Anne-Cécile Samaille-Vausselin, le vivant en partage

Après vingt ans à la tête d’Aroma-Zone, Anne-Cécile Samaille-Vausselin s'est tournée vers la Provence, ses vignes d'altitude, ses oliviers multiséculaires, ses loups et ses chouettes, pour y bâtir, entre deux domaines et une seule vision, quelque chose qui dure

Il y a des reconversions qui ressemblent à une retraite dorée. Celle d’Anne-Cécile Samaille-Vausselin n’a rien à voir. Ingénieure chimiste de formation, elle co-fonde Aroma-Zone en 2000 avec sa sœur et son père. Des cosmétiques naturels et une réussite impressionnante : la petite aventure familiale se transforme en une référence nationale. En 2021, l’heure de passer la main sur le plan opérationnel sonne, mais pas celle de ralentir. Quand vous lui demandez pourquoi, après un tel accomplissement, elle n’a pas choisi de profiter simplement de la vie, elle affirme, convaincue : « Je m’ennuierais si je ne faisais rien ». Avec son mari, elle imagine alors un projet à la hauteur de ses aspirations profondes, travailler la terre, protéger la nature, créer du sens. Elle souhaite un écrin de nature préservée avec une biodiversité riche et intacte, des terres cultivables et la possibilité d’y greffer une activité d’hébergement et de restauration. Deux ans de recherche, beaucoup de faux espoirs et puis soudain, en octobre 2023, deux coups de cœur à une semaine d’intervalle. D’abord, Mira Luna, un domaine de cent hectares, dont huit plantés en vignes. C’est une partie de Miraval, fameuse propriété provençale, que son fondateur, l’homme d’affaires américain Tom Bove, avait soigneusement gardée pour lui lorsqu’il avait cédé le reste à Brad Pitt. Seul hic, il n’est pas vendeur. Ce sont plutôt ses enfants qui le poussent, car l’homme est âgé et travaille déjà beaucoup dans son domaine principal, Château Bellini. Il a fallu le convaincre, passer ce qu’Anne-Cécile Samaille-Vausselin appelle sobrement « le test Tom », soit lui prouver, dans une rencontre décisive, que l’on méritait ce à quoi il tenait le plus. Le courant passe, Tom Bove accepte et les complexités juridiques finissent par se dénouer. Aujourd’hui encore, il les accompagne. Il vinifie avec eux le temps que leur propre cave soit achevée, transmettant au passage trente ans d’expérience et de savoir-faire provençal. Le domaine se situe sur les hauteurs de Miraval : panoramas à 360 degrés sur un horizon de collines vertes à perte de vue, silence absolu, zéro pollution lumineuse ou sonore. Zone Natura 2000, ces terres abritent l’écrevisse à pattes blanches, témoin rare de la pureté de l’eau, le lézard ocellé, en voie de disparition en Provence, et une meute de loups dont le territoire chevauche celui de Mira Luna. Chouettes, renards, chacals dorés, chauves-souris, la nuit, le domaine bruisse. Et cela fascine Anne-Cécile qui a décidé de le capter littéralement. Des ingénieurs enregistrent cette nature sauvage au fil des quatre saisons pour composer la bande sonore de la future visite de la cave, bientôt achevée. Enterré et coiffé d’une toiture végétalisée, le bâtiment, conçu comme une coupole de briques où les amphores seront disposées en cercle sous un oculus traversé d’un fin rai de lumière, ne sera pas seulement un lieu de vinification, il sensibilisera aussi les visiteurs à l’environnement.

Le goût de la clarté

La démarche œnologique d’Anne-Cécile est à son image, rigoureuse, méthodique, résolument orientée vers le consommateur. Avant de définir le style de ses cuvées, elle a acheté des dizaines de bouteilles correspondant aux cépages et terroirs de Mira Luna, sélectionnées selon les meilleures notes en ligne. « Je suis partie du besoin, comme j’ai toujours fait avec Aroma-Zone. » De ces dégustations émerge une conviction forte : les clients veulent des vins lisibles, nets, précis, des monocépages qui parlent clairement plutôt que des assemblages savants qui intimideraient. Le terroir lui donne raison. Argilo-calcaire, criblé de cailloux qui stockent la chaleur du jour pour la restituer la nuit, Mira Luna offre une amplitude thermique extraordinaire, jusqu’à 25 degrés d’écart en plein été (40 degrés le jour et 15 la nuit), de quoi atteindre une belle maturité aromatique sans jamais sacrifier la fraîcheur. La gamme s’articule autour d’un 100 % rolle décliné en deux versions, un vin élevé en inox, droit et vif, l’autre en demi-muids et amphores, plus complexe, aux notes de fruits exotiques légèrement vanillées. S’ajoute un viognier d’une fraîcheur inattendue qui n’a rien du bouquet intense de ses cousins rhodaniens et, enfin, une syrah de garrigue élevée en amphore, marquée par le thym sauvage et le ciste qui poussent entre les pierres et donnent au vin ses notes balsamiques si singulières. Deux rosés complètent la gamme. L’un est structuré et gastronomique, à majorité de syrah. L’autre, d’une pâleur et d’une finesse confondantes, a déjà été récompensé d’une médaille d’or au Mondial du rosé. Conseillée par le Cabinet d’agronomie provençale, la désormais vigneronne réfléchit aussi à l’avenir climatique du vignoble, cépages anciens, variétés résistantes, dans la droite ligne de ce que toute la Provence explore aujourd’hui.

La Baume, l’autre écrin

À une heure de route de là, à Tourtour, perché à 600 mètres d’altitude aux portes des gorges du Verdon, le domaine de la Baume porte la dimension hôtelière du projet. Un bâti d’exception qui fut la demeure du peintre Bernard Buffet, des rivières et des cascades, une nature tout aussi préservée et des oliviers centenaires aux variétés si anciennes qu’elles ne figurent plus dans aucun répertoire. Anne-Cécile a fait réaliser des analyses ADN afin d’ouvrir la voie à un projet de pépinière à partir de ces souches ultra-résistantes aux huiles fabuleuses. Sept cuvées d’huile d’olive sont déjà produites, travaillées avec la même exigence aromatique que les vins et la même méthode : partir des arômes, donner du sens, écouter le consommateur. Car c’est bien là le cœur de son ambition, non pas deux domaines viticoles et oléicoles de plus en Provence, mais un écosystème vivant, cohérent, en circuit fermé. Les ruches sont déjà installées, les plantes aromatiques en projet, le potager et les fleurs comestibles sortent de terre pour alimenter un futur restaurant. Anne-Cécile a aussi créé des coffrets vin-huile imaginés avec Linda Farquharson, artiste écossaise spécialisée dans la linogravure, et des livres de recettes élaborés avec des chefs, pour expliquer les accords huile, vin et plat. Ce qui frappe chez elle, c’est moins l’énergie – clairement prodigieuse – que le sens qu’elle donne à son travail. Tout est relié, tout a une raison d’être. La chimiste devenue vigneronne ne produit pas du vin pour en produire. Elle restaure des cycles naturels, préserve un bout de Provence sauvage, et le met en bouteille.


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