Isabel Gassier et la génération régénérée

Pour Isabel Gassier, le vin est le fruit d'un territoire vivant. Au château de Nages, la première exploitation viticole française certifiée en agriculture régénérative, elle fait de la restauration des sols, de la biodiversité et des équilibres naturels la condition même des grands vins

Si les grands vins naissent des grands terroirs, Isabel Gassier a rapidement compris qu’ils ne pourront continuer à exister que si les territoires qui les portent conservent leur équilibre. À 31 ans, la benjamine de la cinquième génération prend progressivement les rênes du château de Nages et du domaine Gassier, en costières-de-nîmes, et y conduit aujourd’hui l’une des démarches de viticulture régénérative les plus abouties de France. C’est pourtant ailleurs que sa vision et son savoir-faire se sont affinés, au fil d’un parcours qui l’a menée bien au-delà des terres familiales. Diplômée de la très réputée école d’œnologie de Changins, en Suisse, Isabel Gassier a fait ses premières armes auprès de Philippe Cambie, consultant emblématique de la vallée du Rhône, artisan du renouveau des grands vins de Châteauneuf-du-Pape et figure majeure de l’œnologie contemporaine, disparu en décembre 2021. À ses côtés, elle participe à plusieurs missions aux États-Unis auprès de grandes propriétés de la côte Ouest. Et finit par s’installer en Californie. Pendant cinq ans, elle travaille avec Phil Coturri, pionnier américain de la viticulture biologique et régénérative, supervisant plus de 150 hectares de vignoble. Elle découvre aussi les travaux de John Kempf, spécialiste de la nutrition et de la santé des plantes, du microbiologiste James White, dont les recherches ont renouvelé la compréhension des relations entre les plantes et leur microbiote, ainsi que d’Amigo Bob Cantisano, l’un des précurseurs de l’agriculture biologique et régénérative dans la Napa Valley. Pour elle, les grands vins naissent de sols vivants.
C’est avec cette conviction qu’elle revient au château de Nages où elle retrouve un domaine qui fait figure de référence en appellation costières-de-nîmes. Créée en 1942, cette propriété familiale de 70 hectares, conduite en agriculture biologique depuis près de vingt ans, est dirigée par son père Michel Gassier. Figure visionnaire de l’appellation, il a largement contribué au renouveau qualitatif du vignoble des Costières dont les atouts climatiques sont nombreux, mais dont la notoriété reste à construire. S’appuyant sur une compréhension fine de leurs terroirs, Michel Gassier et ses équipes déploient depuis longtemps une viticulture exigeante qui vise à rechercher fraîcheur, précision et équilibre dans des vins au profil parfois soumis aux excès du climat méditerranéen. Là où le domaine raisonne à l’échelle de la vigne, le modèle proposé par Isabel élargit le regard à l’ensemble de l’écosystème. Produire de grands raisins ne suffit plus : il faut maintenant régénérer les sols, restaurer la biodiversité, recréer des continuités écologiques et replacer la vigne dans un paysage agricole plus vaste. Le changement est profond. Il ne consiste pas à ajouter quelques pratiques environnementales à un itinéraire technique existant. Il implique de revoir la manière de concevoir une exploitation viticole. Et de cesser de penser ce métier comme une monoculture organisée autour de sa seule production pour lui permettre de devenir un élément d’un territoire, où l’activité humaine, la flore (arbres, haies, fleurs, couverts végétaux) et la faune (insectes, oiseaux, animaux d’élevage) participent durablement au rétablissement d’un même équilibre.

Le vivant comme méthode
Pour Isabel Gassier, l’agriculture régénérative ne constitue pas une simple évolution de l’agriculture biologique. Si elle reconnaît que le bio était une étape, son projet repose sur l’idée plus ambitieuse de transformer une exploitation agricole en un écosystème capable de retrouver son autonomie. Là où l’agriculture conventionnelle cherche souvent à corriger les déséquilibres par des interventions extérieures, l’agriculture régénérative invite à recréer les interactions naturelles entre les sols, les plantes, les arbres, les animaux et les micro-organismes. Son objectif est de restaurer la fertilité des sols, favoriser la biodiversité et la séquestration du carbone atmosphérique dans les sols, renforcer la capacité de rétention de l’eau et rendre les cultures plus résilientes face aux dérèglements climatiques. « On ne corrige plus un déséquilibre. On recrée les conditions pour qu’il ne s’installe pas », précise la jeune vigneronne. Ainsi, au château de Nages, chacune des pratiques agronomiques est désormais pensée selon cette logique durable et chaque élément du vignoble doit remplir une fonction écologique. Les haies, le plus souvent plantées jusqu’ici pour délimiter les parcelles, doivent ainsi devenir des corridors écologiques reliant les bois environnants au vignoble. Plus de 2 400 arbres et arbustes ont été plantés ces dernières années et vingt-cinq essences méditerranéennes soigneusement sélectionnées pour offrir des ressources aux insectes pollinisateurs, nourrir les oiseaux, abriter les espèces auxiliaires ou assurer des refuges permanents à la faune. À cette diversification des actions s’ajoutent la mise en place de couverts végétaux permanents, d’une production de compost sur l’exploitation, de zones de pâturage, de nichoirs et de gîtes à chauves-souris, de lâchers de chrysopes (dont les larves régulent naturellement les principaux ravageurs de la vigne) et encore une gestion du carbone organique des sols, indicateur de leur vitalité biologique.
Tous ces leviers relèvent d’une même ambition : produire des raisins de grande qualité en s’appuyant davantage sur le fonctionnement du vivant que sur les intrants extérieurs. À Bellecoste, par exemple, une parcelle expérimentale de 2,5 hectares du domaine, située aux portes de la Camargue, donne corps à cette philosophie, avec un projet de vitiforesterie pensé dès l’implantation du vignoble. Y cohabitent désormais des arbres fruitiers (amandiers, figuiers, grenadiers, etc.), des pacaniers destinés à créer des zones d’ombre et des essences endémiques (mûriers, micocouliers, etc.) permettant de produire du bois raméal fragmenté (BRF). Obtenu à partir de jeunes branches broyées puis épandues, ce paillage permet de nourrir le sol, de stimuler son activité biologique et de limiter progressivement le recours aux fertilisants extérieurs. Pour Isabel Gassier, l’agriculture régénérative n’a de sens que si elle se traduit par des pratiques concrètes, reproductibles, économiquement viables et, à terme, déployables à grande échelle. Autrement dit, des pratiques capables de recréer les conditions naturelles qui permettront demain à la vigne de gagner en autonomie et en résilience. C’est notamment le cas des couverts végétaux (moutardes, légumineuses, fleurs sauvages, etc.) qui remplacent progressivement les sols nus, protègent les parcelles des fortes chaleurs, favorisent l’infiltration de l’eau, nourrissent les sols en matière organique et stimulent une intense activité biologique, créant un environnement propice au développement des vers de terre, véritables ingénieurs de la fertilité des sols.

La voix du terroir
La parcelle retrouve ainsi une diversité que plusieurs décennies de spécialisation agricole ont progressivement amoindrie. Grâce à ce seul fonctionnement biologique des sols, Isabel Gassier ambitionne de rendre les domaines familiaux autonomes en fertilisation. Cette révolution agricole trouve son prolongement naturel dans la cave. Plus la plante gagne en équilibre, moins le vin demande d’intervention. C’est tout le sens du travail conduit depuis plusieurs années : vendanges manuelles, fermentations spontanées en levures indigènes, suppression des sulfites à l’encuvage, utilisation croissante de la vendange entière, extractions plus douces, élevages peu marqués où béton, grands contenants et fûts préservent la fraîcheur et l’intégrité aromatique du fruit. Cette évolution trouve son expression la plus aboutie dans la cuvée Vox, produite en quantités confidentielles à partir des plus vieilles vignes, enracinées sur les vestiges d’un ancien vignoble gallo-romain. En blanc, la clairette et le carignan blanc dessinent un vin tendu, aérien, presque cristallin, à rebours des standards méridionaux. En rouge, l’assemblage de grenache, mourvèdre, syrah et carignan privilégie l’énergie à la puissance et la profondeur à la concentration, porté par une trame tannique d’une grande finesse. Cette cohérence entre la vigne et le vin constitue sans doute la véritable réussite du château de Nages et la pertinence de la vision déployée par Isabel. L’agriculture régénérative n’y est pas présentée comme une fin en soi ni comme un argument commercial, mais comme un moyen d’exprimer plus justement le terroir et de produire des vins digestes et identitaires. Le domaine est ainsi devenu la première exploitation viticole française à obtenir la certification internationale Certified Regenerative de l’organisme A Greener World (AGW). Une reconnaissance qu’Isabel Gassier considère moins comme une consécration que comme un levier pour diffuser ces pratiques. Pour elle, Nages est un laboratoire à ciel ouvert où les connaissances, les réussites et les échecs ont vocation à être partagés afin que cette approche puisse être déployée à grande échelle et produire un véritable impact. Cette détermination complète la rigueur scientifique qui guide le parcours de celle qui entend transmettre un territoire plus vivant que celui dont elle a hérité afin de permettre aux générations futures d’y produire, elles aussi, de grands vins dans cent ans.


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