Nicolas et Sylvain Grosbois, paysans d’abord

Dans la vallée de la Vienne, à quelques kilomètres de Chinon, les frères Nicolas et Sylvain Grosbois occupent une place à part dans le paysage viticole français : paysans-vignerons et négociants avertis, ils contribuent à rendre ses lettres de noblesse à une appellation qui a tout pour briller

Il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour réaliser qu’il existe partout des trajectoires exemplaires. Celles de Nicolas et Sylvain Grosbois ne le sont pas au sens de « modèles », mais d’exemples de vies semblables à aucune autre, parmi toutes celles qu’ils auraient pu choisir. Réunis autour d’une table dans la grande salle jouxtant les vignes du domaine, ils retracent chacun un parcours fait de hasards, de virages et de rencontres qui les ont menés à revenir sur les terres de leur enfance, et reprendre une exploitation familiale où la vigne n’était alors qu’un personnage secondaire. Aux côtés de parents cultivateurs de pommiers et poiriers, ils grandissent au milieu des champs de fraises, d’asperges et de tabac, devenant très tôt sensibles à la polyculture et à l’observation des paysages, à une époque où le bon sens paysan consistait à adapter la production aux contraintes des sols, de la demande et de la météo. Poussés à multiplier les expériences loin de leur région d’origine, les deux frères partent chacun travailler la vigne sous d’autres latitudes : États-Unis, Chili, Argentine, Australie, des pays où ils découvrent une viticulture qui ne ressemble en rien à celle de la Touraine, et un Nouveau Monde où le cabernet franc n’a pas franchement bonne presse. Piqués par l’appel du large, rien ne semblait justifier un retour en terres ligériennes, qui commencera par celui de Nicolas, alors âgé d’à peine 30 ans, suite à l’excès de sagesse d’un homme d’affaires indien. « Je devais partir à Bombay pour m’occuper d’un domaine fondé par un millionnaire ayant fait fortune dans le Massachusetts », se souvient-il. « Mais quelques jours avant le départ, il m’appelle pour me dire qu’il avait jeté son dévolu sur deux Australiens et que selon lui, ce n’était pas “écrit” et qu’il sentait que j’étais fait pour rester chez moi. » Nicolas Grosbois a mis deux nuits à comprendre qu’il avait raison. C’est ainsi que commence, en 2005, l’histoire du domaine Grosbois.

Deux parcours, une même boussole
Depuis, la propriété a grandi. Cinquante hectares en biodynamie, dont vingt de vignes, un troupeau, un maraîchage, un restaurant, une activité de négoce et deux frères qui avancent en tandem depuis que Sylvain Grosbois a rejoint l’aventure. Le tout posé sur les coteaux de Ligré, en appellation chinon, dans ce bout de Touraine où le cabernet franc trouve, lorsqu’il est traité avec patience et respect, une élégance inimitable. « Il fallait tout reconstruire », admet Nicolas Grosbois. « La volonté de se lancer dans la polyculture et la biodynamie était présente dès le départ. C’est un système qui fonctionne depuis la nuit des temps avec lequel il fallait renouer à la suite de cette parenthèse chimique qu’a connue la viticulture. J’ai fait beaucoup d’expérimentations, tout en réalisant que le bio coûte bien plus cher qu’il ne rapporte. » Les débuts seront difficiles, avec une appellation qui peine à avancer, et des vins qui tardent à se faire une place sur un marché où la vallée de la Loire souffre encore d’une réputation de blancs acides et de rouges empreints de dureté. Une image encore alourdie par des exigences de rendements qui les condamnent à une production de masse, vendue à vil prix dans les réseaux de grande distribution. Un nivellement par le bas et une tentation de verser dans la monoculture auxquels les deux frères refusent de se soumettre, convaincus du potentiel de leur exploitation et résolus à faire le pari de l’excellence sur l’intégralité de leurs gammes tout en maintenant des prix raisonnables. C’est ici qu’intervient Sylvain Grosbois. Depuis 2008, il se consacre à une activité de négoce qui permet au domaine de joindre les deux bouts, mais pas seulement. « Au-delà du challenge entrepreneurial, il s’agit aussi d’une histoire d’humains et de rencontres », précise-t-il. « Après avoir passé des années à voyager, revenir sur son lopin de terre a quelque chose d’assez solitaire. Ce qui me motive, c’est de collaborer avec des vignerons de différentes appellations de la vallée de la Loire, dans un rapport de respect mutuel. Parfois ça marche, parfois on ne parvient pas à tomber d’accord, mais c’est ça, la vraie vie. » Bourgueil, saint-nicolas-de-bourgueil, saumur-champigny, saumur, vouvray, montlouis-sur-loire, cheverny, muscadet, les vins portant la « patte Grosbois », remarquablement précis, fins et accessibles, sont vendus à moins de 10 euros en supermarchés et rencontrent un succès fulgurant. « J’aime la notion de vins populaires », renchérit Nicolas Grosbois. « Ceux qui ne nécessitent pas d’avoir de codes, de nappes, qui déstigmatisent la consommation, avec un rapport qualité-prix qui explique qu’aujourd’hui, malgré la crise, nos chiffres continuent de croître. » Un positionnement qui leur permet de ratisser large en matière de public, avec, à l’autre extrémité, des cuvées directement issues du domaine qui s’adressent davantage à une clientèle de connaisseurs, prête à débourser jusqu’à 42 euros pour s’offrir l’un des rouges haut de gamme produits en quantité limitée, à l’instar de Clôture, issu d’une parcelle centenaire héritière d’un matériel végétal pré-phylloxérique ou encore de la cuvée Clos du Noyer, qui est sans doute l’un des cabernets francs les plus enveloppants et soyeux qu’il nous ait été donné de goûter. Mais l’on aurait tort d’imaginer le duo mû par l’appât du gain : « Le maraîchage perd de l’argent depuis quinze ans, les animaux commencent tout juste à s’équilibrer. C’est la vigne qui compense, et le négoce qui permet de partir en vacances », plaisante le vigneron. « La reconstruction de tout un écosystème ne se fait pas dans le bénéfice. C’est une hérésie de le penser. Elle se fait dans la douleur, dans le samedi et le dimanche, à s’occuper des animaux, des fourrages, etc. C’est un sacerdoce quotidien. »

Pour ceux qui viendront après
Entre les deux semblent régner une complémentarité acquise au fil des ans, davantage basée sur le pragmatisme que sur les liens du sang. « Ce que j’admire chez Sylvain, c’est sa résilience », confie Nicolas Grosbois, tandis que son frère encense la « force de caractère » de son aîné. Il est toutefois facile de percevoir que leurs sensibilités respectives s’expriment sur différents registres, l’un se faisant plus discret et nuancé lorsque l’autre n’hésite pas à ruer dans les brancards, assumant haut et fort un côté antisystème faisant le procès d’institutions et de pratiques qu’il considère comme passablement hors sol. Ce qui les fait tenir et avancer reste l’idée que dans vingt ans, lorsque le pétrole sera devenu rare, que les villes auront commencé leur désertification et que les campagnes devront nourrir autrement, il y aura ici quelqu’un capable de transmettre un savoir-faire de maraîchage, d’élevage, de taille de la vigne respectueuse des flux de sève. Le vignoble est ainsi traité dans cet esprit : compost, palissages rehaussés pour permettre une maturité plus avantageuse, plantations de fruitiers et de haies tous les vingt-cinq mètres afin de recréer des corridors écologiques entre la forêt de Chinon et la zone humide en contrebas. « La vigne est au service de la polyculture, parce que c’est son moteur », insiste Nicolas Grosbois. « Tout est étroitement lié et l’ensemble est juste là pour nous aider à envisager l’avenir de façon sereine et positive. Il est plus facile de se dire qu’en définitive, nous allons tous mourir, mais après tout, autant essayer de le faire avec panache ! » La question de la transmission revient comme un fil conducteur tout au long de la conversation. Que laisse-t-on derrière soi ? À ses enfants, à un repreneur éventuel, à la terre elle-même. Sylvain Grosbois avance que l’idée des plantations en massale, du bon matériel végétal et de l’entretien rigoureux du vignoble consiste précisément à faire en sorte que ceux qui viendront après eux « aient un terrain de jeu pour s’exprimer de la façon dont ils le souhaitent ». Et Nicolas Grosbois d’ajouter : « La seule chose que l’on puisse faire évoluer, c’est ce lopin de terre que nos parents nous ont laissé. Nous essayons d’en faire quelque chose de joli, qui puisse traverser le temps ».

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