Contrastée jusqu’au bout, l’année 2012 s’est terminée avec des prises de décisions tout à fait opposées.
On lira ici le choix qu’a fait Yquem concernant ce millésime. La position ci-dessous est totalement différente, c’est celle du château Climens, détaillée par Bérénice Lurton et Frédéric Nivelle dans leur journal des vendanges.

« Quod donare mora nequit annua, dat brevis hora. Ce proverbe latin qui dit qu’il advient en une heure ce qui n’arrive pas en une année résume parfaitement l’année 2012. Loin d’être une croisière de tout repos, celle-ci
a été traversée de tempêtes et d’écueils. Au bout de la traversée, nous sommes heureux d’avoir regagné le port avec une cargaison inespérée.

Pour commencer, le printemps fut singulièrement chaotique. Chaud et sec en mars, il se fait effroyablement
humide en avril et mai, nous obligeant même à traiter péniblement, à dos d’homme, faute de pouvoir faire circuler les tracteurs sur nos argiles sablonneuses bien glissantes. Le thermomètre joue quant à lui au yoyo, et la vigne fait grise mine. Pourtant, la sortie de grappes paraît satisfaisante et nous comptons sur la biodynamie pour aider la vigne à résister aux à-coups climatiques violents auxquels nous sommes désormais abonnés. Hélas, ce ne sera
pas suffisant cette année, la fleur ayant en outre été malmenée par les excès thermiques – dans un sens comme dans l’autre – du mois de juin. Les taches de mildiou se multiplient sur les feuilles ; les grappes paraissent modérément touchées, mais c’est au cours du mois de juillet, lorsque les grains atteints noircissent en séchant,
que nous constaterons mieux la situation. Les dégâts sont très variables d’une parcelle à l’autre, voire à l’intérieur d’une même parcelle, sans doute en raison d’une hétérogénéité de maturité importante. La moyenne des pertes
est vraiment difficile à évaluer, sans doute autour de 30%. En passant en biodynamie, nous avons ôté à la vigne sa « béquille » chimique. Elle est encore en période de sevrage, et donc fragilisée malgré tous les soins apportés. Nous avons accepté ce risque et sommes plus que jamais déterminés à avancer dans cette voie, même si la vision de ces grappes affectées est désolante pour un viticulteur.

Nous espérions un temps plus sec, nous l’aurons… jusqu’à la caricature. Plus de deux mois sans quasiment une goutte de pluie. Les pontes de vers de la grappe prennent des proportions inquiétantes, mais des traitements bios
et bien appliqués nous éviterons plus tard d’être les victimes de ces minuscules gloutons (nous aurons bien assez d’embûches sans cela). La vigne est plutôt à l’aise avec la sécheresse, mais septembre avançant, elle commence à souffrir, surtout après un mois d’août parfois caniculaire. Le raisin peine à mûrir, les peaux restent très épaisses, et le sieur botrytis reste aux abonnés absents, évidemment. Le 23 septembre, une période pluvieuse daigne arroser nos sols desséchés. 40 mm en quelques jours, cela aide notre champignon à montrer le bout de son nez. Si les grappes enfin dorées se couvrent bien des taches de rousseur attendues, l’évolution ne va guère plus loin. Aussi célébrons-nous ironiquement la fin des vendanges 2011, le 28 septembre, en espérant ne pas battre le record de 1978, et son début de vendanges en novembre.

Nous aurons décidément passé une bonne partie de l’année à espérer la pluie ou bien à la maudire. Quelques gouttes le dimanche 7 octobre nous font espérer une accélération, la patience est finalement encore de mise. Une petite consultation des archives nous rappelle que les superbes vendanges de 1988 n’ont commencé qu’au 15 octobre pour se finir le 29, voilà qui nous redonne le moral à peu de frais. Les dates vont d’ailleurs s’avérer quasiment les mêmes, dans des conditions assez différentes. Après une semaine de suspense et d’attente, la concentration ayant finalement fait son oeuvre, nous attaquons enfin le lundi 15 octobre, sous un beau soleil. Dès le lendemain, le temps sera plus chagrin, mais cette petite bruine n’aura heureusement aucune incidence, si ce n’est sur le confort des vendangeurs. Le temps changeant et imprévisible nous donne quelques palpitations, mais nous resterons à l’abri de la pluie jusqu’à la fin de la semaine, ce qui nous permet d’avancer sérieusement dans notre première trie. En fonction des parcelles, la charge est hétérogène, de même que la qualité des raisins sur pied. Le travail de tri est donc très variable, mais dans l’ensemble, la vendange est belle, tout particulièrement dans les parcelles de vieilles vignes. Malheureusement, la pluie arrive le vendredi 19 octobre au matin. Ne sachant si elle va s’installer durablement, nous en profitons pour faire un nettoyage sur les plus jeunes vignes. Celle de 1997 a très mal supporté les conditions du millésime et restera un de nos pires souvenirs de vendanges. A la coupe, les trois quarts des grappes s’avèrent atteintes de pourriture aigre ou grise, et doivent être jetées tandis que nous pataugeons dans la boue jusqu’aux chevilles. Les autres ont bien évolué dans l’ensemble, elles auraient supporté un peu plus de concentration, mais à leur stade avancé, la pluie est de trop. Un rapide égouttage des paniers avant le passage sur le plateau de contrôle suffit heureusement à se débarrasser de l’eau qui reste superficielle.

Sous les gouttes incessantes, nous ressemblons à une petite armée à dominante kaki, couverts que nous sommes de pied en cap de bottes et de cirés. Toujours à l’affût, Danièle et nous-mêmes encourageons et contrôlons plus que jamais nos vendangeurs afin qu’aucun laisser-aller ne s’installe. Les pauses accompagnées de boissons chaudes sont particulièrement appréciées par la troupe. Hélas, la nuit suivante est également pluvieuse, aussi décidons-nous de sauver les quelques grappes confites qui parsèment les parcelles moins avancées. Le raisin y reste joli, mais l’eau de la journée et de la nuit précédentes a bien pénétré les grappes, et il nous faudra séparer le jus d’égouttage pour atteindre des degrés convenables. Au moins, sommes-nous soulagés à l’issue de cette épreuve : nous avons évité le pire, car toutes les parcelles le nécessitant ont vu passer les sécateurs. Du lundi 22 octobre au mercredi suivant, nous retrouvons un temps plus clément, les brouillards matinaux laissant place au soleil l’après-midi, avec des températures assez chaudes pour la saison (22/23°C). Le botrytis se développe, mais l’humidité ambiante reste importante, il fait trop moite pour que la concentration ne progresse véritablement. Le reste d’une récolte déjà entamée par le mildiou est en péril, et même si nous essayons de garder espoir, le moral n’est pas bien vaillant. Le scénario 1988 n’est hélas plus envisageable. La tension n’est pas améliorée par la proximité de mon départ pour la Chine, prévu de longue date pour le lundi suivant.

Le temps du samedi 27 reste menaçant, mais bien heureusement la pluie comme la grêle (qui frappe le nord du bordelais) nous seront épargnées. En revanche le vent, que nous appelions de nos voeux, souffle à grandes bourrasques. Mais c’est encore une fois un dimanche qui va nous sauver. Le vent est toujours présent, mais il a changé de cap. Passé au nord-est, il a fait chuter les températures de façon très brutale et ramené le soleil. A partir de 16h, nous arpentons le vignoble, en quête d’une trace d’évolution. Nous ne faisons guère de différence à l’œil et décidons de faire de nouveaux prélèvements sur différentes parcelles pour comparer avec les résultats de l’avant-veille. Nous voici donc dans la cuisine du château, à presser nos divers sachets de grappes botrytisées, soigneusement choisies de façon à être représentatives de l’ensemble de leur parcelle. Je dois reconnaître avoir poussé un « Yeees » de jubilation fort peu orthodoxe au vu de l’affichage du réfractomètre. La concentration, quoique peu visible, a progressé en deux jours de plusieurs degrés, elle est bien suffisante pour que nous reprenions les vendanges. Mieux encore, le moût obtenu est parfaitement net, ne gardant aucune trace de cette déviation que nous avions sentie en mâchant les peaux. Nous qui en étions à désespérer à peine quelques heures avant, retrouvons sourire et entrain, avec pour mission en ce dimanche soir de rappeler tous nos vendangeurs, voire de recruter quelques étudiants en vacances de Toussaint pour arrondir la troupe. Nous savons avoir quelques jours de beau temps devant nous pour ramasser le reste de la récolte, « à tire » puisque les degrés sont déjà suffisants sur certaines parcelles, et que les autres devraient suivre à la faveur de ce temps hivernal.

Au petit matin du lundi, tout est recouvert d’une fine pellicule de givre. L’ensemble de la troupe de vendangeurs est sur le pied de guerre, et les doigts gelés se réchauffent petit à petit au soleil. La qualité de ce que nous ramassons nous étonne, le contenu des paniers est plus joli qu’espéré, les raisins ont moins souffert de l’humidité qu’on pouvait le craindre. Le tri est toujours aussi précis, mais la proportion de raisins à écarter est plus faible que nous l’envisagions. Nous sommes également rassurés par les degrés des premiers jus qui coulent du pressoir, et validons la coupe à tire. Il ne nous reste plus qu’à effectuer un choix judicieux dans le déroulement de cette deuxième et dernière trie. Nous vendangerons avant tout en fonction du niveau de concentration des parcelles, mais en tenant compte de la quantité de récolte encore sur pied, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ce lundi après-midi, je quitte Climens, le cœur gros de laisser mes vendanges pour la première fois depuis 19 ans, mais soulagée par la tournure des évènements. Néanmoins, on ne me reprendra pas à accepter des dégustations à l’autre bout du monde avant la mi-novembre. Il ne reste « plus » qu’à tout ramasser avant le 1er novembre, la Toussaint correspondant – tradition oblige – au retour de la pluie. Heureusement, les fermentations des premiers lots suivant tranquillement leur cours, Frédéric peut rester sur le terrain en permanence.

Tout se déroule comme prévu, le potentiel des lots variant de 20° à un peu plus de 21°. La coupe « à tire » ne démérite pas, elle est aussi saine que généreuse, nous permettant d’engranger 54 barriques en 3 jours soit un peu plus de 40% de la récolte. Nous nous permettrons même le luxe de terminer ces vendanges 2012 dès la fin de matinée le mercredi 31 octobre. Ces 8 jours de vendanges sur une période de 16 jours, du 15 au 31 octobre, nous auront finalement offert un rendement (de l’ordre de 10 hl/ha) et surtout une qualité inespérés. Pour un millésime si chahuté, le bilan est franchement positif. Il s’agit de surcroît d’un joli pied de nez aux mauvaises langues qui avaient décrété Climens « raclé » par le mildiou. La nature n’aura finalement pas été si ingrate que cela. Quant à la biodynamie, sans laquelle nous aurions sans doute perdu moins de raisins, elle a certainement aidé la vigne à mieux supporter la sécheresse de septembre et les pluies malvenues de fin de campagne. Les dégustations d’après fermentations sont bluffantes. Mis à part deux ou trois lots plus simples, mais honnêtes, l’ensemble est excellent.
La pureté aromatique est parfaite du début à la fin et, pour la majorité des lots, longueur, complexité, élégance et panache sont au rendez-vous. Nous aurons un très beau Climens 2012, cela ne fait aucun doute. »

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