Egon Müller IV, l’obsession de la pureté

Dans le paysage viticole mondial, la simple évocation de son nom suscite une vénération quasi religieuse. Et pour cause. Egon Müller IV, 65 ans, incarne à lui seul l'excellence absolue du riesling allemand. Rencontre avec l’auteur des vins blancs les plus chers au monde, sur lequel le temps ne semble pas avoir de prise. Par Alicia Dorey

Il y a quelque chose de nonchalant dans la manière dont Egon Müller IV évoque son vignoble. Une élégance datée, un phrasé lent, qui détonnent avec ce polo bleu ciel de vacancier dans lequel il nous reçoit devant la cave historique de Wiltingen, construite en 1797 par son ancêtre. Étonnamment, c’est avec une simplicité touchante qu’il parle de ses vins, donnant l’air de ne pas réaliser que certains vendraient père et mère pour espérer un jour y tremper leurs lèvres. Au fil de son récit, on sent peser le poids d’un héritage qui ne lui aura laissé d’autres choix que d’embrasser la carrière qui fut celle de ses aïeux, sans toutefois faire étalage d’une quelconque résignation. Tout commence au crépuscule du XVIIIe siècle, lorsque son ancêtre Jean-Jacques Koch acquiert la ferme du Scharzhof auprès de la République française, profitant de la sécularisation des biens du clergé. Le vignoble appartenait alors au monastère Saint-Marien ad Martyres de Trèves depuis l’an 700, et les moines avaient déjà compris le potentiel exceptionnel de cette colline escarpée, aux délicats sols de schistes décomposés. Sa fille Elisabeth épousera un certain Felix Müller, soldat des guerres napoléoniennes venu de la Forêt-Noire, donnant naissance à une dynastie qui ne cessera jamais de porter le prénom Egon, du moins pour les aînés – les cadets se contentant de le voir figurer parmi l’un des six ou sept prénoms que chaque enfant se voit donner à la naissance. Né en 1959, Egon Müller IV représente aujourd’hui la sixième génération à diriger le domaine familial. Diplômé de la prestigieuse université de Geisenheim, c’est en 1991 qu’il prend officiellement les rênes de l’entreprise, après avoir travaillé aux côtés de son père Egon III, hélas disparu en 2001. Refusant de céder aux sirènes de l’époque prônant la diversification, il a fait le choix radical de se vouer exclusivement au riesling sur ses 28 hectares répartis entre le mythique Scharzhofberg (8 hectares) et les parcelles de Wiltinger Braune Kupp et Kupp, acquises en 1954. « Nous avons toujours cru que si nous faisions un bon travail à la vigne, tout était plus facile », confie-t-il dans un français teinté d’accent germanique. Et c’est bien cette philosophie du labeur primaire qui a fait du domaine Egon Müller l’un des temples absolus du riesling mondial.

L’aristocratie du terroir
« Le problème, pour les vignerons de la région, a toujours été de trouver l’équilibre entre le sucre et l’acidité », explique-t-il en dégustant un Kabinett 2022 d’une pâleur d’archange. « Il y a beaucoup de fermentations qui s’arrêtent seules, sans que l’on comprenne toujours pourquoi. » Adepte d’une approche traditionnelle, avec des blancs vinifiés en foudres centenaires et en levures indigènes, il produit des vins d’une pureté cristalline et son 1990, servi dans de simples verres de dégustation, révèle encore un nez de miel, de menthe, de réglisse, une fraîcheur infinie, en dépit de ses trente ans d’âge. Mais ce qui distingue Egon Müller de ses pairs, c’est avant tout le terroir sur lequel il a le privilège d’officier, au nom difficilement prononçable pour les non-initiés. Exposition plein sud, sols de schistes dégradés et pentes extrêmes, le Scharzhofberg confère aux vins une tension exceptionnelle et une capacité de garde hors norme. Certaines parcelles portent encore des vignes non greffées du XIXe siècle, témoins discrets d’une époque où le phylloxéra n’avait pas encore ravagé l’Europe. Cette quête de pureté se traduit dans des prix qui frisent l’indécence pour le commun des mortels. En 2015, une bouteille de son Scharzhofberger Riesling Trockenbeerenauslese 2003 s’est vendue aux enchères pour 12 000 euros, établissant un record pour un vin blanc. « Relativement tôt, je me suis dit que si je devais me faire dépasser par d’autres, je préférais l’être parce que j’étais trop cher plutôt que parce que je n’avais pas de vin », assume-t-il avec un sourire, en glissant sur la table un flacon daté de 1976, ouvert la veille au détour d’une visite des équipes du château d’Yquem. « Nous avons parlé de ce désamour croissant pour les vins botrytisés. C’est fort dommage, car cela reste une culture unique. Si demain, la région cesse de croire en eux, il manquerait quelque chose », soupire-t-il. Au nez, ce millésime réputé exceptionnel exhale son réconfort de pruneau, sa douceur d’abricot tardif, avec en bouche une acidité doucereuse, tendre et remarquablement saline. « Avec le botrytis, on a cent grammes d’extrait sec de minéraux par litre. C’est quasiment du sel », précise-t-il avec malice en se servant une seconde larme. Son prix ? « Je l’ai vu en ligne à près de 15 000 euros, c’est inouï, même lorsque l’on sait que les meilleures années sont effectivement celles de mon père, entre 1945 et 1985. C’est un point de référence. » Dans un monde au sein duquel la production s’oriente vers la quantité, en raison d’une démultiplication des pays producteurs à l’échelle mondiale, Egon Müller fait le pari de la rareté absolue. Le domaine ne produit ainsi que 80 000 bouteilles par an (10 000 seulement sur le terrible millésime 2024), toutes sur allocation. À cette exigence de rareté s’ajoute une approche unique du vieillissement. « Egon Müller ne vinifie pas ses vins de manière standardisée. Il ne les met sur le marché que lorsqu’ils lui semblent prêts à boire », souligne l’un de ses importateurs. Il peut ainsi décider de garder un millésime en cave pendant des années quand le suivant est déjà commercialisé, privilégiant la qualité sur la rentabilité immédiate.

L’heure de la relève
Egon V, son fils né en 2000, semble aujourd’hui prêt à perpétuer la tradition familiale, en cultivant son propre style. « Mon fils a 25 ans, il est apiculteur, chasseur, fermier même, et s’il aime la vigne, il n’aime pas boire, voir les gens et voyager, tandis que ma fille de 22 ans est l’exact inverse et finit actuellement l’école hôtelière de Lausanne. » Contrairement à l’usage qui veut que la transmission se fasse au profit d’un seul descendant, il envisage de léguer le domaine à ses deux enfants, conscient de leurs complémentarités. Si la perspective d’une relève assurée élude la délicate question de la succession, le dérèglement climatique l’inquiète davantage. « Les eiswein (vins de glace, ndlr) disparaissent. Mon père a toujours noté les dates de floraison de certains arbres, qui interviennent désormais beaucoup plus tôt », constate-t-il avec amertume. Des vendanges plus précoces et des hivers moins rigoureux transforment peu à peu la physionomie de ses vins. « Le dernier eiswein que l’on ait produit remonte à plusieurs années. Il est nécessaire de laisser aux raisins le temps de s’épanouir vers la pourriture noble, mais aujourd’hui, nous n’osons plus le faire. » Conscient d’approcher doucement de l’âge de la retraite, il admet avoir retenu comme ultime leçon une phrase prononcée par son confrère alsacien du domaine Trimbach à l’occasion d’un symposium commun : « Un grand vin, c’est trois choses, l’équilibre, l’équilibre, l’équilibre ». S’il sait que ses vins resteront encore longtemps de parfaits objets de convoitise, il reconnaît que certains n’auront pas cette chance : « Autrefois, pour un dîner, je prévoyais deux bouteilles par personne. Aujourd’hui, une seule suffit. On raconte qu’en 2050, 70 % de la population boira 70 % de ce qui est bu aujourd’hui. Les bons producteurs ne devraient pas trop souffrir, mais que va-t-il arriver aux autres ? ».

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