis, il plafonnait à 7 degrés quand le tannat montait à 11 ou 12. Il a donc été supplanté à l’époque, mais revient aujourd’hui en toute logique. « En IGP côtes-de-gascogne, on a arraché tous nos tannats jusqu’au dernier pied ! » Étudié depuis 2002, le manseng noir complète désormais les restes de merlot. « On a toujours besoin d’un plus petit que soi », s’amuse Olivier Bourdet-Pees. Inutile il y a cent ans, ce cépage modeste et très acide contrecarre la lourdeur du merlot, lui permet de subsister dans un vin frais et facile à boire.

Cépages uniques
Les choix de cépages se corsent quand la possibilité d’assemblage se réduit. En Bourgogne, on marche sur des œufs. Pinot noir et chardonnay ne se remplacent pas d’un claquement de doigt. Or, comment conserver les équilibres, les rendements, résister au stress hydrique et retarder le débourrement, questionne Christophe Deola, le directeur du domaine Louis Latour. « Nous n’avons pas le choix que de faire des essais, nous devons nous préparer. » La Bourgogne et la Champagne, qui partagent ces deux cépages essentiels, se sont donc unies autour d’un projet commun, Qanopée, qui vise à produire du matériel végétal, greffons et porte-greffes, sain et de qualité. Le Beaujolais s’est joint à eux. Une serre située à Oger, dans la Marne, a vu le jour pour un montant de 8,2 millions d’euros. Y seront reproduites les souches de chardonnay et de pinot noir les plus pures possible, ainsi que d’autres cépages. « Car les pépiniéristes, à force de dupliquer, dupliquer et dupliquer, produisent des plants qui ne sont plus très propres, issus de bugs génétiques », explique Frédéric Drouhin, président du directoire de la maison Joseph Drouhin. Ces nouveaux plants seront revendus aux pépiniéristes. Une étude a été faite qui a identifié 500 souches de pinot et 300 de chardonnay, ce qui est énorme. « On se rend compte que les porte-greffes d’avant ne sont plus adaptés aux conditions d’aujourd’hui, les pieds de vigne meurent de manière précoce. » Enfin, la maison beaunoise a partagé avec d’autres acteurs sa base de données de vieux matériel génétique, « les pieds du grand-père » qui semblent mieux résister aux conditions actuelles. « Le problème, c’est que tout cela prend du temps ! », déplore-t-il. En Alsace, région où le cépage trône sur l’étiquette, la situation est également complexe. Que faire pour calmer la souffrance du riesling qui peine à supporter les chaleurs intenses à la veille des vendanges ? « Le déplacer sur des pentes moins exposées au soleil, le cultiver différemment », commente avec sérénité Arthur Froehly, responsable du pôle technique du comité interprofessionnel des vins d’Alsace. Rassemblé depuis juin 2024 au sein de Vinipole, une plateforme commune à la région, comme en Occitanie, le vignoble alsacien se donne les moyens de s’adapter vraiment en « changeant des petits paramètres ». En s’appuyant sur la commission technique nationale de sélection et de participation (CTNSP), en remettant le nez dans les collections, il s’agit de rechercher parmi les rieslings, gewürtztraminers et pinots abandonnés jadis des critères jugés favorables aujourd’hui. On voulait du sucre, on cherche l’acidité. « D’ici cinq ans, on sera prêts », promet le chercheur. Côté Vifa, le dossier est en cours ici aussi, piloté par l’organisme de défense et de gestion de l’appellation. Voltis, rouges, blancs, résistants et non résistants, chenin, syrah, un peu de tout, on devrait vite en savoir plus. Enfin, des variétés spécifiques sont en cours de création. En tout, 280 génotypes, la moitié de parenté riesling, l’autre de gewürtztraminer. En 2026, une quinzaine auront été sélectionnées avec l’idée d’obtenir une ou deux perles rares d’ici 2030. De la chambre d’agriculture au service R&D de l’interprofession, tous auront un livré un maximum de matériel pour s’adapter. Il ne restera plus qu’à inscrire le meilleur dans le cahier des charges.

Le monde de demain #2 : La guerre de l’eau


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Le Languedoc-Roussillon souffre du manque d’eau. Comment gérer le vignoble dans des conditions aussi extrêmes ? Et comment apprendre à cultiver l’eau ? Sans eau, la vigne crève, ni plus ni moins. Dans notre imaginaire, la plante doit souffrir pour faire bon : le manque d’eau lui serait favorable. Et l’irrigation passe au mieux pour une béquille, au pire pour un outil booster de rendements. Il est temps de changer notre perception des choses. Car les vignerons du Sud font aujourd’hui face à des réalités bien rudes. Combien sont-ils à voir leurs pieds périr, même élevés dans d’excellentes conditions ? Au domaine de Trévallon, en Provence, Ostiane Icard constate de plus en plus de manquants alors que le vignoble, en agriculture biologique depuis toujours (1976), est entouré de forêts de chênes et de pins et qu’une pluie salvatrice vient ici et là arroser la terre. Il y a moins d’eau, certes, mais il y a de l’eau. Alors que dire des coins de France touchés de plein fouet par la sécheresse ?
Virgile Joly, qui exploite 30 hectares dans l’Hérault, en sait quelque chose. Situé à Saint-Saturnin-de-Lucian, il compte sur le Salagou, comme d’autres vignerons concernés. Un projet collectif d’irrigation sur 700 hectares est en cours, alimenté par l’association syndicale autorisée (ASA) et financé par l’Europe, le département et la région. L’eau viendra de ce petit lac charmant offrant un cadre idyllique aux baigneurs et aux sportifs avec son drôle d’air lunaire et sa terre rouge surprenante. Il fut conçu dans les années 1960 pour atténuer les crues de l’Hérault et subvenir aux besoins de l’agriculture. Une méga-bassine avant l’heure. « Les travaux ont commencé. Les gros tuyaux sont en train d’être posés, ce sera fini en mars 2025. Cela concerne les vins en appellation. Il s’agit de préserver le vignoble, la bonne santé du végétal, et non de tirer sur les rendements. Ce sera limité à mille mètres cube par an et par hectare, pour compenser l’équivalent de trois orages de moyenne importance qu’on n’aura pas eu naturellement. » Lui compte irriguer 60 % de son domaine, au goutte à goutte, avec un système de pilotage à partir du smartphone. Tout le monde respectera la quantité attribuée. Une formation est prévue pour savoir quand irriguer et comment ne pas gâcher l’eau. Car l’eau est le nerf de la guerre. Comment donner à boire à sa vigne quand elle se fait plus rare ? Trois choix s’offrent au producteur : quitter le lieu et en chercher un plus favorable, recourir à l’irrigation ou tout faire pour que la vigne puise ses ressources vitales ailleurs, en profondeur, tant que c’est possible. Concernant la pratique de l’irrigation, Jean-François Blanchet, le directeur général de la compagnie d’aménagement du Bas-Rhône et du Languedoc (BRL), tient à rétablir quelques vérités. Ainsi, l’irrigation telle qu’on l’entend en France consiste à « amener l’eau qui ne vient pas de manière régulière comme elle venait avant les changements climatiques ».

Gérer le manque
Le dérèglement a pour conséquence des sécheresses plus longues, plus fréquentes et plus intenses avec des facteurs de canicule plus élevés. La température augmente, donc le besoin en eau des végétaux aussi. L’irrigation n’est que la compensation de ce que le climat n’apporte plus : 500 à 700 m3 d’eau par hectare, soit l’équivalent de 50 à 70 millimètres de précipitation selon les types de sol. C’est un complément, la très grande majorité des besoins en eau de la vigne venant de la terre (la réserve utile reconstituée en hiver et au printemps) et du ciel. L’irrigation représente tout au plus 10 à 20 % du besoin total : « Il ne s’agit pas de produire davantage, mais de produire un vin de qualité satisfaisante et régulière ». Le spécialiste ajoute que, comparativement à un pêcher ou au maïs, la quantité d’eau utilisée par la vigne est ridicule, distillée au goutte à goutte, bien loin de la technique – qui pourtant porte le même nom – appliquée dans les vignobles en Argentine, au Chili, en Afrique du Sud ou en Australie, où la quantité d’eau utilisée n’est pas comparable. Opérateur de la région Occitanie, le groupe BRL alimente ainsi 50 000 hectares de cultures dans le Gard, l’Hérault et l’Aude, principalement Picpoul-de-Pinet, le Minervois et les Costières de Nîmes, dont 70 % sont des vignes. Plus loin encore ? Le programme Aqua Domitia apportera de l’eau dans les Pyrénées Orientales, dans la vallée de l’Agly qui tire sérieusement la langue. Le projet a été pensé dès 2010 et son coût est de 220 millions d’euros. Aujourd’hui réalisé à 85 %, il transférera l’eau du Rhône jusque dans le Biterrois et le Narbonnais.
Mais le fleuve est-il inépuisable ? Tous les ans, 57 milliards de mètres cube d’eau coulent inlassablement vers la Méditerranée. Trois milliards sont prélevés, dont 150 millions de mètres cube par le réseau BRL, « soit 5 % de tous les prélèvements sur le bassin versant du Rhône ». Une goutte d’eau, sans mauvais jeu de mot. Pas de risque d’épuiser le plus puissant fleuve de France de sitôt, rassure l’opérateur, même s’il est lui aussi soumis au changement climatique. Selon l’Agence de l’eau et les études scientifiques, son débit a baissé de 13 % à Beaucaire en été et devrait encore fléchir d’ici 2050 (-20 % selon les estimations). Côté aménagement, les seules limites sont les coûts d’investissement (tuyaux et stations de pompage) et les tarifs de l’eau. Côté vignoble, on appréhende de mieux en mieux cette technique « Sur les vingt dernières années, les viticulteurs ont gagné en compétence de façon remarquable », note Jean-François Blanchet. « Cela leur permet d’avoir le frein et l’accélérateur sur la manière d’apporter de l’eau au bon moment, dans la bonne quantité. Les vignerons ne font pas n’importe quoi en matière d’irrigation ! » Ce que détaille Nicolas Saurin, directeur de l’unité expérimentale de Pech Rouge à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) : « Il faut un peu de stress hydrique, mais il doit rester modéré. S’il est insuffisant, la vendange risque la dilution. S’il est trop fort, on risque le blocage de maturité. L’idée est de faire mûrir le fruit dans les meilleures conditions possible. Quand on commence à irriguer, il faut continuer jusqu’à la récolte, voire après la récolte si l’automne est sec. La plante va arrêter de mettre de l’énergie sur le fruit et va mettre en réserve. Cette mise en réserve est essentielle ».

Attention à l’effet sucette
« Il n’y a pas de solution unique, ni de miracle d’adaptation au changement climatique », conclut le gestionnaire d’eau du Rhône, qui se montre tout aussi passionné lorsqu’elle est transformée en vin. « C’est un nouveau paradigme, une nouvelle façon de mettre en œuvre des cultures sur l’ensemble de la planète, car 100 % de la planète est touchée. Aucun hectare n’y échappe. Cela nous amène à revisiter les approches que l’on pouvait avoir, sur un climat qui était relativement constant (à l’échelle d’une génération), avec des variations non pas climatologiques, mais météorologiques (des années humides, moyennes ou sèches). Il faut repenser la viticulture, les choix de cépages, les relations à l’eau, les pratiques culturales, le travail de la vigne, les manières de vinifier. » Pourtant, pour beaucoup de vignerons, l’irrigation reste encore une solution extrême qu’ils préfèrent oublier pour l’instant. « Mettre de l’eau en surface, c’est comme donner une sucette à un enfant. Il ne peut plus s’en passer ensuite », met en garde Antoine Veiry, gérant des domaine Montus et Bouscassé à Madiran. « La vigne ne pourra plus produire sans eau. L’irrigation est une vision à court terme. » Bien sûr, les jeunes pieds exigent de l’eau, il faut leur en donner s’il en manque au printemps, de l’ordre de quatre à cinq litres d’eau par plant au moment de la plantation, à renouveler deux fois pendant l’été en fonction de l’état du sol et des conditions climatiques. « La deuxième année, si on a fait un bon travail de plantation et qu’on a laissé s’enraciner le porte-greffe, pas besoin d’irriguer », poursuit Veiry. « Les vieilles vignes n’ont aucun stress hydrique. Les pieds sont plus résistants et puisent en profondeur. Dans les années stressantes, nos vieilles vignes, greffées sur place par les anciens, résistent bien. Et quand on creuse, on voit que le système racinaire s’est installé en profondeur. »
Au domaine du Bagnol, à Cassis, Sébastien Genovesi témoigne à son tour : « Nous sommes passés de 600-700 millimètres à 200-250, un climat de quasi-sécheresse. L’appellation autorise l’irrigation depuis peu. Certains commencent à le faire, moi je n’y suis pas favorable. On perd l’effet millésime. La vigne vit au rythme des saisons et du climat, elle s’adapte de façon remarquable. Laissons faire la nature. Le jour où ça se posera, peut-être que je le ferai. Pour l’instant je fais différemment. J’utilise des engrais foliaires à partir d’algue, d’aloe vera et de prêle. Et je préfère me pencher sur le matériel végétal. » Un matériel végétal, porte-greffe et cépage, qui sera le sujet du troisième volet de cette enquête sur l’adaptation de la vigne aux évolutions du climat.

Vignobles Silvio Denz, partager les émotions

« Nous voulons vraiment transmettre notre émotion et le goût de nos terroirs qui sont très diversifiés. » Vincent Cruege, le directeur des vignobles Silvio Denz nous fait découvrir les châteaux Cap de Faugères, Peby Faugères et Faugères. Dégustation de ces vins millésimés 2019 avec Thierry Desseauve dans le nouvel épisode de classe de maître

Production : Jeroboam
Productrice : Juliette Desseauve
Image : Lucas Chaunay
Montage : Nicolas Guillaume
Motion Design : Maxime Baïle
Musique originale : Arthur L. Jacquin