En apparence, tout va bien. Sur les quais de la Charente à Cognac, depuis ce petit port fluvial où, il y a des siècles, a commencé l’aventure d’un spiritueux parti à la conquête du monde, les signes extérieurs de richesse n’ont pas changé. Les grandes maisons sont toujours assises sur d’imposants édifices, comme Hennessy, notamment, qui poursuit la rénovation de son site de la Richonne. Les négociants plus modestes occupent leurs jolies demeures de famille au détour des ruelles adjacentes ou dans les faubourgs de la ville. Mais l’atmosphère n’est plus la même. L’euphorie nourrie au carburant d’années fastes est retombée dans une tenace morosité. Le vent mauvais est arrivé du grand export sur lequel le cognac a bâti sa fortune. Aux États-Unis, les premiers signes de faiblesse sont apparus dès l’été 2022 après la fin des subventions post-Covid, accordées alors par le gouvernement fédéral à tous les foyers américains, concomitamment à l’amorce de l’inflation. Le décrochage a été violent dès l’année suivante, avec un plongeon des ventes de 45 %. En Chine, c’est une crise durable de l’immobilier qui a affecté l’économie avec des conséquences sur la consommation, spécialement celle des biens de luxe. Le choc est rude : les deux moteurs, le premier en volumes et le premier en valeur, calent en même temps alors qu’ils comptent pour 70 % du chiffre d’affaires de la filière. La dernière campagne 2024-2025 n’augure pas d’une reprise. Avec des expéditions plombées à 154 millions de bouteilles, la baisse se poursuit, même tenue (-4,2 %). La valeur est plus affectée (-13,4 % à 2,7 milliards d’euros) du fait du recul persistant sur le marché chinois des qualités haut de gamme VSOP et XO (-12,9 %). « En deux ans, nous avons perdu dix ans de croissance », analyse Florent Morillon, le président du bureau interprofessionnel du cognac (BNIC). « J’espère que c’est le fonds de la piscine alors que nous dépendons à 97 % d’un contexte international qui engage plus à épargner qu’à consommer. » Ce constat réaliste jure avec l’imprudence née d’une décennie miraculeuse qui avait conduit l’interprofession à planifier un niveau de 330 millions de bouteilles à l’horizon 2030. C’est moins de la moitié désormais. « Relativisons », rétorque Florent Morillon. « Qui aurait imaginé affronter en moins de cinq ans le Covid, la guerre en Ukraine, l’enquête anti-dumping en Chine, les taxes aux États-Unis, etc. ? Et une vague de déconsommation qui touche tous les vins et spiritueux ! » Charles de la Palme, le nouveau président du leader Hennessy, estime que « l’après-Covid avait généré un emballement, source d’une lecture biaisée du potentiel des marchés. Il faut oublier les années 2021 et 2022 et avoir 2019 comme point d’ancrage. L’ampleur de la crise est réelle. Elle reste liée à des problématiques macro-économiques, qui finissent toujours par s’améliorer, plutôt qu’à la perception du cognac ». Pour d’autres, l’explication est plus brutale, comme pour Olivier Charriaud, le directeur général de Boinaud, une maison propriétaire de 600 hectares de vignes : « C’est un secteur qui a creusé sa tombe et fermé le cercueil de l’intérieur. On paye des choix de facilité, comme de délaisser les marchés européens, sans avoir vu des changements profonds en Chine et aux États-Unis ».
L’état des lieux aujourd’hui
L’été dernier a soldé deux lourds dossiers, non sans dégâts. En Chine, l’accord sur les prix est un moindre mal pour sortir d’une impasse dangereuse. Les cautions exigées par Pékin pendant un an et demi (plusieurs dizaines de millions d’euros pour certaines maisons) ont été restituées, le réseau duty free a réouvert, même si certaines maisons ont du mal à y revenir. « On reste sur le marché, mais avec un sac à dos rempli de pierres », image le président du BNIC, qui tient à soutenir la soixantaine de petits négoces (sur 250) qui n’ont pas pu entrer dans l’accord et seront taxées à 32 %. Ansac, par exemple, est de ceux-là, en dépit de l’action d’un avocat à Shanghai. « La conséquence, c’est un arrêt total des commandes de nos importateurs », affirme son directeur général, Sébastien Trézeux. « Le principal problème tient à la demande », explique de son côté Cyril Camus, à la tête de la maison du même nom et fin connaisseur de la Chine, où il est basé depuis trente ans. « Là-bas, l’épargne part quasi exclusivement dans l’immobilier. Le dégonflement de la bulle en 2023 a affaissé la valeur du patrimoine des ménages, qui vont attendre de retrouver le niveau d’avant crise pour consommer de nouveau. Côté entreprises, qui avaient substitué le cognac au baijiu dans les repas d’affaires, la transition vers les secteurs de l’intelligence artificielle ou des biotech ajoute à la crise. Ces sociétés nouvelles ne sont pas encore matures et celles des industries du passé ralentissent. Il résulte de cette période de flottement moins d’investissements, moins de repas, moins de cognac ! » Aux États-Unis, le cognac reste taxé à 15 %. C’est moins que les plus mauvais scénarios, mais pas sans effet quand s’ajoute un impact de change (avec l’affaiblissement du dollar) de 15 % supplémentaires. Des opérateurs ont anticipé par des expéditions de précaution (d’où la hausse des volumes de 6 % sur 2024-2025), qui devront être déstockées. Le décrochage reste source d’inquiétude sur un marché où une tendance peut devenir une vague de fonds (le boom de la tequila) et se retourner très vite (la tequila encore, aujourd’hui à l’arrêt). Les consommateurs perdus du cognac vont-ils revenir ? Charles de la Palme se veut confiant : « Il y a des modes de consommation qui évoluent, en particulier aux États-Unis, mais sur place, j’ai constaté l’attrait culturel pour le cognac, pour Hennessy en particulier. Cela me rend confiant pour le futur, même si rebondir pourrait prendre du temps. L’année 2026 sera a minima une année de transition ». De l’aveu de nombreux acteurs, une vraie reprise sera drivée par une baisse des prix du cognac VS, le segment dominant outre-Atlantique. « En partie à cause de la forte augmentation de nos coûts, le moins cher des cognacs était devenu significativement plus cher que les bons bourbons et tequilas », indique Cyril Camus. Ceux qui sont restés raisonnables s’en sortent, comme la maison Ansac qui rattrape ses déconvenues en Chine. « Nous sommes la septième marque de VS là-bas, avec un positionnement de cognac du quotidien autour de 25 dollars », plaide Sébastien Trézeux. « Même si l’on voit le rayon se rétrécir, ça passe plus facilement qu’à 40 dollars. »
Les solutions dans l’immédiat
Mise en réserve climatique, réduction des rendements, arrachages, recherche d’autres débouchés (jus de raisin, vin de base effervescent, etc.), les premières mesures ont été prises, qui passent aussi par des réductions d’effectifs et des mesures de chômage partiel dans les grandes comme les petites maisons. « Nous avons voulu épargner les deux bouts du tuyau », précise Florent Morillon. « Les commerciaux dans le monde et la viticulture ici. Entre les deux, on presse tout avec des plans d’économies. » Depuis deux ans, le négoce a temporisé et continué à acheter aux viticulteurs. Par respect des contrats et solidarité pour un vignoble qui a beaucoup investi ces dernières années. Le cognac est passé de sept années de stocks à plus de onze années. « Aujourd’hui, les maisons sont au taquet. Il faut arracher de manière ciblée, en faisant attention au rendement très variable de l’ugni blanc. » Des initiatives plus positives sont prises. Une maison comme Hine, qui s’est séparée d’un quart de ses effectifs en rapport avec la baisse de ses ventes, accélère la redéfinition de sa gamme. « Il faut continuer à innover, mais en évaluant clairement chaque projet », estime son directeur général, Thibaut Delrieu. « Nous n’avons pas les moyens de parler à tout le monde, il faut choisir sa cible avec des produits adaptés. Nous voulons nous adresser aux connaisseurs établis et aux épicuriens audacieux en proposant des single estate et des millésimes. Nous nous revendiquons artisans-créateurs. » L’exploration de nouveaux marchés reste aussi une piste. Le cognac représente finalement un pour cent des spiritueux vendus dans le monde, mais la conquête est coûteuse quand on a longtemps privilégié deux pays. « Nous sommes présents dans plus de 160 pays, nous n’avons pas attendu la crise pour nous développer », pointe Charles de la Palme. « Il faut dix ans pour qu’un marché commence à bien fonctionner. Une bonne croissance ailleurs ne peut pas compenser la baisse drastique aux États-Unis et en Chine. Le rebond du cognac viendra d’abord d’un rétablissement de ces deux marchés. »
L’offensive des grandes maisons
Hennessy demeure de loin le leader du secteur, avec la moitié des volumes. Sa puissance de distribution lui permet même de gagner des parts de marché en temps de crise. La marque du groupe LVMH incarne une forme de permanence du produit : pas d’affinage en fûts de whisky ou de spiritueux moins alcoolisés hors du cadre de l’appellation. « Chaque maison a sa stratégie », observe son président. « Toute forme d’innovation est bonne à prendre, le cognac a besoin de donner de la vivacité et de la modernité à l’appellation. Mais il ne faut pas se tromper de combat et se disperser inutilement à court terme. Le produit cognac a, depuis 300 ans, une très belle identité et un héritage exceptionnel. » Pour regagner l’appétit des marchés, il ne faut pas galvauder les fondamentaux du « plus beau des spiritueux », insiste le maître de chai de la maison, Renaud Fillioux de Gironde, qui échange régulièrement avec son oncle Yann, auquel il a succédé et qui avait traversé une crise comparable il y a trente ans. La complexité du produit, avec ses labels d’âge peu intelligibles pour le nouveau consommateur, est à la fois un garant de qualité et une limite. La stabilité ou le changement, le dilemme est vieux comme les affaires. Chez Martell, propriété de Pernod-Ricard, dont le site historique de Gâtebourse est un modèle de réorientation vers le spiritourisme, on prône davantage la rupture. Sortie de la célébration de son tricentenaire et de la réouverture de son site historique au cœur de Cognac, Rémy Martin tente de tenir son positionnement haut de gamme. Chez Camus, la dernière maison indépendante, on a clairement choisi l’ultra-luxe avec des « collections », séries limitées ponctuées d’un artisanat d’exception comme celui de la cristallerie Daum. Hennessy a développé son « atelier des éditions rares » et Martell, ses « remarquables », assemblages exclusifs à prix stratosphériques pour un segment résilient de clients collectionneurs très riches. Un autre grand acteur, Courvoisier, racheté par Campari pour 1,2 milliard d’euros au moment où la crise s’intensifiait, a fait davantage parler de lui par la suppression de 20 % de ses emplois. Néanmoins, la plus grosse acquisition de l’histoire du groupe italien, fabricant à succès de l’Aperol, signifie qu’il croit au cognac.
L’agilité des petites maisons
Pas de panique alors ? Ce sont souvent les petites maisons qui le proclament. « La désirabilité du cognac est intacte », dit ainsi Hervé Bache-Gabrielsen. Il n’y a pas de révolution obligée, la réussite d’une maison comme Delamain, incarnation de l’excellence héréditaire depuis 1824, en est la preuve. Un travail patient (jusqu’à attendre soixante ans l’épanouissement d’une eau-de-vie), des volumes restreints (moins de 150 000 bouteilles), avec certes un groupe solide derrière (Bollinger depuis 2017), capable d’initier des évolutions, ne serait-ce que la création d’un site d’accueil même modeste dans les rues tortueuses de Jarnac. « Ce n’est pas fastueux, ce qui nous correspond. Peu de gens connaissent notre maison, mais ceux qui la connaissent ont beaucoup d’affection pour elle », appréciait Dominique Touteau, le maître de chai, parti après quarante-deux ans au service d’une maison dont il connaissait tous les murs, la lumière de chaque ouverture, le courant d’air sous une porte, ces fragments qui influencent le destin d’un fût. Cette alliance de savoir-faire et de patrimoine, qui fait l’identité de Cognac, personne ne veut l’enterrer, même les plus audacieux. Quand la marque Jules Gautret lance Fresh Kiss l’été dernier, c’est fort de son ancrage (cognac et pineau des Charentes) et de son socle coopératif où les viticulteurs font partie de l’entreprise. « La base de ce cocktail en canette prêt à boire reste clairement cognac et pineau », assure Sébastien Trézeux. « Nous l’avons développé en neuf mois et nous sortirons une deuxième référence l’an prochain. Les consommateurs, et avant eux les distributeurs, voient que la filière se bouge. » Et c’est le marché français qui répond d’abord. Autre exemple de cette agilité chez Boinaud, qui vient de sortir une liqueur Sweet Ginger sous sa marque De Luze. « Nous avons une légitimité de viticulteur, bouilleur de cru et négociant-créateur », rappelle Olivier Charriaud. « C’est un produit dans l’air du temps en matière de goût et de niveau d’alcool. Il faut se lancer tout en restant cohérent, renouveler l’accessibilité du cognac en alimentant le marché par de la nouveauté. Le succès du gin Citadelle de Ferrand montre que l’on peut rompre avec le conservatisme. » Cette diversification des produits, qui semble plus prometteuse que celle des marchés, la Spirits Valley la pratique depuis des décennies. Cet écosystème original est enfin regardé avec respect par la vieille garde du cognac. Plus de cinquante marques sont nées depuis dix ans sur ce territoire qui s’est structuré autour d’une quinzaine de métiers : distillation bien sûr, tonnellerie, verrerie, stockage, design, mixologie, etc. Précurseur, le bouillonnant entrepreneur Jean-Sébastien Robicquet, fondateur de Maison Villevert, s’est fait connaître avec la vodka Cîroc, les gins G’Vine et Nouaison ou le vermouth La Quintinye, entre autres créations. Un petit empire des spiritueux français basé sur les savoir-faire locaux, la maîtrise de l’assemblage et de l’élevage. Des alambics charentais coulent ainsi de plus en plus de whiskies : Bellevoye, Bastille, Tessendier, Merlet, Giraud, Fontagard, etc., les sorties se succèdent. Du côté du village de Mainxe, le jeune Frédéric Delpeuch contribue à ce travail collectif avec sa liqueur Deljoy, un assemblage d’agrumes et de cognac 100 % naturel. Dans sa famille de bouilleurs de cru depuis cinq générations et fournisseurs de grandes maisons, le jeune homme trace une voie d’avenir sous le regard bienveillant de son père. « J’ai préféré les liqueurs et la mixologie, mon univers. Mais pour élaborer un produit innovant et accessible, je me suis appuyé sur notre histoire dans le cognac. »