Le monde du vin se doit de changer. De sortir de cette pensée unique qui l’a enfermé dans une logique restreinte et l’a patiemment mené à la porte de sa perte. En dehors des questions de goût et de style, des problématiques liées au prix ou de la baisse de la consommation, je suis persuadé qu’un autre élément est à l’origine de cette dangereuse désescalade : le langage. Nos mots sont restés immobiles, emprisonnés dans un dictionnaire suranné maîtrisé seulement par une poignée de membres d’une même caste. Des mots vieux, usés, tièdes, qui parlent de chaque vin avec le même souffle fatigué. Armés de trois adjectifs amis que l’on entend à chaque dégustation, nous avons figé la rhétorique dans un ensemble sans saveur où la description d’un vin du Nord est absurdement similaire à celle d’un vin du Sud. La crise que nous traversons est une invitation à la rupture et à débrancher le correcteur automatique qui s’active en chacun de nous lorsque nous commentons des vins avec complaisance et à l’aide d’un réservoir verbal d’une pauvreté toujours plus manifeste. Combien sont-ils les mots qui n’ont plus rien à dire ? La liste est longue. Réformer notre langage avec des mots neufs ou, à défaut, authentiques doit nous permettre d’embrasser la réalité de ce qui est dans nos verres tout en la traduisant par des images mentales inédites. Encore faut-il que ce langage sache parler à toutes et tous, sans jargon technique, sans lourdeur, sans recours à des archaïsmes obsolètes. Un langage vrai, sans arrogance, qui donne envie à chacun de l’écouter et de se l’approprier pour parler du vin qu’il boit et dire pourquoi il l’aime. La prochaine génération de prescripteurs, qui prendra demain la parole, se doit d’inventer et de créer ses propres codes pour montrer qu’elle comprend et aime différemment. Aura-t-elle l’audace de choisir les mots les plus vivants et les plus aptes à exprimer ce qu’elle ressent ?
Attaque en bouche. Quelle merveilleuse expression de notre jargon, mais quel vocabulaire de technicien déshumanisé. Un vin n’attaque pas. Il s’impose ou il caresse. Parlons d’entrée, de premier contact, d’impulsion ou encore d’élan en bouche. Des mots d’accueil plutôt que d’adversité.
Boisé. Ah, sans doute le plus fameux ! Longtemps recherché, affiché, revendiqué. Aujourd’hui caché, répudié, voire abominé. On parlait du tonnelier comme on parlerait d’un parfumeur. Le bois n’est pas une vertu, c’est un outil dont le rôle est de servir et non de dominer. En matière de dégustation, peu de critiques ont déjà assisté à la genèse d’un vin et bien peu peuvent juger de la justesse d’un élevage sous bois. L’un des plus grands savoir-faire français a ses parfums et son imaginaire : épice, fumé, toasté, grillé.
Équilibre. L’équilibre serait, dans le vin, la mesure entre acidité, alcool et tannins. Utilisé à l’excès, c’est souvent un mot-pansement, qui comble une absence d’argument. Naturellement, les amateurs recherchent cet équilibre – qui voudrait consciemment son contraire ? Parlons plutôt d’harmonie et surtout de mouvement, car l’équilibre n’a rien d’immobile et cette impression de dynamisme est souvent le stade suprême d’un vin.
Fraîcheur. Mot fabuleux que l’on retrouve partout, parfois même pour qualifier la robe alors qu’il est censé exprimer un caractère acide, une vivacité. Cette notion est devenue déconnectée de toute réalité. On pourrait parler plus justement d’élan, de pureté, de droiture, d’éclat, ou d’accessibilité. Des mots adaptés, compréhensibles, concrets.
Fruité. C’est le mot qui domine dans les dégustations. Naturellement, quand on parle de vin, on parle de fruit. C’est son essence même. Doit-on qualifier le « fruité » d’un vin par défaut ? Il y a dans cette notion tout un éventail de ressentis pouvant être traduits avec précision. Évoquer tout simplement un registre, une matière, une sensation gustative liée à la perception de ce fruit nous ferait avancer vers une approche sensorielle plus libre, plus poétique et sans doute plus incarnée.
Gourmand. La gourmandise est un état, une envie. En aucun cas, elle ne traduit un goût. C’est un compliment automatique, sans valeur descriptive, qui traduit plus notre appétence pour une saveur que l’état même du vin. Osons des mots qui racontent les textures : tendre, enveloppant, caressant, juteux, généreux, etc. Des mots qui donnent le rythme du vin, illustrent sa matière et son relief et non, comme c’est trop souvent le cas, notre propre état au moment d’une dégustation.
Minéralité. Combien de thèses et d’articles ont tenté de la définir ? Pseudo notion technique, brandie dès qu’un vin évoque la pierre (ici aussi, sans jamais préciser la sensation), la minéralité se retrouve partout, y compris parfois pour décrire des vins d’une banalité affligeante et sans connexion au terroir. Salinité, fumé, iode, voilà des mots qui éviteront de disserter sur les arômes imaginaires de caillou frotté.
Miscellanées. Volontairement, j’oublie les « fin », « léger », « croquant », « charmant », « bien sec », « belle tension » et tant d’autres. À bas les mots vides ! Le monde du vin est vivant, sa langue se doit de l’être, vibrante et à l’unisson des nombreux cœurs qui battent pour ses grandes émotions.
Longueur. Voilà un mot qui fait référence à une taille, une distance ou une durée. Or le vin a-t-il besoin d’être mesuré ? Je crois plutôt qu’il a besoin d’être ressenti. De plus, on confond souvent longueur et finale. Parlons de rémanence, de souvenir, d’empreinte, de trace ou d’écho. Le vin ne dure pas, il habite la bouche, quelquefois pendant de longs instants après l’avoir goûté.
Rondeur ou gras. Gardons ces mots dans la cuisine. On peut parler de la rondeur d’un poisson et du gras d’une viande. Dans le vin, la rondeur évoque une sensation tactile, du soyeux, de la densité. Mais derrière ces adjectifs se cachent trop souvent des mots paresseux, grossiers, qui gomment les nuances et transforment la complexité en mollesse. Préférons velouté, fondu, poli, sphérique, plénitude. Des mots de chair et de justesse.
