À la fin des années 1990, Samuel Montgermont n’imaginait sans doute pas encore que le vin deviendrait le fil conducteur de sa vie. Ce Breton né dans un milieu modeste s’oriente plutôt vers le droit, à Rennes, où il étudie pour devenir avocat. Rien ne le prédestine à travailler un jour dans les vignes. Rien, sinon une passion grandissante, éveillée au contact de quelques initiés et nourrie par des dégustations marquantes. « À l’âge où j’ai pu commencer à boire du vin, j’ai eu la chance de goûter ceux des plus grands : Margaux, Cheval Blanc, le domaine de la Romanée-Conti, etc. À l’époque, ce n’était pas encore inaccessible. » Il découvre aussi la « belle viticulture », un idéal que peu pratiquent alors. Amateur de gastronomie, il consacre ses économies d’étudiant à la visite des restaurants étoilés de France. Les grands vins et les grandes tables l’impressionnent, et plus encore, l’attirent. Très vite, Samuel Montgermont comprend qu’il veut faire partie de ce monde. Il décide alors de se spécialiser dans le droit viticole, un choix audacieux et encore peu courant à l’époque l’obligeant à poursuivre ses études à Aix-en-Provence, en partenariat avec l’université du vin de Suze-la-Rousse. Pour achever son cursus, il fait un stage au service juridique chez Michel Chapoutier, à Tain-l’Hermitage. L’étudiant est enthousiaste à l’idée de s’immerger dans l’univers qui le fascine, habité par des personnalités passionnées. L’expérience est décisive.
Premiers pas dans le Rhône
Chapoutier, fidèle à sa réputation, s’est entouré d’une génération de jeunes talents, ingénieurs agronomes et œnologues. Montgermont, lui, n’a pas ce bagage technique, mais il observe, écoute, apprend. Et s’imprègne. « J’ai vite compris que je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau », confie-t-il. Rapidement, l’envie de terrain, de concret et de faire le vin s’impose à lui. Sa formation se poursuit au domaine Les Béates, en Provence, où il participe en tant que stagiaire à une campagne de vinification. C’est une révélation et un choc. « Moi qui étais un amateur éclairé, j’ai saisi à ce moment-là toute l’ampleur du travail qu’il faut pour qu’un raisin devienne du vin. » Il découvre la dureté du métier, son exigence physique. L’expérience lui donne une approche plus réaliste du vin, technique, mais aussi pragmatique. Il constate que la qualité se construit sur un équilibre fragile entre la rigueur et la viabilité économique. Deux figures marquent durablement son parcours. Michel Chapoutier, l’entrepreneur visionnaire, et Thierry Allemand, le vigneron iconique de Cornas. Deux hommes aux antipodes, mais unis par une passion intransigeante. Le premier lui transmet une vision décomplexée du terroir et du commerce. Le second lui enseigne la radicalité du geste vigneron. « Ces deux discours m’ont façonné. » Entre ces deux logiques que rien n’oppose vraiment, il va trouver son propre chemin. En 2001, diplôme en poche, Samuel Montgermont décroche son premier emploi à Châteauneuf-du-Pape, au château de La Gardine. Le Rhône devient sa maison. Il en aime les paysages, l’énergie, la liberté, les cépages phares (syrah et grenache) et l’absence de hiérarchie figée. À La Gardine, il occupe un poste de touche-à-tout qui va bien à son tempérament actif, travaille sur les aspects techniques, économiques et stratégiques, met à profit sa formation juridique et renforce son goût pour le commerce. Très vite, Patrick Brunel, le propriétaire, lui fait confiance. Montgermont devient un ambassadeur naturel des vins de la propriété, capable de parler des cuvées avec enthousiasme et précision. C’est lui qui incite ainsi les Brunel à créer une petite structure de négoce haut de gamme. L’idée n’est pas de faire du volume, mais de proposer des sélections de vins issus des meilleures appellations du Rhône, au nord comme au sud. Il se passionne pour ce nouveau terrain d’expression, le sourcing, les négociations, l’assemblage. « J’ai découvert en moi une vraie envie d’être assembleur », dit-il. La période marque aussi la naissance de sa réflexion sur l’économie du vin. Il s’inquiète de voir l’industrie valoriser toujours plus le petit, le rare, au détriment des maisons capables de produire des volumes qualitatifs. « Je pressentais qu’on allait avoir des crises majeures. » Le small is beautiful lui fait peur.
Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs.
Une maison de vins
Les dix ans qu’il passe à La Gardine lui permettent d’innover et d’affiner sa vision. En 2011, une rencontre déterminante change sa vie. Michel Picard, l’homme d’affaires bourguignon à la tête d’un groupe solide et respecté, cherche quelqu’un pour relancer Les Grandes Serres, une belle maison de vins de Châteauneuf-du-Pape complètement endormie. Le courant passe entre les deux hommes. Picard perçoit en Montgermont un entrepreneur complet, capable d’unir vision de la qualité, ancrage territorial (si important à Châteauneuf-du-pape) et pragmatisme commercial. « J’ai commencé par bâtir une équipe, recréer une dynamique, sécuriser nos contrats et redéfinir nos standards de qualité. » Peu à peu, la maison change de visage. D’un négoce classique, elle devient une entité de vinification à part entière, avec un sourcing maîtrisé et une exigence qualitative revendiquée. Samuel Montgermont s’attache à établir des partenariats durables avec des vignerons, à garantir une constance d’approvisionnement et à valoriser le travail de chacun. Mais la reconnaissance met du temps à venir. À peu près à la même époque, dans la cave d’un propriétaire, Montgermont déniche un vin sublime issu de la parcelle historique Clos Saint-Patrice. Même si tout le monde a oublié l’histoire de ce terroir, le coup de cœur est immédiat. Ce vin va devenir la vitrine du renouveau des Grandes Serres. « J’ai compris alors que la crédibilité d’un négociant passait aussi par l’incarnation, par un lieu et un vin emblématiques. » La maison retrouve une légitimité locale et attire enfin l’attention de la critique. « Nous avons commencé à être regardé différemment. Des figures importantes, comme Antoine Pétrus ou Gérard Margeon, nous ont fait confiance et sont venues découvrir ce que nous faisions. » Il apprend à composer avec les rendements, admet que « s’approcher de la limite haute des rendements du cahier des charges » peut être un objectif qualitatif et non un renoncement. Il développe une politique d’achat rigoureuse et, pour sécuriser ses approvisionnements, adosse Les Grandes Serres à la cave coopérative de Cairanne, qui constitue l’un de ses outils de vinification et qu’il contribue à relancer. À partir de 2017, 100 % des vins de la maison sont vinifiés à partir d’achats de raisins et non de vins en vrac. « Le gain de qualité a été immense », souligne-t-il. Parallèlement, la maison acquiert quelques vignobles à Cairanne et en côtes-du-rhône, restructure ses parcelles à Châteauneuf-du-Pape, mais conserve une philosophie claire : être avant tout une maison de vins, attachée à ses marques et à la maîtrise de ses approvisionnements. Les cuvées parcellaires viennent enrichir la gamme, sans en bouleverser l’esprit. Trois niveaux de gammes sont créés dans l’offre de la maison : les vins parcellaires de la collection Haute Culture, les cuvées joyeuses et décomplexées de Pop Culture et des vins d’appellations (côtes-du-rhône, beaumes-de-venise, vacqueyras, gigondas et châteauneuf-du-pape) avec Touche Française.
Déclic et engagement
En parallèle, Samuel Montgermont s’engage dans la filière. Régionalement d’abord, en tant que représentant des Grandes Serres au sein de l’Union des maisons de vins du Rhône. Il est d’ailleurs actuellement le président de ce syndicat professionnel qui fédère les négociants en vins de la vallée du Rhône. Cet univers lui plaît, il a envie de mener des réflexions collectives et des combats parce qu’il perçoit très tôt les signaux faibles d’un marché en mutation : la rupture générationnelle, l’évolution des modes de consommation, le déclin du vin comme boisson de culture, etc. « J’ai compris que le changement serait violent », se souvient-il aujourd’hui. En 2015, il décide de s’impliquer au niveau national en rejoignant Vin & Société, association et lobby français qui vise à défendre le rayonnement du vin et de sa filière, dont il prendra la présidence quelques années plus tard. La structure, par les nombreuses enquêtes qu’elle commandite, change sa lecture sociologique du vin. Il y voit un monde trop replié sur lui-même, trop élitiste dans sa pédagogie, déconnecté du consommateur réel. Il résume : « La filière a sans doute voulu trop éduquer au lieu de plus partager et nous sommes en train de perdre ce pari ». Que faire ? Pour lui, une partie de la réponse passe par la création de marques fortes, incarnées, crédibles, fondées sur des vins de qualité capables de parler à une génération nouvelle, de s’adapter aux codes de consommation contemporains tout en restant ancrés dans leur territoire. « Starck disait qu’il fallait rendre le beau accessible au plus grand nombre. C’est la même chose avec le bon. Il faut offrir des rapports qualité-prix extraordinaires sans forcément changer le produit, simplifier sans appauvrir, proposer des expériences et les cumuler, innover sur le service, s’adapter aux régimes alimentaires, changer nos codes de lecture. » Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs. « Notre force, c’est la diversité. Il n’y a pas qu’un seul type de consommateur. À nous de leur parler, sans renier ce que nous sommes, c’est-à-dire des créateurs et non des industriels. »
