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Jean-Rémy Rapeneau, l’humain avant tout

Comment s’est construite votre carrière ?
Je suis né en 1983, au cœur d’une famille de vignerons champenois. Très jeune, j’ai découvert toutes les facettes du métier, de la vigne à la vinification, mais j’ai d’abord choisi de me spécialiser dans le commerce international. Après une école de commerce à Rouen, un passage à la Westminster University à Londres et une expérience prolongée aux États-Unis, j’ai pris la responsabilité de l’export pour les marques et les maisons de notre groupe familial en 2009.

Que retenez-vous de cette expérience américaine ?
La France a ses traditions et son histoire, mais le dynamisme du Nouveau Monde pousse à se réinventer, à sortir des codes et à trouver un équilibre entre héritage et innovation. Dans une maison comme la nôtre, les casquettes sont multiples.

Chaque membre de la famille a la sienne ?
Jean-François et Christophe Rapeneau, mon oncle et mon père, s’occupent de la partie technique. Vincent, mon cousin, est en charge du marché français et moi, du commerce international. Nos compétences sont complémentaires, ce qui fait notre force. Comme je m’occupe de l’export, je voyage énormément et je réside principalement outre-Atlantique. Habiter un marché permet de mieux en comprendre la culture et de rester au plus près des clients. Nous ne pouvons pas vendre la même bouteille en France, en Italie, au Japon ou aux États-Unis. Les demandes des clients sont différentes et notre offre doit s’adapter à chaque marché.

Dans la Champagne actuelle, être une entreprise familiale est-il toujours un atout ?
Cela nous permet des prises de décision rapides, entre nous, sans actionnaires extérieurs. Nous cultivons aussi des relations humaines très fortes avec nos clients, nos partenaires et nos équipes. Dans un monde souvent très « corporate », la dimension humaine fait la différence sur le long terme. Nous possédons 200 hectares de vignes, c’est l’autre atout majeur. Nous avons investi dans le vignoble dès 1973, ce qui s’est avéré être un choix visionnaire. La majorité de nos vignes sont situées dans le secteur de la montagne de Reims et de la côte des Blancs, en grand et premier crus. Cet ancrage nous permet de garantir un approvisionnement d’une qualité constante et d’être à l’abri des spéculations liées à l’achat de raisin.

Quelle est la stratégie du groupe ?
Je la résume en trois mots : diversité, unité et audace. Diversité des maisons et des marchés ; unité familiale et passion commune ; audace de se projeter dans l’avenir en restant fidèles à notre identité. Nous avons la chance d’être récoltants-manipulants et de gérer un portefeuille unique composé de plusieurs maisons et marques complémentaires. G.H. Martel et Charles de Cazanove sont des marques fantaisie, Bligny est le seul château en Champagne et Vieille France est destinée à la gastronomie. Chaque marque a son identité qui correspond à un marché ou un type de distribution. Cette diversité nous permet de nous adresser aussi bien à la gastronomie qu’à la grande distribution, en France comme à l’international.

Quels sont vos principaux marchés ?
Nous produisons environ six millions de bouteilles par an. La France reste notre premier marché en volume, mais cela a tendance à diminuer. L’export représente un atout commercial important et bien réparti, avec un tiers des ventes en Amérique du Nord, un tiers en Europe et en Afrique et un tiers dans la zone Asie-Pacifique. Cette distribution nous rend solides face aux crises, mais nous gardons toujours en tête qu’il faut chercher en permanence d’autres marchés.

Parlez-nous de Vieille France, la marque que vous venez de relancer.
Elle a été déposée en 1860 et nous en avons fait l’acquisition en 2003. On s’est donné le temps d’en faire quelque chose et nous venons tout juste de commercialiser sous ce nom une gamme destinée au circuit des cafés, hôtels et restaurants. Les cinq cuvées sont des assemblages de raisins issus de grands crus. Elles sont embouteillées dans le flacon originel de la marque et restent au moins dix ans en cave avant leur commercialisation.

Sylvain Morey, passion double

Photo : Mathieu Garçon.

Sylvain Morey est un être dual. Moitié Italien par sa mère, moitié « mâchuré » par son père. En patois, ce terme qui signifie « tâché » désigne les Chassagnais car il n’y a pas de source d’eau dans le village, ce qui donnait la réputation à ses habitants d’être sale. Il a grandi dans le vignoble familial au cœur du village de Chassagne-Montrachet et de ses 350 hectares en appellation. Un nom comme un mirage pour les nombreux amateurs de vin qui peinent à se procurer quelques-unes des rares bouteilles. Enfant, il apprend la vigne avec son grand-père, puis avec son père. La transmission est essentielle en Bourgogne et il est désigné successeur du domaine. L’adolescent est bon à l’école et se voit bien ailleurs, même s’il ne sait pas trop où. Devant l’héritage familial, ce sera le chemin attendu : lycée viticole puis le DNO de Dijon. À la fin de ses études, en 1995, il a 22 ans. Rester chez lui ? Ce n’est pas encore le bon moment. Avec un père dans la fleur de l’âge et une petite sœur de 19 ans qui aimerait s’impliquer dans le domaine, les huit hectares seraient peut-être un peu étroits pour ces trois forts caractères. Dans le film Ce qui nous lie, du réalisateur Cédric Klapisch, sur le thème de la transmission viticole en Bourgogne, qui fut d’ailleurs tourné à deux pas de chez lui, Sylvain Morey voit une histoire très similaire à la sienne. Partir de chez soi pour mieux y revenir un jour. La sérénité de la famille aimée l’impose, ce sera le Sud. Il suit sa compagne originaire d’Aix-en-Provence et s’occupe pendant sept ans de la viticulture d’un territoire acquis par son beau-père dans l’appellation encore méconnue du Luberon dont les raisins sont d’abord vendus aux coopératives locales. Un temps long, sans compromis, où il recommence à zéro. Sans doute moins confortable que la vie qu’il aurait pu mener au domaine familial bourguignon, mais il se sent tout de suite bien dans la région. À partir de 2002, il s’empare des meilleures parcelles et entame son parcours entrepreneurial pour atteindre aujourd’hui dix-sept hectares divisés en douze îlots et une myriade de cépages. Si ce paysage aux allures toscanes lui évoque l’héritage maternel florentin gravé dans son ADN, il y est pourtant « le Bourguignon ». Son terroir de naissance se rappelle à lui en 2014, lorsque son père, proche de la retraite, effectue une première donation partageant ses cinq hectares de vignes entre sa sœur et lui puis, deux ans plus tard, ses trois hectares en fermage.

Deux salles, deux ambiances
Avec un parcellaire de quatre hectares de vieilles vignes compactées dans un rayon d’un kilomètre seulement à partir du clocher du village, Sylvain Morey confectionne des vins en appellations bourgogne aligoté, coteaux-bourguignons, bourgogne (rouge), chassagne-montrachet villages (blanc et rouge), chassagne-montrachet premier cru Champs Gains (blanc et rouge), chassagne-montrachet premier cru En Caillerets (blanc), saint-aubin premier cru Les Charmois (blanc) et santenay premier cru Grand Clos Rousseau. Il parle du Luberon comme « d’en bas » et de Chassagne-Montrachet comme « d’en haut ». Si l’accent se lisse lorsqu’il est en bas, prenant même quelques intonations sudistes, et s’intensifie quand il remonte en Bourgogne, cette migration ne fait pas pour autant de lui un « fake Bourguignon », s’amuse-t-il à préciser. Bien qu’il y exerce le même métier, les deux régions sont, en bien des points, diamétralement opposées : « Hautes densités à 10 000 pieds par hectare, vignes basses et deux cépages à Chassagne ; 4 000 pieds par hectare, vignes hautes et près de quinze cépages en Luberon ». Les panoramas ne sont pas les mêmes non plus. Dans le Luberon, une douzaine de vignerons se dispersent, souvent sans se croiser, sur un territoire gigantesque, alors que les vignes du petit territoire de Chassagne-Montrachet sont soudées les unes aux autres, partagées par quarante-cinq vignerons. C’est le premier venu (on se sait plus quand) qui a dicté l’orientation commune à ces dernières. On ne les distingue les unes des autres que par un discret patchwork de teintes et de silhouettes, fruit du cumul des réglages précis effectués par les nombreux voisins et qui les montrent plus ou moins longues, vertes ou enherbées. Le Luberon, c’est chez lui. Il y trouve une vibration avec laquelle il entre en résonance, une lumière brute qui l’émeut. En Bourgogne, il est poreux à l’énergie invisible du lien qui existe depuis des temps très anciens entre les vignerons et leur terre. On comprend de façon évidente en dégustant ses cuvées comment il rassemble le haut et le bas en imposant sa patte à travers des vins qui ont en commun d’être finement infusés, d’un boisé extrêmement juste, souples et d’une longueur sapide qui appelle un deuxième verre. Sylvain Morey a de la chance, il se sent chez lui en ces deux endroits. De quoi en faire un homme entier, et un vigneron comblé.

À la table du roi avec la maison Rémy Martin

Qu’est-ce qu’un grand spiritueux ? Sans doute celui qui réussit, l’instant d’une dégustation, à suspendre le temps. C’est la promesse tenue depuis 1874 par le cognac Louis XIII, une création de la maison Rémy Martin qui réalise là l’assemblage de ses eaux-de-vie les plus complexes et les plus vieilles, exclusivement issues des terroirs de Grande Champagne, le premier cru de Cognac, dont certaines sont centenaires. Cognac dont le caractère exceptionnel est le fruit d’une sélection sévère (moins de un pour cent de toutes les eaux-de-vie à disposition du maître de chai, Baptiste Loiseau), Louis XIII en sa carafe reconnaissable entre toutes s’est fait une place de choix sur les tables les plus renommées, forgeant sa réputation de « roi des cognacs » et de « cognac des rois ». Forte de ce lien avec la gastronomie, la maison déploie aujourd’hui son univers au-delà de son cognac de légende en lançant deux collections d’art de la table conçues en partenariat avec l’artisan J.L Coquet, manufacture de porcelaine de Limoges réputée pour avoir créé certaines des porcelaines les plus translucides et les plus délicates qui soient. Inspirés par deux des grands piliers de l’excellence propre à Louis XIII, le terroir et le temps, et réalisés en édition limitée à 750 unités numérotées, ces deux ensembles de six pièces (une grande assiette, une assiette creuse, une assiette à dessert, un bol, un service à thé et un service à café) ont été façonnés à la main par quarante artisans. Baptisée Ode à la Matière, la première collection rend hommage au terroir de Grande Champagne. Grâce à une numérisation 3D, sa porcelaine extra-blanche affiche une texture qui évoque le sol calcaire de la région de Cognac. L’émail, délicatement brossé, est orné d’une fleur de lys gravée via une technique laser spécialement développée par J.L Coquet pour cette collaboration. Trois cercles ornent le dos de chaque création, rappelant les tierçons en bois de châtaignier dans lesquels s’épanouissent patiemment les eaux-de-vie. La seconde collection, nommée Ode au Temps, témoigne quant à elle de la patience nécessaire pour révéler la complexité des eaux-de-vie qui composent l’assemblage du cognac Louis XIII. La porcelaine se fait ici l’écho du cristal, arborant des sculptures affleurantes qui filtrent la lumière, révélant des nuances ambrées. Et un liseré cuivré peint à la main rappelle la couleur des alambics charentais. Invitations à explorer l’univers de la maison « et à en prolonger la magie au fil du repas », comme l’explique Anne-Laure Pressat, la directrice exécutive de Louis XIII, ces « odes » ouvrent un dialogue sensible et poétique entre deux artisanats d’excellence, au service de l’art de vivre à la française, et incitent à prendre le temps de le vivre. C’est au fond le seul vrai luxe de notre époque.

Le goût du combat de Samuel Montgermont

SAMUEL MONTGERMONT NEGOCIANT EN VINS ET PRESIDENT DE L UMVR, AU CLOS ST PATRICE A CHATEAUNEUF DU PAPE

À la fin des années 1990, Samuel Montgermont n’imaginait sans doute pas encore que le vin deviendrait le fil conducteur de sa vie. Ce Breton né dans un milieu modeste s’oriente plutôt vers le droit, à Rennes, où il étudie pour devenir avocat. Rien ne le prédestine à travailler un jour dans les vignes. Rien, sinon une passion grandissante, éveillée au contact de quelques initiés et nourrie par des dégustations marquantes. « À l’âge où j’ai pu commencer à boire du vin, j’ai eu la chance de goûter ceux des plus grands : Margaux, Cheval Blanc, le domaine de la Romanée-Conti, etc. À l’époque, ce n’était pas encore inaccessible. » Il découvre aussi la « belle viticulture », un idéal que peu pratiquent alors. Amateur de gastronomie, il consacre ses économies d’étudiant à la visite des restaurants étoilés de France. Les grands vins et les grandes tables l’impressionnent, et plus encore, l’attirent. Très vite, Samuel Montgermont comprend qu’il veut faire partie de ce monde. Il décide alors de se spécialiser dans le droit viticole, un choix audacieux et encore peu courant à l’époque l’obligeant à poursuivre ses études à Aix-en-Provence, en partenariat avec l’université du vin de Suze-la-Rousse. Pour achever son cursus, il fait un stage au service juridique chez Michel Chapoutier, à Tain-l’Hermitage. L’étudiant est enthousiaste à l’idée de s’immerger dans l’univers qui le fascine, habité par des personnalités passionnées. L’expérience est décisive.

Premiers pas dans le Rhône
Chapoutier, fidèle à sa réputation, s’est entouré d’une génération de jeunes talents, ingénieurs agronomes et œnologues. Montgermont, lui, n’a pas ce bagage technique, mais il observe, écoute, apprend. Et s’imprègne. « J’ai vite compris que je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau », confie-t-il. Rapidement, l’envie de terrain, de concret et de faire le vin s’impose à lui. Sa formation se poursuit au domaine Les Béates, en Provence, où il participe en tant que stagiaire à une campagne de vinification. C’est une révélation et un choc. « Moi qui étais un amateur éclairé, j’ai saisi à ce moment-là toute l’ampleur du travail qu’il faut pour qu’un raisin devienne du vin. » Il découvre la dureté du métier, son exigence physique. L’expérience lui donne une approche plus réaliste du vin, technique, mais aussi pragmatique. Il constate que la qualité se construit sur un équilibre fragile entre la rigueur et la viabilité économique. Deux figures marquent durablement son parcours. Michel Chapoutier, l’entrepreneur visionnaire, et Thierry Allemand, le vigneron iconique de Cornas. Deux hommes aux antipodes, mais unis par une passion intransigeante. Le premier lui transmet une vision décomplexée du terroir et du commerce. Le second lui enseigne la radicalité du geste vigneron. « Ces deux discours m’ont façonné. » Entre ces deux logiques que rien n’oppose vraiment, il va trouver son propre chemin. En 2001, diplôme en poche, Samuel Montgermont décroche son premier emploi à Châteauneuf-du-Pape, au château de La Gardine. Le Rhône devient sa maison. Il en aime les paysages, l’énergie, la liberté, les cépages phares (syrah et grenache) et l’absence de hiérarchie figée. À La Gardine, il occupe un poste de touche-à-tout qui va bien à son tempérament actif, travaille sur les aspects techniques, économiques et stratégiques, met à profit sa formation juridique et renforce son goût pour le commerce. Très vite, Patrick Brunel, le propriétaire, lui fait confiance. Montgermont devient un ambassadeur naturel des vins de la propriété, capable de parler des cuvées avec enthousiasme et précision. C’est lui qui incite ainsi les Brunel à créer une petite structure de négoce haut de gamme. L’idée n’est pas de faire du volume, mais de proposer des sélections de vins issus des meilleures appellations du Rhône, au nord comme au sud. Il se passionne pour ce nouveau terrain d’expression, le sourcing, les négociations, l’assemblage. « J’ai découvert en moi une vraie envie d’être assembleur », dit-il. La période marque aussi la naissance de sa réflexion sur l’économie du vin. Il s’inquiète de voir l’industrie valoriser toujours plus le petit, le rare, au détriment des maisons capables de produire des volumes qualitatifs. « Je pressentais qu’on allait avoir des crises majeures. » Le small is beautiful lui fait peur.

Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs.

Une maison de vins
Les dix ans qu’il passe à La Gardine lui permettent d’innover et d’affiner sa vision. En 2011, une rencontre déterminante change sa vie. Michel Picard, l’homme d’affaires bourguignon à la tête d’un groupe solide et respecté, cherche quelqu’un pour relancer Les Grandes Serres, une belle maison de vins de Châteauneuf-du-Pape complètement endormie. Le courant passe entre les deux hommes. Picard perçoit en Montgermont un entrepreneur complet, capable d’unir vision de la qualité, ancrage territorial (si important à Châteauneuf-du-pape) et pragmatisme commercial. « J’ai commencé par bâtir une équipe, recréer une dynamique, sécuriser nos contrats et redéfinir nos standards de qualité. » Peu à peu, la maison change de visage. D’un négoce classique, elle devient une entité de vinification à part entière, avec un sourcing maîtrisé et une exigence qualitative revendiquée. Samuel Montgermont s’attache à établir des partenariats durables avec des vignerons, à garantir une constance d’approvisionnement et à valoriser le travail de chacun. Mais la reconnaissance met du temps à venir. À peu près à la même époque, dans la cave d’un propriétaire, Montgermont déniche un vin sublime issu de la parcelle historique Clos Saint-Patrice. Même si tout le monde a oublié l’histoire de ce terroir, le coup de cœur est immédiat. Ce vin va devenir la vitrine du renouveau des Grandes Serres. « J’ai compris alors que la crédibilité d’un négociant passait aussi par l’incarnation, par un lieu et un vin emblématiques. » La maison retrouve une légitimité locale et attire enfin l’attention de la critique. « Nous avons commencé à être regardé différemment. Des figures importantes, comme Antoine Pétrus ou Gérard Margeon, nous ont fait confiance et sont venues découvrir ce que nous faisions. » Il apprend à composer avec les rendements, admet que « s’approcher de la limite haute des rendements du cahier des charges » peut être un objectif qualitatif et non un renoncement. Il développe une politique d’achat rigoureuse et, pour sécuriser ses approvisionnements, adosse Les Grandes Serres à la cave coopérative de Cairanne, qui constitue l’un de ses outils de vinification et qu’il contribue à relancer. À partir de 2017, 100 % des vins de la maison sont vinifiés à partir d’achats de raisins et non de vins en vrac. « Le gain de qualité a été immense », souligne-t-il. Parallèlement, la maison acquiert quelques vignobles à Cairanne et en côtes-du-rhône, restructure ses parcelles à Châteauneuf-du-Pape, mais conserve une philosophie claire : être avant tout une maison de vins, attachée à ses marques et à la maîtrise de ses approvisionnements. Les cuvées parcellaires viennent enrichir la gamme, sans en bouleverser l’esprit. Trois niveaux de gammes sont créés dans l’offre de la maison : les vins parcellaires de la collection Haute Culture, les cuvées joyeuses et décomplexées de Pop Culture et des vins d’appellations (côtes-du-rhône, beaumes-de-venise, vacqueyras, gigondas et châteauneuf-du-pape) avec Touche Française.

Déclic et engagement
En parallèle, Samuel Montgermont s’engage dans la filière. Régionalement d’abord, en tant que représentant des Grandes Serres au sein de l’Union des maisons de vins du Rhône. Il est d’ailleurs actuellement le président de ce syndicat professionnel qui fédère les négociants en vins de la vallée du Rhône. Cet univers lui plaît, il a envie de mener des réflexions collectives et des combats parce qu’il perçoit très tôt les signaux faibles d’un marché en mutation : la rupture générationnelle, l’évolution des modes de consommation, le déclin du vin comme boisson de culture, etc. « J’ai compris que le changement serait violent », se souvient-il aujourd’hui. En 2015, il décide de s’impliquer au niveau national en rejoignant Vin & Société, association et lobby français qui vise à défendre le rayonnement du vin et de sa filière, dont il prendra la présidence quelques années plus tard. La structure, par les nombreuses enquêtes qu’elle commandite, change sa lecture sociologique du vin. Il y voit un monde trop replié sur lui-même, trop élitiste dans sa pédagogie, déconnecté du consommateur réel. Il résume : « La filière a sans doute voulu trop éduquer au lieu de plus partager et nous sommes en train de perdre ce pari ». Que faire ? Pour lui, une partie de la réponse passe par la création de marques fortes, incarnées, crédibles, fondées sur des vins de qualité capables de parler à une génération nouvelle, de s’adapter aux codes de consommation contemporains tout en restant ancrés dans leur territoire. « Starck disait qu’il fallait rendre le beau accessible au plus grand nombre. C’est la même chose avec le bon. Il faut offrir des rapports qualité-prix extraordinaires sans forcément changer le produit, simplifier sans appauvrir, proposer des expériences et les cumuler, innover sur le service, s’adapter aux régimes alimentaires, changer nos codes de lecture. » Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs. « Notre force, c’est la diversité. Il n’y a pas qu’un seul type de consommateur. À nous de leur parler, sans renier ce que nous sommes, c’est-à-dire des créateurs et non des industriels. »

Flammes dans la nuit

Marie-Laure Latorre, Château de Sales, Bordeaux Sous l’impulsion de ses propriétaires, la famille Lambert, le château de Sales a entamé depuis dix ans une mue assez spectaculaire, aussi bien quant à la qualité de ses vins que dans son approche vigneronne. La démarche engagée par l’excellent Vincent Montigaud a remis sur de bons rails cette grande propriété de l’appellation pomerol (presque 50 hectares). Capitaine de plusieurs domaines au sein des vignobles Olivier Decelle, Marie-Laure Latorre, à qui l’on doit le retour au premier plan du château Jean Faure, a pris début 2025 la direction générale de Sales avec la volonté, l’énergie et la vision transversale qu’on lui connaît. Ingénieure agronome, stratège commerciale pragmatique, Marie-Laure est aussi une meneuse d’équipe qui a de fortes convictions en matière de viticulture durable. De quoi permettre à Sales de monter rapidement dans la division supérieure, tout en étant préparé à s’y maintenir.

Eve Faiveley, Domaine Faiveley, Bourgogne

Comme son frère Erwan, Eve Faiveley a la Bourgogne dans la peau. Cela se comprend, ces deux-là représentent la septième génération d’une famille établie à Nuits-Saint-Georges depuis 1825. Pourtant, à l’âge où le monde devient à portée de main, Eve a décidé de partir à sa rencontre. À Barcelone d’abord, puis aux États-Unis, avant de revenir en France pour exercer des fonctions dans le marketing des cosmétiques de luxe. De cette expérience, elle a appris qu’une marque aussi forte soit-elle ne vaut rien sans savoir-faire d’excellence. Une vision lucide et sans esbroufe pour celle qui rêvait de devenir « nez » et qui connaît les parfums des grands vins que ses équipes élaborent. Dix ans déjà que cette exigeante épicurienne a retrouvé ses racines, avec l’envie sans cesse renouvelée de toujours faire briller ce en quoi elle croit.

Véronique Sanders, Château Haut-Bailly, Bordeaux

Un article la surnomme « la first lady de Haut-Bailly ». Il y a de ça, c’est vrai, tant Véronique Sanders incarne la culture de cette propriété. Si son arrière-grand-père, Daniel Sanders, en fut le propriétaire à partir de 1955, c’est aussi aux côtés de son père Jean qu’elle a appris le métier. L’Américain Robert Wilmers, dont la famille est aujourd’hui propriétaire des lieux, a eu du flair en confiant la direction de son projet à cette amoureuse des vins de Bordeaux, à l’aise avec les vignerons, l’équipe technique dirigée par Gabriel Vialard ou les partenaires commerciaux de la propriété. Véronique a imaginé pour Haut-Bailly un cuvier et un chai sans équivalents dans le monde des grands vins tout en renforçant la culture d’accueil de ce vignoble situé aux portes de Bordeaux. Elle est aussi à l’initiative d’une prise de parole remarquée de la discrète Académie internationale du vin auprès de l’ONU, pour défendre la place du vin dans nos cultures. Un engagement complet autour d’une passion si forte mérite nos applaudissements nourris.

Alice Paillard, Champagne Bruno Paillard

Ce n’est peut-être pas la meilleure photo que l’on pourra prendre de la directrice des champagnes Bruno Paillard, mais elle me semble bien illustrer l’un de ses traits de personnalités. Alice est à l’affût. En veille permanente des tendances de consommation sur ses nombreux marchés, en constante remise en question de ses pratiques œnologiques, sans révolutionner l’exceptionnel travail réalisé par son père Bruno pour hisser cette petite maison au rang de celles qui comptent, en continuel émerveillement pour la cuisine audacieuse des jeunes chefs et cheffes et leur savoir-faire. Rien d’étonnant, donc, dans le fait que la gamme des champagnes « BP » réponde brillamment à tous les instants de consommation. Pour une méditation sur la beauté des choses en ce monde (il y en a tant !), on recommande la toute nouvelle cuvée NPU rosé, merveille de grâce et de finesse.

Gabrielle Malagu, Champagne Esterlin

On avait quitté Gabrielle Malagu chez Gosset. La voici désormais cheffe de cave de la maison Esterlin, qui en a fait la pièce maîtresse de ses ambitieux projets. Loin d’être novice, Gabrielle connaît les rouages du monde coopératif puisqu’elle a assumé pendant plus de dix ans les responsabilités techniques et managériales de la coopérative d’Hautvillers. Mais c’est le goût de la terre et de la viticulture qui a poussé cette œnologue de métier à se lancer dans ce nouveau défi. Avec plus de 200 hectares de vignes répartis selon les adhérents d’Esterlin dans la vallée de la Marne, autour d’Épernay et dans le Sézannais, ce terrain d’expression lui permettra de renouer avec ses premières passions. Pour cette petite-fille de vigneron tourangeau, c’est une manière de se reconnecter à ce qui compte.

Marie-Laure Latorre, Château de Sales, Bordeaux

Sous l’impulsion de ses propriétaires, la famille Lambert, le château de Sales a entamé depuis dix ans une mue assez spectaculaire, aussi bien quant à la qualité de ses vins que dans son approche vigneronne. La démarche engagée par l’excellent Vincent Montigaud a remis sur de bons rails cette grande propriété de l’appellation pomerol (presque 50 hectares). Capitaine de plusieurs domaines au sein des vignobles Olivier Decelle, Marie-Laure Latorre, à qui l’on doit le retour au premier plan du château Jean Faure, a pris début 2025 la direction générale de Sales avec la volonté, l’énergie et la vision transversale qu’on lui connaît. Ingénieure agronome, stratège commerciale pragmatique, Marie-Laure est aussi une meneuse d’équipe qui a de fortes convictions en matière de viticulture durable. De quoi permettre à Sales de monter rapidement dans la division supérieure, tout en étant préparé à s’y maintenir.

Gigondas, le village des irrésistibles

En matière de style, il faut reconnaître que l’appellation gigondas a su se réinventer de manière spectaculaire. Cela tient sans doute aux deux virages qu’elle a pris simultanément. Au vignoble d’abord, la recherche de maturités plus abouties a permis une évolution des rouges de l’appellation vers un style plus fin et nuancé, reposant sur un bouquet aromatique sans excès, aux notes de fruits rouges frais, mais aussi sur des textures plus précises et plus raffinées que par le passé, faisant disparaître un tannin qui pouvait parfois être quelque peu anguleux. Côté cave ensuite, grâce à des élevages mieux maîtrisés, aptes à accompagner sans les dominer des vins issus de macérations moins poussées et plus courtes. Les matières de ces rouges sont aujourd’hui plus infusées, allant vers des registres partagés par les meilleurs vins du sud de la vallée du Rhône. Le gigondas n’est donc plus seulement puissance et structure, ce qui a certes fait sa réputation, et présente désormais plus de justesse, de précision et de singularité, y compris dans des millésimes solaires comme a pu l’être l’année 2022. Il faut dire que le terroir de l’appellation permet cette recherche d’élégance. Les vignes, pour la plupart accrochées aux Dentelles de Montmirail, à des altitudes comprises entre 180 et 400 mètres, profitent de la grande diversité de sols adaptés à leur culture, de nature argilo-calcaire par endroits, recouverts de galets roulés ailleurs ou encore composés de grès rouges ponctués de marnes et de quartz. Cette richesse géologique très propice à conférer finesse et minéralité aux vins est complétée par une exposition favorisant une maturation optimale des raisins. Les vents du nord, comme le Mistral, assainissent naturellement feuillages et baies tout en concentrant les arômes des cépages autorisés par le cahier des charges de l’appellation, en particulier le grenache. Après de longues démarches, l’appellation a récemment obtenu l’aval de l’Inao pour produire un vin blanc, avec l’autorisation de mentionner gigondas sur les étiquettes à partir du millésime 2023. Déjà superbes pour certains, salins et portés par des amers élégants, ils doivent être composés de 70 % de clairette minimum. Par sa capacité à donner une lecture fidèle des terroirs, ce grand cépage blanc rhodanien sera sans nul doute un formidable interprète des facettes inexplorées des Dentelles. Dans ce nouveau champ d’exploration, le savoir-faire vigneron pourra aussi s’exprimer, notamment au moment de l’élevage. Parmi les vins goûtés au syndicat de l’appellation, avec le concours de l’interprofession des vins de la vallée du Rhône, de nombreuses manières de l’envisager, en particulier en matière de contenants, ont confirmé qu’une multitude de styles s’exprimaient aujourd’hui en matière de gigondas blanc à partir d’un socle commun de terroirs et de cépages. Tant mieux, cette liberté donne un visage encore plus enthousiasmant à une appellation qui a achevé la mue stylistique de ses vins rouges. Et il nous tarde de découvrir ce que celle-ci réserve aux amateurs qui auront eu l’audace de s’aventurer parmi le foisonnement de vins magnifiques qu’elle produit aujourd’hui.

La dégustation

Les blancs
Pierre Amadieu, Domaine Grand Romane 2023
Pureté et éclat se retrouvent dans cette clairette aérienne et délicate, au bel éclat minéral et salin.
95/100 – 18 euros

Domaine La Fourmone, Le Secret 2023
Comme souvent, la cuvée allie une forme de chair déliée et une puissance sous-jacente. Bouche pleine, charnue avec des arômes d’orange sanguine et de poivre.
92/100 – 19 euros

Grandes Serres, La Combe des Marchands 2023
La clairette, complétée ici par un peu de roussanne et de marsanne, donne un vin plein, éclatant et précis. La bouche est ronde et suave. La finale légèrement anisée.
92/100 – 20 euros

Domaine La Ligière, Les Bergines 2023
Beau vin de style, des notes florales délicates, une trame longue, caressante qui s’achève sur les senteurs de havane.
92/100 – 30 euros

Domaine de Longue Toque, Les Vignes Blanches 2023
Assemblage de cépages avec une prédominance de clairette dont nous apprécions la puissance de la matière et la richesse du goût.
92/100 – 30 euros

Château de Saint-Cosme, Le Poste 2023
Ce vin brille par son éclat, sa pureté et sa minéralité. Ensemble droit, pointu par son acidité et structuré par des amers en finale.
93/100 – Prix non communiqué

Château de Saint-Cosme, Hominis Fides 2023
Plus large et séductrice que dans la cuvée Le Poste, cette pure clairette donne une matière
en bouche pleine et pulpeuse, à l’équilibre déjà bien en place.
93/100 – Prix non communiqué

Domaine Santa Duc, Clos des Hospices 2023
Prédominance de clairette complétée par du bourboulenc pour ce vin sublime dans son toucher, riche d’extraits secs et porté par une finale à l’amertume exemplaire.
95/100 – 60 euros

Les rouges
Pierre Amadieu, Romane Machotte 2022
Depuis toujours, nous aimons l’expression aérienne, stylisée et déliée de cette cuvée. Elle affiche dans ce millésime un supplément de finesse qui montre tout le savoir-faire du domaine en matière d’élevage.
94/100 – 18 euros

Pierre Amadieu, Romane Machotte 2023
Majestueuse et portée par la noblesse d’un élevage qui magnifie les vieilles vignes d’où elle tire sa concentration, cette cuvée synthétise l’esprit du vin de Gigondas, entre structure et subtilité.
94/100 – 21 euros

Pierre Amadieu, Le Pas de l’Aigle 2022
Cuvée d’un grand raffinement, autant au nez que dans la texture, avec une pureté aromatique qui charme par sa forme de race supérieure, bien respectée
par une vinification exigeante.
95/100 – 23 euros

Pierre Amadieu, Domaine Grand Romane 2022
Plus classique, avec une matière sérieuse, pleine et riche de nombreux tannins, c’est un vin qui va révéler ses senteurs de prune, de cacao et d’encens avec un peu de garde. Grand potentiel.
94/100 – 22,50 euros

Arnoux & Fils, Vieux Clocher, Nobles Terrasses 2022
Coloré et solide, c’est un vin dense, soyeux s’appuyant sur un élevage luxueux. L’ensemble est épicé et la finale, en finesse.
92/100 – 18 euros

La Bastide Saint Vincent, Costevieille 2023
Habile sélection parcellaire qui exprime des accents floraux et poivrés. D’autres notes comme le cuir et l’encens complètent l’univers aromatique de ce vin à la texture confortable.
90/100 – 18 euros

Bergerie de la Plane, Cuvée de l’Ange 2022
Le style des vins de ce domaine se reconnaît bien à l’aveugle, à l’image de cette cuvée délicieuse à la bouche veloutée et à la texture aussi vive que fine dans son grain de tannin.
91/100 – 19 euros

Domaine des Bosquets, Le Lieu-Dit 2023
Belle expression de vieux grenaches, alliant profondeur savoureuse, élégance florale, texture veloutée et finale subtilement épicée.
95/100 – 64 euros

Domaine des Bosquets, Le Plateau 2023
De vieux mourvèdres donnent ce vin au nez de poivre fin et à la bouche dense et veloutée. Allonge charpentée et grande profondeur, son potentiel de garde est considérable.
96/100 – 64 euros

Domaine des Bosquets, Les Routes 2023
Expression magistrale de la serine sur des sols de sable, alliant pureté minérale, fruit noir
raffiné, texture éclatante et allonge longue, brillante et racée.
96/100 – 64 euros

Domaine de Cabasse, Jucunditas 2022
Un terroir d’altitude de premier ordre est à l’origine de ce vin complet, aérien et floral. Bel ensemble en bouche, avec des tannins polis et une allonge idéale.
90/100 – 29,50 euros

Domaine Cécile Chassagne, gigondas 2023
Reconnaissable entre mille, le style de Cécile Chassagne prône la barrique âgée
pour offrir au grenache la pleine expression de ses parfums. L’ensemble est tout en suavité.
92/100 – 25 euros

Domaine de La Combe de Mars, Le Bout du monde 2023
Vin de grande profondeur et expression rare de vieux grenaches sur sable avec une intensité florale, une texture délicate et une fraîcheur aérienne.
95/100 – 95 euros

Domaine des Espiers, Les Grames 2023
Plus en nuances que dans les millésimes précédents, nous avons apprécié l’expression soignée de ce vin bien élevé et précis. Beau potentiel.
92/100 – 30 euros

Domaine des Florets, Alliance 2023
Un élevage ambitieux, mais juste, donne de l’ampleur à son caractère épicé et à son corps solide. De belles saveurs boisées et des touches plus cacaotées en finale se révéleront pleinement avec le temps.
93/100 – 60 euros

Domaine des Florets, Synchronicité 2023
Un pur grenache qui séduit ici par ses senteurs florales puis poivrées et ses tannins ronds
et sans fermeté aucune.
94/100 – 60 euros

Moulin de la Gardette, La Petite Gardette 2023
Dans le nouveau style tendre et délié des vins du domaine, ce qui va bien à cette cuvée déliée et délicate, franche interprétation du millésime.
90/100 – 18 euros

Moulin de la Gardette, La Cuvée Tradition 2022
Un registre floral délicieux complété par de fines notes de kirsch et de poivre blanc. La texture est prometteuse grâce à un équilibre bien trouvé.
92/100 – 23 euros

Moulin de la Gardette, La Cuvée Ventabren 2022
Quintessence des vieilles vignes, cet ensemble de haute saveur, complet, recherché et racé enchante par ses arômes cacaotés et presque fumés. La bouche est très suave.
93/100 – 36 euros

Château de la Gardine, Brunel de la Gardine2022
Fidèle au style de la propriété, c’est un vin de grand corps, bien constitué et bâti pour durer. La finale déploie d’entêtantes notes fumées et d’autres torréfiées.
90/100 – 20 euros

Grandes Serres, La Combe des Marchands 2022
Avec son élevage ambitieux, parfaitement adapté à la matière du millésime, c’est un gigondas en puissance et avec une profondeur inédite pour la cuvée.
93/100 – 22 euros

Clos du Joncuas, gigondas 2022
Style traditionnel pour ce vin corsé et séveux. On aime sa note fine de kirsch et son registre plus épicé. C’est un bon classique de l’appellation.
91/100 – 25 euros

Domaine La Bouïssière, La Font de Tonin 2022
Cette sélection de vieilles vignes en altitude est une cuvée réussie dans ce millésime. Magnifique construction de la texture en bouche, appuyé par un tannin noble
et des arômes fumés.
93/100 – 18,90 euros

Domaine La Bouïssière, Beauregard 2022
Un des terroirs les plus hauts de l’appellation est à l’origine de ce vin en souplesse et sans aspérité. Équilibre irréprochable.
92/100 – 27,50 euros

Maison Gabriel Meffre, Sainte-Catherine 2022
Grande saveur accessible et immédiat. Voilà une cuvée montrant toute l’étendue du savoir-faire la maison Gabriel Meffre.
92/100 – 22 euros

Domaine Montirius, Terre des Aînés 2022
Beau vin de raffinement, complet dans son style, souple dans son approche grâce à ses tannins doux.
93/100 – 35 euros

Domaine Montirius, Confidentiel 2022
Toujours très abouti, ce grand gigondas se livrera dans le temps. Beaucoup de volume en bouche et un tannin fondu et caressant.
94/100 – 57 euros

Famille Abeille-Fabre, Réserve Mont-Redon 2022
L’élevage est structurant, apportant densité et volume. On appréciera aussi la belle harmonie de ce millésime.
93/100 – 22 euros

Maison Ogier, Les Dentelles 2023
Ensemble harmonieux, bien pensé avec ses notes d’épices douces et de garrigue. La chair
est pleine, corsée, subtile.
91/100 – 19,90 euros

Domaine de Piéblanc, Pallierouda 2022
Portée par un duo amphores et fûts de chêne âgés, l’approche de cette cuvée est ravissante, soignée, avec un toucher plein et rond. Belles essences de kirsch.
93/100 – 30 euros

Domaine Raspail-Ay, gigondas 2022
Copie impeccable pour ce domaine qui signe là un vin de style et d’expression intense, avec des arômes de prune et de cuir et de belles saveurs boisées subtiles.
92/100 – 20 euros

Mas des Restanques, gigondas 2023
Friand comme toujours avec ce domaine, voilà un beau et bonmillésime 2023, en chair
et en tendreté de texture.
91/100 – 25 euros

Rhonéa – Notre Signature, Le Pas de Montmirail 2022
Sur des terroirs d’altitude, cette cuvée de style est élevée intelligemment pour offrir un vin avenant et souple qui séduira par ses quelques arômes de cacao et de fruits noirs.
91/100 – 16 euros

Rhonéa – Notre Signature, Les Pierres du Vallat 2022
Exprimant avec brio le terroir prisé du Grand Montmirail, ce vin est aussi nuancé et intense dans ses parfums qu’harmonieux dans sa texture.
92/100 – 18,90 euros

Château de Saint-Cosme, Hominis Fides 2023
Vin très dense, sérieux, avec une construction de bouche faite pour durer. Cette cuvée offre une profondeur de goût rarement atteinte.
94/100 – Prix non communiqué

Château de Saint-Cosme, gigondas 2023
S’il est d’approche plus avenante, sans verser dans le consensuel, nous avons aimé le grain effilé et tendre de la texture de ce gigondas. On l’appréciera dès maintenant.
93/100 – Prix non communiqué

Domaine Santa Duc, Aux Lieux-Dits 2022
Très harmonieux et d’une subtilité sans égal, porté par des notes de rose et d’encens. En bouche, la chair est sur la délicatesse et un fruité remarquable.
94/100 – 35 euros

Domaine Santa Duc, Clos des Hospices 2022
Multiples senteurs infusées délicates et nobles, touches fines de kirsch et de gelée de groseille. Texture aérienne et déliée, gracieuse et tendre, avec un grain de tannin superbe
et une finale de très grande persistance.
96/100 – 60 euros

Maison Tardieu-Laurent, Vieilles Vignes 2022
Majestueux et anobli par son élevage, ce gigondas construit pour durer dans le temps est bien campé sur une structure impeccablement constituée.
94/100 – 35 euros

Domaine les Teyssonnières, gigondas 2023
Le style de la propriété évolue vers plus de délicatesse et de pureté de fruit. Dans ce millésime, on renoue aussi avec une texture pleine, savoureuse et intensément fruitée.
90/100 – 20 euros

Domaine les Teyssonnières, Cuvée Alexandre 2023
Avec une intensité de parfums et de goûts marquée, cette cuvée est un incontournable et s’impose comme un vin de style.
92/100 – 25 euros

Egon Müller IV, l’obsession de la pureté

Il y a quelque chose de nonchalant dans la manière dont Egon Müller IV évoque son vignoble. Une élégance datée, un phrasé lent, qui détonnent avec ce polo bleu ciel de vacancier dans lequel il nous reçoit devant la cave historique de Wiltingen, construite en 1797 par son ancêtre. Étonnamment, c’est avec une simplicité touchante qu’il parle de ses vins, donnant l’air de ne pas réaliser que certains vendraient père et mère pour espérer un jour y tremper leurs lèvres. Au fil de son récit, on sent peser le poids d’un héritage qui ne lui aura laissé d’autres choix que d’embrasser la carrière qui fut celle de ses aïeux, sans toutefois faire étalage d’une quelconque résignation. Tout commence au crépuscule du XVIIIe siècle, lorsque son ancêtre Jean-Jacques Koch acquiert la ferme du Scharzhof auprès de la République française, profitant de la sécularisation des biens du clergé. Le vignoble appartenait alors au monastère Saint-Marien ad Martyres de Trèves depuis l’an 700, et les moines avaient déjà compris le potentiel exceptionnel de cette colline escarpée, aux délicats sols de schistes décomposés. Sa fille Elisabeth épousera un certain Felix Müller, soldat des guerres napoléoniennes venu de la Forêt-Noire, donnant naissance à une dynastie qui ne cessera jamais de porter le prénom Egon, du moins pour les aînés – les cadets se contentant de le voir figurer parmi l’un des six ou sept prénoms que chaque enfant se voit donner à la naissance. Né en 1959, Egon Müller IV représente aujourd’hui la sixième génération à diriger le domaine familial. Diplômé de la prestigieuse université de Geisenheim, c’est en 1991 qu’il prend officiellement les rênes de l’entreprise, après avoir travaillé aux côtés de son père Egon III, hélas disparu en 2001. Refusant de céder aux sirènes de l’époque prônant la diversification, il a fait le choix radical de se vouer exclusivement au riesling sur ses 28 hectares répartis entre le mythique Scharzhofberg (8 hectares) et les parcelles de Wiltinger Braune Kupp et Kupp, acquises en 1954. « Nous avons toujours cru que si nous faisions un bon travail à la vigne, tout était plus facile », confie-t-il dans un français teinté d’accent germanique. Et c’est bien cette philosophie du labeur primaire qui a fait du domaine Egon Müller l’un des temples absolus du riesling mondial.

L’aristocratie du terroir
« Le problème, pour les vignerons de la région, a toujours été de trouver l’équilibre entre le sucre et l’acidité », explique-t-il en dégustant un Kabinett 2022 d’une pâleur d’archange. « Il y a beaucoup de fermentations qui s’arrêtent seules, sans que l’on comprenne toujours pourquoi. » Adepte d’une approche traditionnelle, avec des blancs vinifiés en foudres centenaires et en levures indigènes, il produit des vins d’une pureté cristalline et son 1990, servi dans de simples verres de dégustation, révèle encore un nez de miel, de menthe, de réglisse, une fraîcheur infinie, en dépit de ses trente ans d’âge. Mais ce qui distingue Egon Müller de ses pairs, c’est avant tout le terroir sur lequel il a le privilège d’officier, au nom difficilement prononçable pour les non-initiés. Exposition plein sud, sols de schistes dégradés et pentes extrêmes, le Scharzhofberg confère aux vins une tension exceptionnelle et une capacité de garde hors norme. Certaines parcelles portent encore des vignes non greffées du XIXe siècle, témoins discrets d’une époque où le phylloxéra n’avait pas encore ravagé l’Europe. Cette quête de pureté se traduit dans des prix qui frisent l’indécence pour le commun des mortels. En 2015, une bouteille de son Scharzhofberger Riesling Trockenbeerenauslese 2003 s’est vendue aux enchères pour 12 000 euros, établissant un record pour un vin blanc. « Relativement tôt, je me suis dit que si je devais me faire dépasser par d’autres, je préférais l’être parce que j’étais trop cher plutôt que parce que je n’avais pas de vin », assume-t-il avec un sourire, en glissant sur la table un flacon daté de 1976, ouvert la veille au détour d’une visite des équipes du château d’Yquem. « Nous avons parlé de ce désamour croissant pour les vins botrytisés. C’est fort dommage, car cela reste une culture unique. Si demain, la région cesse de croire en eux, il manquerait quelque chose », soupire-t-il. Au nez, ce millésime réputé exceptionnel exhale son réconfort de pruneau, sa douceur d’abricot tardif, avec en bouche une acidité doucereuse, tendre et remarquablement saline. « Avec le botrytis, on a cent grammes d’extrait sec de minéraux par litre. C’est quasiment du sel », précise-t-il avec malice en se servant une seconde larme. Son prix ? « Je l’ai vu en ligne à près de 15 000 euros, c’est inouï, même lorsque l’on sait que les meilleures années sont effectivement celles de mon père, entre 1945 et 1985. C’est un point de référence. » Dans un monde au sein duquel la production s’oriente vers la quantité, en raison d’une démultiplication des pays producteurs à l’échelle mondiale, Egon Müller fait le pari de la rareté absolue. Le domaine ne produit ainsi que 80 000 bouteilles par an (10 000 seulement sur le terrible millésime 2024), toutes sur allocation. À cette exigence de rareté s’ajoute une approche unique du vieillissement. « Egon Müller ne vinifie pas ses vins de manière standardisée. Il ne les met sur le marché que lorsqu’ils lui semblent prêts à boire », souligne l’un de ses importateurs. Il peut ainsi décider de garder un millésime en cave pendant des années quand le suivant est déjà commercialisé, privilégiant la qualité sur la rentabilité immédiate.

L’heure de la relève
Egon V, son fils né en 2000, semble aujourd’hui prêt à perpétuer la tradition familiale, en cultivant son propre style. « Mon fils a 25 ans, il est apiculteur, chasseur, fermier même, et s’il aime la vigne, il n’aime pas boire, voir les gens et voyager, tandis que ma fille de 22 ans est l’exact inverse et finit actuellement l’école hôtelière de Lausanne. » Contrairement à l’usage qui veut que la transmission se fasse au profit d’un seul descendant, il envisage de léguer le domaine à ses deux enfants, conscient de leurs complémentarités. Si la perspective d’une relève assurée élude la délicate question de la succession, le dérèglement climatique l’inquiète davantage. « Les eiswein (vins de glace, ndlr) disparaissent. Mon père a toujours noté les dates de floraison de certains arbres, qui interviennent désormais beaucoup plus tôt », constate-t-il avec amertume. Des vendanges plus précoces et des hivers moins rigoureux transforment peu à peu la physionomie de ses vins. « Le dernier eiswein que l’on ait produit remonte à plusieurs années. Il est nécessaire de laisser aux raisins le temps de s’épanouir vers la pourriture noble, mais aujourd’hui, nous n’osons plus le faire. » Conscient d’approcher doucement de l’âge de la retraite, il admet avoir retenu comme ultime leçon une phrase prononcée par son confrère alsacien du domaine Trimbach à l’occasion d’un symposium commun : « Un grand vin, c’est trois choses, l’équilibre, l’équilibre, l’équilibre ». S’il sait que ses vins resteront encore longtemps de parfaits objets de convoitise, il reconnaît que certains n’auront pas cette chance : « Autrefois, pour un dîner, je prévoyais deux bouteilles par personne. Aujourd’hui, une seule suffit. On raconte qu’en 2050, 70 % de la population boira 70 % de ce qui est bu aujourd’hui. Les bons producteurs ne devraient pas trop souffrir, mais que va-t-il arriver aux autres ? ».

Stanislas Thiénot : « Le champagne est une expérience »

Après la période d’euphorie post-Covid, on a observé un ralentissement du marché des champagnes. Est-ce inquiétant ?
Pas vraiment. C’est un ajustement normal. Le marché s’équilibre, les prix se stabilisent. Cette période nous pousse à réfléchir sur l’avenir et à nous réinventer. Cette situation nous rappelle que le champagne n’est pas qu’une boisson, c’est une expérience. Le public est de plus en plus exigeant. Face à des prix élevés, il attend plus que de simples bulles, il veut une histoire, une mise en scène, une immersion.

Vous venez d’investir vingt millions d’euros dans un projet ambitieux, « Le 3 ».
C’est colossal pour une maison comme la nôtre. C’est aussi une prise de risque. Nous n’avions pas vraiment le choix. Il fallait oser et proposer quelque chose d’unique. Nous avons complètement repensé les 5 000 m2 de ce bâtiment (situé au 3, rue du Marc à Reims, ndlr) chargé d’une histoire textile qui a fait la gloire de la Champagne avant que le champagne ne prenne le relais. L’idée est d’entremêler différentes expériences sur un même lieu, entre œnologie et immersion sensorielle, en passant par des espaces culturels.

La visite du « 3 » se déploie à travers un parcours ludique permettant de découvrir l’univers du champagne.

Comment imaginez-vous l’accueil des visiteurs ?
Nous misons sur la curiosité, chacun d’entre eux doit trouver une porte d’entrée. Certains viendront pour la dégustation, d’autres pour l’expérience, d’autres encore pour l’histoire et le patrimoine. Nous avons multiplié les formats tout en gardant le champagne comme fil conducteur. C’est notre identité et notre raison d’être.

L’expérience autour du vin compte autant que le vin lui-même. C’est l’avenir ?
J’en suis convaincu. Aujourd’hui, la valorisation du produit reflète le travail, le temps, les coûts de production. Mais le consommateur, lui, ne s’intéresse pas aux chiffres. Ce qu’il retient, c’est l’émotion et l’imaginaire. Notre rôle est donc de donner du sens à l’achat, de montrer le savoir-faire, partager l’histoire, créer des moments uniques. Le champagne reste un vin exceptionnel et devient aussi une expérience de vie. « Le 3 » a pour but de montrer d’autres facettes de ce vin emblématique. Le champagne ne se résume pas à un produit, il porte en lui une culture, un territoire, une histoire, etc.

À ce sujet, comment la Champagne se positionne-t-elle par rapport à d’autres régions viticoles ?
Nous étions en retard, c’est une évidence. Mais les choses ont beaucoup évolué ces dernières années. L’inscription des coteaux, maisons et caves de Champagne au patrimoine mondial de l’Unesco, il y a dix ans, a joué un rôle d’accélérateur formidable. Les pouvoirs publics s’engagent, les infrastructures hôtelières et touristiques se développent et les maisons repensent leurs parcours de visite. Cela a permis d’offrir des expériences plus complètes et d’inciter les visiteurs à rester plusieurs jours dans la région et pas seulement à faire un aller-retour depuis Paris.

Cette dynamique s’inscrit-elle à l’échelle de la région ?
Les mentalités évoluent. Pendant longtemps, chaque ville ou maison avançait seule, parfois en concurrence. Désormais, il y a une vraie volonté de coopération. Reims, par exemple, est un hub grâce au TGV et aux autoroutes, mais elle a besoin d’Épernay et du vignoble pour prolonger le séjour des visiteurs. Inversement, Épernay profite des infrastructures de Reims pour attirer des touristes. C’est un cercle vertueux. Tout le monde y gagne, la Champagne en premier.

Bill Harlan, l’esprit de l’Amérique

Bond, Harlan Estate, Promontory, Meadowood. Quatre monuments de la Napa Valley, tous créés et développés par le même homme, Bill Harlan. Quatre projets très différents, mais qui se complètent et cultivent une homogénéité de ton et d’allure impressionnantes. Meadowood, repris en 1979 et transformé immédiatement en resort de grand luxe, avec ses chalets de bois disséminés dans une forêt profonde (hélas martyrisée par les dramatiques incendies de septembre 2020), est un havre de paix et de sérénité pour happy few. Bond Wines, historiquement la première de ses aventures dans l’univers du vin, se constitue d’une sélection de cinq crus qui portent déjà la marque fondamentale de Bill Harlan, à savoir exprimer le génie du cabernet-sauvignon sur des terroirs de collines. Ces terroirs, très différents de ceux de la plupart des wineries fameuses de la Napa, qui se sont pour la plupart installées sur le large fond de vallée au sol de sédiments et de terres volcaniques, ont été choisis par Bill Harlan après un long processus pour y installer Harlan Estate dans les années 1980, puis Promontory au cours des années 2000. L’un comme l’autre de ces deux vignobles se trouve loin du circuit touristique de la Napa (et d’ailleurs accessibles uniquement sur rendez-vous), cachés qu’ils sont dans les coteaux sauvages qui surplombent le village d’Oakville. Dans le long et passionnant entretien qu’il nous a accordé, le patriarche de 85 ans revient sur une vie d’homme d’affaires, de passionné, mais aussi de créateur visionnaire. À travers son expérience unique en Napa Valley, il rejoint un autre grand pionnier et entrepreneur, Robert Mondavi, dans l’histoire de la viticulture californienne, mais aussi dans la définition même d’une entreprise viticole contemporaine, de ses enjeux conceptuels, économiques et éthiques. Même s’il a aujourd’hui passé la main à son fils Will, tout en restant très attentif à chaque détail de la vie du groupe, Bill Harlan incarne l’archétype du rêve américain. Une première étape, forcément réussie, dans la promotion immobilière, un succès viticole construit essentiellement aux États-Unis avec des vins iconiques et très chers et un message et une vision qui parlent à tout le monde, à tous les vignerons et à tous les œnophiles.

Comment avez-vous commencé à développer votre projet, à découvrir la région ?
J’avais fait un documentaire sur la Napa Valley en 1959 quand j’étais étudiant à l’université. Je me suis dit qu’un jour, si j’en avais les moyens, j’aimerais y acheter un petit lopin de terre pour y planter un vignoble, y fonder une famille, faire du vin. Ce n’était qu’une idée. J’en avais aussi beaucoup d’autres et je voulais voir le monde. La seule chose qui me manquait à l’époque, c’était l’argent. Je n’avais aucune connaissance dans ce domaine, mais j’étais curieux.

Pourquoi cette idée ? Le vin n’était pas si à la mode à cette époque.
L’endroit où j’allais à l’université était tout près. J’ai entendu dire que l’on pouvait déguster du vin dans un endroit appelé la Napa Valley, où ils ne vérifiaient pas votre carte d’identité. Dans ce pays, il faut avoir 21 ans pour pouvoir boire de l’alcool, j’en avais 18 et la dégustation était gratuite. J’entrais dans ces caves et tout sentait différemment des autres endroits. C’était frais, humide, magique. Et les vignobles étaient magnifiques. En 1966, l’inauguration de la Robert Mondavi Winery a eu lieu. Je n’ai pas pu assister à la soirée, mais j’y suis allé le week-end suivant. À cette époque, c’était la première nouvelle cave et les wineries historiques se comptaient sur les doigts d’une main. La Napa Valley était encore un endroit très calme. Il n’y avait que des pruniers, des noyers, du bétail et un peu de vignes. J’ai découvert un établissement flambant neuf et passionnant, situé sur la route principale, là où se trouvaient les autres. Cela m’a beaucoup intéressé à une époque où j’essayais de déterminer ce que je voudrais faire plus tard.

Vous avez commencé par vendre des biens immobiliers.
C’est ce qui m’a permis de me faire une idée de la valeur des choses. J’ai compris à quel point il est difficile d’obtenir des autorisations, de construire en fonction du zonage, des agences gouvernementales, de la politique, etc. À l’époque, les habitants de ce comté avaient renoncé à leur droit de subdiviser leurs terres en parcelles plus petites, afin de garantir que le secteur reste une communauté agricole plutôt qu’une banlieue-dortoir où l’on ne construit que des logements. Dans les années 1950, la Silicon Valley ressemblait à la Napa Valley. C’était très agricole. Maintenant, tout y est détruit au nom de la croissance. J’ai tout de suite pensé que le vignoble de la Napa pouvait avoir une grande valeur, mais je ne faisais pas vraiment la différence entre les bons terroirs viticoles et les moins bons. Toutes les terres viticoles coûtaient environ vingt-cinq mille dollars l’acre (0,4 hectare, ndlr) et le prix était le même partout, aussi bien dans les collines que dans la vallée. Tout le monde payait le même prix parce que personne ne connaissait la différence de qualité entre les parcelles.

C’est pourtant à partir des années 1970 que la Napa Valley a commencé à faire parler d’elle.
Elle s’est fait connaître après la dégustation de Paris (aussi connue sous le nom de Jugement de Paris, cette dégustation à l’aveugle s’est tenue en 1976 et rassemblait des vins français et californiens, ndlr). Ce fut une sorte de tempête dans un verre d’eau parce que personne ne croyait vraiment en cette région. J’ai enfin pu acheter un petit terrain en 1979, là où se trouve aujourd’hui Meadowood (cet établissement hôtelier de prestige est situé sur les hauteurs de St Helena, au nord de la Napa Valley, au cœur d’une luxuriante colline boisée partiellement touchée par le grand incendie de 2020, ndlr). J’ai reçu alors un appel de Robert Mondavi qui m’a invité à déjeuner. C’était le vigneron le plus célèbre d’Amérique à l’époque ! Il m’a demandé pourquoi j’avais acheté cette propriété. Je lui ai parlé de cette idée romantique et de mon rêve. Il m’a dit qu’il y avait beaucoup de potentiel ici et que la Napa Valley pouvait produire des vins aussi bons que ceux du vieux continent. Je me souviens de ce qu’il m’a dit : « Je vais vous envoyer faire un voyage de deux semaines à Bordeaux, puis en Bourgogne. Cela vous donnera une idée du potentiel de cette vallée ». C’était au mois de novembre 1980. J’ai découvert Bordeaux avec ses magnifiques châteaux, j’y ai rencontré ses familles et découvert le monde du vin. Je ne savais pratiquement rien de tout ça. Et puis la Bourgogne. C’était comme un monde magique qui dépassait de loin ce que je pouvais imaginer. Il m’a vraiment fait un cadeau formidable. En rentrant, j’ai élaboré un plan sur deux cents ans en m’appuyant sur ce qui s’était passé ici, mais aussi en essayant de comprendre, à partir de l’aperçu que j’en avais désormais, ce qu’était l’ancien monde et ce que pouvait donner le potentiel de la Napa. En m’inspirant de ce que j’avais observé en Bourgogne, j’avais compris que les meilleures terres se trouvaient en hauteur et non dans le fond de la vallée. Pas nécessairement au pied de la colline ou à son sommet, mais plutôt en milieu de coteau. Je voulais avoir ce type de terrain parce que j’avais envie de créer quelque chose qui durerait au moins deux siècles. En pensant aux générations futures, je savais que devais commencer avec les meilleures terres.

Mais en Napa, les vignobles les plus célèbres sont installés dans la vallée. Cette idée d’utiliser la pente était très innovante.
Les vignobles dans la vallée ont une production plus élevée. Cela coûte aussi moins cher à planter et à entretenir. Le coût de production est beaucoup plus élevé lorsque vous vous installez dans les collines. Cela n’avait pas beaucoup de sens d’un point de vue économique et, à l’époque, les gens n’investissaient pas beaucoup dans le vin. Je pensais que si nous pouvions nous structurer sur le long terme, la Napa Valley finirait par atteindre tôt ou tard son potentiel et que les gens comprendraient les différences de valeur entre ses terroirs. Au cours des cinq années qui ont suivi, je me suis efforcé de les comprendre, ces terroirs. À l’époque, le vignoble le plus connu pour sa qualité était Martha’s Vineyard, situé à Oakville, au centre de la vallée. Il appartenait à un riche héritier de la côte Est qui vendait ses raisins à Joe Heitz (l’un des winemakers les plus fameux de la Napa, ndlr). Lui produisait plusieurs gammes différentes et le vin de Martha’s Vineyard était le plus cher et le meilleur.

Créé au milieu des années 1980, Harlan Estate incarne l’expression la plus aboutie des cabernet-sauvignon de haute altitude.

Vous avez cherché et trouvé une propriété dans les collines, qui est devenue Harlan Estate.
L’endroit était entièrement boisé et éloigné de toutes routes. J’y ai acquis 16 hectares avec l’intention d’acheter d’autres terres autour. Il a fallu que je retrouve le propriétaire, qui vivait au Canada, pour le convaincre de me vendre des terrains. Au cours des années suivantes, j’ai progressivement réussi à rassembler 97 hectares. Ces terres dans les collines étaient sauvages, avec une partie très escarpée où l’on ne pouvait rien planter. L’autre partie, idéale pour mon projet, était située à une altitude comprise entre 45 et 380 mètres. Les meilleurs parcelles se situaient en milieu de colline, là où les pentes ne sont pas trop raides, à l’image de ce que j’avais vu en Bourgogne. Elles étaient toutes orientées vers l’est, bénéficiant ainsi du soleil dès le matin. Nous avons commencé à défricher cette partie dans la deuxième moitié de l’année 1984, avant de planter au cours des trois années suivantes. Je craignais les phénomènes d’érosion et que les sols soient emportés par les eaux lors des tempêtes alors j’ai visité des plantations de thé et de riz pour en savoir plus sur l’agriculture dans les collines. C’est à ce moment-là que j’ai décidé que je voulais construire des terrasses.

En parallèle, votre activité immobilière se portait bien ?
Heureusement, parce que ce n’est pas donné de réaliser ce genre de projet. J’avais besoin de mon emploi principal à San Francisco. Je vivais à Sausalito, de l’autre côté du pont du Golden Gate, et je venais dans le vignoble le week-end. J’ai rapidement commencé par acheter des raisins à différents producteurs pour comprendre les terroirs et m’assurer que mon idée n’était pas folle. Je crois que nous avons acheté des raisins issus de près de cent vignobles afin d’en apprendre davantage sur la Napa Valley et sur la vinification. C’est ce qui nous a permis d’acquérir une certaine expérience avant de nous lancer sérieusement. Acheter des raisins et faire du vin a été un apprentissage fait d’essais et d’erreurs. Sur ces cent parcelles, nous en avons sélectionné cinq que nous avons assemblées pour créer les vins de Bond Wines (issus de parcelles de 3 à 4,5 hectares chacune, situées en coteaux et appartenant à des propriétaires spécifiques, vinifiés et élevés par la famille Harlan, les vins de Bond constituent depuis plus de vingt-cinq ans une interprétation originale de la notion de grand cru, adaptée à la Napa Valley et au cabernet-sauvignon, ndlr). Nous avons beaucoup appris au cours de cette période, aussi bien sur les terroirs de la Napa que sur la commercialisation. C’est aussi à ce moment-là que nous avons créé un club d’achat qui constitue aujourd’hui le socle de notre clientèle américaine.

L’assemblage rigoureux et l’élevage exigeant en barriques de chêne français contribuent à produire des vins d’exception.

Harlan Estate naît au début des années 1990. Vu de France, où la réputation d’un cru se construit en plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, son succès paraît fulgurant.
À ce moment-là, Opus One est rapidement devenu le vin le plus cher d’Amérique. Le vin était issu pour partie des vignobles autour d’Oakville, situés dans la vallée, là où est installée la winery, et pour partie d’un vignoble de colline voisin du nôtre. Je ne pouvais pas vendre le vin d’Harlan Estate plus cher car cela aurait été présomptueux, mais je voulais m’assurer qu’il ne serait pas vendu moins cher. J’étais assez inquiet à l’époque. J’essayais d’anticiper notre situation cinq ans plus tard. L’année où nous avons commercialisé notre premier millésime d’Harlan Estate, nous en produisions déjà depuis treize ans et nous avions constitué des stocks pour être sûrs de pouvoir proposer une grande variété de vins de qualité. Le millésime 1987 a été le premier. Nous ne l’avons jamais commercialisé, tout comme les deux suivants. Nous les avons toujours. Nous avons également produit les millésimes 1990, 1991, 1992, 1993, 1994 et 1995 avant de montrer le moindre vin aux critiques.

Ce premier millésime, vous souvenez-vous de ce que vous en avez pensé ? En étiez-vous fier ?
Je n’étais pas sûr de moi. Je me rappelle avoir écrit à Michel Rolland, que j’avais rencontré en 1987 ou 1988. J’hésitais à demander le point de vue de quelqu’un en dehors des États-Unis. Tous les vignerons ici étaient allés à Davis (l’université d’œnologie de Californie, ndlr), où ils avaient tous appris les mêmes méthodes. Je souhaitais quelqu’un qui m’expose un point de vue différent. Michel Rolland était un expert. Je lui ai expliqué ce que je voulais faire et j’ai tenté de le convaincre de travailler en exclusivité avec nous, ce qu’il ne souhaitait pas. Quoi qu’il en soit, il a commencé à collaborer avec nous et cela dure toujours.

Qu’est-ce que Michel Rolland a apporté à votre réflexion sur les vins ?
Beaucoup de choses par rapport à ce que faisaient les autres. Les trois ou quatre premières années de notre collaboration ont surtout consisté à comprendre le terroir et à apprendre une viticulture et une vinification différentes de ce qui se faisait aux États-Unis. Nous constations, lorsque nous vendangions plus tard, que le fruit était vraiment parfait. Bob Levy était alors notre winemaker. Cory Empting, qui a aujourd’hui la charge de la vinification, nous a rejoints à ce moment-là. Comme Michel Rolland ne passait que deux ou trois jours par an en Californie, notre équipe travaillait toute l’année en autonomie et lui présentait nos assemblages quand il était là. Le retour de Michel était précieux. À partir du XXIe siècle, je pense que nous avons commencé à faire des vins différents. Les vignes vieillissaient. Nous sommes passés d’un travail sur la qualité à un travail pour exprimer avec le plus de pureté possible le caractère des terroirs. Treize ans d’apprentissage auront été nécessaires.

Avec le recul, comment expliquez-vous le succès de Harlan Estate ?
Le plus important pour moi était de construire pour les générations futures. Je ne dis pas que nous avons tout compris dès le début, mais nous avons persisté à travailler très dur et la génération suivante s’est concentrée sur la manière d’aller au-delà de ce que nous avions fait. Les vingt dernières années de notre histoire sont très différentes des vingt premières. Je pense que nous avons fait de grands progrès. Mon travail consistait à trouver les bons terroirs, constituer une équipe et créer une culture forte à transmettre, avec une vision claire et des objectifs. Nous avons suivi trois méthodes différentes. La première, grâce à une réflexion rationnelle, consiste à élaborer un plan d’exécution. La deuxième est l’apprentissage empirique, qui s’apparente davantage à une méthode scientifique. Et la troisième est l’intuition, qui vient avec les expériences et permet de commencer à voir des schémas se dessiner. Je pense que la continuité est un élément central de notre culture, qui repose sur l’apprentissage continu et l’ouverture d’esprit, jamais sur la révolution.

Vous vous êtes ensuite engagé dans l’aventure Promontory, peut-être encore plus ambitieuse. Pourquoi et comment ?
Promontory était une opportunité incroyablement intéressante. Pouvoir la saisir après toutes ces années, c’était comme attraper la foudre dans une bouteille ! Nous avons acheté le vignoble puis le site de la cave en 2008. Presque tout le terrain avait été laissé à l’abandon au cours du XXe siècle. J’avais l’habitude d’aller dans ces collines le week-end, seul, faire de la randonnée avec une boussole et une machette. J’essayais de déterminer à travers les broussailles ce que nous pourrions planter sur ces terres, quels arbres protéger, quelles routes construire, etc. Je m’arrêtais toujours à l’endroit où se trouve aujourd’hui la cave de Promontory. Je me disais qu’un jour j’achèterais ce terrain si j’en avais la possibilité et s’il était disponible. Quand cela a pu se faire, je me suis efforcé de concrétiser mes idées. Depuis, je crois que nous avons été au-delà de ce que nous avions imaginé.

Le succès de Promontory a été presque immédiat. Comment l’expliquez-vous ?
C’est en partie une question de chance, parce que le timing était très bon. Robert Parker nous a donné beaucoup de crédibilité à l’époque. Il avait beaucoup de pouvoir et j’ai eu de la chance qu’il soit là. La Napa Valley a évolué en dix ans. Il faut se souvenir aussi que cela aurait pris sans doute cinquante ou soixante ans de plus sans le phylloxéra qui a détruit le vignoble historique, qui n’était pas adapté. Donc, pour moi, tout est une question de chance ou de destin, combiné à une vision et à la constitution d’une bonne équipe. Je me sens aujourd’hui très chanceux de pouvoir travailler avec notre winemaker Cory Empting et que mes enfants, Will et sa sœur Amanda, s’intéressent de près à ce projet.

D’après votre expérience, quelles sont les clés pour réussir dans le vin ?
Pour qu’une entreprise dure longtemps, je crois que trois éléments sont vraiment importants. Être implanté sur un vrai terroir, être une entreprise familiale et ne pas avoir de dettes. Dans le domaine agricole en particulier, on est à la merci de la nature et donc vulnérable en période difficile. Au début, je n’avais pas l’argent nécessaire pour ces projets et j’ai donc emprunté. L’idée est aussi de créer une culture forte. Pour cela, le plan sur deux cents ans m’a beaucoup aidé. Vous n’avez pas besoin de gagner beaucoup d’argent dès le début, mais il faut avoir la patience de commencer lentement et de construire pas à pas afin de ne pas être à la merci des prêteurs ou du monde des affaires. L’évolution est vraiment itérative. À chaque étape, il faut prendre du recul et questionner ce que l’on a appris, s’adapter à ses chances de réussite et s’assurer de pouvoir durer longtemps. Et surtout, aimer ce que l’on fait.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Ce que je veux dire, c’est que je vis dans un laboratoire d’essais permanents. Je défriche des terres, je les découvre et je les plante. C’est comme un terrain de jeu. Ensuite, il faut essayer de trouver comment élaborer un produit excellent tout en apprenant à susciter l’intérêt, la demande et le désir des gens. Quand j’étais plus jeune, juste après la guerre, j’étais jardinier. Pendant la guerre, tout le monde avait des « jardins de la Victoire » car on ne pouvait pas acheter de fruits ou de légumes frais. Tout était rationné. J’ai commencé à travailler la terre dès l’âge de six ou sept ans. Puis, quand j’ai été assez grand pour pousser une tondeuse à gazon, je me suis occupé de la pelouse, puis des fleurs, etc. J’aime l’odeur de la terre travaillée et la sensation, lorsque j’arrive dans nos vignobles, de savoir qu’il y a tous ces animaux dehors. Des cerfs, des lynx roux, des pumas, des dindes sauvages, des renards, il y a de tout.

La demande et le désir sont donc la clé de votre succès.
Nous ne nous considérons pas comme une entreprise commerciale vendant du vin. Notre activité consiste à établir des relations. D’abord, il y a les consommateurs, nos clients. Et il y a les distributeurs, les importateurs, les négociants. C’est important de s’assurer que le produit se trouve aux bons endroits1. Pour cela, il faut établir des relations, créer un désir et une confiance avec les professionnels du secteur avec qui l’on doit pouvoir partager ce succès. Ils doivent réaliser des bénéfices tout au long du processus. Il faut que ce soit gagnant-gagnant si l’on veut durer. Nous avons également décidé de nous concentrer vraiment sur le cabernet-sauvignon si nous voulions être parmi les meilleurs au monde. Nous pensons que notre objectif sous-jacent est d’élever l’esprit des gens, les aider à se sentir eux-mêmes à travers le plaisir du vin. Notre public est à la fois curieux, intéressé et averti. Notre rôle est de l’accompagner dans sa découverte du vin, en répondant à sa curiosité tout en lui donnant un certain niveau de connaissance. Cela fait partie de notre responsabilité.

Will Harlan poursuit aujourd’hui l’œuvre de son père à la tête de Harlan Estate et des autres projets familiaux. Il y apporte sa vision, alliant tradition, rigueur qualitative et ouverture aux nouvelles générations d’amateurs de grands vins.

En visitant Harlan Estate et Promontory, et en dégustant les vins, on ressent immédiatement la singularité de votre travail et celui de votre équipe. On sent qu’il y a une culture d’entreprise. Comment la définiriez-vous ?
Nous ne devons pas oublier la raison principale pour laquelle nous sommes dans ce secteur. Notre équipe est uniquement constituée de personnes qui considèrent leur travail comme une vocation. Quels que soient le poste, le domaine d’expertise, les compétences ou les talents, notre métier implique de travailler ensemble et de pouvoir ainsi créer plus qu’on ne le ferait individuellement. Les piliers de notre culture, c’est d’aider les gens à devenir ce qu’ils sont. Qu’ils réussissent au travail et dans leur vie, qu’ils ressentent un sentiment d’épanouissement et qu’ils puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. L’idée est de trouver un sens plus grand dans lequel nous croyons tous, une vision et des valeurs communes. C’est l’une des choses que nous considérons comme les plus importantes.

1. Harlan Estate est importé en France par Vins du Monde (vinsdumonde.fr) et Promontory est distribué en France et dans le monde par l’intermédiaire de certains négociants de la place de Bordeaux.

La réforme du verbe

Photo : Mathieu Garçon

Le monde du vin se doit de changer. De sortir de cette pensée unique qui l’a enfermé dans une logique restreinte et l’a patiemment mené à la porte de sa perte. En dehors des questions de goût et de style, des problématiques liées au prix ou de la baisse de la consommation, je suis persuadé qu’un autre élément est à l’origine de cette dangereuse désescalade : le langage. Nos mots sont restés immobiles, emprisonnés dans un dictionnaire suranné maîtrisé seulement par une poignée de membres d’une même caste. Des mots vieux, usés, tièdes, qui parlent de chaque vin avec le même souffle fatigué. Armés de trois adjectifs amis que l’on entend à chaque dégustation, nous avons figé la rhétorique dans un ensemble sans saveur où la description d’un vin du Nord est absurdement similaire à celle d’un vin du Sud. La crise que nous traversons est une invitation à la rupture et à débrancher le correcteur automatique qui s’active en chacun de nous lorsque nous commentons des vins avec complaisance et à l’aide d’un réservoir verbal d’une pauvreté toujours plus manifeste. Combien sont-ils les mots qui n’ont plus rien à dire ? La liste est longue. Réformer notre langage avec des mots neufs ou, à défaut, authentiques doit nous permettre d’embrasser la réalité de ce qui est dans nos verres tout en la traduisant par des images mentales inédites. Encore faut-il que ce langage sache parler à toutes et tous, sans jargon technique, sans lourdeur, sans recours à des archaïsmes obsolètes. Un langage vrai, sans arrogance, qui donne envie à chacun de l’écouter et de se l’approprier pour parler du vin qu’il boit et dire pourquoi il l’aime. La prochaine génération de prescripteurs, qui prendra demain la parole, se doit d’inventer et de créer ses propres codes pour montrer qu’elle comprend et aime différemment. Aura-t-elle l’audace de choisir les mots les plus vivants et les plus aptes à exprimer ce qu’elle ressent ?

Attaque en bouche.
Quelle merveilleuse expression de notre jargon, mais quel vocabulaire de technicien déshumanisé. Un vin n’attaque pas. Il s’impose ou il caresse. Parlons d’entrée, de premier contact, d’impulsion ou encore d’élan en bouche. Des mots d’accueil plutôt que d’adversité.

Boisé.
Ah, sans doute le plus fameux ! Longtemps recherché, affiché, revendiqué. Aujourd’hui caché, répudié, voire abominé. On parlait du tonnelier comme on parlerait d’un parfumeur. Le bois n’est pas une vertu, c’est un outil dont le rôle est de servir et non de dominer. En matière de dégustation, peu de critiques ont déjà assisté à la genèse d’un vin et bien peu peuvent juger de la justesse d’un élevage sous bois. L’un des plus grands savoir-faire français a ses parfums et son imaginaire : épice, fumé, toasté, grillé.
Équilibre. L’équilibre serait, dans le vin, la mesure entre acidité, alcool et tannins. Utilisé à l’excès, c’est souvent un mot-pansement, qui comble une absence d’argument. Naturellement, les amateurs recherchent cet équilibre – qui voudrait consciemment son contraire ? Parlons plutôt d’harmonie et surtout de mouvement, car l’équilibre n’a rien d’immobile et cette impression de dynamisme est souvent le stade suprême d’un vin.
Fraîcheur. Mot fabuleux que l’on retrouve partout, parfois même pour qualifier la robe alors qu’il est censé exprimer un caractère acide, une vivacité. Cette notion est devenue déconnectée de toute réalité. On pourrait parler plus justement d’élan, de pureté, de droiture, d’éclat, ou d’accessibilité. Des mots adaptés, compréhensibles, concrets.

Fruité.
C’est le mot qui domine dans les dégustations. Naturellement, quand on parle de vin, on parle de fruit. C’est son essence même. Doit-on qualifier le « fruité » d’un vin par défaut ? Il y a dans cette notion tout un éventail de ressentis pouvant être traduits avec précision. Évoquer tout simplement un registre, une matière, une sensation gustative liée à la perception de ce fruit nous ferait avancer vers une approche sensorielle plus libre, plus poétique et sans doute plus incarnée.

Gourmand. La gourmandise est un état, une envie. En aucun cas, elle ne traduit un goût. C’est un compliment automatique, sans valeur descriptive, qui traduit plus notre appétence pour une saveur que l’état même du vin. Osons des mots qui racontent les textures : tendre, enveloppant, caressant, juteux, généreux, etc. Des mots qui donnent le rythme du vin, illustrent sa matière et son relief et non, comme c’est trop souvent le cas, notre propre état au moment d’une dégustation.

Minéralité. Combien de thèses et d’articles ont tenté de la définir ? Pseudo notion technique, brandie dès qu’un vin évoque la pierre (ici aussi, sans jamais préciser la sensation), la minéralité se retrouve partout, y compris parfois pour décrire des vins d’une banalité affligeante et sans connexion au terroir. Salinité, fumé, iode, voilà des mots qui éviteront de disserter sur les arômes imaginaires de caillou frotté.

Miscellanées. Volontairement, j’oublie les « fin », « léger », « croquant », « charmant », « bien sec », « belle tension » et tant d’autres. À bas les mots vides ! Le monde du vin est vivant, sa langue se doit de l’être, vibrante et à l’unisson des nombreux cœurs qui battent pour ses grandes émotions.

Longueur. Voilà un mot qui fait référence à une taille, une distance ou une durée. Or le vin a-t-il besoin d’être mesuré ? Je crois plutôt qu’il a besoin d’être ressenti. De plus, on confond souvent longueur et finale. Parlons de rémanence, de souvenir, d’empreinte, de trace ou d’écho. Le vin ne dure pas, il habite la bouche, quelquefois pendant de longs instants après l’avoir goûté.

Rondeur ou gras. Gardons ces mots dans la cuisine. On peut parler de la rondeur d’un poisson et du gras d’une viande. Dans le vin, la rondeur évoque une sensation tactile, du soyeux, de la densité. Mais derrière ces adjectifs se cachent trop souvent des mots paresseux, grossiers, qui gomment les nuances et transforment la complexité en mollesse. Préférons velouté, fondu, poli, sphérique, plénitude. Des mots de chair et de justesse.