Sylvain Morey est un être dual. Moitié Italien par sa mère, moitié « mâchuré » par son père. En patois, ce terme qui signifie « tâché » désigne les Chassagnais car il n’y a pas de source d’eau dans le village, ce qui donnait la réputation à ses habitants d’être sale. Il a grandi dans le vignoble familial au cœur du village de Chassagne-Montrachet et de ses 350 hectares en appellation. Un nom comme un mirage pour les nombreux amateurs de vin qui peinent à se procurer quelques-unes des rares bouteilles. Enfant, il apprend la vigne avec son grand-père, puis avec son père. La transmission est essentielle en Bourgogne et il est désigné successeur du domaine. L’adolescent est bon à l’école et se voit bien ailleurs, même s’il ne sait pas trop où. Devant l’héritage familial, ce sera le chemin attendu : lycée viticole puis le DNO de Dijon. À la fin de ses études, en 1995, il a 22 ans. Rester chez lui ? Ce n’est pas encore le bon moment. Avec un père dans la fleur de l’âge et une petite sœur de 19 ans qui aimerait s’impliquer dans le domaine, les huit hectares seraient peut-être un peu étroits pour ces trois forts caractères. Dans le film Ce qui nous lie, du réalisateur Cédric Klapisch, sur le thème de la transmission viticole en Bourgogne, qui fut d’ailleurs tourné à deux pas de chez lui, Sylvain Morey voit une histoire très similaire à la sienne. Partir de chez soi pour mieux y revenir un jour. La sérénité de la famille aimée l’impose, ce sera le Sud. Il suit sa compagne originaire d’Aix-en-Provence et s’occupe pendant sept ans de la viticulture d’un territoire acquis par son beau-père dans l’appellation encore méconnue du Luberon dont les raisins sont d’abord vendus aux coopératives locales. Un temps long, sans compromis, où il recommence à zéro. Sans doute moins confortable que la vie qu’il aurait pu mener au domaine familial bourguignon, mais il se sent tout de suite bien dans la région. À partir de 2002, il s’empare des meilleures parcelles et entame son parcours entrepreneurial pour atteindre aujourd’hui dix-sept hectares divisés en douze îlots et une myriade de cépages. Si ce paysage aux allures toscanes lui évoque l’héritage maternel florentin gravé dans son ADN, il y est pourtant « le Bourguignon ». Son terroir de naissance se rappelle à lui en 2014, lorsque son père, proche de la retraite, effectue une première donation partageant ses cinq hectares de vignes entre sa sœur et lui puis, deux ans plus tard, ses trois hectares en fermage.
Deux salles, deux ambiances
Avec un parcellaire de quatre hectares de vieilles vignes compactées dans un rayon d’un kilomètre seulement à partir du clocher du village, Sylvain Morey confectionne des vins en appellations bourgogne aligoté, coteaux-bourguignons, bourgogne (rouge), chassagne-montrachet villages (blanc et rouge), chassagne-montrachet premier cru Champs Gains (blanc et rouge), chassagne-montrachet premier cru En Caillerets (blanc), saint-aubin premier cru Les Charmois (blanc) et santenay premier cru Grand Clos Rousseau. Il parle du Luberon comme « d’en bas » et de Chassagne-Montrachet comme « d’en haut ». Si l’accent se lisse lorsqu’il est en bas, prenant même quelques intonations sudistes, et s’intensifie quand il remonte en Bourgogne, cette migration ne fait pas pour autant de lui un « fake Bourguignon », s’amuse-t-il à préciser. Bien qu’il y exerce le même métier, les deux régions sont, en bien des points, diamétralement opposées : « Hautes densités à 10 000 pieds par hectare, vignes basses et deux cépages à Chassagne ; 4 000 pieds par hectare, vignes hautes et près de quinze cépages en Luberon ». Les panoramas ne sont pas les mêmes non plus. Dans le Luberon, une douzaine de vignerons se dispersent, souvent sans se croiser, sur un territoire gigantesque, alors que les vignes du petit territoire de Chassagne-Montrachet sont soudées les unes aux autres, partagées par quarante-cinq vignerons. C’est le premier venu (on se sait plus quand) qui a dicté l’orientation commune à ces dernières. On ne les distingue les unes des autres que par un discret patchwork de teintes et de silhouettes, fruit du cumul des réglages précis effectués par les nombreux voisins et qui les montrent plus ou moins longues, vertes ou enherbées. Le Luberon, c’est chez lui. Il y trouve une vibration avec laquelle il entre en résonance, une lumière brute qui l’émeut. En Bourgogne, il est poreux à l’énergie invisible du lien qui existe depuis des temps très anciens entre les vignerons et leur terre. On comprend de façon évidente en dégustant ses cuvées comment il rassemble le haut et le bas en imposant sa patte à travers des vins qui ont en commun d’être finement infusés, d’un boisé extrêmement juste, souples et d’une longueur sapide qui appelle un deuxième verre. Sylvain Morey a de la chance, il se sent chez lui en ces deux endroits. De quoi en faire un homme entier, et un vigneron comblé.
