En 1983, quand le méridional Jean-Luc Colombo, tout frais émoulu de la faculté d’œnologie de Montpellier, s’installe à Cornas avec sa jeune épouse Anne, également œnologue, pour créer son laboratoire de conseil, le nord de la vallée du Rhône est loin d’afficher le visage conquérant qu’il présente aujourd’hui. Si les grands noms sont déjà installés, si d’autres produisent des nectars confidentiels, le vignoble est encore sous-exploité, tant sur les appellations de la rive droite du Rhône (côte-rôtie, condrieu, saint-joseph et donc cornas) qu’en face, en crozes-hermitage, où la culture des fruits rapporte alors souvent plus que celle de la vigne. La viticulture est loin de son optimum et le travail en cave, vinification comme élevage, demeure très aléatoire, hormis chez quelques grands producteurs (Marcel Guigal en premier lieu) qui ont révolutionné la pratique. Esprit aussi scientifique que téméraire, l’alors moustachu Jean-Luc va très vite insuffler un vent œnologique nouveau dans la région. En quelques années, toute une génération de grands ou futurs grands vignerons vont faire appel à lui pour affiner le profil de leurs vins et parfois repenser l’ensemble de leurs méthodes de travail : Georges Vernay, Jean-Michel Gerin, Yves Cuilleron, Pierre Gaillard, Laurent Combier, le domaine de La Janasse, Le Mas de la Dame et beaucoup d’autres noms importants du nord et du sud vont ainsi construire avec lui une nouvelle ère, assez flamboyante, des vins de la vallée du Rhône. Colombo adjoint à ce travail de conseil la dimension du porte-parole, présentant chaque année son travail et celui de ses clients à un aréopage de journalistes, sommeliers et cavistes chez Pic, à Valence, au cours de mémorables journées où se mêlent autant la convivialité gourmande que le jugement impitoyable des vins.
Le refondateur
L’insatiable Jean-Luc Colombo ne saurait en effet s’arrêter à une seule activité. Il acquiert dès 1987 quelques parcelles de vignes à Cornas pour produire son premier vin. Le succès est immédiat et, sept ans plus tard, il ajoute l’activité de négociant à ses premiers statuts d’œnologue consultant et de vigneron. Ces multiples rôles, soutenus par un sens de la communication plutôt disruptif pour l’époque, brouillent l’image de l’homme et de ses vins. Dans un univers viticole où l’on se repait de controverses et d’idéologies, dans une région et dans un village de Cornas longtemps refermés sur eux-mêmes, le bouillant Jean-Luc dérange. On lui reproche son activisme tout terrain, on prétend qu’il transforme la syrah en simili-bordeaux, parce qu’il égrappe ses raisins, les élève dans des barriques neuves ou d’un ou deux vins (en des temps où certains conservent des fûts plusieurs décennies sans jamais se poser la question de leur état sanitaire) et qu’il a l’impudence de mettre ses crus dans des bouteilles bordelaises plutôt que les traditionnelles bourguignonnes. Autant de critiques injustes et ridicules tant le travail de Jean-Luc Colombo se conçoit comme une refondation au long cours, obstinée et courageuse, des grands principes essentiels d’un producteur de vin de terroir. Expression sans fard ni trahison d’un sol, respect des cépages et obtention de la maturité exacte du raisin, recherche de précision, de netteté, de pureté dans les vinifications et l’élevage, voici les piliers d’une carrière qui se déploie désormais sur plus de quatre décennies. Il ne cesse d’ailleurs de poursuivre sa quête, tant sur le travail de terroir, avec le très intéressant et original développement de son vignoble de la Côte Bleue, berceau de son enfance à Carry-le-Rouet, que sur l’exigence viticole, avec la labellisation en bio de ses vignobles depuis 2015 et son combat actuel pour le dry farming, c’est-à-dire l’absence d’irrigation y compris dans les IGP. Il précise à ce sujet : « Nous défendons l’idée que le recours ou non à l’irrigation devrait devenir un critère de choix pour le consommateur, au même titre que le label biologique. L’eau est un bien précieux. Son apport artificiel dans un vignoble n’est pas neutre parce qu’il influence l’équilibre de la plante, la concentration des raisins et, in fine, l’expression du vin. Ce sont des effets que l’on peut percevoir à la dégustation ».
Le goût de la vérité
Nous avons dégusté avec lui plusieurs de ses cuvées emblématiques et en publions ci-dessous tant ses commentaires, assurément très libres, que notre avis. Toutes témoignent d’un travail de précision et d’authenticité qui place Jean-Luc Colombo dans le cercle des fondateurs, ou plutôt des refondateurs, d’une expression contemporaine des grands vins. Colombo a du savoir-faire, mais aussi et surtout des principes. « La technique, c’est comme la cuisine. Le poulet de Guy Savoy, il a un goût de poulet. Il n’est pas trop cuit, il est juste assez cuit. Pour le vin, c’est pareil. On essaie d’exprimer le raisin le plus simplement possible, sans trop d’extraction, avec des élevages sous bois les plus doux, qui marquent le moins possible. Pareil pour l’hygiène. Le goût du terroir n’est pas faisandé. Quand on marche dans la forêt de Cornas, ça sent bon, c’est frais, c’est mentholé, ça sent le chocolat noir. »

Jean-Luc Colombo, Les Abeilles 2025, côtes-du-rhône
« C’est le profil de blanc dont on a besoin aujourd’hui, plein de fraîcheur et de minéralité. Un vin digeste qui s’appuie sur de la clairette, de la roussanne et très peu de grenache. Je veux faire un vin minéral avec du raisin mûr et la clairette est un cépage merveilleux pour cela. Elle est tannique, avec une belle acidité comme le sauvignon, mais avec plus de caractère dans nos terroirs du Sud. C’est ce qui manque à notre espèce humaine en ce moment, du caractère et de l’envie. Il faut devenir clairette ! »
Un blanc facile à boire et universel, tant pour l’apéritif que le repas. Il définit bien le potentiel relativement nouveau de blancs méridionaux capables de conjuguer gourmandise et expressivité aromatique naturelle avec une fraîcheur inédite. C’est frais, dynamique et séduisant.
91/00 – 9,90 euros
Jean-Luc Colombo, La Redonne 2024, côtes-du-rhône
« C’est mon vignoble situé en bas de Cornas. Un assemblage de viognier et de roussanne avec lequel on pourrait avoir des notes de pommes au four et donc des arômes un peu compotés. J’aime les vins qui désaltèrent, avec des notes de fleurs et de fruits frais. C’est
une vigne cultivée en bio, avec du dry farming. On n’a pas besoin d’irriguer la vigne pour augmenter les volumes, vu qu’on a trop de production dans le monde. On a plutôt intérêt à avoir quelque chose de beau, de sain, de vrai. Si on met de l’irrigation dans la vigne, on rend uniforme le millésime. La différence, c’est ce qui fait le génie du vin. »
Un blanc profond qui exprime fidèlement son terroir et affiche fraîcheur, sapidité et tonicité.
La palette aromatique est savoureuse dans un registre fruits blancs et floraux franc. Finale persistante.
93/00 – 14,90 euros
Jean-Luc Colombo, Les Abeilles 2023, côtes-du-rhône
« Les abeilles travaillent huit jours sur sept, mais elles sont heureuses de travailler. On a choisi ce nom parce que c’était l’objectif de la famille : jouir de son travail et en être heureux. Notre ruche, c’est la vigne, c’est la vallée du Rhône. C’est un vin abordable et agréable dans lequel le mourvèdre et la syrah atténuent la richesse en alcool du grenache. On est autour de 13 degrés selon les millésimes, quand de plus en plus de côtes-du-rhône sont autour de 14,5 ou même 15 degrés. C’est une cuvée de large diffusion. »
Ce côtes-du-rhône séduit par son style souple et gouleyant. Sa définition aromatique précise met en avant des fruits rouges frais, tandis que la bouche, tendre, s’exprime sans
la moindre lourdeur.
90/00 – 9,90 euros
Jean-Luc Colombo, Les Collines de Laure Syrah 2024, IGP méditerranée
« On a créé ce vin au début des années 1990, en hommage à notre fille Laure et à ces jeunes vignes de syrah entre lesquelles elle gambadait. J’avais appris de mes maîtres bordelais que l’on devait retrouver le goût du raisin dans un bon vin. La syrah, c’est le goût
de la cerise, bourré de fruits, de fleurs, de violette. C’est cela qu’il faut retrouver. Surtout sans bois ! À Cornas, sur mes jeunes vignes, je cherchais cette gourmandise. Je voyais Laure dans ce vin, une gamine qui s’amuse. C’était à rebours des cornas rustiques et sérieux. »
Ce vin a toujours constitué une expression de la syrah à la fois éclatante, joyeuse et savoureuse. C’est toujours le cas avec ce millésime très réussi de ce rouge sans bois apparent et sans tannins agressifs que l’on a envie de boire ainsi. On n’est pas dans la structure, mais dans le dynamisme du fruit et l’explosivité, deux qualités du vin contemporain.
93/00 – 9,90 euros
Jean-Luc Colombo, P’tit Loup 2024, IGP méditerranée
« Il est issu d’un lieu-dit nommé La Côte Bleue, un terroir de cailloux avec peu de terre arable. Aujourd’hui, nous y avons environ six hectares de vignes, avec de la clairette et surtout de la counoise, cépage que l’on a oublié mais qui, même mûr, dépasse rarement les 13 degrés. C’est un cousin du cinsault qui faisait les vins nobles d’autrefois, avec des arômes de garrigue et de fenouil. Ça donne des rouges clairs, comme on en faisait dans le temps, un peu comme le tibouren en Provence. C’est merveilleux sur une tranche de thon au barbecue ou des sardines grillées. C’est l’histoire de notre propriété à Carry-le-Rouet, au bord de la mer. »
Peu coloré, délicatement poivré et épicé, tendre, mais de bonne profondeur, ce vin d’été et de caractère affiche de la sapidité. Il développe avec finesse une personnalité méditerranéenne, que l’on a immédiatement envie de partager avec une cuisine de grillades, sur une terrasse ensoleillée.
91/00 – 16 euros
Jean-Luc Colombo, Les Terres Brûlées 2020, cornas
« La cuvée Les Terres Brûlées est issue d’un assemblage de plusieurs parcelles. Aujourd’hui, il y en a vingt-trois et ça représente moins de dix hectares. »
Issue de parcelles et micro-parcelles que le couple Colombo a acquises en quarante ans de présence sur place, voilà une expression archétypale franche et pure de l’appellation cornas, avec un fruit superbement exprimé et une saveur veloutée et profonde, remarquablement équilibrée. C’est frais, long et gourmand.
95/00 – 43 euros
Jean-Luc Colombo, Les Ruchets 2019, cornas
« Il y a vingt-cinq ou trente ans, les rendements de nos parcelles étaient à 35 ou 40 hectolitres par hectare. Aujourd’hui, on n’est même pas à 28. Les rendements baissent partout. Une vigne arrive à faire un verre de vin, un gros verre de vin, et il faut plusieurs vignes pour faire une bouteille. Sur ces granites très poreux et profonds, les racines descendent à vingt mètres. Je goûte les raisins sur la vigne une semaine ou deux avant la vendange, je les vois évoluer et je me dis : “Ça y est, il y a le goût du poivre, de la réglisse et du cassis, on en mange !”. »
Cette cuvée demeure millésime après millésime l’un des vins iconiques de la vallée du Rhône. Contrairement à beaucoup de grands vins rhodaniens volontiers opulents
et parfois entêtants, ce cornas joue sur le registre de la profondeur avec
de l’équilibre, une fougue aromatique domptée par des tannins soyeux, une longueur savoureuse et d’une immense persistance.
98/00 – 75 euros
Jean-Luc Colombo, La Louvée 2019, cornas
« La Louvée me fait penser à mes Golden Retrievers. Si je prête mes chiens un an ou deux à certains vignerons, au bout de six mois, ils vont sentir mauvais. Parce qu’un Golden a besoin d’un lavage régulier, sinon il renifle. Le vin, c’est la propreté avant tout. Mes vins sont à mon image. J’étais effrayé de voir, il y a des décennies, des vignerons qui ne nettoyaient rien. Il n’y avait pas d’eau courante dans des caves en Hermitage
ou à Cornas. L’hygiène est la chose la plus importante en œnologie. Je me suis battu pour ça. »
Le vin séduit par sa grande suavité de texture et son profil aromatique rapidement ouvert
sur les fruits noirs et les épices douces. Il conserve une définition précise, signature du style Colombo, dans un ensemble généreux et tentant.
96/00 – 82 euros
Jean-Luc Colombo, Le Vallon de l’Aigle 2018, cornas
« Cette cuvée est produite dans les meilleures années, c’est une production très réduite, même pas 2 000 bouteilles. On m’a énormément reproché d’utiliser du bois neuf. On pensait que j’allais faire du médoc à Cornas. Ces polémiques n’ont pas duré. J’ai toujours pensé qu’il fallait faire des produits gourmands. Ici, c’est un élevage en barriques qui dure entre 20 et 22 mois ; parfois un peu plus si le millésime est joli. Le vin est commercialisé deux ans après la mise. »
Grande expression, profonde et racée, avec beaucoup d’intensité tannique, un retour à la verticalité profonde et une grande sève. Longueur et profondeur hors norme. C’est un vin rare, qui se déploie moins immédiatement que les cuvées Les Ruchets ou La Louvée, mais
qui impose une dimension majeure.
97/00 – 320 euros
