Épisode 3/4
2000-2012, le vertige des sommets
Au tournant du millénaire, le vin français entre dans une ivresse nouvelle. Ce n’est plus seulement la qualité des vins qui change, ni même leur réputation, c’est leur statut. Les premiers crus de Bordeaux, les « super seconds », les grands domaines de Bourgogne, les cuvées de prestige champenoises, quelques météores du Rhône, de la Loire ou du Languedoc ne sont plus seulement des bouteilles admirées par des amateurs. Ils deviennent des must-have, des marqueurs sociaux, des actifs patrimoniaux, parfois des trophées. Le grand vin entre dans le langage du luxe, avec ses codes, ses raretés, ses files d’attente, ses prix qui ne semblent plus obéir à la raison paysanne, mais à la logique plus brutale du désir globalisé. Bordeaux donne encore le ton. Les Premiers changent de dimension, les deux rives rivalisent de puissance et d’ima<ge, les vins de garage prolongent la fièvre née dans les années 1990. Le Pin, Valandraud, Pavie, Angelus et quelques micro-cuvées bordelaises plus ou moins inspirées imposent l’idée qu’un vin peut exister d’abord par sa rareté, par sa note, par l’énergie romanesque de son propriétaire ou par la vitesse à laquelle il disparaît du marché. Les classements anciens ne suffisent plus, mais ils ne disparaissent pas. Ils sont augmentés par la cote, par le commentaire, par la rumeur internationale. La place de Bordeaux, qui a toujours su transformer la géographie en commerce, comprend mieux que personne cette nouvelle grammaire. Elle vend encore des caisses de vin, mais elle orchestre surtout une dramaturgie de la valeur. La Bourgogne, elle, devient autre chose : une religion de quelques hectares. Longtemps restée dans l’ombre du système bordelais, elle entre dans un âge de fascination presque déraisonnable. Les domaines autrefois réservés aux connaisseurs deviennent des noms que prononcent les collectionneurs de New York, Londres, Tokyo, Hong Kong ou Singapour avec une sorte de ferveur. Romanée-Conti, Leroy, Auvenay, Rousseau, Roumier, Coche-Dury, Leflaive, Comtes Lafon : les allocations se réduisent, les listes d’attente s’allongent, les prix s’envolent. La rareté bourguignonne n’est pas une stratégie inventée dans un bureau de marketing, elle vient d’abord de la terre elle-même, de parcelles minuscules, de successions compliquées, de rendements faibles. Mais le marché mondial transforme cette donnée agricole en vertige financier. Le foncier n’est plus seulement la terre que l’on travaille, il devient patrimoine, coffre-fort, symbole, parfois malédiction pour les familles chargées de le transmettre. Cette explosion ne touche pas seulement Bordeaux et la Bourgogne. La Champagne, la Provence, quelques secteurs du Rhône ou du Languedoc connaissent à leur tour la fièvre de la terre désirable. Des investisseurs institutionnels, des entrepreneurs, des fortunes familiales, des groupes de luxe, des assureurs, des tycoons cherchent leur vignoble comme on cherche un château, un tableau ou une maison au bord de la mer. Le vin permet tout à la fois d’acheter de la beauté, du temps long, de l’image, du prestige et une part de France éternelle. François Pinault, Bernard Arnault et d’autres comprennent que la vigne possède ce que beaucoup de marques cherchent désespérément : une histoire, un paysage, une profondeur symbolique que l’on ne fabrique pas en agence.
Le marché et le mythe
Dans ce monde où tout monte, le grand vin devient aussi un actif. Les enchères s’installent comme une scène décisive de la valeur. Christie’s, Sotheby’s, Idealwine et d’autres rendent visibles les cotes, les millésimes, les écarts, les emballements. Les bouteilles sortent des caves familiales pour rejoindre des portefeuilles, des fonds, des collections plus ou moins buveuses. Après la crise financière de 2008, ce phénomène prend même une allure paradoxale. Alors que la finance traditionnelle tremble, certains voient dans les grands vins une valeur refuge, rare, tangible, mondiale, buvable si tout le reste s’effondre. Le raisonnement est séduisant et parfois absurde. Car un vin reste un organisme fragile, une bouteille que la lumière, la chaleur, le transport, le mensonge ou la cupidité peuvent détruire. La contrefaçon devient alors l’ombre portée de cette sacralisation. Rudy Kurniawan ou Hardy Rodenstock ne sont pas seulement des faussaires plus habiles que les autres : ils révèlent que le mythe est devenu falsifiable. Plus une bouteille vaut cher, plus elle attire la fiction. Plus un millésime rare se charge d’aura, plus il devient tentant de le réinventer. Le grand vin, que l’on croyait protégé par l’origine, la mémoire des caves et l’autorité des maisons, découvre qu’il appartient désormais au même monde que l’art contemporain, les montres, les sacs, les voitures de collection, où l’authenticité elle-même devient une marchandise à certifier. La Chine donne à cette période son accélération la plus spectaculaire. Le marché s’ouvre avec une brutalité presque irréelle, surtout autour d’un millésime à l’opulence hors norme, 2009. Lafite devient un mot magique, parfois plus un signe qu’un vin. Les bouteilles circulent comme cadeaux d’affaires, preuves de puissance, objets de reconnaissance sociale. Bordeaux croit tenir un nouveau continent. La Chine découvre, elle, un langage du prestige dont les crus classés semblent fournir l’alphabet parfait. Puis viennent les campagnes anti-corruption, le reflux, la prudence, la digestion difficile d’un emballement que peu avaient réellement compris et le développement spectaculaire des grands vins chinois. Le vin français découvre alors la puissance des nouveaux désirs mondiaux, mais aussi leur fragilité. Un marché peut naître en quelques années, il peut aussi se retourner presque aussi vite. Dans le même temps, la premiumisation gagne l’ensemble de la filière. Le vin quitte peu à peu la grande consommation pour entrer dans une logique de montée en gamme, parfois réelle, parfois purement incantatoire. Produire moins, mais vendre plus cher devient l’horizon théorique de nombreuses régions. L’idée est juste pour ceux qui possèdent une identité forte, un terroir lisible, une qualité suivie, une clientèle éduquée. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se transforme en croyance administrative : il suffirait d’être en AOC pour valoir davantage. La réforme des signes de qualité, la disparition progressive des VDQS (la catégorie « vin délimité de qualité supérieure » a existé jusqu’en 2011, ndlr), la généralisation d’un discours d’appellation partout et pour tous installent une illusion dont certaines régions paieront plus tard le prix. Le marché ne désire pas une mention, il désire une différence. La Provence, elle, en arbore une éclatante : la couleur pâle. Avec elle, le rosé cesse d’être ce vin d’été approximatif, aux senteurs de bonbon ou de vernis à ongle, souvent foncé, parfois sucré, longtemps méprisé par les amateurs sérieux. Il devient un style mondial, un signe de vacances, de plage, de luxe décontracté, de yacht, de piscine, de Côte d’Azur idéalisée. On aurait tort de n’y voir qu’une mode bling-bling. Le rosé de Provence transforme profondément la culture du vin parce qu’il n’exige presque rien de l’ancien cérémonial. Pas de cave, pas de carafe, pas de longue garde, pas de révérence, il se boit frais, jeune, immédiatement compréhensible, photographiable, international. Là où le grand rouge intimidait, le rosé invite et impose une nouvelle grammaire du désir. Moins de mémoire, plus d’instant ; moins de verticalité, plus d’usage ; moins de discours, plus de style.
La contre-révolution du vivant
Mais à mesure que le vin devient luxe, actif, marque, rareté, une réaction se prépare. Elle ne naît pas dans les salles de marché ni dans les palaces, mais dans les vignes, les caves modestes, les bars à vins, les marges du goût officiel. La contre-révolution verte et nature répond à l’ivresse spéculative par une autre morale. Plus le vin s’aligne sur la perfection technique, plus certains cherchent l’accident vivant. Plus le marché réclame des vins polis, puissants, brillants, plus d’autres revendiquent le trouble, le fruit nu, le sol, la levure indigène, le soufre réduit, parfois l’instabilité assumée. Bio, biodynamie, agroforesterie, permaculture passent de la marginalité militante à la norme qualitative. Nicolas Joly, Anne-Claude Leflaive, Olivier Humbrecht donnent à la biodynamie une profondeur intellectuelle, parfois spirituelle, qui fascine autant qu’elle irrite. Le débat n’est plus seulement agricole, il touche à l’idée même de vérité du vin. Les « vins naturels », eux, déplacent le goût. Marcel Lapierre, Pierre Overnoy, Jean Foillard, Jean-François Ganevat, Marcel Richaud et beaucoup d’autres ne proposent pas seulement des bouteilles moins soufrées. Ils offrent une autre manière d’habiter le vin, moins verticale, moins académique, plus joyeuse, parfois plus brouillonne, souvent plus libre. Le Beaujolais, le Jura, la Loire, la Savoie, la Corse, une partie du Languedoc deviennent les territoires de cette nouvelle sensibilité. Les cavistes de la nouvelle génération jouent un rôle décisif. Ils remplacent l’ancienne intimidation du conseil par une complicité culturelle, un tutoiement du goût, une curiosité pour les marges. Les vins orange, les macérations, les cépages oubliés, les vins de France sortis volontairement de l’appellation racontent la même chose : après l’âge des classements et des notes, une partie du vin veut redevenir aventure.
Épisode 1 : 1975-1982, le grand malaise
Épisode 2 : 1982-2000, le goût de la planète
À suivre…
Épisode 4 : 2013-2025, adieu au monde d’hier. Épilogue.
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