Il y a les vins de soif et il y a les vins de culture, l’un n’excluant pas nécessairement l’autre. Les vins doux naturels appartiennent incontestablement à la seconde catégorie. Leur richesse en sucre et en alcool invite d’emblée à la modération. Pourtant, quelle émotion lorsque le temps a fait son œuvre ! Nés à la fin du Moyen-Âge, d’une inspiration géniale attribuée au savant Arnaud de Villeneuve, ils occupent une place à part parmi les curiosités bachiques. Leur secret tient au mutage, opération qui consiste à interrompre la fermentation alcoolique par l’ajout d’alcool vinique à 96 %, qui conserve une part des sucres du raisin et donne à ces vins une capacité rare à traverser les décennies, parfois le siècle. En France, cette pratique reste l’apanage du Roussillon. Deux styles s’opposent en cave, l’un réductif, plus classique, et l’autre oxydatif, plus original. L’élaboration de certaines cuvées frise alors le miracle théologique ou œnologique quand on voit ces bonbonnes ou ces fûts en plein soleil, le vin y affrontant des mois durant les assauts de la lumière, les écarts de température entre le jour et la nuit et le contact permanent avec l’oxygène. La noblesse ultime est atteinte quand les senteurs déploient un rancio très complexe, cette palette profonde que seul un long élevage oxydatif peut révéler. Ces vins jouissent d’une reconnaissance très ancienne. Dès 1936, en compagnie des toutes premières appellations d’origine, Banyuls, Maury et Rivesaltes ont obtenu la fameuse distinction. Les muscat de Rivesaltes et banyuls grand cru viendront ensuite compléter le tableau. Si l’on peut les apprécier à tout âge, c’est dans leur vie de senior que leur génie apparaît. Longuement vieillis avant la mise en bouteilles, les blancs sont qualifiés d’ambrés et les rouges de tuilés, mais après cinquante ans en fût, la couleur ne suffit parfois plus à les distinguer. Les grands vins doux rouges sont issus d’une proportion majoritaire, voire exclusive, de grenache noir. Banyuls et Maury, deux terroirs de schistes, en livrent les expressions majeures : le premier avec une influence saline portée par les brises de la Méditerranée, le second avec des traces de calcaire qui structurent la bouche. En blanc, l’appellation rivesaltes s’impose. Plusieurs cépages cohabitent, mais souvent le macabeu ou le grenache donnent les meilleurs résultats. Sans oublier le fameux cépage muscat, en appellation muscat de Rivesaltes. Souvent présenté comme un vin à boire dans l’année, ce dernier peut, dans ses meilleures cuvées, évoluer vingt ans et davantage, d’un fruité primaire vers une aromatique plus sophistiquée. L’étonnement de l’amateur naît souvent de cette métamorphose. Après trente ou quarante ans, le sucre n’est plus seulement une saveur, il devient matière, texture, soyeux. Il se fond dans l’alcool. Le vin ne goûte jamais sec, mais il accompagne sans embarras des plats salés, notamment les grandes recettes de la tradition française, du lièvre à la royale au canard à l’orange. Ultime mérite de ces vins exceptionnels, les caves du Roussillon regorgent de ces trésors accessibles à des tarifs souvent trop sages pour l’équilibre économique des vignerons. Si cela ne fait pas toujours le bonheur de la filière, au moins que cela fasse celui des amateurs avisés.
La dégustation
Banyuls
Cave L’Étoile, Select Vieux 1996, banyuls grand cru
Une incroyable fraîcheur dans ce vin aux parfums encore jeunes d’orange confite et de chocolat au lait, son onctuosité de bouche résonnera avec une crème brûlée. Un équilibre magique, entre finesse et intensité.
96/100 – 61,70 euros
Clos Saint-Sébastien, Le Cœur 1994, banyuls grand cru tuilé
Chocolat chaud, caramel au beurre salé, une texture onctueuse en bouche, la finale chauffe légèrement mais sa gourmandise reprend bien le dessus, avant une conclusion sur des amers de caramel. Expression noble d’un vieux vin doux.
97/100 – 100 euros
Coume del Mas, Hors d’Âge, banyuls grand cru tuilé
Assemblage de trois millésimes chauds, 2009, 2010 et 2011, mis en bouteille en 2024. Une bouche puissante et particulièrement complexe dans sa saveur : sauce soja, café, cacao, épices poivrées, fruits confits, clou de girofle. Un vin de méditation, un vin de plats salés. Un très grand vin de Banyuls.
100/100 – 70 euros
Domaine de la Rectorie, Cuvée Thérèse Reig 2025, banyuls rouge
Un fruité rouge explosif, littéralement, fraise des bois et gelée de cerise, son irrésistible gourmandise le fait l’apprécier sans plus tarder sur une forêt noire. Sa liqueur bien intégrée ne sature pas.
94/100 – 16 euros
Domaine du Traginer, banyuls grand cru tuilé 2019
On aborde l’univers aromatique du chocolat chaud, un jus qui fond en bouche, toujours irrésistiblement gourmand, mais le fruit n’est plus là, les arômes secondaires et tertiaires ont pris le relais. Un accord magique sur un dessert au chocolat. Et surtout une sensation de jeunesse qui va le porter dans le temps.
94/100 – 39 euros
Domaine Vial-Magnères, Rancio très vieux Al Tragou 1998, banyuls tuilé
Il va ravir les amateurs de rancio, avec son puissant nez de noix, de moka, de tabac Havane, de whisky même, incroyablement complexe. La bouche est d’une grande délicatesse tactile, étirée par les amers du café. Longue persistance.
98/100 – 80 euros
Madeloc, Solera Hors d’Âge, banyuls tuilé
Savoureuse expression sur la réglisse, les raisins secs et le moka. Ici le toucher se fait soyeux, se fondant harmonieusement dans la belle liqueur. Bel accord sur un cigare, pour les amateurs.
94/100 – 57 euros
Les Clos de Paulilles 2018, banyuls grand cru tuilé
Vieilli sous bois comme l’impose la réglementation, l’originalité étant que les fûts ont au préalable contenu du cognac ou du whisky. Cela apporte une touche supplémentaire à la complexité aromatique, fruits secs, cacao, pain grillé, avant qu’en bouche une puissante expression poivrée n’emporte la finale.
95/100 – 36 euros
Maury
Mas Amiel, 50 ans d’âge, maury rouge
Assemblage de plusieurs millésimes, minimum 50 ans d’élevage. Un nez puissant, minéral, fumée, suie de cheminée, qui exprime bien les calcschistes de Maury. La bouche est d’esprit sec, avec une finale poivrée, tant ce vin a bien dompté ses sucres.
98/100 – 150 euros
Vignerons de Maury, Cuvée du Centenaire 1910-2010 – Hors d’Âge, maury tuilé
Nez tertiaire bien déployé dans le verre, terre chaude, champignons des bois, caramel, le rancio est bien présent, avec même quelques écorces d’orange propre au terroir de Maury, bouche droite et d’appréciable intensité.
93/100 – 29,50 euros
Domaine Lafage, maury rouge 1974
Malgré ses 50 ans passés en élevage entre cuve béton et vieux foudres, il a préservé sa forte identité et sa structure en bouche impressionnante. Les tannins se fondent en longueur dans la minéralité schisteuse du terroir de Maury. Les parfums de fruits rouges laissent place au café arabica, au cigare Havane. Il goûte mieux légèrement rafraîchi, autour de 16°C.
94/100 – 63 euros
Muscat de Rivesaltes
Cave de Baixas, Château Les Pins 1993
Sans doute l’une des plus époustouflantes réussites pour cette cuvée. Un univers parfaitement floral et oriental, citron vert confit, écorce d’orange, kumquat, gingembre, une touche de cannelle, mais aussi tilleul, verveine, noix fraîche, menthol, verveine citron, la palette fait oublier les 140 grammes par litre de sucre. En bouche le sucre se fond bien, l’acidité est encore présente, c’est long et savoureux, avec de fins amers qui structurent la fin de bouche. Superbe.
96/100 – 84 euros
Rivesaltes
Aimé Cazes, rivesaltes 1989
Un nez fastueux, incroyablement frais grâce à une touche de menthol, derrière les écorces d’agrumes confites prennent le relais, le chocolat blanc. Une onctuosité encore trop marquée pour l’associer à un plat salé, mais à terme il accompagnera le fameux canard à l’orange. Aujourd’hui il se contentera de crêpes Suzette.
100/100 – 89 euros
Arnaud de Villeneuve, Collection 1981, rivesaltes ambré
Mis en bouteille en 2025, on déguste là un très bel ambré, qui glisse en bouche, aux parfums très fins d’amande grillée et de marmelade d’orange. La finale déploie des nuances de bois et de fumée, longue persistance sur le curry vert.
94/100 – 62 euros
Domaine Danjou-Banessy, Rancio 2000, rivesaltes ambré
Mis en bouteille au bout de vingt ans de fût, il n’a pas encore atteint le stade épanoui du rancio, ce qui fait ressortir sa liqueur. Parfums de liqueur de café, gelée de fruits noirs, chocolat, il est gourmand plus qu’épicé.
92/100 – 110 euros
Domaine de Rancy, rivesaltes ambré 1986
La robe commence à bien brunir. Au nez, il déploie des parfums puissants de camphre, de clou de girofle, de muscade, avec un équilibre assez sec. Longue persistance sur le bois sec et les poivres. Grand avenir en bouteille.
95/100 – 55 euros
Domaine Singla, Héritage du Temps 1958, rivesaltes ambré
Un peu marqué par l’alcool, ce qui permet d’atténuer sa saveur sucrée. Du coup il peut accompagner un plat salé, comme un tajine au poulet et citron confit. Sa longue finale est portée par de puissants amers.
96/100 – 95 euros
Parcé Frères, 1982 – 40 ans d’élevage en barrique, rivesaltes ambré
Le nez est gourmand, au fruité blanc et jaune fondant (pêche, brugnon) mais un peu marqué par le bois frais, les épices douces. Agréable, dans le registre attendu, mais avec une ampleur contenue.
92/100 – 40 euros
