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Laurent-Perrier, un l’esprit de clarté

Deux siècles que les champagnes Laurent-Perrier suivent une ligne claire et immuable, fondée sur la fraîcheur, la pureté et la précision. La capacité de cette maison de Tours-sur-Marne, restée familiale et indépendante, à maintenir son style fascine ses observateurs (dont nous sommes) et séduit ses amateurs, en France comme dans le monde. Ce niveau constant d’exigence repose sur trois savoir-faire, trois piliers réaffirmés aussi bien dans les cuvées iconiques de la maison que dans ses dernières créations. Trois gestes maîtrisés depuis longtemps et aujourd’hui portés à leur paroxysme, dans une quête obsessionnelle de pureté : l’art de l’assemblage des vins de réserve, la macération pour les rosés et le non dosage.

L’excellence des vins de réserve
Chez Laurent-Perrier, les vins de réserve sont un socle. Chaque année, la maison sélectionne ceux qui expriment le mieux la fraîcheur et la finesse, mais aussi ceux dotés d’une grande capacité de vieillissement. Conservés en cuves inox, séparément selon les crus et les cépages, ils reposent à basse température pour préserver leur éclat. Le comité de dégustation, réuni autour de Michel Fauconnet et d’Olivier Vigneron, le chef de cave, veille à leur sélection et à leur évolution. Le but recherché est qu’ils apportent fraîcheur et pureté, sans jamais être marqués par des caractères oxydatifs. La Cuvée, le champagne emblématique et le plus diffusé de la maison, peut ainsi intégrer jusqu’à 30 % de vins de réserve. Une proportion qui garantit la régularité du style Laurent-Perrier tout en renforçant sa complexité et sa profondeur. À l’origine dans les années 1950 de la vision de la maison quant à ses vins de réserve, Bernard de Nonancourt imagine la cuvée de prestige Grand Siècle, assemblage de trois millésimes – trois vins de réserve millésimés, en quelque sorte – destiné à « recréer l’année parfaite ». Chaque itération, identifiée par son numéro, résulte ainsi de l’assemblage du fruit de trois années différentes dans des proportions variables, mais toujours issu exclusivement des grands crus les plus réputés. À rebours des autres cuvées de prestige, Grand Siècle n’est donc pas millésimée : elle incarne la fidélité absolue au style maison, fondé sur l’art de l’assemblage. C’est dans cette même logique qu’est née la dernière création de Laurent-Perrier, la cuvée Héritage, un champagne composé uniquement de vins de réserve – ce qui en dit long sur le patrimoine de la maison en la matière – issus de quarante crus différents, sélectionnés pour leur complexité et leur potentiel de garde.

La maîtrise de la macération
Dans les années 1960, à une époque où les maisons champenoises élaborent principalement des rosés d’assemblage, Laurent-Perrier commence à s’intéresser à la macération. L’idée et la méthode qui lui sont propres naissent avec l’observation des vinifications de pinot noir, la maison étant alors pionnière dans l’élaboration de vins tranquilles appelés « Vins natures de la Champagne ». Pour son champagne rosé, son but est de conserver le plus d’éclat fruité possible sans perdre de tension. La macération se déroule en cuves inox avec des grappes de pinot noir triées deux fois, égrappées, puis laissées au contact du jus pendant deux à trois jours. L’extraction des composés doit rester fine pour donner un vin net, précis, à la couleur soutenue et aux arômes de fruits rouges frais. Lancée en 1968, Cuvée Rosé incarne aujourd’hui cette approche et cette spécificité dans une version accessible et universelle. Champagne rosé de prestige, millésimée, rarement élaborée (dix sorties seulement depuis 1982), la cuvée Alexandra témoigne de la même exigence, s’appuyant sur une fermentation conjointe de pinot noir et de chardonnay rendue possible seulement quand les deux cépages ont atteint une maturité identique.

L’invention du non dosé
Très liée à l’univers de la gastronomie et active auprès des chefs, Laurent-Perrier est aussi la première maison à avoir imaginé un champagne non dosé, dès 1981, pour répondre à la demande des restaurants. C’est la cuvée Ultra Brut. À l’époque, la catégorie « brut nature » n’existe pas encore. L’idée remonte pourtant à 1889, puisque Laurent-Perrier proposait déjà un « Grand vin sans sucre » aux consommateurs anglais. L’exercice impose une rigueur extrême dans l’assemblage, le vin devant présenter des équilibres naturels précis et être issu de raisins récoltés à parfaite maturité, une exigence plutôt récente en Champagne. L’absence de dosage ne tolère aucune approximation, ce que l’on observe avec les deux champagnes non dosés Ultra Brut et Blanc de blancs Brut Nature (100 % chardonnay), éblouissants l’un et l’autre par leur tension, leur élégance et leur caractère ciselé. Si la maîtrise de ces trois savoir-faire peut laisser penser que la technique prime ici sur l’intuition et sur le goût, on aurait tort de faire ces raccourcis et d’ignorer ce qu’implique de travail et de recherche cette ligne définie par la maison. Dans un paysage champenois en pleine mutation, Laurent-Perrier conserve ce qui a toujours fait sa singularité, une indépendance de ton, bien sûr, mais aussi une constance de style qui repose sur des convictions aussi évidentes qu’intemporelles.

La dégustation

La Cuvée
Assemblage de plus de cent crus de chardonnay, de pinot noir et de meunier. Les approvisionnements dans le Sézannais et le Vitryat apportent tension et fraîcheur, tandis que jusqu’à 30 % de vins de réserve assurent la régularité et la complexité du style, entre fruité et zeste d’agrumes, avec une délicatesse et une allonge sereine. Pureté et élégance remarquables.
93/100. 39,50 euros

Cuvée Rosé
Grande couleur, puissance et densité structurée, la bouche est portée par une fraîcheur éclatante. Ce champagne rosé exprime une personnalité aimable entre notes fruitées de framboise, profil gourmand et intense et finale d’une générosité immédiate.
94/100. 75,90 euros

Blanc de Blancs, Brut Nature
Expressif et de grand caractère, il séduit par sa puissance contenue, sa densité et sa précision. Son profil citronné et minéral lui confère une fraîcheur éclatante et
une élégance droite, en faisant un véritable vin de gastronomie.
94/100. 90 euros

Ultra Brut
Arômes expressifs zesté aux accents de fenouil, d’anis, d’épices et de racines, avec une grande profondeur ses les notes iodées et crayeuses. La bouche est ciselée et déploie
des saveurs d’agrumes verts et une finale saline d’une superbe allonge. Impressionnant par sa pureté, sa densité et son intensité maîtrisée. D’une classe rare.
95/100. 55 euros

Héritage
Dernière innovation de la maison, Héritage est composé exclusivement de vins de réserve soigneusement sélectionnés. Issue de quarante crus (dont 50 % de grands crus), cette cuvée se distingue par sa précision, sa droiture et sa puissance, tout en offrant un fruité agréable et soutenu, accompagné d’une grande profondeur aromatique.
95/100. 89 euros

Grand Siècle, Itération n°26
Assemblage des millésimes 2007, 2008 et 2012 et de vins issus de huit grands crus, c’est un champagne immense par sa puissance et sa présence savoureuse, qui déploie une longueur sans fin, une finale d’une grande intensité, racée et profonde, avec une persistance superbe. L’un des plus belles itérations de la cuvée, dans une forme d’harmonie suprême.
100/100. 232 euros

Alexandra 2012
Dixième millésime de cette grande cuvée depuis sa création en 1982, ce rosé repose sur une macération des pinots noir, co-vinifiée avec du chardonnay, afin d’extraire la richesse aromatique des deux cépages. La bouche, profonde, séveuse et racée, se prolonge sur une allonge élégante, avec une finale pleine d’éclat. Immense potentiel gastronomique et grande classe.
96/100. 295 euros

Domaine FL, l’excellence à portée de main

Bousculer les traditions est au cœur de la philosophie du domaine FL, situé à Rochefort-sur-Loire, au cœur du Maine-et-Loire et des grands terroirs de l’Anjou. « FL » pour Fournier et Longchamps, les noms des parents de Philip Fournier, docteur en informatique, qui a créé ce domaine en 2006. En 2009, son fils Julien en prend les rênes avec des idées précises de ce qu’il veut faire en matière de viticulture de précision, biologique (certifié depuis 2009) puis rapidement en biodynamie. Quinze ans plus tard, son ambition est restée la même : « Faire les vins les plus purs possibles et les plus fidèles à l’expression des terroirs angevins ». Rapidement, en cave, Julien Fournier fait le choix de ne plus laisser les fermentations malolactiques s’engager, les jugeant difficilement compatibles avec le style recherché pour ses chenins. « Dans le contexte actuel, cela peut les faire basculer vers quelque chose de moins élégant et de moins pur. Or, pour moi, les grands terroirs, de Savennières en particulier, s’expriment par de la droiture », explique celui qui est aussi le vice-président de l’appellation savennières-roche-aux-moines, cru à part dans le secteur en raison de son histoire, du potentiel de ses terroirs et de la qualité des vins qui peuvent y être produits. Au sein de ses quarante hectares exploités en Anjou, le domaine FL peut s’appuyer sur plusieurs terroirs à Savennières, notamment parmi les plus réputés. Julien Fournier les considère tous comme des crus à part entière. Une approche « à la bourguignonne » revendiquée par cette logique de faire briller chaque terroir, mais aussi en vinification et pour l’élevage. Le domaine est d’ailleurs accompagné depuis 2014 par Kyriakos Kynigopoulos, œnologue grec très reconnu en Bourgogne, en particulier en ce qui concerne la vinification des grands blancs.

En quête de pureté
Sous son conseil et conformément à la vision de Julien, chaque terroir doit être à l’origine d’un vin de lieu : « Je cherche à ce que les raisins expriment le meilleur de cette géologie complexe propre à Savennières et à la Roche-aux-Moines, entre schistes gréseux, rhyolites et sables éoliens ». La question de la maturité est au cœur de ses préoccupations. Lui veut vendanger au bon moment, souvent en plusieurs tries successives pour éviter la moindre hétérogénéité, et surtout sans céder à des modes qui encouragent la cueillette des raisins blancs en légère sous maturité. « Tout est une question d’équilibre parce que ces terroirs peuvent donner des vins parfois un peu austères, qui mettent du temps à s’ouvrir. C’est aussi pour cette raison que nous les commercialisons de manière décalée afin de pouvoir offrir aux amateurs la meilleure expérience possible. » Les vins sont élevés sur lies fines et soumis à un bâtonnage régulier pendant douze mois pour leur donner de la largeur. « Le but est d’avoir un équilibre entre expression du terroir, précision œnologique et expression naturelle du fruit », précise Julien Fournier. Tous les vins du domaine, de l’excellente cuvée J’adore (méthode traditionnelle commercialisée en vin de France) aux parcellaires, présentent un équilibre assez prodigieux, porté par une vitalité et une vibration qui leur donnent un élan considérable et une capacité surprenante, mais très enthousiasmante, à être bu dans leur jeunesse. On retrouve la même exigence dans les vins liquoreux du domaine, en coteaux-du-layon ou en chaume premier cru, où la patte rigoureuse de Julien Fournier et son équipe donne à ces vins trop méconnus des amateurs un souffle superbe qui ferait presque oublier la présence de sucres résiduels. Le chai de Rochefort-sur-Loire, moderne et lumineux, a été imaginé comme un outil de travail, mais aussi comme un lieu d’art et de poésie. Il est accessible au public via différentes formules (dégustation, séminaire, événements très nombreux, etc.), tout comme la boutique qui prolonge l’expérience puisqu’on peut s’y procurer, outre la gamme complète des vins, des objets sélectionnés autour de la dégustation et des arts de la table. Si les grands blancs de Savennières du domaine incarnent le classicisme, la rigueur, la pureté et l’élégance, offrant à chaque dégustation la profondeur et la subtilité attendues des vins de cette appellation prestigieuse, l’équipe du domaine incarne une vision tournée vers les consommateurs et les jeunes générations, avec une volonté réelle de porter un autre message, plus moderne et moins conservateur, quant aux explications qu’elle donne de ces formidables terroirs angevins. Le domaine FL en est aujourd’hui l’un des ambassadeurs les plus indispensables.

La dégustation

J’adore, vin de France
Élevée neuf mois en cuve sur lies pour enrichir sa palette aromatique, puis seize mois sur lattes afin de gagner en complexité, cette bulle 100 % cabernet franc est élaborée selon
la méthode traditionnelle. Bouquet expressif de notes de petits fruits rouges, de fleurs fraîches et d’agrumes, élégance et persistance en bouche, l’équilibre entre vivacité et rondeur est renforcé par une texture aérienne et une vinosité certaine.
91/100 – 19,90 euros

Les Quatre villages 2010, coteaux-du-layon
Fin et tonique, ce chenin moelleux révèle des notes de fruits blancs (poire), de miel et de fleurs. La douceur est équilibrée par une acidité vive, offrant énergie et légèreté. Idéal avec foie gras, desserts aux fruits ou fromages à pâte persillée, il se dégustera aussi bien frais,
en apéritif.
92/100 – 32 euros

La Frémine 2022, savennières
Issu d’une parcelle située au sud de l’appellation, ce chenin puissant, pur et accessible, incarne l’expression du cépage sur sols de schistes. Le nez s’ouvre sur des notes de fleurs blanches et de citron, rehaussées d’une touche pierreuse. En bouche, la tension saline et la minéralité s’équilibrent dans une texture enveloppante.
94/100 – 26 euros

Le Parc 2020, savennières
Situé derrière le château de Chamboureau, ce clos est la seule parcelle de l’appellation savennières qui partage le terroir du cru Roche aux Moines. Exposée plein sud, la vigne est plantée sur un sous-sol de rhyolite dure, une roche volcanique qui confère au vin tension et pureté. Des raisins d’une grande concentration et d’une finesse remarquable donnent ce blanc de garde très droit, aux arômes de fleurs blanches et d’agrumes mûrs. La bouche, portée par une tension saline, se prolonge sur une finale très pure.
95/100 – 32 euros

Roches-aux-moines 2022
Nichées sur un promontoire rocheux dominant la Loire, les parcelles de l’appellation reposent sur des sols schisteux et bénéficient d’une exposition plein sud. Le vin exprime
une énergie droite et tendue, alliant gourmandise et délicatesse. La bouche dévoile une tension traçante et vibrante, marquée par des notes d’agrumes confits et d’iode. Sa minéralité intense et son potentiel de garde en font un grand blanc de gastronomie, que l’on imagine aux côtés d’un homard.
96/100 – Prix NC

Roches-aux-moines 2018
Flaveurs intenses de poire et de pierre à fusil. L’attaque, franche et tendue, s’appuie sur une trame minérale qui structure l’ensemble. Puissant et dense, il affiche une dimension architecturée qui invite à la patience. À carafer longuement et à attendre : c’est un vin qui porte en lui d’immenses promesses.
97/100 – 54 euros

Roches-aux-moines 2015
Cristallin comme l’eau de roche, ce chenin minéral, subtilement enveloppé par son élevage, déploie des notes d’agrumes mûrs et une superbe finesse. La qualité de fruit est tout simplement exceptionnelle.
95/100 – 47 euros

 

Ribera del Duero, la terre des possibles

Situé au cœur de la région de Castille-et-León, le vignoble de Ribera del Duero s’étend sur 26 600 hectares, sur un territoire large de 30 kilomètres et long de 120 kilomètres d’est en ouest, offrant une grande diversité de terroirs.

Les reliques dédiées au dieu Bacchus et les poteries portant des traces de vin attestent d’une production de vin dans la zone de la DOP Ribera del Duero depuis le IVe siècle au moins. Puis, les moines de Cluny s’installent dans la région au XIIe siècle et y apportent leur savoir-faire. À l’époque moderne, les choses se gâtent durant la période franquiste, un tournant sombre pour la viticulture ibérique. Le pays, ruiné, arrache une bonne partie de ses vignes en faveur du blé et de l’orge, plus rentables et nourriciers. Le prix du kilo de raisin chute à 10 centimes. En 1975, la mort de Franco libère le peuple de la dictature et la viticulture est doucement relancée dans l’appellation grâce à une poignée de vignerons qui entament la révolution qualitative sur le point d’être reconnue.

La dénomination d’origine protégée Ribera del Duero est créée en 1982 sur des fondations plus politiques que géographiques. Il est en effet inimaginable d’en exclure Vega Sicilia, l’icône régionale qui a su maintenir sa qualité même dans les années de dictature, alors décision est prise d’intégrer un vaste territoire ainsi que les variétés internationales (cabernets, merlot et malbec) utilisées par la bodega, qui se joignent au local tempranillo. À peine plus d’une quinzaine de caves cohabitent alors, principalement des coopératives. Tout bascule en 1985 lorsque le critique américain Robert Parker qualifie la cuvée Janus de la bodega Tinto Pesquera de « petrus d’Espagne ». Il n’en faut pas plus pour allumer l’étincelle.

Les marchés internationaux s’ouvrent. Les agriculteurs s’adaptent, déplantent les céréales au profit de la vigne. Le nombre de domaines viticoles indépendants est multiplié par plus de trois entre 1995 et 2005 pour atteindre aujourd’hui plus de trois cents domaines familiaux de petite à moyenne taille. Le prix du kilo de raisin passe de 20 centimes au milieu des années 1980 à 12,50 euros à la fin des années 1990. Toute médaille ayant son revers, cette forte croissance est malgré tout accompagnée de quelques déviances.

Aux hivers longs, venteux et glacials succèdent des étés très chauds, mettant à rude épreuve les cépages de l’appellation, notamment le tempranillo.

« Neuf mois d’hiver, trois mois en enfer »
Quel effet ce succès fulgurant et cette reconnaissance particulière parmi les appellations espagnoles ont-ils sur les vins de Ribera del Duero ? Au cœur de la région de Castille-et-León, ce vignoble de 26 600 hectares, répartis sur un territoire large de 30 kilomètres, est blotti entre les appellations Toro au sud et Rioja au nord. Sa longueur de 120 kilomètres d’est en ouest lui vaut une grande variété de terroirs et donc d’expressions de vins. Les terroirs les plus qualitatifs, sont, contrairement à une majorité d’appellations dans le monde, situés en retrait du fleuve.

Ceux autour du Duero sont fertiles, souvent irrigués et composés de sables et de graves peu profonds qui historiquement accueillaient une production de pommes de terre et de betteraves. À l’ouest, les vignes s’allongent sur des sols de calcaire blanc qui aimantent la chaleur à 700 mètres de haut. Plus on se dirige vers l’est, plus une argile jaune et fine prend le dessus et plus l’altitude grimpe, pour atteindre un peu plus de mille mètres. Si l’on y a longtemps produit beaucoup de clairet, le rouge est vite devenu l’imposante signature de l’appellation, représentant plus de 98 % des volumes. Une terre de rouges certes, mais avant tout une terre de tempranillo, le cépage qui domine nettement les plantations (98 %) et apparaît le plus souvent sous ses synonymes locaux de tinto fino ou tinto del país. Le tempranillo doit composer au moins 75 % des assemblages et bénéficie d’être assemblé à des variétés plus fraîches qui dynamisent son aspect velouté. Aux cabernets, merlot et malbec utilisés par Vega Sicilia s’ajoute un cépage autochtone blanc, l’albillo mayor, qui peut se joindre à la fête à 5 % maximum.

Les cépages autochtones plantés avant la création de la DO en 1982, souvent complantés et issus de vieilles vignes, sont eux aussi permis. Il s’agit du bobal, de l’alicante bouschet, du jaén ou encore de l’alarije. Cette diversité laissée en héritage apporte une capacité de résilience à la vigne, moins de maladie et une maturité qui semble mieux contrôlée. Un atout considérable pour survivre aux « neuf mois d’hiver, trois mois en enfer ». Cette expression utilisée localement pourrait être le titre d’un film d’action, mais décrit en fait les rudes conditions climatiques du secteur. Aux hivers interminables, venteux et glacials (les températures peuvent chuter à moins 20°C) succèdent des étés bouillants et stériles. Une météo diabolique qui pousse les pellicules du tempranillo à se durcir et à se concentrer en tannins et matières colorantes.

Les vignerons ne sont pas en reste, le risque sanitaire est réel d’octobre à mai. Tous se souviennent de ce 1er juin 1998 où les températures nocturnes descendirent à zéro ou encore d’une fin septembre 2002 ou elles dégringolèrent à -4°C. Sans oublier le terrifiant millésime 2017, où un gel de six heures à -6°C degrés balaya 60 % de la récolte. « Au final, nous avons de la chance d’avoir cette climatologie », positive un vigneron. Ce grand écart thermique, imposant la résilience des hommes comme des raisins, mène à l’expressivité particulière des vins de cette appellation qui cumulent deux forces complémentaires : le yin et le yang, la fraîcheur et la chaleur.

Les vieilles vignes représentent un patrimoine extraordinaire que les grands domaines préservent avec ferveur. Quand l’appellation fixe des récoltes maximum de 54 hectolitres par hectare environ, ces ancêtres en engendrent entre 10 et 15. Les producteurs en ont la conviction absolue : la qualité est intimement corrélée à ces rendements minuscules. Alors ils en rajoutent parfois même une couche par des vendanges vertes. « Pour moi, une vieille vigne doit avoir plus de 80 ans », statue le vigneron Francisco Barona, qui regrette que ce patrimoine n’ait pas été encore mieux préservé. Quand les jeunes vignes peinent à nourrir les pépins, donnant aux jus des finales un peu sèches, les plus vénérables apportent un toucher de bouche suave qui a la douceur d’une caresse. Enfin, le pH des vins issus de vieilles vignes est plus bas. Celles-ci subissent moins de stress hydrique grâce à un enracinement à trois à quatre mètres sous terre. Les anciens avaient même l’habitude de creuser dans le sol pour implanter les racines directement en profondeur dans l’argile, histoire de ne pas perdre de temps.


Le bois, sombre héros

Le bois est traditionnellement présent en Ribera del Duero. Il était déjà utilisé autrefois pour structurer les vins et faire évoluer le tempranillo qui a tendance à la réduction. L’essentiel est de ne pas jouer dans les extrêmes, d’y aller mollo sur le bois neuf. « Le bois dans le vin c’est comme le sel sur l’entrecôte : s’il y en a trop, ça casse le goût, mais s’il n’y en a pas, ça manque beaucoup », compare l’œnologue Xavier Ausas. Un grand vin de Ribera del Duero conserve la pureté de son fruit par des aromatiques de baies noires et de violette, une bouche aux tannins abondants, mais poudrés, ainsi qu’une certaine fierté ténébreuse qui laisse présager d’un potentiel de garde incroyable. Le ribera a une identité résolument bien à lui ; or nous le savons tous : les modes passent, le style demeure.


La dégustation

Les classifications établies par l’appellation Ribera del Duero indiquent exclusivement le temps d’élevage sous bois (sans imposer que celui-ci soit neuf). La mention Crianza précise que les vins ont patienté deux ans dont un en fût, quand les Reserva demandent trois ans pour gagner en profondeur dont un en fût. Les Gran Reserva, qui se positionnent comme les gardiens de la tradition, mûrissent quant à eux cinq ans, dont deux en barrique. À côté de ces catégories typiques, on retrouve aussi les vins Joven mis en bouteille sans bois pour conserver la fraîcheur du fruit, ainsi que les Roble, ayant séjourné quelques mois seulement en barrique, qui offrent un style intermédiaire. Le tempranillo doit représenter au moins 75 % des assemblages et peut être complété de cabernets, merlot, malbec, albillo major ainsi que des cépages rouges autochtones dans la mesure où leur présence dans un vignoble est antérieure à la création de l’appellation. Depuis 2019, la production de blanc est autorisée et se compose entièrement da la variété endémique albillo major : 70 acteurs en produisent (sur 317 au total) en quantités anecdotiques car seuls 353 hectares sont plantés.

Les rouges
Francisco Barona, Finca las Dueñas 2021
Nez dense et complexe, très épicé (muscade, cumin, paprika fumé), avec des notes de baies fraîches et animales. La bouche est charnue, au toucher très doux et velouté. C’est une véritable caresse parfumée.
98/100

Bodega Vivaltus, Vivaltus 2020
Un parfum très élégant, marqué par des baies noires juteuses, des notes de bois noble, de zan et de boîte à cigares. La bouche se montre duveteuse, avec une abondance de tannins mûrs qui portent ce vin taillé pour une grande garde.
97/100

Ausàs Bodegas, Interpretación 2022
Un vin fin qui demande de l’aération, révélant alors des notes de groseille, de mûre et de menthe. La bouche est ample, complexe et longue et d’une grande persistance.
97/100

Bodega Protos, Protos’27 Cosecha 2022
Des senteurs de garrigue (thym, romarin), sur fond de marmelade de mûre, se diffusent au nez puis se retrouvent dans une bouche sans lourdeur, très noble et dotée d’une vivifiante finale.
97/100

Bodega y Viñedos F. Callejo, Félix Callejo 2021
Les notes fumées se mélangent finement à la prune et au poivre noir et se retrouvent dans une bouche racée, longue et salivante.
96/100

Bodegas Díaz Bayo, Crianza 15 Meses Barrica
Des parfums de mûre, de violette et de cacao précèdent une bouche charnue, tannique, et sans sécheresse, taillée pour un bon potentiel de garde.
95/100

Bodegas Hermanos Pérez Pascuas, Viña Pedrosa Reserva 2020
Une cuvée au fruité frais et éclatant, avec des arômes de fraise et de framboise complétés par des effluves d’avoine et de gibier. La bouche est fraîche, portée par des tannins très fins.
94/100

Viñedos Alonso del Yerro, María 2021
Nez subtil de violette, de mûre et une touche d’herbes sèches. La bouche caressante et souple est portée par une trame minérale savoureuse. Finale bien maîtrisée, précise.
94/100

Bodegas Pascual, Diodoro Autor 2016
Un parfum intense d’origan et de cassis laisse place à une bouche fraîche structurée par des tannins abondants, mais très fins. Un vin très jeune malgré ses dix ans de patine. À garder encore quelques années.
94/100

Bodegas Lleiroso, Crianza 2022
Aux senteurs de fruits rouges relevées d’une pointe de noix de muscade succède un jus à la texture soyeuse, structuré par des tannins de lin qui apportent tenue et élégance.
93/100

Bodegas Viña Mayor, Tinto Roble 2024
Un nez élégant, légèrement mentholé, au boisé subtil derrière lequel s’esquissent des notes de cannelle et de baies acidulées. La bouche est souple, fraîche et finement épicée.
93/100

Tamaral, Finca La Mira 2019
Le nez assez envoûtant est marqué par la noix de muscade, des notes fumées, de cassis et de pruneaux. La matière est construite autour d’un grain de tannin façon cachemire, apportant à la fois densité et douceur.
92/100

Viñedos Alonso del Yerro, Alonso del Yerro 2021
Les senteurs mêlées de cassis, de cacao et de fougère précèdent une matière déliée et très harmonieuse.
92/100

Bodegas Pascual, Diodoro 2019
Des senteurs de mûre, de cassis et des notes sanguines s’ouvrent à l’aération. La texture très souple soutient un vin harmonieux et frais.
92/100

Dominio de Cair, Tierras de Cair 2020
Les effluves de baies rouges et de poivre se confondent dans ce vin élégant, dont la bouche ample et mentholée est tenue par des tannins mûrs.
91/100

Bodega y Viñedos F. Callejo, Majuelos de Callejo 2022
Un nez cendré, marqué par des touches fumées et torréfiées. La bouche prolonge ce registre sombre, mais exhibe une trame légèrement asséchante en finale. Encore un peu strict, le vin mérite de patienter quelques années.
90/100

Condado de Haza, Reserva 2020
Fruits noirs mûrs et menthol se mêlent avec intensité dans ce vin chaleureux et vaillamment charpenté, assez archétypal de l’appellation.
90/100

Les blancs
Bodega y Viñedos F. Callejo, El Lebrero 2022
Le nez gourmand et fruité est marqué par des notes de pêche, d’abricot mûr, de fleurs blanches et de fenouil. La bouche est portée par une belle vivacité et une texture huileuse.
94/100

Palacios Vinos de Finca, Trus Reserva 2020
Les senteurs de noisette, relevées d’une touche légèrement vanillée et d’une pointe de bois précèdent une bouche sapide où la fraîcheur domine.
93/100

Bodega Vizcarra, Alejandra 2022
Le nez s’ouvre sur des arômes de citronnelle, d’épices douces, d’agrumes mûrs et de vanille rejoints par une trame minérale nette. En bouche, la matière se montre très tendue, portée par une pointe d’amertume qui structure l’ensemble.
92/100

Clos Sainte-Hune, la légende de l’Alsace

Depuis 2023, Trimbach, la grande maison de Ribeauvillé est en pleine mutation avec une nouvelle génération à l’œuvre. Anne et Frédérique, les enfants de Pierre Trimbach, travaillent aux côtés de Pauline et Julien, les enfants de Jean Trimbach. Chacun a une mission précise, entre la vinification, le marketing, le commercial et la communication. Les vins sont désormais certifiés bio, aussi bien ceux produits à partir des 70 hectares en exploitation que ceux issus des achats de raisins. Des changements qui n’empêchent pas le domaine d’être fidèle à ses traditions, toujours respectées, tout comme la hiérarchie de la gamme au sommet de laquelle le mythique vin du clos Sainte-Hune règne en majesté depuis plus d’un siècle. À l’occasion de la sortie du millésime 2019, qui lui aussi fera date, la maison fêtait ainsi récemment les cent ans du millésime 1919 de sa cuvée de légende, le premier étiqueté sous ce nom du vin issu de ce clos cultivé depuis toujours ou presque, au moins depuis que les Romains ont introduit la vigne en Alsace. D’une surface modeste (1,67 hectares en coteau, sur une légère pente au sud-est, au cœur des 26,18 hectares du grand cru Rosacker), le clos Sainte-Hune surplombe le village d’Hunawihr et sa célèbre église mixte du XVe siècle. Ses vieilles vignes de riesling sont plantées sur un sol de Muschelkalk (« calcaire coquiller » en allemand) calci-magnésique qui leur assure de bonnes réserves hydriques, ce qui explique la grande régularité des vins issus du lieu. « Le Sainte-Hune n’est pas forcément le plus grand vin d’Alsace tous les ans, mais sa régularité est la marque d’un grand vin », précise Julien Trimbach. Avec une roche-mère affleurante dans le haut du clos, la minéralité est le marqueur présent à chaque millésime. Cette sensation qui ne fait que se renforcer avec le temps a longtemps permis d’équilibrer les sucres parfois résiduels que l’on retrouvait dans les vins des millésimes du XXe siècle, tout en allongeant les fins de bouche. Le domaine divise le clos en quatre ou cinq parcelles, vendangées à la main. Les vignes les plus jeunes ont aujourd’hui une quarantaine d’années et les plus anciennes ont été plantées avant les années 1950. Rares dans l’histoire de la cuvée, les millésimes 1989 et 1983 sont à l’origine d’une production de vendanges tardives. Pierre Trimbach se souvient : « En 1983, c’était voulu, mais pas en 1989. Je m’en souviens car j’étais dans les vignes et le clos n’a produit exclusivement que des vins en vendange tardive cette année-là. Certains secteurs avaient même le potentiel pour faire des sélections de grains nobles, que nous avons étiquetée sous le nom “VT hors choix” ». Tous les vieux millésimes de ce vin alsacien mythique sont rebouchés quand la maison le juge nécessaire.

La dégustation

Clos Sainte-Hune 2019
Robe pâle. Un départ terpénique (terpènes nobles) avec une puissance minérale
qui s’installe déjà dans le verre. L’aération révèle de savoureux parfums de citron confit
et frais, avec une pointe de fruits de la passion et quelques touches florales (iris) et épicées (poivre blanc). Tout en finesse et en subtilité, c’est un monument de verticalité et de tension qui affiche la chair propre à un millésime de haute maturité, avec de la rondeur, même si c’est un vin sec. Finale de grande persistance, avec une acidité fondue qui apporte un supplément de longueur sans mordant. Il sera à la hauteur de ce vin de légende et atteindra sans aucun doute la perfection une fois à son apogée.
99/100

Clos Sainte-Hune 2009
Robe or blanc. Le nez très solaire et puissant, sur les notes de fruits confits, est toujours
dans le registre aromatique des agrumes avec aussi quelques touches de fruits blancs (poire passe-crassane) et exotiques (banane). La maturité du raisin se ressent dans
la bouche onctueuse, riche et sphérique, plus monolithique que celle du millésime 2019.
97/100

Clos Sainte-Hune 1979
Robe ambrée bien prononcée. Il est dans l’âge de la maturité, avec une acidité fondue
et intégrée qui participe à sa finesse et à sa longueur en bouche. Quelques notes de champignons nobles et de sous-bois, avec des touches végétales (feuilles séchées) lui donnent de la complexité et de la délicatesse. C’est désormais à table, aux côtés de mets nobles et délicats comme un turbot crémé, qu’il révélera tout son génie.
95/100

Clos Sainte-Hune 1976
Robe ambrée foncée, avec des reflets bruns clairs. Le nez fastueux est immédiatement dominé par une pointe mentholée très noble avec des notes de citron et de citron vert à l’aération. Un peu de botrytis à la vendange a donné un gras et un moelleux de texture qui, avec le temps, procure un étonnant confort de bouche. Ce vin appelle des sauces riches, avec du foie gras ou des champignons. Réussite magistrale à la finale très persistante et salivante où l’acidité revient, ce qui trahit l’insolente jeunesse de ce vin sur qui les années n’ont pas prise.
100/100

Clos Sainte-Hune 1971
Robe plus pâle que celle du millésime précédent, due aux raisins parfaitement sains de l’année 1971. Moins multidimensionnel et moins opulent, il a d’autres atouts, comme de remarquables nuances racinaires au nez comme en bouche (céleri, truffe blanche). Fin et raffiné, c’est dans les accords gastronomiques qu’il fera la différence.. Superbe élan tonique et salivant en finale, où l’acidité est présente avec élégance.
99/100

Clos Sainte-Hune 1967
Servi au dîner de gala à l’Auberge de l’Ill (deux étoiles Michelin), avec la cuisine de l’exigeant Marc Haeberlin, ce vin exceptionnel a accompagné merveilleusement le tournedos de pigeon au chou, foie gras et truffes. Grand moment de dégustation : le sucre résiduel de la jeunesse s’est fait texture pour donner aujourd’hui un vin moelleux, mais sec dans sa saveur, entre puissance et persistance. Sa minéralité supportait aussi bien le jus corsé que la chair du pigeon.
100/100

Clos Sainte-Hune 1966
Profil aromatique atypique dans la série avec un fruité qui a laissé la place aux notes d’épices (poivre), de feuilles séchées, de bois sec. La bouche est verticale, encore serrée, avec une tension marquée et une acidité salivante. Un saint-hune en longueur et d’une grande fraîcheur. Quelle jeunesse !
98/100

Bordeaux selon Penfolds

FWT 543. Ceci n’est pas le nom de code d’une opération secrète, mais l’identité de l’un des vins de la collection 2025 de Penfolds. Le producteur australien a habitué ses consommateurs internationaux à sa nomenclature Bin suivie d’un numéro (en référence aux casiers des bouteilles), qui classifie l’essentiel de sa gamme. Ce FWT signifie French Winemaking Trial, soit essai vinicole français, une dénomination de laboratoire détonante au pays des châteaux, des terroirs et du bon goût. Dire que le groupe aux 400 millions de bouteilles écoulées chaque année s’en fiche serait abusif, eu égard à l’exquise politesse anglo-saxonne de ses responsables. La filiale du géant Treasury Wines Estates, considéré comme le numéro 3 mondial derrière les américains Gallo et Constellation, poursuit un projet en France dont l’ampleur surpasse la perplexité que peuvent susciter ses méthodes. Les locaux auraient tort de s’en plaindre dans le marasme ambiant des vins de Bordeaux. Jusque-là, la relation de Penfolds avec la France tenait de la légende. Dans les années 1950, le célèbre maître de chai Max Schubert s’éblouit d’un séjour bordelais et en revient avec l’idée de créer un vin australien de grande garde. Ce sera Grange, le flacon au sommet de la gamme depuis des décennies. À partir de 2019, l’engagement prend une autre tournure : un champagne est créé en partenariat avec la famille Thiénot. À Bordeaux, si une collaboration avec la maison Dourthe avait déjà abouti à l’élaboration d’une cuvée co-signée, l’acquisition du château Cambon La Pelouse, cru bourgeois du Médoc, donne le signal d’une toute autre ambition. En octobre 2022, c’est le château Lanessan, toujours en Haut-Médoc, qui tombe dans l’escarcelle. La propriété historique de la famille Bouteiller est l’un des plus anciens domaines bordelais. Ses terres s’étendent sur 350 hectares dont 95 de vignes, ses bâtisses sont spectaculaires, son mode de fonctionnement et sa culture paternaliste, un peu surannés.

Planter l’avenir
« Lanessan a toujours été respecté et aurait dû être classé », estime Pierre Delage, qui a connu la période Bouteiller, aujourd’hui directeur commercial de toutes les entités bordelaises du groupe. Le passé intéresse modérément Penfolds. Les marques Cambon La Pelouse ainsi que Bellevue devraient bientôt disparaître, pas celle de Lanessan, au moins pour s’éviter des décisions prématurées inutiles. L’avenir y aura pourtant une autre dimension. Dans les vignes d’abord, avec la vaste campagne d’arrachage amorcée en 2023 à l’arrivée comme directeur technique de Pablo Laborde. Cet Argentin, passé par Terrazas de Los Andes de Moët-Hennessy et la bodega Numanthia en Espagne, vit sa première expérience bordelaise. « Nous avons réalisé 330 fosses pédologiques et identifié 37 types de sols », décrypte-t-il. « Si notre volonté est de maximiser le cabernet-sauvignon, nous avons ajouté quatre hectares de petit verdot et envisageons du malbec, voire de la syrah. Il y avait aussi trois types de plantations sur la propriété donc autant de façons de travailler. Nous voulons être plus efficients. » Vingt et un hectares ont déjà été replantés avec le meilleur matériel végétal. Presque autant est à venir. « La propriété est mise au niveau d’un très bon cru classé », poursuit Pablo Laborde. « Nous faisons lentement et progressivement des changements qui se verront dans cinq ans. Nous respectons le savoir-faire ancestral du Médoc, mais nous devons évoluer. Et nous sommes prêts à partager tout ce que nous faisons avec nos voisins. »

Une signature
Penfolds s’est assuré une totale liberté (comme celle d’irriguer les jeunes vignes) puisque sa production n’est pas proposée en appellation, mais sous dénomination vin de France, dans la logique de son modèle de marque. Pour faire quels vins ? Le premier opus, FWT 585, proposé en 2022, respectait les codes médocains dans un assemblage cabernet, merlot et petit verdot très classique. Le nouveau FWT 543 est plus instructif en associant cabernet-sauvignon et syrah, un assemblage emblème de Penfolds. Les équipes vont sélectionner la syrah en vallée du Rhône et en Languedoc. Elles achètent surtout à Bordeaux, en actionnant des partenariats directs et en payant au-dessus des cours actuels, ce qui restera toujours un bon prix. Les approvisionnements sont tout aussi décisifs que la production en propriété selon un grand principe : élaborer des vins dans le style maison quelle que soit l’origine de la matière première. La stratégie s’applique ici comme en Australie, ainsi qu’aux États-Unis et en Chine où le groupe s’est aussi implanté. Deuxième étage de la fusée, la construction d’un outil technique de pointe. Il a été présenté par Steph Dutton, la directrice de l’œnologie venue de Melbourne, depuis le vieux chai désaffecté de 1887, une façon de relier les périodes de l’histoire. « Je suis partie d’une page blanche, ce qui est très rare dans une carrière. La nouvelle cuverie, qui prendra la place d’un entrepôt actuel, est faite pour les prochaines décennies, voire le siècle à venir ! Les travaux commenceront en avril prochain pour une livraison à la vendange 2028. » Le cabinet bordelais Mazières a repris l’écriture architecturale de Lanessan, avec des matériaux comme la briquette, en innovant plutôt dans l’écoconception : réemploi des pierres issues de la démolition, double mur pour l’inertie thermique, isolation du toit, lumière naturelle, etc. Une rue intérieure centrale règle les flux entre les différentes zones. « Les Australiens ont des process différents qui bougent un peu nos a priori », précise l’associée Audrey Pédezert. « Ils insistent beaucoup sur la sécurité et le confort de travail du personnel. »

Les deux cuvées FWT 585 et FWT 543 sont proposées sous dénomination vin de France.

Une aura mondiale
« Notre réputation nous précède », renchérit Steph Dutton. « Une certaine inclinaison australienne pour casser les codes peut-être. Mais nous avons aussi plus de 180 ans d’histoire, un héritage et une tradition, même s’il faut constamment se réinventer. Tous les winemakers de Penfolds depuis Max Schubert ont cette culture de l’expérimentation. Chez nous, il faut toujours avoir au moins une expérience en cours chaque année. » Le mantra sera sûrement démultiplié dans le Médoc. Le futur cuvier s’inscrira dans le parcours de visite avec la création de salles de dégustation, amorce d’une révolution œnotouristique. Le château Lachesnaye, édifice d’inspiration néogothique situé au cœur du domaine, sera entièrement rénové. Chambres, restaurant, café, librairie, l’expérience se veut luxueuse dans un esprit de « village ». Le portefeuille de vins français a vocation à croître, avec des volumes conséquents pour livrer les marchés de la marque. Le consommateur français est une cible à la marge, a fortiori sur des tarifs autour de 80 ou 90 euros la bouteille. « Nous allons faire des efforts », assure Pierre Delage. « Nos équipes vont commercialiser les références directement, en ne passant pas par la place de Bordeaux. Les FWT entrent dans notre logique de collections qui vont de Koonunga Hill à Grange. Mais pour un amateur chinois, ce sera peut-être la quintessence : un vin de Bordeaux avec l’étiquette Penfolds ! » Depuis le cœur du Médoc, le géant australien regarde aussi le monde et sa géopolitique instable. En produisant en Chine, il accommode un marché administré à Pékin, capable de réduire à néant ses exportations au moment du Covid après des accusations mal perçues des autorités de Canberra. Présent aux États-Unis, il peut échapper à l’incontrôlable fièvre de taxes de l’administration Trump. En France, il trouve un sourcing qualitatif à prix raisonnable, dans son ADN cabernet-sauvignon, mais aussi l’accès libre à la totalité du marché de l’Union européenne, qui pourrait succomber également à des élans protectionnistes. Cela s’appelle préparer l’avenir. Et comme il est incertain, c’est probablement une stratégie brillante.

Jean-Rémy Rapeneau, l’humain avant tout

Comment s’est construite votre carrière ?
Je suis né en 1983, au cœur d’une famille de vignerons champenois. Très jeune, j’ai découvert toutes les facettes du métier, de la vigne à la vinification, mais j’ai d’abord choisi de me spécialiser dans le commerce international. Après une école de commerce à Rouen, un passage à la Westminster University à Londres et une expérience prolongée aux États-Unis, j’ai pris la responsabilité de l’export pour les marques et les maisons de notre groupe familial en 2009.

Que retenez-vous de cette expérience américaine ?
La France a ses traditions et son histoire, mais le dynamisme du Nouveau Monde pousse à se réinventer, à sortir des codes et à trouver un équilibre entre héritage et innovation. Dans une maison comme la nôtre, les casquettes sont multiples.

Chaque membre de la famille a la sienne ?
Jean-François et Christophe Rapeneau, mon oncle et mon père, s’occupent de la partie technique. Vincent, mon cousin, est en charge du marché français et moi, du commerce international. Nos compétences sont complémentaires, ce qui fait notre force. Comme je m’occupe de l’export, je voyage énormément et je réside principalement outre-Atlantique. Habiter un marché permet de mieux en comprendre la culture et de rester au plus près des clients. Nous ne pouvons pas vendre la même bouteille en France, en Italie, au Japon ou aux États-Unis. Les demandes des clients sont différentes et notre offre doit s’adapter à chaque marché.

Dans la Champagne actuelle, être une entreprise familiale est-il toujours un atout ?
Cela nous permet des prises de décision rapides, entre nous, sans actionnaires extérieurs. Nous cultivons aussi des relations humaines très fortes avec nos clients, nos partenaires et nos équipes. Dans un monde souvent très « corporate », la dimension humaine fait la différence sur le long terme. Nous possédons 200 hectares de vignes, c’est l’autre atout majeur. Nous avons investi dans le vignoble dès 1973, ce qui s’est avéré être un choix visionnaire. La majorité de nos vignes sont situées dans le secteur de la montagne de Reims et de la côte des Blancs, en grand et premier crus. Cet ancrage nous permet de garantir un approvisionnement d’une qualité constante et d’être à l’abri des spéculations liées à l’achat de raisin.

Quelle est la stratégie du groupe ?
Je la résume en trois mots : diversité, unité et audace. Diversité des maisons et des marchés ; unité familiale et passion commune ; audace de se projeter dans l’avenir en restant fidèles à notre identité. Nous avons la chance d’être récoltants-manipulants et de gérer un portefeuille unique composé de plusieurs maisons et marques complémentaires. G.H. Martel et Charles de Cazanove sont des marques fantaisie, Bligny est le seul château en Champagne et Vieille France est destinée à la gastronomie. Chaque marque a son identité qui correspond à un marché ou un type de distribution. Cette diversité nous permet de nous adresser aussi bien à la gastronomie qu’à la grande distribution, en France comme à l’international.

Quels sont vos principaux marchés ?
Nous produisons environ six millions de bouteilles par an. La France reste notre premier marché en volume, mais cela a tendance à diminuer. L’export représente un atout commercial important et bien réparti, avec un tiers des ventes en Amérique du Nord, un tiers en Europe et en Afrique et un tiers dans la zone Asie-Pacifique. Cette distribution nous rend solides face aux crises, mais nous gardons toujours en tête qu’il faut chercher en permanence d’autres marchés.

Parlez-nous de Vieille France, la marque que vous venez de relancer.
Elle a été déposée en 1860 et nous en avons fait l’acquisition en 2003. On s’est donné le temps d’en faire quelque chose et nous venons tout juste de commercialiser sous ce nom une gamme destinée au circuit des cafés, hôtels et restaurants. Les cinq cuvées sont des assemblages de raisins issus de grands crus. Elles sont embouteillées dans le flacon originel de la marque et restent au moins dix ans en cave avant leur commercialisation.

Sylvain Morey, passion double

Photo : Mathieu Garçon.

Sylvain Morey est un être dual. Moitié Italien par sa mère, moitié « mâchuré » par son père. En patois, ce terme qui signifie « tâché » désigne les Chassagnais car il n’y a pas de source d’eau dans le village, ce qui donnait la réputation à ses habitants d’être sale. Il a grandi dans le vignoble familial au cœur du village de Chassagne-Montrachet et de ses 350 hectares en appellation. Un nom comme un mirage pour les nombreux amateurs de vin qui peinent à se procurer quelques-unes des rares bouteilles. Enfant, il apprend la vigne avec son grand-père, puis avec son père. La transmission est essentielle en Bourgogne et il est désigné successeur du domaine. L’adolescent est bon à l’école et se voit bien ailleurs, même s’il ne sait pas trop où. Devant l’héritage familial, ce sera le chemin attendu : lycée viticole puis le DNO de Dijon. À la fin de ses études, en 1995, il a 22 ans. Rester chez lui ? Ce n’est pas encore le bon moment. Avec un père dans la fleur de l’âge et une petite sœur de 19 ans qui aimerait s’impliquer dans le domaine, les huit hectares seraient peut-être un peu étroits pour ces trois forts caractères. Dans le film Ce qui nous lie, du réalisateur Cédric Klapisch, sur le thème de la transmission viticole en Bourgogne, qui fut d’ailleurs tourné à deux pas de chez lui, Sylvain Morey voit une histoire très similaire à la sienne. Partir de chez soi pour mieux y revenir un jour. La sérénité de la famille aimée l’impose, ce sera le Sud. Il suit sa compagne originaire d’Aix-en-Provence et s’occupe pendant sept ans de la viticulture d’un territoire acquis par son beau-père dans l’appellation encore méconnue du Luberon dont les raisins sont d’abord vendus aux coopératives locales. Un temps long, sans compromis, où il recommence à zéro. Sans doute moins confortable que la vie qu’il aurait pu mener au domaine familial bourguignon, mais il se sent tout de suite bien dans la région. À partir de 2002, il s’empare des meilleures parcelles et entame son parcours entrepreneurial pour atteindre aujourd’hui dix-sept hectares divisés en douze îlots et une myriade de cépages. Si ce paysage aux allures toscanes lui évoque l’héritage maternel florentin gravé dans son ADN, il y est pourtant « le Bourguignon ». Son terroir de naissance se rappelle à lui en 2014, lorsque son père, proche de la retraite, effectue une première donation partageant ses cinq hectares de vignes entre sa sœur et lui puis, deux ans plus tard, ses trois hectares en fermage.

Deux salles, deux ambiances
Avec un parcellaire de quatre hectares de vieilles vignes compactées dans un rayon d’un kilomètre seulement à partir du clocher du village, Sylvain Morey confectionne des vins en appellations bourgogne aligoté, coteaux-bourguignons, bourgogne (rouge), chassagne-montrachet villages (blanc et rouge), chassagne-montrachet premier cru Champs Gains (blanc et rouge), chassagne-montrachet premier cru En Caillerets (blanc), saint-aubin premier cru Les Charmois (blanc) et santenay premier cru Grand Clos Rousseau. Il parle du Luberon comme « d’en bas » et de Chassagne-Montrachet comme « d’en haut ». Si l’accent se lisse lorsqu’il est en bas, prenant même quelques intonations sudistes, et s’intensifie quand il remonte en Bourgogne, cette migration ne fait pas pour autant de lui un « fake Bourguignon », s’amuse-t-il à préciser. Bien qu’il y exerce le même métier, les deux régions sont, en bien des points, diamétralement opposées : « Hautes densités à 10 000 pieds par hectare, vignes basses et deux cépages à Chassagne ; 4 000 pieds par hectare, vignes hautes et près de quinze cépages en Luberon ». Les panoramas ne sont pas les mêmes non plus. Dans le Luberon, une douzaine de vignerons se dispersent, souvent sans se croiser, sur un territoire gigantesque, alors que les vignes du petit territoire de Chassagne-Montrachet sont soudées les unes aux autres, partagées par quarante-cinq vignerons. C’est le premier venu (on se sait plus quand) qui a dicté l’orientation commune à ces dernières. On ne les distingue les unes des autres que par un discret patchwork de teintes et de silhouettes, fruit du cumul des réglages précis effectués par les nombreux voisins et qui les montrent plus ou moins longues, vertes ou enherbées. Le Luberon, c’est chez lui. Il y trouve une vibration avec laquelle il entre en résonance, une lumière brute qui l’émeut. En Bourgogne, il est poreux à l’énergie invisible du lien qui existe depuis des temps très anciens entre les vignerons et leur terre. On comprend de façon évidente en dégustant ses cuvées comment il rassemble le haut et le bas en imposant sa patte à travers des vins qui ont en commun d’être finement infusés, d’un boisé extrêmement juste, souples et d’une longueur sapide qui appelle un deuxième verre. Sylvain Morey a de la chance, il se sent chez lui en ces deux endroits. De quoi en faire un homme entier, et un vigneron comblé.

À la table du roi avec la maison Rémy Martin

Qu’est-ce qu’un grand spiritueux ? Sans doute celui qui réussit, l’instant d’une dégustation, à suspendre le temps. C’est la promesse tenue depuis 1874 par le cognac Louis XIII, une création de la maison Rémy Martin qui réalise là l’assemblage de ses eaux-de-vie les plus complexes et les plus vieilles, exclusivement issues des terroirs de Grande Champagne, le premier cru de Cognac, dont certaines sont centenaires. Cognac dont le caractère exceptionnel est le fruit d’une sélection sévère (moins de un pour cent de toutes les eaux-de-vie à disposition du maître de chai, Baptiste Loiseau), Louis XIII en sa carafe reconnaissable entre toutes s’est fait une place de choix sur les tables les plus renommées, forgeant sa réputation de « roi des cognacs » et de « cognac des rois ». Forte de ce lien avec la gastronomie, la maison déploie aujourd’hui son univers au-delà de son cognac de légende en lançant deux collections d’art de la table conçues en partenariat avec l’artisan J.L Coquet, manufacture de porcelaine de Limoges réputée pour avoir créé certaines des porcelaines les plus translucides et les plus délicates qui soient. Inspirés par deux des grands piliers de l’excellence propre à Louis XIII, le terroir et le temps, et réalisés en édition limitée à 750 unités numérotées, ces deux ensembles de six pièces (une grande assiette, une assiette creuse, une assiette à dessert, un bol, un service à thé et un service à café) ont été façonnés à la main par quarante artisans. Baptisée Ode à la Matière, la première collection rend hommage au terroir de Grande Champagne. Grâce à une numérisation 3D, sa porcelaine extra-blanche affiche une texture qui évoque le sol calcaire de la région de Cognac. L’émail, délicatement brossé, est orné d’une fleur de lys gravée via une technique laser spécialement développée par J.L Coquet pour cette collaboration. Trois cercles ornent le dos de chaque création, rappelant les tierçons en bois de châtaignier dans lesquels s’épanouissent patiemment les eaux-de-vie. La seconde collection, nommée Ode au Temps, témoigne quant à elle de la patience nécessaire pour révéler la complexité des eaux-de-vie qui composent l’assemblage du cognac Louis XIII. La porcelaine se fait ici l’écho du cristal, arborant des sculptures affleurantes qui filtrent la lumière, révélant des nuances ambrées. Et un liseré cuivré peint à la main rappelle la couleur des alambics charentais. Invitations à explorer l’univers de la maison « et à en prolonger la magie au fil du repas », comme l’explique Anne-Laure Pressat, la directrice exécutive de Louis XIII, ces « odes » ouvrent un dialogue sensible et poétique entre deux artisanats d’excellence, au service de l’art de vivre à la française, et incitent à prendre le temps de le vivre. C’est au fond le seul vrai luxe de notre époque.

Le goût du combat de Samuel Montgermont

SAMUEL MONTGERMONT NEGOCIANT EN VINS ET PRESIDENT DE L UMVR, AU CLOS ST PATRICE A CHATEAUNEUF DU PAPE

À la fin des années 1990, Samuel Montgermont n’imaginait sans doute pas encore que le vin deviendrait le fil conducteur de sa vie. Ce Breton né dans un milieu modeste s’oriente plutôt vers le droit, à Rennes, où il étudie pour devenir avocat. Rien ne le prédestine à travailler un jour dans les vignes. Rien, sinon une passion grandissante, éveillée au contact de quelques initiés et nourrie par des dégustations marquantes. « À l’âge où j’ai pu commencer à boire du vin, j’ai eu la chance de goûter ceux des plus grands : Margaux, Cheval Blanc, le domaine de la Romanée-Conti, etc. À l’époque, ce n’était pas encore inaccessible. » Il découvre aussi la « belle viticulture », un idéal que peu pratiquent alors. Amateur de gastronomie, il consacre ses économies d’étudiant à la visite des restaurants étoilés de France. Les grands vins et les grandes tables l’impressionnent, et plus encore, l’attirent. Très vite, Samuel Montgermont comprend qu’il veut faire partie de ce monde. Il décide alors de se spécialiser dans le droit viticole, un choix audacieux et encore peu courant à l’époque l’obligeant à poursuivre ses études à Aix-en-Provence, en partenariat avec l’université du vin de Suze-la-Rousse. Pour achever son cursus, il fait un stage au service juridique chez Michel Chapoutier, à Tain-l’Hermitage. L’étudiant est enthousiaste à l’idée de s’immerger dans l’univers qui le fascine, habité par des personnalités passionnées. L’expérience est décisive.

Premiers pas dans le Rhône
Chapoutier, fidèle à sa réputation, s’est entouré d’une génération de jeunes talents, ingénieurs agronomes et œnologues. Montgermont, lui, n’a pas ce bagage technique, mais il observe, écoute, apprend. Et s’imprègne. « J’ai vite compris que je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau », confie-t-il. Rapidement, l’envie de terrain, de concret et de faire le vin s’impose à lui. Sa formation se poursuit au domaine Les Béates, en Provence, où il participe en tant que stagiaire à une campagne de vinification. C’est une révélation et un choc. « Moi qui étais un amateur éclairé, j’ai saisi à ce moment-là toute l’ampleur du travail qu’il faut pour qu’un raisin devienne du vin. » Il découvre la dureté du métier, son exigence physique. L’expérience lui donne une approche plus réaliste du vin, technique, mais aussi pragmatique. Il constate que la qualité se construit sur un équilibre fragile entre la rigueur et la viabilité économique. Deux figures marquent durablement son parcours. Michel Chapoutier, l’entrepreneur visionnaire, et Thierry Allemand, le vigneron iconique de Cornas. Deux hommes aux antipodes, mais unis par une passion intransigeante. Le premier lui transmet une vision décomplexée du terroir et du commerce. Le second lui enseigne la radicalité du geste vigneron. « Ces deux discours m’ont façonné. » Entre ces deux logiques que rien n’oppose vraiment, il va trouver son propre chemin. En 2001, diplôme en poche, Samuel Montgermont décroche son premier emploi à Châteauneuf-du-Pape, au château de La Gardine. Le Rhône devient sa maison. Il en aime les paysages, l’énergie, la liberté, les cépages phares (syrah et grenache) et l’absence de hiérarchie figée. À La Gardine, il occupe un poste de touche-à-tout qui va bien à son tempérament actif, travaille sur les aspects techniques, économiques et stratégiques, met à profit sa formation juridique et renforce son goût pour le commerce. Très vite, Patrick Brunel, le propriétaire, lui fait confiance. Montgermont devient un ambassadeur naturel des vins de la propriété, capable de parler des cuvées avec enthousiasme et précision. C’est lui qui incite ainsi les Brunel à créer une petite structure de négoce haut de gamme. L’idée n’est pas de faire du volume, mais de proposer des sélections de vins issus des meilleures appellations du Rhône, au nord comme au sud. Il se passionne pour ce nouveau terrain d’expression, le sourcing, les négociations, l’assemblage. « J’ai découvert en moi une vraie envie d’être assembleur », dit-il. La période marque aussi la naissance de sa réflexion sur l’économie du vin. Il s’inquiète de voir l’industrie valoriser toujours plus le petit, le rare, au détriment des maisons capables de produire des volumes qualitatifs. « Je pressentais qu’on allait avoir des crises majeures. » Le small is beautiful lui fait peur.

Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs.

Une maison de vins
Les dix ans qu’il passe à La Gardine lui permettent d’innover et d’affiner sa vision. En 2011, une rencontre déterminante change sa vie. Michel Picard, l’homme d’affaires bourguignon à la tête d’un groupe solide et respecté, cherche quelqu’un pour relancer Les Grandes Serres, une belle maison de vins de Châteauneuf-du-Pape complètement endormie. Le courant passe entre les deux hommes. Picard perçoit en Montgermont un entrepreneur complet, capable d’unir vision de la qualité, ancrage territorial (si important à Châteauneuf-du-pape) et pragmatisme commercial. « J’ai commencé par bâtir une équipe, recréer une dynamique, sécuriser nos contrats et redéfinir nos standards de qualité. » Peu à peu, la maison change de visage. D’un négoce classique, elle devient une entité de vinification à part entière, avec un sourcing maîtrisé et une exigence qualitative revendiquée. Samuel Montgermont s’attache à établir des partenariats durables avec des vignerons, à garantir une constance d’approvisionnement et à valoriser le travail de chacun. Mais la reconnaissance met du temps à venir. À peu près à la même époque, dans la cave d’un propriétaire, Montgermont déniche un vin sublime issu de la parcelle historique Clos Saint-Patrice. Même si tout le monde a oublié l’histoire de ce terroir, le coup de cœur est immédiat. Ce vin va devenir la vitrine du renouveau des Grandes Serres. « J’ai compris alors que la crédibilité d’un négociant passait aussi par l’incarnation, par un lieu et un vin emblématiques. » La maison retrouve une légitimité locale et attire enfin l’attention de la critique. « Nous avons commencé à être regardé différemment. Des figures importantes, comme Antoine Pétrus ou Gérard Margeon, nous ont fait confiance et sont venues découvrir ce que nous faisions. » Il apprend à composer avec les rendements, admet que « s’approcher de la limite haute des rendements du cahier des charges » peut être un objectif qualitatif et non un renoncement. Il développe une politique d’achat rigoureuse et, pour sécuriser ses approvisionnements, adosse Les Grandes Serres à la cave coopérative de Cairanne, qui constitue l’un de ses outils de vinification et qu’il contribue à relancer. À partir de 2017, 100 % des vins de la maison sont vinifiés à partir d’achats de raisins et non de vins en vrac. « Le gain de qualité a été immense », souligne-t-il. Parallèlement, la maison acquiert quelques vignobles à Cairanne et en côtes-du-rhône, restructure ses parcelles à Châteauneuf-du-Pape, mais conserve une philosophie claire : être avant tout une maison de vins, attachée à ses marques et à la maîtrise de ses approvisionnements. Les cuvées parcellaires viennent enrichir la gamme, sans en bouleverser l’esprit. Trois niveaux de gammes sont créés dans l’offre de la maison : les vins parcellaires de la collection Haute Culture, les cuvées joyeuses et décomplexées de Pop Culture et des vins d’appellations (côtes-du-rhône, beaumes-de-venise, vacqueyras, gigondas et châteauneuf-du-pape) avec Touche Française.

Déclic et engagement
En parallèle, Samuel Montgermont s’engage dans la filière. Régionalement d’abord, en tant que représentant des Grandes Serres au sein de l’Union des maisons de vins du Rhône. Il est d’ailleurs actuellement le président de ce syndicat professionnel qui fédère les négociants en vins de la vallée du Rhône. Cet univers lui plaît, il a envie de mener des réflexions collectives et des combats parce qu’il perçoit très tôt les signaux faibles d’un marché en mutation : la rupture générationnelle, l’évolution des modes de consommation, le déclin du vin comme boisson de culture, etc. « J’ai compris que le changement serait violent », se souvient-il aujourd’hui. En 2015, il décide de s’impliquer au niveau national en rejoignant Vin & Société, association et lobby français qui vise à défendre le rayonnement du vin et de sa filière, dont il prendra la présidence quelques années plus tard. La structure, par les nombreuses enquêtes qu’elle commandite, change sa lecture sociologique du vin. Il y voit un monde trop replié sur lui-même, trop élitiste dans sa pédagogie, déconnecté du consommateur réel. Il résume : « La filière a sans doute voulu trop éduquer au lieu de plus partager et nous sommes en train de perdre ce pari ». Que faire ? Pour lui, une partie de la réponse passe par la création de marques fortes, incarnées, crédibles, fondées sur des vins de qualité capables de parler à une génération nouvelle, de s’adapter aux codes de consommation contemporains tout en restant ancrés dans leur territoire. « Starck disait qu’il fallait rendre le beau accessible au plus grand nombre. C’est la même chose avec le bon. Il faut offrir des rapports qualité-prix extraordinaires sans forcément changer le produit, simplifier sans appauvrir, proposer des expériences et les cumuler, innover sur le service, s’adapter aux régimes alimentaires, changer nos codes de lecture. » Il est également convaincu que le vin de demain se construira entre deux mondes. D’un côté, un monde où les gens viendront au vin par passion pour les terroirs, le produit, son histoire. De l’autre, un monde qui obligera les opérateurs à aller toujours plus à la rencontre des consommateurs. « Notre force, c’est la diversité. Il n’y a pas qu’un seul type de consommateur. À nous de leur parler, sans renier ce que nous sommes, c’est-à-dire des créateurs et non des industriels. »

Flammes dans la nuit

Marie-Laure Latorre, Château de Sales, Bordeaux Sous l’impulsion de ses propriétaires, la famille Lambert, le château de Sales a entamé depuis dix ans une mue assez spectaculaire, aussi bien quant à la qualité de ses vins que dans son approche vigneronne. La démarche engagée par l’excellent Vincent Montigaud a remis sur de bons rails cette grande propriété de l’appellation pomerol (presque 50 hectares). Capitaine de plusieurs domaines au sein des vignobles Olivier Decelle, Marie-Laure Latorre, à qui l’on doit le retour au premier plan du château Jean Faure, a pris début 2025 la direction générale de Sales avec la volonté, l’énergie et la vision transversale qu’on lui connaît. Ingénieure agronome, stratège commerciale pragmatique, Marie-Laure est aussi une meneuse d’équipe qui a de fortes convictions en matière de viticulture durable. De quoi permettre à Sales de monter rapidement dans la division supérieure, tout en étant préparé à s’y maintenir.

Eve Faiveley, Domaine Faiveley, Bourgogne

Comme son frère Erwan, Eve Faiveley a la Bourgogne dans la peau. Cela se comprend, ces deux-là représentent la septième génération d’une famille établie à Nuits-Saint-Georges depuis 1825. Pourtant, à l’âge où le monde devient à portée de main, Eve a décidé de partir à sa rencontre. À Barcelone d’abord, puis aux États-Unis, avant de revenir en France pour exercer des fonctions dans le marketing des cosmétiques de luxe. De cette expérience, elle a appris qu’une marque aussi forte soit-elle ne vaut rien sans savoir-faire d’excellence. Une vision lucide et sans esbroufe pour celle qui rêvait de devenir « nez » et qui connaît les parfums des grands vins que ses équipes élaborent. Dix ans déjà que cette exigeante épicurienne a retrouvé ses racines, avec l’envie sans cesse renouvelée de toujours faire briller ce en quoi elle croit.

Véronique Sanders, Château Haut-Bailly, Bordeaux

Un article la surnomme « la first lady de Haut-Bailly ». Il y a de ça, c’est vrai, tant Véronique Sanders incarne la culture de cette propriété. Si son arrière-grand-père, Daniel Sanders, en fut le propriétaire à partir de 1955, c’est aussi aux côtés de son père Jean qu’elle a appris le métier. L’Américain Robert Wilmers, dont la famille est aujourd’hui propriétaire des lieux, a eu du flair en confiant la direction de son projet à cette amoureuse des vins de Bordeaux, à l’aise avec les vignerons, l’équipe technique dirigée par Gabriel Vialard ou les partenaires commerciaux de la propriété. Véronique a imaginé pour Haut-Bailly un cuvier et un chai sans équivalents dans le monde des grands vins tout en renforçant la culture d’accueil de ce vignoble situé aux portes de Bordeaux. Elle est aussi à l’initiative d’une prise de parole remarquée de la discrète Académie internationale du vin auprès de l’ONU, pour défendre la place du vin dans nos cultures. Un engagement complet autour d’une passion si forte mérite nos applaudissements nourris.

Alice Paillard, Champagne Bruno Paillard

Ce n’est peut-être pas la meilleure photo que l’on pourra prendre de la directrice des champagnes Bruno Paillard, mais elle me semble bien illustrer l’un de ses traits de personnalités. Alice est à l’affût. En veille permanente des tendances de consommation sur ses nombreux marchés, en constante remise en question de ses pratiques œnologiques, sans révolutionner l’exceptionnel travail réalisé par son père Bruno pour hisser cette petite maison au rang de celles qui comptent, en continuel émerveillement pour la cuisine audacieuse des jeunes chefs et cheffes et leur savoir-faire. Rien d’étonnant, donc, dans le fait que la gamme des champagnes « BP » réponde brillamment à tous les instants de consommation. Pour une méditation sur la beauté des choses en ce monde (il y en a tant !), on recommande la toute nouvelle cuvée NPU rosé, merveille de grâce et de finesse.

Gabrielle Malagu, Champagne Esterlin

On avait quitté Gabrielle Malagu chez Gosset. La voici désormais cheffe de cave de la maison Esterlin, qui en a fait la pièce maîtresse de ses ambitieux projets. Loin d’être novice, Gabrielle connaît les rouages du monde coopératif puisqu’elle a assumé pendant plus de dix ans les responsabilités techniques et managériales de la coopérative d’Hautvillers. Mais c’est le goût de la terre et de la viticulture qui a poussé cette œnologue de métier à se lancer dans ce nouveau défi. Avec plus de 200 hectares de vignes répartis selon les adhérents d’Esterlin dans la vallée de la Marne, autour d’Épernay et dans le Sézannais, ce terrain d’expression lui permettra de renouer avec ses premières passions. Pour cette petite-fille de vigneron tourangeau, c’est une manière de se reconnecter à ce qui compte.

Marie-Laure Latorre, Château de Sales, Bordeaux

Sous l’impulsion de ses propriétaires, la famille Lambert, le château de Sales a entamé depuis dix ans une mue assez spectaculaire, aussi bien quant à la qualité de ses vins que dans son approche vigneronne. La démarche engagée par l’excellent Vincent Montigaud a remis sur de bons rails cette grande propriété de l’appellation pomerol (presque 50 hectares). Capitaine de plusieurs domaines au sein des vignobles Olivier Decelle, Marie-Laure Latorre, à qui l’on doit le retour au premier plan du château Jean Faure, a pris début 2025 la direction générale de Sales avec la volonté, l’énergie et la vision transversale qu’on lui connaît. Ingénieure agronome, stratège commerciale pragmatique, Marie-Laure est aussi une meneuse d’équipe qui a de fortes convictions en matière de viticulture durable. De quoi permettre à Sales de monter rapidement dans la division supérieure, tout en étant préparé à s’y maintenir.