Michel Bettane revient de Bordeaux. Il a goûté des centaines de vins. Plusieurs fois. Ce qu’on appelle un avis autorisé. Il y en a très peu.

Plus que jamais les dégustations des bordeaux du millésime 2012 en primeur ont été un grand succès en matière de relations publiques, conduisant à Bordeaux des centaines de professionnels, journalistes ou marchands venus du monde entier. Plus que jamais également les échantillons ont été variables d’un jour sur l’autre, parfois d’une heure sur l’autre, et d’une bouteille à l’autre, sans faire fléchir la détermination de nombreux experts à en donner une description précise et porter sur eux un jugement assuré, immédiat et le plus souvent établi à partir de la dégustation d’un seul échantillon. Certes, cette semaine de dégustation a été retardée de plus de deux semaines en raison de la date elle-même tardive de la fin des vendanges, qui ont duré jusqu’à la troisième semaine d’octobre. Mais le froid continu des mois d’hiver et du début du printemps n’a pas fait bouger pour autant le vin en cave et les vins présentaient souvent une jeunesse extrême, avec des prises de bois plus ou moins harmonieuses, masquant souvent la nature du fruit et du tannin. Ces mêmes échantillons se montraient fragiles à l’air, ce qu’on pouvait facilement repérer en comparant la dégustation d’un échantillon issu d’une bouteille pleine et un autre de la même bouteille aux deux tiers vide : les arômes et les textures des deux présentaient souvent de notables différences pour un palais un peu affûté. On arrivait aux mêmes conclusions en assemblant au cours des dégustations horizontales à l’aveugle dans un même verre plusieurs vins de châteaux d’une même appellation, ce qui souvent donne une bonne idée du style général du millésime dans l’appellation concernée. Cette année, aucun vin ne s’assemblait correctement avec un autre, soulignant ainsi le manque de stabilité de chacun de chaque échantillon. Dans ces conditions, beaucoup de dégustateurs ont eu tendance, on le comprend, à se sentir plus à l’aise avec les vins les plus avancés, soit par un boisé plus prononcé et flatteur, soit pour des vins blancs par des remuages de lies récents, accentuant les arômes, mais interdisant par là une vision précise de la structure du produit, de son rapport au terroir et au millésime.
Plus déconcertant encore, le choix de présentation des échantillons par les producteurs eux-mêmes pouvaient différer du tout au tout. La principale différence tenait comme toujours à la philosophie générale de travail. Sur la Rive gauche, dans la majorité des cas, les assemblages définitifs se font en janvier et en grand volume, avec une forte proportion de vin de presse (souvent supérieure à 10 %) qui structure plus fermement les tannins. Sur la Rive droite, les lots issus de chaque cépage et de chaque parcelle sont élevés beaucoup plus longtemps à part avec à la clé des échantillons préparés uniquement pour ces dégustations, et une façon différente d’extraire les tannins en vinification rend les vins de presse beaucoup moins utilisables. Lorsqu’ils dégustent à l’aveugle de nombreux journalistes étrangers et même français ne connaissent absolument pas l’état d’évolution des échantillons et, hélas (nous l’avons vérifié), ne se doutent même pas de l’existence de ces différences. Par ailleurs, les propriétaires et leurs maîtres de chais changeaient souvent, d’un jour à l’autre, d’origine de barriques, trouvant un jour les tonneaux X plus aimables et le lendemain les tonneaux Y, avec toutes les différences aromatiques et tactiles qu’on peut imaginer. On le voit, le casse-tête reste entier et nous insistons encore pour que les amateurs n’accordent pas à nos premiers commentaires une valeur définitive.

Un millésime de caractère
Aucun millésime récent n’a présenté un profil comparable et ne peut servir de point de repère. Qu’on en juge.
Une fin de vendange anormalement tardive vers le 20 octobre pour les derniers cabernets et sous un déluge d’eau, mais un début de vendange fin septembre des plus normaux, sous un soleil radieux, le tout lié à une très grande hétérogénéité dans une même parcelle et, parfois, sur un même pied de vigne. Le débourrement, la floraison et la véraison, très longs et très irréguliers, ont obligé les producteurs souhaitant faire du bon vin à un travail incessant pour corriger cette hétérogénéité en supprimant les raisins trop tardifs et en luttant sans cesse pour préserver les vignes des attaques de mildiou sur des sols constamment détrempés par les pluies incessantes du printemps.
L’été très chaud, très sec, inverse la donne, bloque les maturités sur les sols manquant de réserves en eau,
mais permet sur les meilleurs terroirs les arrêts végétatifs indispensables à la pleine maturité du raisin, atteinte le plus souvent sur les merlots et les cabernets francs ; plus difficile, mais possible, en raison des faibles charges sur les pieds, sur les cabernets-sauvignons, mais pas avant les 7 ou 8 octobre et très difficile sur le petit-verdot.
Hélas, dès les premiers jours d’octobre, la pluie tombe tous les jours, heureusement pas trop battante. Elle perturbe les vendanges et ce passage tourne au déluge vers le 18 octobre, mais il ne restait que quelques dizaines d’hectares non vendangés. Les extraordinaires progrès dans la réception et le tri du raisin ont sauvé la récolte des vins rouges. Difficile d’imaginer une façon plus douce d’égrapper que dans les égrappoirs actuels et impossible avec les tables de tri et les trieuses optiques de rentrer un raisin qui ne soit pas aussi parfaitement mûr et sain que possible.
Ce qui aurait donné des vins très irréguliers il y a encore quinze ans a produit des vins de tête complets, titrant souvent plus de 13° naturels (où sont passé les 11° des grands millésimes légendaires de naguère ou les 9°,5 des années pluvieuses ?), avec des indices tanniques de 65, 70, 75 voire 95 (record établi par Cos d’Estournel) infiniment supérieurs à ceux des 1928 , 1945 ou 1961. Les vins blancs secs rentrés eux aussi avant les pluies d’octobre sont mûrs et réguliers, mais pas toujours excitants. Enfin et hélas pour eux, les vins liquoreux du Haut-Sauternais ont gravement souffert des pluies finales et quelques crus célèbres ont décidé de ne pas sortir de grand vin, leurs meilleurs lots étant loin de valoir ceux des millésimes précédents. Seul un secteur de Barsac a pu,
en raison de sa précocité, procéder à une première trie de qualité digne du niveau actuel de la région et de l’attente du public.

Premières impressions
Les premières dégustations, corrigées par ce qu’on peut savoir du millésime et des raisins vus et goûtés pendant les vendanges confirment le caractère solide et complexe de cette année si éprouvante. Les arômes sont encore peu développés, mais assez caractéristiques des cépages et des terroirs et d’une très bonne maturité globale.
Les vins de la Rive droite, vendangés un peu plus tôt et donc un peu plus longuement élevés et un peu adoucis par les notes lactiques et vanillées de cet élevage, sont apparus à beaucoup comme les plus complets. Pour ma part j’y ai trouvé une grande diversité entre les grands terroirs et les terroirs secondaires. Les grands terroirs de Pomerol (et dans une mesure un peu moindre du reste du Libournais) ont donné des vins infiniment plus équilibrés,
très séducteurs et peut-être, si les prix baissent un peu, à nouveau à la portée des amateurs européens. Mais pour la garde longue (dix ans ou plus) et malgré leur tannin plus sévère (mais très racé pour celui qui sait déguster des vins jeunes) les cabernets de la rive gauche, harmonisés par des merlots supérieurs à ceux de 2011 et même de 2010, ont produit des vins de plus grande amplitude et densité de sève. La réussite semble homogène de Léognan à Lesparre, du moins dans toutes les bonnes propriétés. Reste la question des moins bons raisins, disparus des cuves destinées au premier vin et même aux seconds, objets eux aussi d’une sélection attentive. Leur vin n’est pas présenté dans ces dégustations primeurs et l’on ne peut guère espérer un niveau très intéressant contrairement à 2009, par exemple, où les vins « génériques » sont des plus agréables. Et, hélas, beaucoup de propriétés secondaires ne peuvent travailler comme les meilleures, ce qu’on retrouve dans des vins sans charme et sans personnalité qui ont de moins en moins de place dans un marché international qui pourtant ne demanderait qu’à les acheter.

Michel Bettane

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1 COMMENTAIRE

  1. Allez Michel : on a va être généreux : c’est assez inutile d’évoquer la smala de personnes qui ont navigué doctement dans le bordelais durant cette semaine primeurs, chacun sachant que si on arrive à citer 5 noms qui ont une réelle valeur sur les opinions des acheteurs éventuels, c’est déjà beaucoup.
    Cela fait partie du cinéma voulu par l’UGCB et chacun sait ici que ce buzz, qui a un coût réduit, permet que le nom de Bordeaux paraisse dans énormément de médias, ce qui est bien le but final, non ?
    Ceci dit, ton analyse sur ce millésime 2012 restera quelque part un benchmark tant elle n’est pas celle qui semble majoritaire. Tu nous refais le coup de 1982 ?
    🙂

    • Ces deux millésimes n’ont rien à voir! Avec les incomparables raisins de 1982 les producteurs actuels et leurs moyens techniques auraient multiplié les chefs d’oeuvre, avec ceux de 2012 infiniment moins homogènes ils ont parfois produit des vins plus accomplis que les 1982 des mêmes propriétés! Dans l’ensemble on peut quand même dire que les 2012 sont supérieurs aux 2011 sans prétendre arriver au niveau des 2010. Mais les dégustations futures de millésimes à l’aveugle on s’amusera certainement. Dans une dégustation de ce type récente les 2007 ou 2004 de très bonne origine se sont révélés plus harmonieux que les 2000 ou 2001! Mais il ne faut surtout pas servir les millésimes dans un ordre précis pour révéler leur vraie nature, indépendamment de tout préjugé.

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