Le rêve d’une vie de Jean-Luc Monteil

Si sa vie professionnelle a débuté avec le vin, c’est après bien d’autres métiers et quelques sociétés redressées ou lancées que Jean-Luc Monteil a créé le domaine des Bergeries de Haute-Provence pour vivre ce projet fou auquel il n'a jamais renoncé

Dans le petit monde du vin, il existe une posture qui rassure tout le monde : être fils ou fille de vigneron, reprendre les rênes et suivre le même chemin que ses aînés. Lorsque Jean-Luc Monteil débarque dans les Alpes-de-Haute-Provence en 2017 afin de planter onze cépages sur des terres vierges de tout produit phytosanitaire à 600 mètres d’altitude, il est entrepreneur de métier, manosquin de naissance et vigneron de nulle part. « Dans le monde du vin, vous êtes un inconnu, voire un imposteur », dit-il en prononçant le mot sans gêne, presque avec un certain appétit. Car c’est exactement cette position-là, en dehors des cases et libérée du poids de l’héritage, qui l’intéresse tout particulièrement et explique en partie son étonnant succès. Tout commence pourtant par un professeur de dégustation à l’école hôtelière de Thonon-les-Bains qui pressent chez lui quelques prédispositions à la dégustation. Finaliste du concours Ruinart à 19 ans, à sa « plus grande surprise », il est repéré et chassé par Carrefour pour une mission que peu d’autres auraient acceptée à cet âge : inventer les premières foires aux vins du groupe. « J’aimais aller à contre-courant. La grande distribution pouvait vulgariser quelque chose d’élitiste et je trouvais que c’était une bonne chose. » Le jeune homme découvre alors le faste des châteaux bordelais, est accueilli chez les plus grands et se fait déposer en hélicoptère sur le tarmac de Vinexpo. Puis un nouveau patron, obsédé par les chiffres, lui demande des choses qui ne collent pas avec ses valeurs. Il démissionne, rejoint Paris pour occuper un poste de formateur de cavistes chez Nicolas. Lorsqu’il se résout à repartir en direction du sud, il n’a encore qu’à peine 22 ans. S’ouvre alors pour lui une vie d’entrepreneur : il redresse une société en difficulté dans le réseau de la Française des Jeux, puis la revend. Officie dans le secteur des travaux publics, ainsi que de l’hôtellerie. Monte un réseau de franchise dans le financement des particuliers. Reprend des titres de presse. Passe un MBA, un master, un diplôme en économie et finances, comme si accumuler les expertises était une façon de ne jamais se fermer de portes. Tout ce temps, il reste au contact des vignerons, à observer. « Je savais qu’un jour, je ferai mon propre vin. »

La rage au ventre

Lorsque l’occasion de sauter le pas se présente, Jean-Luc Monteil réagit autant en entrepreneur qu’en véritable passionné. Il a vu naître les vins de l’Hérault, les terrasses-du-larzac, noté le succès du domaine Daumas-Gassac et il a compris, avant que ce ne soit une évidence, que le dérèglement climatique allait déplacer les zones d’excellence vers des terroirs en altitude. Il tombe alors sur ces quatre anciennes bergeries à restaurer face aux Pénitents des Mées, sur des terres situées à 600 mètres de haut qui n’ont jamais connu de produits phytosanitaires, avec trois types de sols (sable, argilo-calcaire, calcaire pur) et des poches de sel qui donnent aux vins cette salinité délicieusement salivante. Ses choix ampélographiques en disent long sur sa personnalité d’indiscipliné. Nebbiolo, barbera, bianco gentile, des cépages qu’aucun cahier des charges ne lui impose et qu’il va puiser dans ses affinités corses et piémontaises. « Nous sommes ici sur le piémont français des Alpes. Je me suis amusé à planter des cépages qui me plaisaient. » Épris de liberté, il multiplie les expérimentations. Une micro-parcelle de marnes bleues plantée en pinot gris finira ainsi dans un blanc plutôt que dans le rosé initialement prévu. Il tente un assemblage de syrah-barbera auquel les Italiens n’avaient pas pensé, essaie de produire des grenaches « pinotant ». L’IGP alpes-de-haute-provence n’exigeant rien de trop contraignant, Jean-Luc Monteil ne s’interdit rien, tout en se fixant certaines règles, avec un domaine des Bergeries de Haute-Provence conduit en bio dès sa création et en biodynamie depuis trois ans. Ce qui le distingue du reste des vignerons de la région est sans doute son absence totale d’illusions sur ce que ce métier exige : « Produire des vins authentiques ne suffit plus. Il faut avoir la rage au ventre. C’est la guerre en permanence ». La reconnaissance critique a toutefois été déterminante dans son ascension, contribuant à le faire accéder à des tables étoilées ayant adhéré à l’histoire de cette Provence d’altitude. « Dans un village de trois-cents âmes, vous n’êtes personne », reconnaît-il. Tout comme son modèle déclaré, le regretté Eloi Dürrbach, du domaine de Trévallon, star des Alpilles, il dit préférer ne pas porter le poids de l’héritage : « Le champ des possibles est ainsi beaucoup plus vaste ». S’il reconnaît que le rêve ne ressemble pas à ce qu’il imaginait, il lui va néanmoins comme un gant : « C’est beaucoup plus compliqué, mais c’est ce qui le rend beaucoup plus intéressant ».


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