Michel Rolland vient de nous quitter brutalement et c’est peu dire qu’avec lui une époque des grands vins de Bordeaux disparait. Sous l’apparence d’un homme toujours jovial et bon vivant, Michel a su, avec un charisme inouï, réinventer le goût du bordeaux moderne. Homme de terrain plus qu’homme de science, il a fait du métier de consultant œnologue une quasi nécessité de la production des grands crus, transformant parfois le propriétaire vigneron en simple comparse d’une aventure œnologique qui le dépassait. Michel Rolland a su mieux que personne définir le profil gustatif des vins qu’il conseillait en s’appuyant sur des principes apparemment simples mais fondamentaux : de bons raisins récoltés à maturité parfaite, vinifiés avec bon sens et élevés dans du bois de qualité avaient toutes les chances de produire un vin savoureux et de bonne garde. Il serait vain ici de lister toutes les propriétés où il a pu exercer son expertise, mais on peut en revanche assurer que, depuis les années 1980, nombre des plus belles réussites des deux rives bordelaises (avec bien sûr une inclinaison pour ses terroirs chéris du Libournais, dont il était un enfant), mais aussi de Napa Valley et d’Argentine, lui sont, au moins en partie, dues. Certains ont critiqué jusqu’à la caricature la plus grossière le « goût Rolland », oubliant que ce très fin palais respectait mieux que quiconque la vérité des terroirs qui lui étaient confiés et que son sens inné de l’assemblage lui permettait d’en faire valoir toutes les subtilités.
À Dany, avec qui il a longtemps formé le couple le plus brillant de Bordeaux, à sa famille, à l’équipe de Rolland et Associés, le laboratoire d’œnologie qu’il a fondé dès 1973, à tous ceux qui l’aimaient, toute l’équipe de Bettane+Desseauve adresse ses plus sincères condoléances. Par Thierry Desseauve
Faut-il brûler les œnologues ? Chantal Lecouty avait donné ce titre à un éditorial où je défendais l’œnologie intelligente et préventive d’Emile Peynaud et de Jacques Puisais, si différente de l’œnologie correctrice de la Bourgogne ou de la vallée du Rhône. Immédiatement je reçus une lettre amicalement provocatrice d’un certain Michel Rolland inconnu de moi en cette année 1982 avec pour titre : « Faut-il brûler les critiques de vin ! » Nous nous sommes vite compris et une solide amitié est née entre nous deux et Dany, son épouse, elle aussi magnifique dégustatrice et rigoureuse scientifique. Cette amitié est en deuil désormais et avec elle le souvenir des 45 derniers millésimes bordelais vinifiés sous l’influence de Michel que j’ai eu la chance, le bonheur et l’honneur de déguster, juger et commenter. Sans parler de tout ce qu’il m’a appris. Et j’ai souffert avec lui de toutes les caricatures qu’une intelligentsia typiquement française, inculte, prétentieuse et partisane a faites de lui depuis Mondovino, le film désastreux de Jonathan Nossiter. Repose en paix Michel, tes grands vins parleront pour toi. Par Michel Bettane
En France, la déconsommation est une réalité depuis cinquante ans. Elle s’est accélérée ces dernières années et concerne maintenant des pays qui ont porté la croissance exportatrice de nos vignobles, les États-Unis en tête, sans compter le retournement violent de la Chine pour d’autres raisons. Cette tendance mondiale touche particulièrement le vin rouge. Bordeaux cumule les boulets à ses pieds. « La consommation de rouge s’affaisse structurellement sur tous les marchés matures », confirme l’économiste Jean-Marie Cardebat, professeur à l’université de Bordeaux et auteur d’Économie du vin (La Découverte). Conséquence, le négoce n’achète plus, à quelques exceptions près, les domaines accumulent les stocks, les cours du vrac s’effondrent. En somme, le système s’enraye jusqu’à conduire des acteurs à la défaillance quand les perfusions de l’État ou des banques cessent d’anesthésier les malades. De même, si le prix du foncier se maintient dans les appellations prestigieuses, c’est bien que les acheteurs potentiels attendent une sévère correction avant de s’emparer des nombreuses propriétés à vendre.
Arracher pour respirer, mais après ?
Le constat général a conduit à une réaction mécanique de l’écosystème bordelais : puisque l’offre excède largement la demande, arrachons des dizaines de milliers d’hectares pour rétablir l’équilibre (en même temps que la distillation va chercher à diminuer les stocks). Une nouvelle campagne, portant sur plus de 10 000 hectares, est acquise pour 2026. À court terme, il est probable que les cours se stabilisent, voire remontent, mais quelles sont les garanties pour l’avenir ? Pourquoi les vins se vendraient-ils mieux ensuite ? Quid des prix de sortie en primeur des crus classés ? En réalité, n’est-on pas en train d’occulter une introspection plus profonde sur les causes de la crise ? « L’arrachage est sans doute nécessaire, mais ne peut pas être la seule réponse », développe Jean-Marie Cardebat. « Il faut une inflexion véritable de la stratégie. Si le produit ne change pas, si d’autres canaux de distribution et destinations export ne sont pas recherchés, il faudra arracher davantage demain. La filière est nombriliste, commandite peu d’études de marchés. Il faut récupérer les volumes perdus sur les pays émergents en Asie et en Afrique, y porter les efforts commerciaux. Comme de pousser le blanc et la bulle sur les zones traditionnelles. »
Quand l’innovation devient vitale
Alexander van Beek.
Il est intéressant de noter que l’Italie, confrontée à des défis comparables, a repoussé la solution de l’arrachage pour miser sur une stimulation de la demande. Ses instances représentatives, telles Federvini ou Italiana Vini, font le constat d’une mutation structurelle irréversible et d’un besoin d’adapter les produits au goût des consommateurs, avec un effort massif de promotion à l’export soutenu par les pouvoirs publics. À cheval entre Bordeaux et la Toscane, Alexander van Beek, qui dirige le château Giscours et le domaine Caiarossa, est bien placé pour en parler : « La crise est partout. Tous les crus classés comme les nôtres sont touchés, même si nous avons un peu plus de traction sur les marchés. Mais les solutions diffèrent. En France, les subventions de l’Union européenne servent à arracher ; en Italie, à planter. Là-bas, on choisit de pousser les vins à l’international, avec une image séduisante, portée par une ruralité humaine et artisanale. À Bordeaux, nous devons tous renforcer l’expérience œnotouristique pour faire du vin un produit de culture, pas un produit de luxe. C’est ce que nous essayons de faire à Giscours ».
Trouver de nouveaux marchés
Constatant que la baisse des prix ne stimule pas la clientèle des crus classés, comme les deux dernières campagnes primeurs l’ont montré, Alexander van Beek appelle aussi à surveiller un modèle économique fragilisé par des coûts qui n’ont jamais été aussi élevés. Les marges doivent être préservées pour servir au développement. Les accords de libre-échange avec le Mercosur (retardé de 18 mois) ou avec l’Inde (aux effets hypothétiques) sont vus comme des opportunités parce que la recherche de nouveaux marchés devient une priorité. Sans attendre le négoce. À Saint-Émilion et Pomerol, les domaines Fonroque et Mazeyres de la famille Guillard ont monté l’an dernier une structure commerciale commune. De même, Château Ferrand a recruté un directeur commercial export. « Et je vais davantage sur les marchés », souligne son directeur général Gonzague de Lambert. « En Côte d’Ivoire et au Cameroun, j’ai trouvé des clients pro-Bordeaux. Ça existe ! Des commandes ont été prises et on les servira avec le concours de la Place, qui reste un outil performant. Les vins de Ferrand doivent être présentés en détail et nous allons le faire de plus en plus. » Dans un autre registre, la marque Mouton Cadet laboure les pays asiatiques émergents, Thaïlande, Vietnam ou Indonésie, avec sa culture de l’activation. Le nombre restreint de marques puissantes à Bordeaux, capables de financer un marketing offensif, reste un frein.
Un récit collectif à reconstruire
La crise, les liquoreux de Sauternes et Barsac l’ont connue il y a plus de quinze ans déjà. Les Guiraud, Suduiraut, Climens se sont réinventés dans les vins secs, jusqu’à Sigalas-Rabaud qui vient de dévoiler une cuvée sans alcool élaborée avec le spécialiste Moderato. Cet exemple peut servir d’autres appellations. « Basculer vers le blanc sec a été une très bonne initiative », admet Jean-Marie Cardebat. « Elle a permis de montrer aussi qu’il n’existe pas qu’une pensée monolithique à Bordeaux. Mais l’effort a été assez peu collectif alors qu’il y a une belle histoire à raconter ensemble. » Ce sont surtout les initiatives individuelles qui fleurissent. Le château Larrivet Haut-Brion a invité la jeune génération de l’école de création visuelle de Bordeaux à plancher sur le design de demain : bouteilles, packagings ou types de formats. Le collectif Vignerons Avenir renouvelle en 2026 son offre de mentorat à destination de vignerons en quête d’accompagnement. « Pour inspirer Bordeaux demain », clament les initiateurs de la démarche, qui se nomment Petrus, Lafite Rothschild, Yquem et Cheval Blanc.
Des initiatives qui bougent les lignes
Les vins de lieu d’Olivier Cazenave
Olivier Cazenave.
Le constat s’est imposé à lui. Bien tenir ses vignes, vinifier des vins de qualité, assurer la commercialisation, c’est trop pour un seul homme. Olivier Cazenave s’est mué en vinificateur-négociant, un modèle trop peu pratiqué à Bordeaux qu’il juge judicieux comme piste de sortie de crise. Il sélectionne les raisins chez des vignerons pour réaliser une gamme ancrée Rive droite. « J’ai voulu revisiter les vins de Bordeaux en conciliant les classiques merlot et cabernet franc avec une modernité aromatique et des tannins travaillés. Mais pas question de proposer des cuvées rebelles qui refusent leur origine. » Le catalogue va monter bientôt à dix références avec l’arrivée d’un saint-émilion grand cru sur un élevage long. Les prix s’étagent entre 9 et 49 euros pour le pomerol. Le modèle est flexible, une cuvée qui ne marche pas peut vite être arrêtée. Et il repose sur une confiance réciproque : « J’ai une complicité et une convergence d’intérêts avec mes partenaires. Une année où je ne prends pas leurs raisins, ils bénéficient de mon réseau commercial pour vendre à leur nom ».
Mouton Cadet nouvelle génération
Jérôme Aguirre.
C’est l’avantage des maisons familiales, les nouvelles générations sont dans la place. La société Baron Philippe de Rothschild a fait appel aux petits-enfants, Mathilde, Nathan et Pierre, pour toucher les consommateurs qui leur ressemblent. Trois cuvées de Mouton Cadet, sa marque internationale en AOC, ont été créées successivement depuis 2023, dans une collection baptisée Fresh. « Du beau et du bon », résume avec enthousiasme le directeur des opérations, Jérôme Aguirre, qui a façonné des vins frais et aromatiques, en blanc et rosé comme en rouge, dernier-né à déguster entre 8 et 10 degrés. Ils sont certifiés bio et vegan, destinés aux cavistes plus qu’à la grande distribution et proposés à un prix contenu : 12,90 euros. Pour pousser l’identification, Mathilde, Nathan et Pierre ont leur prénom sur l’étiquette. Tous les trois font aussi partie du creative lab de Mouton Cadet, un groupe de réflexion et d’innovation qui cogite à d’autres projets.
Explore fait s’envoler le mono-cépage
Julien Brustis.
Sur l’étiquette, la montgolfière invite au voyage, le vin dans la bouteille aussi. La gamme se nomme Explore, elle embarque vers des mono-cépages fringants : un merlot et un cabernet-sauvignon en appellation haut-médoc lancés l’automne dernier, un sauvignon et un sémillon qui seront dévoilés en avril. Elle a été imaginée par Julien Brustis, qui dirige le château Tour des Termes à Saint-Estèphe, et fait discrètement référence au domaine, une subtilité qui a du sens : « Cette approche n’est pas en opposition avec une propriété historique ou une grande appellation. Bordeaux doit se réinventer avec une consommation moins statutaire. Notre marque reflète à la fois la découverte pour le client et le travail mené par l’équipe pour repousser les standards ». Les vins sont prêts à boire, frais, peu ou pas boisés. Le tarif reste premium, entre 22 et 24 euros, reflet du niveau élevé de détails qualitatifs. L’exploration se poursuivra avec un 100 % petit verdot avant la fin de l’année et un cabernet franc en 2027.
Bordeaux n°12 vise des millions de cols
Et s’il fallait avoir 90 ans pour savoir parler à la Gen Z ? Bernard Magrez a lancé en fin d’année dernière une nouvelle cuvée étrangement baptisée Bordeaux n°12. Peu importe, comptent surtout le dessin de l’étiquette qui accroche l’œil, un éclat de couleurs signé du street artiste JonOne, et le message signé de l’irréductible patriarche : « Un nouveau style de bordeaux ». Ce jus léger et fruité, en blanc et rouge, se veut accessible et populaire. Il s’affiche à 5,95 euros, la condition aussi de son succès. Parce que les ambitions sont grandes, avec un objectif de plus de dix millions de bouteilles d’ici trois ans. Les conditions sont propices pour imposer un vin de marque. Les approvisionnements ne manquent pas, à des cours très favorables. Comme souvent, Bernard Magrez voit juste et sait manœuvrer en temps de crise. « Les consommateurs n’ont pas tourné le dos au vin de Bordeaux », assure-t-il. « Mais à ses codes trop rigides, trop éloignés du quotidien. »
L’œnotourisme pousse la vente directe
Charlotte Mignon.
Réputé fermé, Bordeaux a fini par s’ouvrir. L’œnotourisme s’impose parce qu’il permet aussi de développer la vente directe, 100 % rémunératrice, alors que les domaines restent coupés de leur consommateur final par le système de commercialisation de la Place. Au château de Ferrand, site préservé de Saint-Émilion, les efforts ont permis d’offrir un outil haute couture assuré par six employés, dont trois guides sommeliers. L’activité permet d’écouler en moyenne 20 000 bouteilles chaque année quand le vignoble de 32 hectares, certifié bio, en produit 140 000. À Margaux, Château Dauzac est un autre exemple d’œnotourisme performant. La création récente de chambres dans la chartreuse et l’ouverture d’une maison d’hôtes démultiplient les contacts avec les vins de la propriété, qui s’écoulent déjà à la boutique au gré des 10 000 visites annuelles. Chez Larrivet Haut-Brion à Léognan, maison de longue date engagée dans l’accueil, la nouvelle directrice générale, Charlotte Mignon, y voit « un lien direct et durable avec les clients locaux et internationaux, pour leur parler aussi de nos actions et nos projets ».
Bordeaux a quelque chose de profondément déroutant. Jamais les vins n’y ont été aussi accomplis. Jamais ils n’ont été portés à un tel degré de maîtrise. La compréhension des terroirs, la montée en puissance d’une viticulture de haute précision, la recherche d’une extrême justesse des maturités, l’aboutissement d’une œnologie de terrain, la remise en question des extractions comme des élevages et, plus largement, l’ouverture des vignerons et des négociants aux grands équilibres des vignobles du monde ont profondément redessiné le paysage bordelais. En une décennie, les équilibres se sont déplacés, les excès se sont atténués et les vins, premiers bénéficiaires de cette transformation silencieuse, ont gagné en lisibilité, en fraîcheur, en buvabilité. Ils sont, pour beaucoup, plus justes, plus nuancés, plus élégants et souvent mieux accordés aux attentes contemporaines de consommateurs à la fois moins informés et plus exigeants. Et pourtant, jamais Bordeaux n’a semblé aussi fragile. Ce paradoxe s’inscrit désormais au cœur du système. Alors que la qualité progresse, le marché se contracte. Tandis que les vins évoluent, leur image demeure en partie figée, prise dans la double inertie d’un monde qui donne parfois l’illusion du mouvement tout en reproduisant ses schémas et d’un regard professionnel qui peine à se défaire de ses habitudes et de ses idées reçues. Dans un contexte où la critique et les prescripteurs eux-mêmes n’ont pas toujours su accompagner, avec la vigilance nécessaire, l’évolution des vins, un écart s’est creusé entre le vin que Bordeaux produit aujourd’hui et ce que le monde croit encore qu’il est. Un décalage lent, progressif, méthodique, presque imperceptible à ses débuts, mais désormais structurant, et souvent douloureux puisqu’il se traduit, à l’aune de ce quart de siècle, par des incertitudes économiques pour les exploitations, les maisons de distribution et l’ensemble d’une filière essentielle à la vitalité d’un territoire. Il affecte un tissu local dense, qui fait vivre des dizaines de milliers d’acteurs, et se lit dans les bilans, dans les stocks, dans les restructurations en cours, mais aussi déjà dans l’évolution des paysages d’une région profondément façonnée par la vigne.
Bordeaux se transforme
Ce malentendu s’est construit dans le temps long, à mesure que le vignoble se transformait sans le dire. La mutation bordelaise est d’abord une révolution à bas bruit, qui ne s’est pas faite contre un modèle, mais à l’intérieur de celui-ci, sans rupture spectaculaire, sans effet d’annonce, grâce à des ajustements agronomiques et techniques. C’est ainsi que le goût des vins s’est progressivement redéfini, moins marqué par la puissance, davantage réorienté vers la fraîcheur, la précision et la lisibilité, avec une attention accrue portée à la justesse du fruit et à l’expression des terroirs. Cette transformation, hélas, n’a pas été accompagnée d’un renouvellement du récit. Pendant que les vins évoluaient, Bordeaux a continué de se raconter selon une grammaire héritée des décennies précédentes, qui correspondait à un moment de l’histoire où la demande mondiale semblait inépuisable. Ce récit n’est pas erroné, mais il est devenu partiel. La consommation recule dans les marchés historiques et peine à se renouveler dans les nouveaux eldorados conquis au début de ce millénaire. Le vin rouge, en particulier, voit son audience se restreindre. Les attentes se déplacent vers des vins plus digestes, plus accessibles, plus immédiatement lisibles. Le statut cède progressivement le pas à l’usage, et l’autorité à l’émotion. Le vin redevient une expérience. Dans ce contexte, Bordeaux se trouve en situation de dissonance faute d’avoir su rendre intelligible cette évolution stylistique, alors même qu’elle n’en est encore qu’à ses balbutiements dans de nombreux vignobles, en France comme dans le monde. La crise ne relève donc pas seulement d’un ralentissement conjoncturel, mais engage la structure même du modèle : ce qui a changé dans les vins n’est pas encore parvenu jusqu’à l’esprit du consommateur. Les campagnes de primeurs en offrent une illustration particulièrement nette. Entre niveaux d’invendus inédits, tensions accrues sur les trésoreries, coûts de portage qui fragilisent l’ensemble de la chaîne, ce système – pourtant remarquable et longtemps redoutablement performant – pensé pour accompagner la croissance se trouve aujourd’hui confronté à une contraction durable de la demande. Comment, dans ces conditions, lui reprocher de chercher à garantir sa propre viabilité ? Dans le même temps, l’offre demeure abondante. Les stocks s’accumulent et les réponses s’organisent autour de l’arrachage, de la distillation ou de l’ajustement des volumes. Autant de mesures nécessaires sans doute, mais qui demeurent, pour l’essentiel, des réponses aux symptômes d’une crise qui est, avant tout, une crise de la relation.
Bordeaux se révolte
Une crise du lien entre le vin et son public, entre ce que le vin est devenu et la manière dont il est perçu, entre une réalité profondément renouvelée et un imaginaire qui n’a pas encore été réécrit. Partout, les signes d’une recomposition sont à l’œuvre. Des propriétés expérimentent, affinent leurs pratiques, redéfinissent leurs équilibres. Certaines explorent des voies plus libres, plus sensibles, plus artisanales. D’autres repensent leur modèle économique, diversifient leurs productions, investissent de nouveaux marchés ou développent des expériences œnotouristiques pour reconnecter le vin à son territoire et à ceux qui le découvrent. Mais cette transformation se doit d’être visible. Dans un monde saturé de messages, ce qui ne se voit pas n’existe pas. La question n’est donc plus celle de la qualité, mais celle de la lisibilité. Il s’agit désormais d’accomplir un travail plus exigeant encore que celui de produire de grands vins : apprendre à les rendre désirables, sans céder aux effets de mode, sans renier la profondeur de son histoire, mais en réaccordant enfin son récit avec sa réalité. Au fond, Bordeaux ne traverse pas une période de déclin, mais plus vraisemblablement de transition. Une transition logique au moment de passer d’un système fondé sur l’évidence du prestige à un monde dans lequel le vin se bat pour conserver sa place dans la vie des individus. Un monde où l’on ne boit plus le vin pour ce qu’il représente, mais pour ce qu’il procure. Dans ce monde-là, Bordeaux conserve des atouts considérables, à condition d’accepter une inflexion claire : rendre ses vins, tous segments confondus, à la fois rémunérateurs pour ceux qui les font et compréhensibles par ceux qui les savourent. La refondation de Bordeaux n’est ni brusque, ni uniforme. Elle est progressive, plurielle, parfois hésitante, passe par des prises de risque, par des réussites, mais aussi par des renoncements. Après tout, il ne s’agit pas de corriger à la marge un modèle fragilisé, mais d’en redéfinir les équilibres et la trajectoire afin de passer d’un système d’autorité à une logique de désir, d’un modèle vertical à une culture du lien, d’un vin que l’on respecte à un vin que l’on choisit. Nul doute que ce new deal se construira à partir de ce qui fait la singularité de ce vignoble : la diversité de ses terroirs, la richesse de ses savoir-faire, la puissance de son écosystème, sa capacité historique d’adaptation et, surtout, une intelligence collective dont Bordeaux n’a jamais manqué, mais qu’il lui revient aujourd’hui de réaffirmer. Elle est déjà à l’œuvre, dans les vignes, les chais, les pratiques et les esprits. Elle demande maintenant à être assumée, structurée et évidemment incarnée.
La question n’est plus de savoir si le vignoble de Bordeaux est capable de produire de grands vins. Elle est de savoir s’il est capable de se rendre lisible sans se simplifier et de recréer du désir sans renoncer à son exigence. C’est à cette condition que Bordeaux pourra retrouver sa place. Une place à redéfinir autour de quelques principes essentiels que ce dossier se propose d’éclairer à travers le regard de celles et ceux qui en dessinent déjà les contours.
Dès le XVIe siècle, Larcis Ducasse s’inscrit durablement dans l’histoire de Saint-Émilion. Reconnu très tôt pour la justesse de ses vins, le cru est consacré par une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1867, jalon fondateur d’une ascension ininterrompue. Situé à l’est du village, dans le prolongement naturel de la côte Pavie, le vignoble déploie aujourd’hui ses 11,30 hectares sur des pentes argilo-calcaires d’une remarquable homogénéité. Des terrasses lentement façonnées au chai audacieux imaginé par Henry Raba, le domaine s’est construit par strates successives. En 1893, ce descendant d’une grande lignée de négociants bordelais acquiert la propriété et y engage des investissements déterminants. Au fil des générations, ses héritiers poursuivent l’œuvre avec constance. Ainsi, Jeanne Attmane et son frère Jacques-Olivier Gratiot ont veillé avec ferveur, pendant plus de trente ans, sur le destin de Larcis Ducasse, avant de transmettre le flambeau à la nouvelle génération, incarnée par Amel Attmane et Ariane Gratiot, en 2024. Parallèlement, sur le terrain, une nouvelle dynamique est initiée au début du XXIe siècle. Sous l’impulsion décisive de Nicolas Thienpont, admirablement épaulé par David Suire, le cru entame alors une transformation en profondeur, fondée sur une lecture plus fine et plus sensible de son terroir. Avec pour résultat de conduire Larcis Ducasse au rang de premier grand cru classé, consécration ultime.
Aux commandes depuis 2024, l’excellent David Suire poursuit cette quête d’élégance avec constance. Millésime après millésime, le cru affirme une identité faite de profondeur, de distinction et de longévité, donnée par un terroir d’une remarquable capacité d’adaptation. Si le merlot domine largement les assemblages, entre 80 et 90 %, la part de cabernet franc, portée à 14 % sur les millésimes 2021, 2022 et 2023, gagnera progressivement en importance pour atteindre 15 à 25 % dans les années à venir. Cela devrait apporter davantage encore de nuances aromatiques, de vibration et d’allonge à un vin dont la puissance se met au service d’une expression toujours complexe de son terroir, véritable mosaïque géologique structurée autour de quatre ensembles majeurs, capables d’orienter le style de chaque millésime. Recouvert d’une fine pellicule d’argile brune, le plateau de calcaire à astéries d’origine marine insuffle fraîcheur et trame iodée, renforçant la signature saline, racée et persistante de Larcis Ducasse. Sur les hauteurs du coteau, la molasse du Fronsadais, roche sédimentaire tendre où argile et calcaire se confondent, accentue l’éclat naturel de ce vin de lieu, toujours énergique et lumineux. Appuyée sur le long versant sud des pentes parfois vertigineuses de la côte de Saint-Émilion, dite côte Pavie, une partie du vignoble est plantée sur des sols calcaires intimement liés à l’argile.
Lors des années solaires, ce secteur confère opulence et générosité de fruit, déployées avec ampleur et nuances, et offre au bouquet de superbes parfums orientaux. Enfin, au pied de cette côte, là où la pente s’adoucit, les vignes plongent leurs racines dans des sols mêlant argile et sable calcaire. Ici, quels que soient les caprices du millésime, le vin parle de la terre plus que du soleil, livrant des expressions profondes et telluriques, comme en témoignent les 2017 et 2021. Larcis Ducasse signe ainsi des vins de relief, capables d’allier puissance et élégance, de s’accorder avec justesse aux conditions de chaque année, tout en promettant une évolution digne des grandes références historiques du cru, de 1945 à 1964 en passant par 1959.
La dégustation
Château Larcis Ducasse 2023
Encore un peu strict, ce 2023 offre un soyeux énergique qui va loin en bouche. Sa salinité finale avive le palais. C’est un profil dans la lignée du superbe 1964 et qu’il faudra attendre absolument.
96/100
#salin
Château Larcis Ducasse 2022
Nez intense et souverain, mêlant notes de mûre, graphite et violette. La bouche impressionne par sa densité et son amplitude, tout en conservant un toucher soyeux et sans lourdeur. Finale magistrale, longue et fraîche. Il a le grand style des meilleurs vins de Bordeaux.
97/100
#lumineux
Château Larcis Ducasse 2021
Expression plus retenue, florale et minérale, avec des accents de fruits rouges frais. La bouche est élancée, portée par une acidité précise et salivante. Finale élégante.
93/100
#tellurique
Château Larcis Ducasse 2020
Du raffinement aromatique avec des notes de cerise noire et une touche menthée. Bouche ample, soyeuse, équilibrée entre chair et tension. La finale persistante, harmonieuse, affiche une dimension aérienne irrésistible.
96/100
#lumineux
Château Larcis Ducasse 2019
On sent dans ce millésime la signature du merlot sur grand terroir. Le tannin se tient droit
et resserre encore un peu la bouche. On aime la finale d’un grand naturel de constitution.
94/100
#salin
Château Larcis Ducasse 2018
Nez charmeur et complexe, mêlant notes de fruits noirs mûrs et poivrées. Bouche puissante, ample, mais remarquablement contenue par une belle fraîcheur, malgré
ce millésime solaire. Finale persistante.
96/100
#captivant
Château Larcis Ducasse 2017
Nez fin sur les arômes de framboise, de pivoine et de tabac blond. Bouche élégante, plus en finesse qu’en puissance, d’une belle lisibilité. Finale subtile et persistante. L’assemblage n’affiche que 8 % de cabernet franc, mais sa dimension florale et fraîche pourra donner la réplique à beaucoup de mets. Un grand vin de gastronomie.
94/100
#tellurique
Château Larcis Ducasse 2016
Nez profond et racé où la truffe noire commence à se manifester. « C’est une année où le merlot a des allures de cabernet », explique Davis Suire. Bouche magistrale, dense et aérienne, d’un équilibre exemplaire. Finale longue encore un peu serrée, mais c’est un 2016 promis à une grande garde.
95/100
#lumineux
Château Larcis Ducasse 1964
Robe d’une grande jeunesse. Expression classique, délicate, sur des notes de tabac blond et de truffe noire. La bouche droite et racée révèle une architecture fine et précise et s’achève sur une finale florale subtile et persistante au charme irrésistible.
97/100
#salin
Château Larcis Ducasse 1959
Nez solaire, mêlant notes de prune mûre, cacao fin et orange confite. La texture est ample, soyeuse, parfaitement fondue, avec une élégance naturelle et sans ostentation. La finale chaleureuse est dans le ton du millésime.
93/100
#captivant
Château Larcis Ducasse 1945
Un monument. Grande profondeur aromatique sur les notes de truffe noire et de café d’Éthiopie avec une touche d’orange sanguine et de fleur épicée. Bouche dense et vibrante, matière majestueuse, portée par une acidité intacte et une finale saline interminable et émouvante, témoignage rare d’un millésime mythique.
98/100
#lumineux
On le répète depuis longtemps maintenant, mais certains font comme s’ils n’entendaient toujours pas : acheter une bouteille de vin constitue un choix individuel et délibéré et non plus une habitude de consommation. L’époque où la ménagère revenait invariablement de ses courses avec une, deux ou six bouteilles de rouge est terminée. Celle où son mari s’installait au comptoir du bistrot en disant d’un ton décidé « patron, un p’tit ballon de côtes ! » l’est tout autant. Et celle où le médecin du couple empilait chaque année dans sa cave des caisses de bon bordeaux, itou. Faut-il regretter ces temps révolus ? Bien sûr que non. L’époque change, moins de personnes boivent régulièrement du vin, mais ceux qui s’y intéressent demeurent largement assez nombreux, dans le monde entier, et avec un goût pour le sujet autrement curieux et exigeant, pour faire vivre longtemps une filière régénérée et attentive à cette évolution. Il suffisait de se promener dans les allées de la très réussie édition 2026 de Wine Paris pour comprendre tant cette internationalisation aujourd’hui solidement ancrée que les mues profondes et visibles du secteur. Dans la nouvelle ère dans laquelle nous entrons, l’intelligence artificielle, les biotechnologies, la robotique bouleverseront certainement nos modes de vie et de travail ; la violence de la géopolitique mondiale et le poids des armes dicteront certainement les rapports entre les nations et les continents. Pourtant, la civilisation du vin sera toujours là, instillant d’autres rapports entre les hommes et les communautés que ceux de la force, poursuivant une autre relation avec la terre, le vivant et le ciel que le principe d’exploitation. La civilisation du vin a un bel avenir, pour peu que l’on essaye de le décrypter et de s’y adapter.
En Magnum N°43 est disponible en kiosque et sur notre site ici :
L’opération star de la maison de négoce Duclot, via sa structure La Vinicole, celle qui place les vins auprès des cavistes et des restaurants, fait son retour annuel. Le concept est simple : des grands vins de Bordeaux au restaurant, prêts à boire et au même prix que chez le caviste. Luc Lemieux, le directeur de Duclot La Vinicole, résume : « Le succès ne se dément pas. J’ai connu l’opération avec quinze restaurants, puis vingt, puis trente, et cette année on est à quarante, dont neuf établissements étoilés Michelin. On a resserré la gamme de vins à douze références pour cette 14e édition, avec un cœur de gamme plus accessible, et que des “bangers” si on passe les 200 euros. »
En clair, il faut que tout le monde puisse se faire plaisir, avec un prix d’appel à 60 euros et quatre références à moins de 90 euros dont deux 2016 (le pauillac château Haut-Bages Libéral et le saint-julien château Lagrange, qui tirent leur épingle du jeu dix ans après). On retrouve aussi quelques incontournables comme le saint-émilion grand cru château Bélair-Monange 2015, le saint-estèphe château Montrose 2010, ou encore les iconiques château Léoville Las Cases 2007 (saint-julien) et château Mouton-Rothschild 2014 (pauillac).
Cette année, le choix de restaurants va du trois étoiles (Pierre Gagnaire à Paris) au restaurant décontracté comme La Brasserie Bordelaise à Bordeaux. Les Parisiens et les Bordelais sont les mieux servis, y compris dans leur région puisque l’opération a lieu aussi au Cap Ferret, à Arcachon, ou encore à Biarritz, en plus de quelques adresses à Lyon, sur la Côte d’Azur, mais aussi dans la Loire. Il faudra aller chez le chef Christophe Hay, soit à Blois, soit à Orléans. Les quantités, si elles sont généreuses, sont toutefois limitées. On ne saurait trop vous conseiller de réserver, au restaurant, mais aussi la bouteille qui vous fait le plus envie.
Carte sur table, du 15 mars au 15 avril. Plus d’informations : www.cartesurtable.com.
Cyrille Jomand, commissaire-priseur de la vente et président-directeur général d’iDealwine. Photo Studio Morfaux
Pour sa deuxième édition organisée par la maison de ventes iDealwine et parrainée par le navigateur Louis Burton, la 65e vente des vins des Hospices de Nuits-Saint-Georges a totalisé 1,526 million d’euros (hors pièce de charité), soit une hausse spectaculaire de 91,7 % par rapport à l’an dernier. « Dans un contexte d’instabilité inédit, ce résultat confirme la bonne tenue des prix malgré un volume légèrement plus généreux, reflet de la grande qualité du millésime », souligne Cyrille Jomand, commissaire-priseur de la vente et président-directeur général d’iDealwine.
Malgré des rendements limités, seulement 80,5 pièces produites, le millésime 2025 a séduit par son équilibre et son style typiquement bourguignon. L’intégralité des lots proposés a trouvé preneur : quatre-vingts pièces de 228 litres et une feuillette de 114 litres issues du millésime 2025 ont été adjugées. Les vins rouges, majoritaires avec soixante-dix-neuf pièces réparties en dix-huit cuvées, ont atteint un prix moyen de 18 595 euros la pièce. La seule cuvée blanche proposée a quant à elle atteint un prix moyen de 38 000 euros.
Parmi les adjudications marquantes, deux nuits-saint-georges premier cru Les Saint-Georges, les cuvées Hugues Perdrizet et Georges Faiveley, ont chacune culminé à 47 000 euros. La cuvée blanche, nuits-saint-georges 1er cru Les Terres Blanches, a été adjugée 34 000 euros, complétée par une feuillette vendue 23 000 euros. La traditionnelle pièce de charité, la « Cuvée des Bienfaiteurs », vendue par souscription au profit de l’association de médiation animale Ani’nomade, a permis de récolter 59 500 euros.
Cette édition revêtait une dimension particulière : il s’agissait du dernier millésime signé par Jean-Marc Moron, régisseur du domaine depuis 1990, qui a passé le relais à Laurence Danel avant son départ à la retraite en 2026. « Malgré une récolte relativement faible, certaines cuvées confirment l’intérêt des grands amateurs de Bourgogne avec des prix dignes de grands crus. C’est aussi une belle consécration pour le travail de Jean-Marc Moron et ses trente-six années au service du domaine », souligne Guillaume Koch, directeur des Hospices civils de Beaune.
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Le domaine des Hospices de Nuits-Saint-Georges s’étend sur 12,4 hectares répartis entre Nuits-Saint-Georges, Premeaux-Prissey, Vosne-Romanée et Gevrey-Chambertin. Essentiellement planté en pinot noir, il produit dix-neuf cuvées, dont plusieurs premiers crus et un blanc confidentiel issu de chardonnay.
iDealwine est l’un des acteurs mondiaux des enchères de vin en ligne. Créée en 2000 et présente en Europe, en Asie et aux États-Unis, l’entreprise fédère près de 650 000 amateurs et a réalisé 58 millions d’euros de ventes en 2025.
Ani’nomade est une association engagée pour le sauvetage, la protection et le placement d’animaux abandonnés ou en détresse.
Après les éditions dédiées à Londres, New York, Mexico, Hong Kong, The Macallan célèbre la capitale française sous forme d’une expérience sensorielle. Fidèle à l’esprit de cette série immersive, la maison écossaise poursuit sa quête : explorer l’âme des grandes métropoles, en révéler les strates cachées de savoir, de créativité et d’émotion, puis proposer ces découvertes dans un single malt d’exception, accompagné d’une création gastronomique et d’un documentaire.
Disponible sur Amazon Prime Video, la série suit la maître assembleur Kirsteen Campbell et les frères Roca dans leur exploration de villes iconiques comme Londres, New York, le Mexique ou Hong Kong. Pour cette nouvelle étape (disponible ici : https://www.themacallan.com/en/single-malt-scotch-whisky/distil-your-world-paris), cap sur Paris, berceau de la restauration moderne et capitale mondiale de la gastronomie.
Aux côtés du chef espagnole triplement étoilé Joan Roca, Kirsteen Campbell est partie à la recherche de l’essence parisienne, guidée par la cheffe la plus étoilée au monde, Anne-Sophie Pic. Ensemble, ils ont arpenté les pavés d’une ville qui incarne l’excellence, l’élégance et l’Art de la Table. « À Paris, chaque détail compte : le choix des produits, la précision du geste, la mise en scène, l’atmosphère », confie la cheffe étoilée. La table y devient une véritable toile, où tradition et innovation dialoguent depuis le XVIIIᵉ siècle.
De cette immersion est née une édition limitée au remarquable sens du lieu. Le whisky évoque d’abord les parfumeries à travers des notes de bois de santal et d’épices délicates. Puis viennent des touches beurrées de baguette et de brioche, hommage aux boulangeries de quartier. L’assemblage, dominé par des fûts de chêne américain, complétés par des fûts européens et d’ex-bourbon est enrichit de fûts de cognac qui lui confère de l’élégance. Une signature résolument française.
« Paris incarne l’élégance, la passion et le raffinement. J’ai voulu en proposer l’âme même », confie Kirsteen Campbell. Pour elle, la sélection des bois demeure la clé de voûte d’un whisky capable de raconter une histoire.
Fondée en 1824 par Alexander Reid, sur les terres fertiles autrefois appelées « Maghellan » en Speyside, The Macallan s’est imposée comme l’une des références du single malt. Avec Distil Your World Paris, la distillerie signe une carte postale liquide : un voyage où patrimoine écossais et art de vivre parisien s’unissent dans un même verre.
The Macallan, Distil Your World Paris (47,2%), 4 500 euros (70cl)
« Je détestais demander de l’argent à mes parents alors j’ai commencé par faire des extras à l’hôtel Costes », raconte James Ney. L’expérience qui devait être passagère est finalement devenue une vocation. Très vite, ce diplômé d’une école de commerce gravit les échelons. D’abord chef de rang, puis manager, avant de diriger le service du soir, à seulement 22 ans. Sa rigueur, son goût du détail et son sens du client attirent les regards. On le recrute pour l’ouverture d’un hôtel à Saint-Barthélemy – une expérience particulièrement compliquée pour lui. De retour à Paris, il rejoint le Royal Monceau en 2016 où il découvre le saké japonais et la cuisine étoilée avec le restaurant Il Carpaccio. Les deux expériences forgent son exigence. En 2019, il rejoint les frères Laurent et Thierry Gardinier qui cherchent un directeur pour relancer Drouant, fraîchement rénové. James Ney découvre un lieu chargé d’histoire, mais en quête d’un nouveau souffle. Les Gardinier lui laissent carte blanche. Il repense la salle, réinvente les gestes, rétablit les classiques comme les chariots de fromages et des digestifs, souhaitant un service digne d’un étoilé, mais dans un cadre convivial : « Je voulais redonner du spectacle, que les serveurs fassent autre chose que déposer une assiette ». Fils de grand amateur, il parle du vin avec émotion : « Mon père faisait des dîners où il ouvrait des bouteilles incroyables. Il m’a transmis cette curiosité ». Sous son impulsion et celle du sommelier Antoine Pétrus, à l’époque directeur général du groupe Taillevent, Drouant se dote d’une carte exceptionnelle, avec près d’un millier de références pour la seule vallée du Rhône et autant de choix dans les autres vignobles.
Le vin, son terrain de jeu
Un jour, un client fidèle lui demande d’organiser un repas avec un vigneron et quelques invités. « C’était un moment de partage tellement fort qu’on a voulu en faire un vrai rituel. » Deux ans plus tard, ces dîners de vignerons sont devenus un rendez-vous qui a lieu neuf fois par an réunissant vingt personnes à table dans le salon Proust : seize convives novices ou passionnés, un vigneron et un membre de son équipe, James Ney et son chef sommelier. « On commence par se rendre chez le vigneron, avec notre chef, pour goûter toutes ses cuvées. On imagine ensuite un menu autour de nos choix. » La cuisine s’accorde au vin et non l’inverse. James Ney se souvient d’un dîner avec Michel Chapoutier : « Il était à table face à Thierry Gardinier. Tout le monde buvait ses paroles. Une vraie leçon sur le vin ». Ou encore de cette soirée en l’honneur du château de Beaucastel, où Charles Perrin, l’un des représentants de la famille propriétaire de ce domaine de Châteauneuf-du-Pape, a décidé de partager son vin le plus rare, Hommage à Jacques Perrin : « Je m’en souviendrai toute ma vie ». Vernay, Jean-Louis Chave, Larmandier-Bernier, Albert Mann, Vincent Pinard, Charles Heidsieck, etc., les rendez-vous mémorables sont nombreux. Le dîner s’achève souvent sur la terrasse, avec cigares et digestifs. À partir de 150 euros le menu en six plats avec accords et jusqu’à 350 euros pour les domaines d’exception, le rapport prix-plaisir est à la hauteur des promesses. Nombre d’habitués de ces dîners reviennent d’ailleurs à chaque édition, aux côtés de ceux qui les découvrent. « Certains clients n’en ont pas manqué un seul ! », sourit James Ney.
À l’ombre dorée de château d’Yquem, la viticulture s’est offert un bain de jouvence. « Terroir d’idées », premier hackathon viticole porté par le lycée de La Tour Blanche et l’association franco-québécoise Fusion Jeunesse, a réuni une centaine de lycéens et d’apprentis en février dernier. Trente projets ont été pitchés, pour parler autrement de vigne, de vin et de raisin à leur génération.
La filière traverse une crise d’image ; les jeunes, eux, cherchent du sens et des perspectives. À l’approche du Salon de l’agriculture, le pari est clair : redonner de l’attractivité en confiant la réflexion à ceux qui ne viennent plus spontanément au vignoble. Depuis avril 2025, à Bommes, les élèves, de la 3e au BTS, enchaînent idéathons et ateliers. Ils se glissent dans la peau d’entrepreneurs ou de responsables de domaine pour conjuguer transition climatique, viabilité économique et sens au travail. Adossé à Château La Tour Blanche, premier grand cru classé, avec le soutien d’Yquem et du Campus régional de la vigne et du vin (dynamique NAVI), le lycée s’affirme comme un laboratoire d’idées pour le futur vitivinicole.
Grand oral de la vigne nouvelle génération Le 5 février, à Yquem, place au grand oral. Face à un jury réunissant notamment Miguel Aguirre (La Tour Blanche), Thomas Robert et Lorenzo Pasquini (Yquem), Emmanuel Danielou (Campus) et Fusion Jeunesse, les pitchs s’enchaînent. Premier défi : dépasser la bouteille. Six fresques redessinent l’imaginaire du raisin. Le prix « Création » (parrainé par le Campus) distingue les lycéens Nolan Bourrieau et Margot Zambelli pour leur fresque sur les nouveaux usages du raisin. Un Prix Coup de cœur revient au triptyque De l’or dans les mains, de Louanne Clipet, Diane Danonville, Justine Dufort et Lisa Chaumont (BTS 2), réalisé à partir de lies de vin : une œuvre qui relie biodiversité, métiers, alimentation, cosmétique et spiritueux, et célèbre le potentiel infini du raisin.
Deuxième défi : imaginer une boisson pour la Génération Z sans trahir l’excellence de La Tour Blanche (premier grand cru classé en 1855). Les BTS 1 Kylian Alonso, Grégoire Lacroix, Thomas Vignes et Gabin Pinto remportent le Prix Produit avec un Kombucha de La Tour Blanche aux raisins de Sauternes, en canette. « Fini les sodas sans âme. Dans les années à venir, on sert du kombucha », lancent-ils. Miguel Aguirre reconnaît avoir été interpellé : « Il faut écouter cette parole-là et la traduire d’une certaine façon. Ce qui m’a plu […] c’est qu’il y a quand même une notion de fermentation et de travail. » Une expérimentation n’est pas exclue sur les parcelles pédagogiques.
Troisième défi : réinventer une maison bourgeoise de 1 000 m² attenante à Quem. Les BTS 2 Louis Bluck, Nello Bourige, Lilian Franquet et Lukas Menkarska remportent le prix « Projet » avec Sau’Thermes, un spa quatre saisons situé sur la source originelle du château, avec une fontaine centrale comme point d’entrée et un parcours épousant le cycle de la vigne. Immersion, pédagogie, œnotourisme sensible. Coup de cœur aussi, sur le même thème, pour le « dôme de verre pour rêver et se délier » que Timéo Bert (1re Viticole) verrait bien s’élever devant la bâtisse. Lorenzo Pasquini s’est montré « sensible à cette capacité à réfléchir un peu en dehors des codes. C’est toujours source d’inspiration. » De son côté, Jean-Louis Nembrini, vice-président de la Région Nouvelle-Aquitaine, a salué cette tribune offerte aux élèves, évoquant la nécessité d’un « désordre créatif ».
Les projets lauréats bénéficieront, selon les défis, de parrainages, d’accompagnements, de mobilités et, pour certains, de possibilités de concrétisation réelle avec les partenaires.
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