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Château Lascombes, régénérer une vision

Tous les grands domaines viticoles portent en eux une tension entre la promesse d’un terroir et sa traduction dans le verre, mais aussi entre héritage et actualité. À Margaux, le château Lascombes n’échappe pas à cette règle. Le cru a longtemps trouvé un équilibre singulier en produisant des vins réguliers, accessibles et séduisants, capables de fidéliser un public d’amateurs attachés à une certaine idée du vin de Bordeaux classique. Une réussite réelle, mais qui laissait en suspens la question plus exigeante de son positionnement au sein de la hiérarchie médocaine. Avec 115 hectares en appellation margaux, Lascombes dispose d’un vignoble étendu et complexe. Une richesse, mais aussi un défi, car dans le Médoc, l’étendue impose la sélection. Longtemps, cette diversité a été abordée dans une logique d’ensemble, produisant des vins équilibrés, mais parfois moins lisibles dans leur définition. Le projet engagé depuis 2022 part de ce constat. Il ne s’agit pas de rompre avec l’identité du cru, mais d’en resserrer l’expression et de basculer vers une logique de précision. L’acquisition par l’américaine famille Lawrence marque ce changement de cap. Déjà implantée en Napa Valley, son action s’inscrit dans une vision patrimoniale de long terme, fondée sur la notion de « sens du lieu », avec pour ambition de porter le grand vin au niveau d’exigence que suppose son classement.

Recentrer pour révéler
La nomination d’Axel Heinz en 2022 a donné une direction à cette ambition. Formé à Bordeaux, passé par la Toscane où il a dirigé l’iconique Ornellaia, il incarne une approche fondée sur la précision et la lecture fine des terroirs. Son travail a commencé par un recentrage. La stratégie consiste désormais à privilégier les terroirs les plus qualitatifs, en particulier les croupes graveleuses du cœur historique. Ces sols, propices au cabernet-
sauvignon, donnent des vins structurés, aptes à la garde, tout en conservant la finesse propre à Margaux. Ce choix implique une sélection plus exigeante. Le grand vin devient l’aboutissement d’un tri plus strict. À la vigne, la même logique s’impose. La diversité des sols entre graves, sables et argilo-calcaires est appréhendée à une échelle plus fine. Chaque parcelle bénéficie d’une viticulture de précision qui accorde une attention accrue à la biodiversité. La vigne n’est plus un ensemble à homogénéiser, mais une mosaïque à révéler. Au chai, cette recherche se prolonge. Les vinifications évoluent vers des extractions plus douces, par infusion, afin de préserver le fruit et la finesse des tannins. L’élevage, modulé selon les profils, vise à accompagner le vin sans en altérer la lisibilité.

Du cru au lieu
Le style s’oriente vers davantage de droiture et de profondeur, sans renoncer à la texture soyeuse qui fait la signature de Margaux, ni à ce charme aromatique immédiat qui caractérise aujourd’hui les grands vins de Bordeaux, y compris les plus aptes à la garde. Dans ce contexte, la création de La Côte Lascombes marque une étape importante. Issu de parcelles argilo-calcaires à veines d’argile bleue, ce vin de lieu met en lumière un visage moins attendu du Médoc. Il s’agit d’un pur merlot, qui développe une expression dense, plus structurée, presque à contrepoint du classicisme margalais. Inscrit dans une logique presque bourguignonne, privilégiant l’expression d’une parcelle plutôt que la synthèse de l’assemblage, il est le fruit d’une approche encore rare dans le Médoc, qui traduit une volonté d’explorer plus finement la mosaïque des terroirs et de révéler des parcelles restées jusqu’ici en retrait. Plus qu’une diversification, elle ouvre une réflexion vers davantage de sens et de cohérence. Mettre en adéquation le potentiel du vignoble, les choix techniques et le positionnement du cru devient un cadre d’exigence à la hauteur du potentiel de Lascombes. C’est aujourd’hui peut-être, à nouveau, un point de départ.

Château Lascombes 2023, margaux
Dominé par le cabernet-sauvignon (60 %), ce millésime se distingue par sa grande précision aromatique. Le nez associe cèdre, cassis et fruits noirs mûrs dans un registre
à la fois classique et net. La bouche conjugue puissance maîtrisée et finesse, avec une texture civilisée, dense mais sans lourdeur. L’équilibre est porté par une belle énergie et une sensation de fraîcheur qui rend le vin agréable et digeste. Un style contemporain, précis et maîtrisé.
94/100

La Côte Lascombes 2022, margaux
Grande profondeur et belle densité pour ce pur merlot de caractère, qui exprime un fruit intense et savoureux. L’ensemble s’inscrit dans un registre à la fois margalais et vigoureux, avec une matière ample, texturée, presque sphérique. L’expression aromatique, encore réservée, laisse entrevoir une structure puissante et énergique. Vin de grande classe, dense et précis, qui demande du temps pour se révéler pleinement.
95/100

La voie singulière de Catherine Papon-Nouvel

Dans un vignoble de Saint-Émilion souvent associé à la visibilité et au prestige, Catherine Papon-Nouvel se distingue par une présence feutrée. Née à Libourne en 1964, elle grandit dans la cité saint-émilionnaise et tisse un lien étroit avec ce territoire qu’elle n’a jamais quitté. Son enfance est libre et heureuse, rythmée par les jeux dans les rues et les visages connus. Avec les autres enfants du village, elle explore les carrières locales, s’aventurant sous terre, un fil d’Ariane à la main pour ne pas se perdre. Déjà, sans le savoir, elle apprivoise la notion de chemin intérieur. Le vin est omniprésent, mais jamais imposé. Il appartient au décor, au quotidien, presque au sous-sol affectif. Ses parents possèdent plusieurs domaines : Petit Gravet Aîné, Clos Saint-Julien à Saint-Émilion, ainsi que Château Gaillard à Saint-Étienne-de-Lisse. Son père, ingénieur agronome passionné par le végétal, cultive la vigne avec la même attention que le jardin familial, véritable arche de Noé.
Dans cet univers foisonnant, Catherine apprend à observer et à écouter. Les premiers frissons surgissent naturellement. À 8 ans, elle accompagne son père au laboratoire d’œnologie de Saint-Émilion, chez François Chaine : un homme en blouse blanche, dans un lieu frémissant d’intelligence et de mystère. Elle comprend alors que derrière le vin se cache un savoir immense, précis, presque secret. L’idée du métier se pose. Quelques années plus tard, un déjeuner au château Figeac agit comme une révélation émotionnelle. Les vins la bouleversent. Elle découvre une autre dimension, faite de sensations, de profondeur et d’émotion pure.

Le début d’une vocation
Élève appliquée à l’esprit résolument scientifique, Catherine choisit, après le baccalauréat, la faculté d’œnologie de Bordeaux, dont elle sort diplômée à 23 ans. Elle affine ensuite son regard durant trois années passées au laboratoire de Grézillac, dans l’Entre-deux-Mers, conseillant les propriétés avec rigueur et humilité. Vient ensuite un retour progressif aux côtés de son père, qu’elle soutient de manière de plus en plus active. En 1989, la jeune agricultrice franchit un premier cap avec l’achat de quatre hectares à Castillon : le château Peyrou, aujourd’hui étendu à dix hectares. Neuf ans plus tard, elle organise la reprise des propriétés familiales avec son père. Le décès de celui-ci, survenu en 2009, ouvre une période longue et complexe, marquée par une succession difficile, dont l’issue n’intervient qu’en 2019. Catherine Papon-Nouvel prend alors pleinement la mesure de son héritage : Clos Saint-Julien, Château Petit Gravet Aîné, en copropriété familiale, château Gaillard et château Peyrou, en appellation castillon-côtes-de-bordeaux, devenu l’un de ses points d’ancrage.
Depuis 2008, l’ensemble de ces domaines est conduit selon les principes de l’agriculture biologique. Ces dernières années, Catherine a affiné ses choix d’élevage comme on ajuste un geste essentiel. Les 2022 marquent un tournant intime. Elle choisit de réduire la part de bois neuf, non par conformisme, mais par quête de justesse. Laisser davantage d’espace au vin, écouter le fruit, retrouver l’évidence.
Cette orientation s’impose pleinement avec le millésime 2023. Les vins gagnent en harmonie, en clarté et en sérénité. Ils avancent naturellement, portés par une matière apaisée et une expression plus juste. En 2018, Catherine a repris le restaurant Chai Pascal, devenu aujourd’hui l’une des tables majeures de Saint-Émilion. Elle y mène également un travail attentif et engagé : sélection rigoureuse des produits, circuits courts assumés, notamment avec la ferme de Cheval Blanc et élaboration d’une cuisine de saison en dialogue constant avec son territoire. La carte des vins, pensée comme un panorama vivant de Saint-Émilion, embrasse toute la diversité de l’appellation, des signatures confidentielles aux plus grands noms.

Jean-Luc Colombo, une vision tout-terrain

En 1983, quand le méridional Jean-Luc Colombo, tout frais émoulu de la faculté d’œnologie de Montpellier, s’installe à Cornas avec sa jeune épouse Anne, également œnologue, pour créer son laboratoire de conseil, le nord de la vallée du Rhône est loin d’afficher le visage conquérant qu’il présente aujourd’hui. Si les grands noms sont déjà installés, si d’autres produisent des nectars confidentiels, le vignoble est encore sous-exploité, tant sur les appellations de la rive droite du Rhône (côte-rôtie, condrieu, saint-joseph et donc cornas) qu’en face, en crozes-hermitage, où la culture des fruits rapporte alors souvent plus que celle de la vigne. La viticulture est loin de son optimum et le travail en cave, vinification comme élevage, demeure très aléatoire, hormis chez quelques grands producteurs (Marcel Guigal en premier lieu) qui ont révolutionné la pratique. Esprit aussi scientifique que téméraire, l’alors moustachu Jean-Luc va très vite insuffler un vent œnologique nouveau dans la région. En quelques années, toute une génération de grands ou futurs grands vignerons vont faire appel à lui pour affiner le profil de leurs vins et parfois repenser l’ensemble de leurs méthodes de travail : Georges Vernay, Jean-Michel Gerin, Yves Cuilleron, Pierre Gaillard, Laurent Combier, le domaine de La Janasse, Le Mas de la Dame et beaucoup d’autres noms importants du nord et du sud vont ainsi construire avec lui une nouvelle ère, assez flamboyante, des vins de la vallée du Rhône. Colombo adjoint à ce travail de conseil la dimension du porte-parole, présentant chaque année son travail et celui de ses clients à un aréopage de journalistes, sommeliers et cavistes chez Pic, à Valence, au cours de mémorables journées où se mêlent autant la convivialité gourmande que le jugement impitoyable des vins.

Le refondateur
L’insatiable Jean-Luc Colombo ne saurait en effet s’arrêter à une seule activité. Il acquiert dès 1987 quelques parcelles de vignes à Cornas pour produire son premier vin. Le succès est immédiat et, sept ans plus tard, il ajoute l’activité de négociant à ses premiers statuts d’œnologue consultant et de vigneron. Ces multiples rôles, soutenus par un sens de la communication plutôt disruptif pour l’époque, brouillent l’image de l’homme et de ses vins. Dans un univers viticole où l’on se repait de controverses et d’idéologies, dans une région et dans un village de Cornas longtemps refermés sur eux-mêmes, le bouillant Jean-Luc dérange. On lui reproche son activisme tout terrain, on prétend qu’il transforme la syrah en simili-bordeaux, parce qu’il égrappe ses raisins, les élève dans des barriques neuves ou d’un ou deux vins (en des temps où certains conservent des fûts plusieurs décennies sans jamais se poser la question de leur état sanitaire) et qu’il a l’impudence de mettre ses crus dans des bouteilles bordelaises plutôt que les traditionnelles bourguignonnes. Autant de critiques injustes et ridicules tant le travail de Jean-Luc Colombo se conçoit comme une refondation au long cours, obstinée et courageuse, des grands principes essentiels d’un producteur de vin de terroir. Expression sans fard ni trahison d’un sol, respect des cépages et obtention de la maturité exacte du raisin, recherche de précision, de netteté, de pureté dans les vinifications et l’élevage, voici les piliers d’une carrière qui se déploie désormais sur plus de quatre décennies. Il ne cesse d’ailleurs de poursuivre sa quête, tant sur le travail de terroir, avec le très intéressant et original développement de son vignoble de la Côte Bleue, berceau de son enfance à Carry-le-Rouet, que sur l’exigence viticole, avec la labellisation en bio de ses vignobles depuis 2015 et son combat actuel pour le dry farming, c’est-à-dire l’absence d’irrigation y compris dans les IGP. Il précise à ce sujet : « Nous défendons l’idée que le recours ou non à l’irrigation devrait devenir un critère de choix pour le consommateur, au même titre que le label biologique. L’eau est un bien précieux. Son apport artificiel dans un vignoble n’est pas neutre parce qu’il influence l’équilibre de la plante, la concentration des raisins et, in fine, l’expression du vin. Ce sont des effets que l’on peut percevoir à la dégustation ».

Le goût de la vérité
Nous avons dégusté avec lui plusieurs de ses cuvées emblématiques et en publions ci-dessous tant ses commentaires, assurément très libres, que notre avis. Toutes témoignent d’un travail de précision et d’authenticité qui place Jean-Luc Colombo dans le cercle des fondateurs, ou plutôt des refondateurs, d’une expression contemporaine des grands vins. Colombo a du savoir-faire, mais aussi et surtout des principes. « La technique, c’est comme la cuisine. Le poulet de Guy Savoy, il a un goût de poulet. Il n’est pas trop cuit, il est juste assez cuit. Pour le vin, c’est pareil. On essaie d’exprimer le raisin le plus simplement possible, sans trop d’extraction, avec des élevages sous bois les plus doux, qui marquent le moins possible. Pareil pour l’hygiène. Le goût du terroir n’est pas faisandé. Quand on marche dans la forêt de Cornas, ça sent bon, c’est frais, c’est mentholé, ça sent le chocolat noir. »


Jean-Luc Colombo, Les Abeilles 2025, côtes-du-rhône
« C’est le profil de blanc dont on a besoin aujourd’hui, plein de fraîcheur et de minéralité. Un vin digeste qui s’appuie sur de la clairette, de la roussanne et très peu de grenache. Je veux faire un vin minéral avec du raisin mûr et la clairette est un cépage merveilleux pour cela. Elle est tannique, avec une belle acidité comme le sauvignon, mais avec plus de caractère dans nos terroirs du Sud. C’est ce qui manque à notre espèce humaine en ce moment, du caractère et de l’envie. Il faut devenir clairette ! »

Un blanc facile à boire et universel, tant pour l’apéritif que le repas. Il définit bien le potentiel relativement nouveau de blancs méridionaux capables de conjuguer gourmandise et expressivité aromatique naturelle avec une fraîcheur inédite. C’est frais, dynamique et séduisant.
91/00 – 9,90 euros

Jean-Luc Colombo, La Redonne 2024, côtes-du-rhône
« C’est mon vignoble situé en bas de Cornas. Un assemblage de viognier et de roussanne avec lequel on pourrait avoir des notes de pommes au four et donc des arômes un peu compotés. J’aime les vins qui désaltèrent, avec des notes de fleurs et de fruits frais. C’est
une vigne cultivée en bio, avec du dry farming. On n’a pas besoin d’irriguer la vigne pour augmenter les volumes, vu qu’on a trop de production dans le monde. On a plutôt intérêt à avoir quelque chose de beau, de sain, de vrai. Si on met de l’irrigation dans la vigne, on rend uniforme le millésime. La différence, c’est ce qui fait le génie du vin. »

Un blanc profond qui exprime fidèlement son terroir et affiche fraîcheur, sapidité et tonicité.
La palette aromatique est savoureuse dans un registre fruits blancs et floraux franc. Finale persistante.
93/00 – 14,90 euros

Jean-Luc Colombo, Les Abeilles 2023, côtes-du-rhône
« Les abeilles travaillent huit jours sur sept, mais elles sont heureuses de travailler. On a choisi ce nom parce que c’était l’objectif de la famille : jouir de son travail et en être heureux. Notre ruche, c’est la vigne, c’est la vallée du Rhône. C’est un vin abordable et agréable dans lequel le mourvèdre et la syrah atténuent la richesse en alcool du grenache. On est autour de 13 degrés selon les millésimes, quand de plus en plus de côtes-du-rhône sont autour de 14,5 ou même 15 degrés. C’est une cuvée de large diffusion. »

Ce côtes-du-rhône séduit par son style souple et gouleyant. Sa définition aromatique précise met en avant des fruits rouges frais, tandis que la bouche, tendre, s’exprime sans
la moindre lourdeur.
90/00 – 9,90 euros

Jean-Luc Colombo, Les Collines de Laure Syrah 2024, IGP méditerranée
« On a créé ce vin au début des années 1990, en hommage à notre fille Laure et à ces jeunes vignes de syrah entre lesquelles elle gambadait. J’avais appris de mes maîtres bordelais que l’on devait retrouver le goût du raisin dans un bon vin. La syrah, c’est le goût
de la cerise, bourré de fruits, de fleurs, de violette. C’est cela qu’il faut retrouver. Surtout sans bois ! À Cornas, sur mes jeunes vignes, je cherchais cette gourmandise. Je voyais Laure dans ce vin, une gamine qui s’amuse. C’était à rebours des cornas rustiques et sérieux. »

Ce vin a toujours constitué une expression de la syrah à la fois éclatante, joyeuse et savoureuse. C’est toujours le cas avec ce millésime très réussi de ce rouge sans bois apparent et sans tannins agressifs que l’on a envie de boire ainsi. On n’est pas dans la structure, mais dans le dynamisme du fruit et l’explosivité, deux qualités du vin contemporain.
93/00 – 9,90 euros

Jean-Luc Colombo, P’tit Loup 2024, IGP méditerranée
« Il est issu d’un lieu-dit nommé La Côte Bleue, un terroir de cailloux avec peu de terre arable. Aujourd’hui, nous y avons environ six hectares de vignes, avec de la clairette et surtout de la counoise, cépage que l’on a oublié mais qui, même mûr, dépasse rarement les 13 degrés. C’est un cousin du cinsault qui faisait les vins nobles d’autrefois, avec des arômes de garrigue et de fenouil. Ça donne des rouges clairs, comme on en faisait dans le temps, un peu comme le tibouren en Provence. C’est merveilleux sur une tranche de thon au barbecue ou des sardines grillées. C’est l’histoire de notre propriété à Carry-le-Rouet, au bord de la mer. »

Peu coloré, délicatement poivré et épicé, tendre, mais de bonne profondeur, ce vin d’été et de caractère affiche de la sapidité. Il développe avec finesse une personnalité méditerranéenne, que l’on a immédiatement envie de partager avec une cuisine de grillades, sur une terrasse ensoleillée.
91/00 – 16 euros

Jean-Luc Colombo, Les Terres Brûlées 2020, cornas
« La cuvée Les Terres Brûlées est issue d’un assemblage de plusieurs parcelles. Aujourd’hui, il y en a vingt-trois et ça représente moins de dix hectares. »

Issue de parcelles et micro-parcelles que le couple Colombo a acquises en quarante ans de présence sur place, voilà une expression archétypale franche et pure de l’appellation cornas, avec un fruit superbement exprimé et une saveur veloutée et profonde, remarquablement équilibrée. C’est frais, long et gourmand.
95/00 – 43 euros

Jean-Luc Colombo, Les Ruchets 2019, cornas
« Il y a vingt-cinq ou trente ans, les rendements de nos parcelles étaient à 35 ou 40 hectolitres par hectare. Aujourd’hui, on n’est même pas à 28. Les rendements baissent partout. Une vigne arrive à faire un verre de vin, un gros verre de vin, et il faut plusieurs vignes pour faire une bouteille. Sur ces granites très poreux et profonds, les racines descendent à vingt mètres. Je goûte les raisins sur la vigne une semaine ou deux avant la vendange, je les vois évoluer et je me dis : “Ça y est, il y a le goût du poivre, de la réglisse et du cassis, on en mange !”. »

Cette cuvée demeure millésime après millésime l’un des vins iconiques de la vallée du Rhône. Contrairement à beaucoup de grands vins rhodaniens volontiers opulents
et parfois entêtants, ce cornas joue sur le registre de la profondeur avec
de l’équilibre, une fougue aromatique domptée par des tannins soyeux, une longueur savoureuse et d’une immense persistance.
98/00 – 75 euros

Jean-Luc Colombo, La Louvée 2019, cornas
« La Louvée me fait penser à mes Golden Retrievers. Si je prête mes chiens un an ou deux à certains vignerons, au bout de six mois, ils vont sentir mauvais. Parce qu’un Golden a besoin d’un lavage régulier, sinon il renifle. Le vin, c’est la propreté avant tout. Mes vins sont à mon image. J’étais effrayé de voir, il y a des décennies, des vignerons qui ne nettoyaient rien. Il n’y avait pas d’eau courante dans des caves en Hermitage
ou à Cornas. L’hygiène est la chose la plus importante en œnologie. Je me suis battu pour ça. »

Le vin séduit par sa grande suavité de texture et son profil aromatique rapidement ouvert
sur les fruits noirs et les épices douces. Il conserve une définition précise, signature du style Colombo, dans un ensemble généreux et tentant.
96/00 – 82 euros

Jean-Luc Colombo, Le Vallon de l’Aigle 2018, cornas
« Cette cuvée est produite dans les meilleures années, c’est une production très réduite, même pas 2 000 bouteilles. On m’a énormément reproché d’utiliser du bois neuf. On pensait que j’allais faire du médoc à Cornas. Ces polémiques n’ont pas duré. J’ai toujours pensé qu’il fallait faire des produits gourmands. Ici, c’est un élevage en barriques qui dure entre 20 et 22 mois ; parfois un peu plus si le millésime est joli. Le vin est commercialisé deux ans après la mise. »

Grande expression, profonde et racée, avec beaucoup d’intensité tannique, un retour à la verticalité profonde et une grande sève. Longueur et profondeur hors norme. C’est un vin rare, qui se déploie moins immédiatement que les cuvées Les Ruchets ou La Louvée, mais
qui impose une dimension majeure.
97/00 – 320 euros

Gonzague de Lambert, partir à l’aventure

Photo Mathieu Garçon.

Le vin coule dans le sang de Gonzague de Lambert depuis toujours. Ses ancêtres ont acheté le château de Sales, à Pomerol, en 1578. On ne serait pas étonné que le premier mot qu’il ait prononcé soit merlot plutôt que maman. Dès son plus jeune âge, il accompagnait son grand-père dans les chais et dans les vignes. Celui-ci, puis son père, qui reprit l’exploitation familiale en 1982, lui ont transmis le goût du vin et donné l’envie d’en faire un jour son métier. Même animé par cette perspective, Gonzague de Lambert reconnaît volontiers ne pas avoir été un élève particulièrement brillant. Il enchaîne un BTS viticulture-œnologie et un DUT de gestion et de comptabilité, avant de suivre une formation commerciale dans le vin, avec autant de plaisir que l’on avale une purge.
Mais, comme souvent, c’est sur le tard qu’il se révèle, avec un petit coup de pouce du destin. Alors que son premier poste le conduit en 2005 dans une société du Médoc, active à la fois dans le négoce et le conseil viticole, il reçoit un appel de Patrick Valette qui, après avoir vendu le château Pavie à Gérard Perse, lui demande de le seconder dans son activité de consulting au Chili. Ni une ni deux, le voilà, à 29 ans, qui embarque avec sa femme, sa fille et trois valises dans une épopée sud-américaine qui durera douze ans. « J’avais une âme un peu aventurière », admet-il. Là-bas, il crée puis dirige la bodega d’Alexander Vik, un milliardaire suédois, dans la vallée centrale, au sud de Santiago, ainsi qu’un complexe hôtelier de luxe. Il y plante 300 hectares de vigne en même temps que sa famille s’élargit avec la naissance de trois enfants. « Alexander Vik voulait faire le meilleur vin du monde. Il nous a donné les moyens d’y arriver. Les vins ont obtenu 100 points chez James Suckling il y a trois ans et le complexe viti-touristique a été élu meilleure bodega du monde en 2025. Cela veut dire que l’on a quand même bien bossé. » Toutes les choses ont une fin, même les plus belles aventures chiliennes. La progéniture commence à grandir et l’heure des retrouvailles avec la France a sonné. Gonzague de Lambert rentre en juin 2017 au moment même où son père quitte la direction du château de Sales.

Les choses du bon côté
« Avec mes sœurs, mes cousins et mes cousines, on s’est rapidement dit que pour éviter tout conflit familial, mieux valait recruter un directeur général extérieur. » C’est Vincent Montigaud, à qui Marie-Laure Latorre vient récemment de succéder, qui prend alors le poste tandis que le destin de Gonzague de Lambert se joue à nouveau sur un coup de fil. Le courtier Max de Lestapis l’avertit que le château de Ferrand cherche lui aussi son nouveau directeur général. La rencontre avec Pauline et Philippe Chandon-Moët, les propriétaires des lieux, tourne au coup de cœur. Il prend ses fonctions en septembre 2017 alors que débute la rénovation du château et de l’orangerie. « Ma mission peut se résumer en ces quelques mots : faire de grands vins. Et j’avoue que j’ai trouvé un lieu où tout est fait pour y parvenir. » Il est d’ailleurs immédiatement emballé par la qualité du terroir et son immense potentiel. « On dispose de 42 hectares d’un seul tenant, dont 32 de vignes. Pauline et Philippe nous ont donné les moyens d’entretenir et restructurer ce vignoble. Depuis quinze ans, un tiers a été replanté avec un positionnement assez fort sur le cabernet franc. » Sans parler de la conversion du domaine au bio, lancée en 2019 et certifiée en 2024. Un véritable travail de fond qui ne fait pas peur au marathonien qu’est Gonzague de Lambert. « Vous n’imaginez pas le bonheur que c’est de courir dans les vignes de Saint-Émilion. Quel endroit magnifique ! »
Depuis son arrivée, le directeur général a mis toute son énergie au service de Ferrand et de ses propriétaires, que le climat des affaires soit au beau fixe ou, comme actuellement, tourne à l’orage. « Il faut aujourd’hui redoubler d’effort pour faire connaître et vendre les vins de Ferrand. Je rentre ainsi d’un déplacement en Afrique où j’ai reçu un accueil incroyable. Le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Gabon sont des marchés en fort développement pour nos vins. » Gonzague de Lambert est ainsi plutôt du genre à prendre les choses du bon côté. « Peu importe le contexte, les vins de qualité comme ceux du château de Ferrand auront toujours leur place dans les caves et sur les tables. » On ne saurait mieux dire.

Michel Rolland, une vie à imaginer le goût du vin

Photo : Mathieu Garçon.

Michel Rolland vient de nous quitter brutalement et c’est peu dire qu’avec lui une époque des grands vins de Bordeaux disparait. Sous l’apparence d’un homme toujours jovial et bon vivant, Michel a su, avec un charisme inouï, réinventer le goût du bordeaux moderne. Homme de terrain plus qu’homme de science, il a fait du métier de consultant œnologue une quasi nécessité de la production des grands crus, transformant parfois le propriétaire vigneron en simple comparse d’une aventure œnologique qui le dépassait. Michel Rolland a su mieux que personne définir le profil gustatif des vins qu’il conseillait en s’appuyant sur des principes apparemment simples mais fondamentaux : de bons raisins récoltés à maturité parfaite, vinifiés avec bon sens et élevés dans du bois de qualité avaient toutes les chances de produire un vin savoureux et de bonne garde. Il serait vain ici de lister toutes les propriétés où il a pu exercer son expertise, mais on peut en revanche assurer que, depuis les années 1980, nombre des plus belles réussites des deux rives bordelaises (avec bien sûr une inclinaison pour ses terroirs chéris du Libournais, dont il était un enfant), mais aussi de Napa Valley et d’Argentine, lui sont, au moins en partie, dues. Certains ont critiqué jusqu’à la caricature la plus grossière le « goût Rolland », oubliant que ce très fin palais respectait mieux que quiconque la vérité des terroirs qui lui étaient confiés et que son sens inné de l’assemblage lui permettait d’en faire valoir toutes les subtilités.

À Dany, avec qui il a longtemps formé le couple le plus brillant de Bordeaux, à sa famille, à l’équipe de Rolland et Associés, le laboratoire d’œnologie qu’il a fondé dès 1973, à tous ceux qui l’aimaient, toute l’équipe de Bettane+Desseauve adresse ses plus sincères condoléances.
Par Thierry Desseauve


Faut-il brûler les œnologues ? Chantal Lecouty avait donné ce titre à un éditorial où je défendais l’œnologie intelligente et préventive d’Emile Peynaud et de Jacques Puisais, si différente de l’œnologie correctrice de la Bourgogne ou de la vallée du Rhône. Immédiatement je reçus une lettre amicalement provocatrice d’un certain Michel Rolland inconnu de moi en cette année 1982 avec pour titre : « Faut-il brûler les critiques de vin ! » Nous nous sommes vite compris et une solide amitié est née entre nous deux et Dany, son épouse, elle aussi magnifique dégustatrice et rigoureuse scientifique. Cette amitié est en deuil désormais et avec elle le souvenir des 45 derniers millésimes bordelais vinifiés sous l’influence de Michel que j’ai eu la chance, le bonheur et l’honneur de déguster, juger et commenter. Sans parler de tout ce qu’il m’a appris. Et j’ai souffert avec lui de toutes les caricatures qu’une intelligentsia typiquement française, inculte, prétentieuse et partisane a faites de lui depuis Mondovino, le film désastreux de Jonathan Nossiter. Repose en paix Michel, tes grands vins parleront pour toi.
Par Michel Bettane

Construire une histoire pour Bordeaux

En France, la déconsommation est une réalité depuis cinquante ans. Elle s’est accélérée ces dernières années et concerne maintenant des pays qui ont porté la croissance exportatrice de nos vignobles, les États-Unis en tête, sans compter le retournement violent de la Chine pour d’autres raisons. Cette tendance mondiale touche particulièrement le vin rouge. Bordeaux cumule les boulets à ses pieds. « La consommation de rouge s’affaisse structurellement sur tous les marchés matures », confirme l’économiste Jean-Marie Cardebat, professeur à l’université de Bordeaux et auteur d’Économie du vin (La Découverte). Conséquence, le négoce n’achète plus, à quelques exceptions près, les domaines accumulent les stocks, les cours du vrac s’effondrent. En somme, le système s’enraye jusqu’à conduire des acteurs à la défaillance quand les perfusions de l’État ou des banques cessent d’anesthésier les malades. De même, si le prix du foncier se maintient dans les appellations prestigieuses, c’est bien que les acheteurs potentiels attendent une sévère correction avant de s’emparer des nombreuses propriétés à vendre.

Arracher pour respirer, mais après ?
Le constat général a conduit à une réaction mécanique de l’écosystème bordelais : puisque l’offre excède largement la demande, arrachons des dizaines de milliers d’hectares pour rétablir l’équilibre (en même temps que la distillation va chercher à diminuer les stocks). Une nouvelle campagne, portant sur plus de 10 000 hectares, est acquise pour 2026. À court terme, il est probable que les cours se stabilisent, voire remontent, mais quelles sont les garanties pour l’avenir ? Pourquoi les vins se vendraient-ils mieux ensuite ? Quid des prix de sortie en primeur des crus classés ? En réalité, n’est-on pas en train d’occulter une introspection plus profonde sur les causes de la crise ? « L’arrachage est sans doute nécessaire, mais ne peut pas être la seule réponse », développe Jean-Marie Cardebat. « Il faut une inflexion véritable de la stratégie. Si le produit ne change pas, si d’autres canaux de distribution et destinations export ne sont pas recherchés, il faudra arracher davantage demain. La filière est nombriliste, commandite peu d’études de marchés. Il faut récupérer les volumes perdus sur les pays émergents en Asie et en Afrique, y porter les efforts commerciaux. Comme de pousser le blanc et la bulle sur les zones traditionnelles. »

Quand l’innovation devient vitale

Alexander van Beek.

Il est intéressant de noter que l’Italie, confrontée à des défis comparables, a repoussé la solution de l’arrachage pour miser sur une stimulation de la demande. Ses instances représentatives, telles Federvini ou Italiana Vini, font le constat d’une mutation structurelle irréversible et d’un besoin d’adapter les produits au goût des consommateurs, avec un effort massif de promotion à l’export soutenu par les pouvoirs publics. À cheval entre Bordeaux et la Toscane, Alexander van Beek, qui dirige le château Giscours et le domaine Caiarossa, est bien placé pour en parler : « La crise est partout. Tous les crus classés comme les nôtres sont touchés, même si nous avons un peu plus de traction sur les marchés. Mais les solutions diffèrent. En France, les subventions de l’Union européenne servent à arracher ; en Italie, à planter. Là-bas, on choisit de pousser les vins à l’international, avec une image séduisante, portée par une ruralité humaine et artisanale. À Bordeaux, nous devons tous renforcer l’expérience œnotouristique pour faire du vin un produit de culture, pas un produit de luxe. C’est ce que nous essayons de faire à Giscours ».

Trouver de nouveaux marchés
Constatant que la baisse des prix ne stimule pas la clientèle des crus classés, comme les deux dernières campagnes primeurs l’ont montré, Alexander van Beek appelle aussi à surveiller un modèle économique fragilisé par des coûts qui n’ont jamais été aussi élevés. Les marges doivent être préservées pour servir au développement. Les accords de libre-échange avec le Mercosur (retardé de 18 mois) ou avec l’Inde (aux effets hypothétiques) sont vus comme des opportunités parce que la recherche de nouveaux marchés devient une priorité. Sans attendre le négoce. À Saint-Émilion et Pomerol, les domaines Fonroque et Mazeyres de la famille Guillard ont monté l’an dernier une structure commerciale commune. De même, Château Ferrand a recruté un directeur commercial export. « Et je vais davantage sur les marchés », souligne son directeur général Gonzague de Lambert. « En Côte d’Ivoire et au Cameroun, j’ai trouvé des clients pro-Bordeaux. Ça existe ! Des commandes ont été prises et on les servira avec le concours de la Place, qui reste un outil performant. Les vins de Ferrand doivent être présentés en détail et nous allons le faire de plus en plus. » Dans un autre registre, la marque Mouton Cadet laboure les pays asiatiques émergents, Thaïlande, Vietnam ou Indonésie, avec sa culture de l’activation. Le nombre restreint de marques puissantes à Bordeaux, capables de financer un marketing offensif, reste un frein.

Un récit collectif à reconstruire
La crise, les liquoreux de Sauternes et Barsac l’ont connue il y a plus de quinze ans déjà. Les Guiraud, Suduiraut, Climens se sont réinventés dans les vins secs, jusqu’à Sigalas-Rabaud qui vient de dévoiler une cuvée sans alcool élaborée avec le spécialiste Moderato. Cet exemple peut servir d’autres appellations. « Basculer vers le blanc sec a été une très bonne initiative », admet Jean-Marie Cardebat. « Elle a permis de montrer aussi qu’il n’existe pas qu’une pensée monolithique à Bordeaux. Mais l’effort a été assez peu collectif alors qu’il y a une belle histoire à raconter ensemble. » Ce sont surtout les initiatives individuelles qui fleurissent. Le château Larrivet Haut-Brion a invité la jeune génération de l’école de création visuelle de Bordeaux à plancher sur le design de demain : bouteilles, packagings ou types de formats. Le collectif Vignerons Avenir renouvelle en 2026 son offre de mentorat à destination de vignerons en quête d’accompagnement. « Pour inspirer Bordeaux demain », clament les initiateurs de la démarche, qui se nomment Petrus, Lafite Rothschild, Yquem et Cheval Blanc.

 

Des initiatives qui bougent les lignes

Les vins de lieu d’Olivier Cazenave

Olivier Cazenave.

Le constat s’est imposé à lui. Bien tenir ses vignes, vinifier des vins de qualité, assurer la commercialisation, c’est trop pour un seul homme. Olivier Cazenave s’est mué en vinificateur-négociant, un modèle trop peu pratiqué à Bordeaux qu’il juge judicieux comme piste de sortie de crise. Il sélectionne les raisins chez des vignerons pour réaliser une gamme ancrée Rive droite. « J’ai voulu revisiter les vins de Bordeaux en conciliant les classiques merlot et cabernet franc avec une modernité aromatique et des tannins travaillés. Mais pas question de proposer des cuvées rebelles qui refusent leur origine. » Le catalogue va monter bientôt à dix références avec l’arrivée d’un saint-émilion grand cru sur un élevage long. Les prix s’étagent entre 9 et 49 euros pour le pomerol. Le modèle est flexible, une cuvée qui ne marche pas peut vite être arrêtée. Et il repose sur une confiance réciproque : « J’ai une complicité et une convergence d’intérêts avec mes partenaires. Une année où je ne prends pas leurs raisins, ils bénéficient de mon réseau commercial pour vendre à leur nom ».

Mouton Cadet nouvelle génération

Jérôme Aguirre.

C’est l’avantage des maisons familiales, les nouvelles générations sont dans la place. La société Baron Philippe de Rothschild a fait appel aux petits-enfants, Mathilde, Nathan et Pierre, pour toucher les consommateurs qui leur ressemblent. Trois cuvées de Mouton Cadet, sa marque internationale en AOC, ont été créées successivement depuis 2023, dans une collection baptisée Fresh. « Du beau et du bon », résume avec enthousiasme le directeur des opérations, Jérôme Aguirre, qui a façonné des vins frais et aromatiques, en blanc et rosé comme en rouge, dernier-né à déguster entre 8 et 10 degrés. Ils sont certifiés bio et vegan, destinés aux cavistes plus qu’à la grande distribution et proposés à un prix contenu : 12,90 euros. Pour pousser l’identification, Mathilde, Nathan et Pierre ont leur prénom sur l’étiquette. Tous les trois font aussi partie du creative lab de Mouton Cadet, un groupe de réflexion et d’innovation qui cogite à d’autres projets.

Explore fait s’envoler le mono-cépage

Julien Brustis.

Sur l’étiquette, la montgolfière invite au voyage, le vin dans la bouteille aussi. La gamme se nomme Explore, elle embarque vers des mono-cépages fringants : un merlot et un cabernet-sauvignon en appellation haut-médoc lancés l’automne dernier, un sauvignon et un sémillon qui seront dévoilés en avril. Elle a été imaginée par Julien Brustis, qui dirige le château Tour des Termes à Saint-Estèphe, et fait discrètement référence au domaine, une subtilité qui a du sens : « Cette approche n’est pas en opposition avec une propriété historique ou une grande appellation. Bordeaux doit se réinventer avec une consommation moins statutaire. Notre marque reflète à la fois la découverte pour le client et le travail mené par l’équipe pour repousser les standards ». Les vins sont prêts à boire, frais, peu ou pas boisés. Le tarif reste premium, entre 22 et 24 euros, reflet du niveau élevé de détails qualitatifs. L’exploration se poursuivra avec un 100 % petit verdot avant la fin de l’année et un cabernet franc en 2027.

Bordeaux n°12 vise des millions de cols
Et s’il fallait avoir 90 ans pour savoir parler à la Gen Z ? Bernard Magrez a lancé en fin d’année dernière une nouvelle cuvée étrangement baptisée Bordeaux n°12. Peu importe, comptent surtout le dessin de l’étiquette qui accroche l’œil, un éclat de couleurs signé du street artiste JonOne, et le message signé de l’irréductible patriarche : « Un nouveau style de bordeaux ». Ce jus léger et fruité, en blanc et rouge, se veut accessible et populaire. Il s’affiche à 5,95 euros, la condition aussi de son succès. Parce que les ambitions sont grandes, avec un objectif de plus de dix millions de bouteilles d’ici trois ans. Les conditions sont propices pour imposer un vin de marque. Les approvisionnements ne manquent pas, à des cours très favorables. Comme souvent, Bernard Magrez voit juste et sait manœuvrer en temps de crise. « Les consommateurs n’ont pas tourné le dos au vin de Bordeaux », assure-t-il. « Mais à ses codes trop rigides, trop éloignés du quotidien. »

L’œnotourisme pousse la vente directe

Charlotte Mignon.

Réputé fermé, Bordeaux a fini par s’ouvrir. L’œnotourisme s’impose parce qu’il permet aussi de développer la vente directe, 100 % rémunératrice, alors que les domaines restent coupés de leur consommateur final par le système de commercialisation de la Place. Au château de Ferrand, site préservé de Saint-Émilion, les efforts ont permis d’offrir un outil haute couture assuré par six employés, dont trois guides sommeliers. L’activité permet d’écouler en moyenne 20 000 bouteilles chaque année quand le vignoble de 32 hectares, certifié bio, en produit 140 000. À Margaux, Château Dauzac est un autre exemple d’œnotourisme performant. La création récente de chambres dans la chartreuse et l’ouverture d’une maison d’hôtes démultiplient les contacts avec les vins de la propriété, qui s’écoulent déjà à la boutique au gré des 10 000 visites annuelles. Chez Larrivet Haut-Brion à Léognan, maison de longue date engagée dans l’accueil, la nouvelle directrice générale, Charlotte Mignon, y voit « un lien direct et durable avec les clients locaux et internationaux, pour leur parler aussi de nos actions et nos projets ».

Bordeaux, changer de trajectoire

Bordeaux a quelque chose de profondément déroutant. Jamais les vins n’y ont été aussi accomplis. Jamais ils n’ont été portés à un tel degré de maîtrise. La compréhension des terroirs, la montée en puissance d’une viticulture de haute précision, la recherche d’une extrême justesse des maturités, l’aboutissement d’une œnologie de terrain, la remise en question des extractions comme des élevages et, plus largement, l’ouverture des vignerons et des négociants aux grands équilibres des vignobles du monde ont profondément redessiné le paysage bordelais. En une décennie, les équilibres se sont déplacés, les excès se sont atténués et les vins, premiers bénéficiaires de cette transformation silencieuse, ont gagné en lisibilité, en fraîcheur, en buvabilité. Ils sont, pour beaucoup, plus justes, plus nuancés, plus élégants et souvent mieux accordés aux attentes contemporaines de consommateurs à la fois moins informés et plus exigeants. Et pourtant, jamais Bordeaux n’a semblé aussi fragile. Ce paradoxe s’inscrit désormais au cœur du système. Alors que la qualité progresse, le marché se contracte. Tandis que les vins évoluent, leur image demeure en partie figée, prise dans la double inertie d’un monde qui donne parfois l’illusion du mouvement tout en reproduisant ses schémas et d’un regard professionnel qui peine à se défaire de ses habitudes et de ses idées reçues. Dans un contexte où la critique et les prescripteurs eux-mêmes n’ont pas toujours su accompagner, avec la vigilance nécessaire, l’évolution des vins, un écart s’est creusé entre le vin que Bordeaux produit aujourd’hui et ce que le monde croit encore qu’il est. Un décalage lent, progressif, méthodique, presque imperceptible à ses débuts, mais désormais structurant, et souvent douloureux puisqu’il se traduit, à l’aune de ce quart de siècle, par des incertitudes économiques pour les exploitations, les maisons de distribution et l’ensemble d’une filière essentielle à la vitalité d’un territoire. Il affecte un tissu local dense, qui fait vivre des dizaines de milliers d’acteurs, et se lit dans les bilans, dans les stocks, dans les restructurations en cours, mais aussi déjà dans l’évolution des paysages d’une région profondément façonnée par la vigne.

Bordeaux se transforme
Ce malentendu s’est construit dans le temps long, à mesure que le vignoble se transformait sans le dire. La mutation bordelaise est d’abord une révolution à bas bruit, qui ne s’est pas faite contre un modèle, mais à l’intérieur de celui-ci, sans rupture spectaculaire, sans effet d’annonce, grâce à des ajustements agronomiques et techniques. C’est ainsi que le goût des vins s’est progressivement redéfini, moins marqué par la puissance, davantage réorienté vers la fraîcheur, la précision et la lisibilité, avec une attention accrue portée à la justesse du fruit et à l’expression des terroirs. Cette transformation, hélas, n’a pas été accompagnée d’un renouvellement du récit. Pendant que les vins évoluaient, Bordeaux a continué de se raconter selon une grammaire héritée des décennies précédentes, qui correspondait à un moment de l’histoire où la demande mondiale semblait inépuisable. Ce récit n’est pas erroné, mais il est devenu partiel. La consommation recule dans les marchés historiques et peine à se renouveler dans les nouveaux eldorados conquis au début de ce millénaire. Le vin rouge, en particulier, voit son audience se restreindre. Les attentes se déplacent vers des vins plus digestes, plus accessibles, plus immédiatement lisibles. Le statut cède progressivement le pas à l’usage, et l’autorité à l’émotion. Le vin redevient une expérience. Dans ce contexte, Bordeaux se trouve en situation de dissonance faute d’avoir su rendre intelligible cette évolution stylistique, alors même qu’elle n’en est encore qu’à ses balbutiements dans de nombreux vignobles, en France comme dans le monde. La crise ne relève donc pas seulement d’un ralentissement conjoncturel, mais engage la structure même du modèle : ce qui a changé dans les vins n’est pas encore parvenu jusqu’à l’esprit du consommateur. Les campagnes de primeurs en offrent une illustration particulièrement nette. Entre niveaux d’invendus inédits, tensions accrues sur les trésoreries, coûts de portage qui fragilisent l’ensemble de la chaîne, ce système – pourtant remarquable et longtemps redoutablement performant – pensé pour accompagner la croissance se trouve aujourd’hui confronté à une contraction durable de la demande. Comment, dans ces conditions, lui reprocher de chercher à garantir sa propre viabilité ? Dans le même temps, l’offre demeure abondante. Les stocks s’accumulent et les réponses s’organisent autour de l’arrachage, de la distillation ou de l’ajustement des volumes. Autant de mesures nécessaires sans doute, mais qui demeurent, pour l’essentiel, des réponses aux symptômes d’une crise qui est, avant tout, une crise de la relation.

Bordeaux se révolte
Une crise du lien entre le vin et son public, entre ce que le vin est devenu et la manière dont il est perçu, entre une réalité profondément renouvelée et un imaginaire qui n’a pas encore été réécrit. Partout, les signes d’une recomposition sont à l’œuvre. Des propriétés expérimentent, affinent leurs pratiques, redéfinissent leurs équilibres. Certaines explorent des voies plus libres, plus sensibles, plus artisanales. D’autres repensent leur modèle économique, diversifient leurs productions, investissent de nouveaux marchés ou développent des expériences œnotouristiques pour reconnecter le vin à son territoire et à ceux qui le découvrent. Mais cette transformation se doit d’être visible. Dans un monde saturé de messages, ce qui ne se voit pas n’existe pas. La question n’est donc plus celle de la qualité, mais celle de la lisibilité. Il s’agit désormais d’accomplir un travail plus exigeant encore que celui de produire de grands vins : apprendre à les rendre désirables, sans céder aux effets de mode, sans renier la profondeur de son histoire, mais en réaccordant enfin son récit avec sa réalité. Au fond, Bordeaux ne traverse pas une période de déclin, mais plus vraisemblablement de transition. Une transition logique au moment de passer d’un système fondé sur l’évidence du prestige à un monde dans lequel le vin se bat pour conserver sa place dans la vie des individus. Un monde où l’on ne boit plus le vin pour ce qu’il représente, mais pour ce qu’il procure. Dans ce monde-là, Bordeaux conserve des atouts considérables, à condition d’accepter une inflexion claire : rendre ses vins, tous segments confondus, à la fois rémunérateurs pour ceux qui les font et compréhensibles par ceux qui les savourent. La refondation de Bordeaux n’est ni brusque, ni uniforme. Elle est progressive, plurielle, parfois hésitante, passe par des prises de risque, par des réussites, mais aussi par des renoncements. Après tout, il ne s’agit pas de corriger à la marge un modèle fragilisé, mais d’en redéfinir les équilibres et la trajectoire afin de passer d’un système d’autorité à une logique de désir, d’un modèle vertical à une culture du lien, d’un vin que l’on respecte à un vin que l’on choisit. Nul doute que ce new deal se construira à partir de ce qui fait la singularité de ce vignoble : la diversité de ses terroirs, la richesse de ses savoir-faire, la puissance de son écosystème, sa capacité historique d’adaptation et, surtout, une intelligence collective dont Bordeaux n’a jamais manqué, mais qu’il lui revient aujourd’hui de réaffirmer. Elle est déjà à l’œuvre, dans les vignes, les chais, les pratiques et les esprits. Elle demande maintenant à être assumée, structurée et évidemment incarnée.
La question n’est plus de savoir si le vignoble de Bordeaux est capable de produire de grands vins. Elle est de savoir s’il est capable de se rendre lisible sans se simplifier et de recréer du désir sans renoncer à son exigence. C’est à cette condition que Bordeaux pourra retrouver sa place. Une place à redéfinir autour de quelques principes essentiels que ce dossier se propose d’éclairer à travers le regard de celles et ceux qui en dessinent déjà les contours.

Château Larcis Ducasse, révéler son génie

@Arthur Brémond

Dès le XVIe siècle, Larcis Ducasse s’inscrit durablement dans l’histoire de Saint-Émilion. Reconnu très tôt pour la justesse de ses vins, le cru est consacré par une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1867, jalon fondateur d’une ascension ininterrompue. Situé à l’est du village, dans le prolongement naturel de la côte Pavie, le vignoble déploie aujourd’hui ses 11,30 hectares sur des pentes argilo-calcaires d’une remarquable homogénéité. Des terrasses lentement façonnées au chai audacieux imaginé par Henry Raba, le domaine s’est construit par strates successives. En 1893, ce descendant d’une grande lignée de négociants bordelais acquiert la propriété et y engage des investissements déterminants. Au fil des générations, ses héritiers poursuivent l’œuvre avec constance. Ainsi, Jeanne Attmane et son frère Jacques-Olivier Gratiot ont veillé avec ferveur, pendant plus de trente ans, sur le destin de Larcis Ducasse, avant de transmettre le flambeau à la nouvelle génération, incarnée par Amel Attmane et Ariane Gratiot, en 2024. Parallèlement, sur le terrain, une nouvelle dynamique est initiée au début du XXIe siècle. Sous l’impulsion décisive de Nicolas Thienpont, admirablement épaulé par David Suire, le cru entame alors une transformation en profondeur, fondée sur une lecture plus fine et plus sensible de son terroir. Avec pour résultat de conduire Larcis Ducasse au rang de premier grand cru classé, consécration ultime.

Aux commandes depuis 2024, l’excellent David Suire poursuit cette quête d’élégance avec constance. Millésime après millésime, le cru affirme une identité faite de profondeur, de distinction et de longévité, donnée par un terroir d’une remarquable capacité d’adaptation. Si le merlot domine largement les assemblages, entre 80 et 90 %, la part de cabernet franc, portée à 14 % sur les millésimes 2021, 2022 et 2023, gagnera progressivement en importance pour atteindre 15 à 25 % dans les années à venir. Cela devrait apporter davantage encore de nuances aromatiques, de vibration et d’allonge à un vin dont la puissance se met au service d’une expression toujours complexe de son terroir, véritable mosaïque géologique structurée autour de quatre ensembles majeurs, capables d’orienter le style de chaque millésime. Recouvert d’une fine pellicule d’argile brune, le plateau de calcaire à astéries d’origine marine insuffle fraîcheur et trame iodée, renforçant la signature saline, racée et persistante de Larcis Ducasse. Sur les hauteurs du coteau, la molasse du Fronsadais, roche sédimentaire tendre où argile et calcaire se confondent, accentue l’éclat naturel de ce vin de lieu, toujours énergique et lumineux. Appuyée sur le long versant sud des pentes parfois vertigineuses de la côte de Saint-Émilion, dite côte Pavie, une partie du vignoble est plantée sur des sols calcaires intimement liés à l’argile.

Lors des années solaires, ce secteur confère opulence et générosité de fruit, déployées avec ampleur et nuances, et offre au bouquet de superbes parfums orientaux. Enfin, au pied de cette côte, là où la pente s’adoucit, les vignes plongent leurs racines dans des sols mêlant argile et sable calcaire. Ici, quels que soient les caprices du millésime, le vin parle de la terre plus que du soleil, livrant des expressions profondes et telluriques, comme en témoignent les 2017 et 2021. Larcis Ducasse signe ainsi des vins de relief, capables d’allier puissance et élégance, de s’accorder avec justesse aux conditions de chaque année, tout en promettant une évolution digne des grandes références historiques du cru, de 1945 à 1964 en passant par 1959.

La dégustation

Château Larcis Ducasse 2023
Encore un peu strict, ce 2023 offre un soyeux énergique qui va loin en bouche. Sa salinité finale avive le palais. C’est un profil dans la lignée du superbe 1964 et qu’il faudra attendre absolument.
96/100
#salin

Château Larcis Ducasse 2022
Nez intense et souverain, mêlant notes de mûre, graphite et violette. La bouche impressionne par sa densité et son amplitude, tout en conservant un toucher soyeux et sans lourdeur. Finale magistrale, longue et fraîche. Il a le grand style des meilleurs vins de Bordeaux.
97/100
#lumineux

Château Larcis Ducasse 2021
Expression plus retenue, florale et minérale, avec des accents de fruits rouges frais. La bouche est élancée, portée par une acidité précise et salivante. Finale élégante.
93/100
#tellurique

Château Larcis Ducasse 2020
Du raffinement aromatique avec des notes de cerise noire et une touche menthée. Bouche ample, soyeuse, équilibrée entre chair et tension. La finale persistante, harmonieuse, affiche une dimension aérienne irrésistible.
96/100
#lumineux

Château Larcis Ducasse 2019
On sent dans ce millésime la signature du merlot sur grand terroir. Le tannin se tient droit
et resserre encore un peu la bouche. On aime la finale d’un grand naturel de constitution.
94/100
#salin

Château Larcis Ducasse 2018

Nez charmeur et complexe, mêlant notes de fruits noirs mûrs et poivrées. Bouche puissante, ample, mais remarquablement contenue par une belle fraîcheur, malgré
ce millésime solaire. Finale persistante.
96/100
#captivant

Château Larcis Ducasse 2017
Nez fin sur les arômes de framboise, de pivoine et de tabac blond. Bouche élégante, plus en finesse qu’en puissance, d’une belle lisibilité. Finale subtile et persistante. L’assemblage n’affiche que 8 % de cabernet franc, mais sa dimension florale et fraîche pourra donner la réplique à beaucoup de mets. Un grand vin de gastronomie.
94/100
#tellurique

Château Larcis Ducasse 2016
Nez profond et racé où la truffe noire commence à se manifester. « C’est une année où le merlot a des allures de cabernet », explique Davis Suire. Bouche magistrale, dense et aérienne, d’un équilibre exemplaire. Finale longue encore un peu serrée, mais c’est un 2016 promis à une grande garde.
95/100
#lumineux

Château Larcis Ducasse 1964
Robe d’une grande jeunesse. Expression classique, délicate, sur des notes de tabac blond et de truffe noire. La bouche droite et racée révèle une architecture fine et précise et s’achève sur une finale florale subtile et persistante au charme irrésistible.
97/100
#salin

Château Larcis Ducasse 1959
Nez solaire, mêlant notes de prune mûre, cacao fin et orange confite. La texture est ample, soyeuse, parfaitement fondue, avec une élégance naturelle et sans ostentation. La finale chaleureuse est dans le ton du millésime.
93/100
#captivant

Château Larcis Ducasse 1945
Un monument. Grande profondeur aromatique sur les notes de truffe noire et de café d’Éthiopie avec une touche d’orange sanguine et de fleur épicée. Bouche dense et vibrante, matière majestueuse, portée par une acidité intacte et une finale saline interminable et émouvante, témoignage rare d’un millésime mythique.
98/100
#lumineux

Pérennité

Photo : Fabrice Leseigneur.

On le répète depuis longtemps maintenant, mais certains font comme s’ils n’entendaient toujours pas : acheter une bouteille de vin constitue un choix individuel et délibéré et non plus une habitude de consommation. L’époque où la ménagère revenait invariablement de ses courses avec une, deux ou six bouteilles de rouge est terminée. Celle où son mari s’installait au comptoir du bistrot en disant d’un ton décidé « patron, un p’tit ballon de côtes ! » l’est tout autant. Et celle où le médecin du couple empilait chaque année dans sa cave des caisses de bon bordeaux, itou. Faut-il regretter ces temps révolus ? Bien sûr que non. L’époque change, moins de personnes boivent régulièrement du vin, mais ceux qui s’y intéressent demeurent largement assez nombreux, dans le monde entier, et avec un goût pour le sujet autrement curieux et exigeant, pour faire vivre longtemps une filière régénérée et attentive à cette évolution. Il suffisait de se promener dans les allées de la très réussie édition 2026 de Wine Paris pour comprendre tant cette internationalisation aujourd’hui solidement ancrée que les mues profondes et visibles du secteur. Dans la nouvelle ère dans laquelle nous entrons, l’intelligence artificielle, les biotechnologies, la robotique bouleverseront certainement nos modes de vie et de travail ; la violence de la géopolitique mondiale et le poids des armes dicteront certainement les rapports entre les nations et les continents. Pourtant, la civilisation du vin sera toujours là, instillant d’autres rapports entre les hommes et les communautés que ceux de la force, poursuivant une autre relation avec la terre, le vivant et le ciel que le principe d’exploitation. La civilisation du vin a un bel avenir, pour peu que l’on essaye de le décrypter et de s’y adapter.

En Magnum N°43 est disponible en kiosque et sur notre site ici :

Carte sur Table : 12 grands vins de Bordeaux à prix caviste

L’opération star de la maison de négoce Duclot, via sa structure La Vinicole, celle qui place les vins auprès des cavistes et des restaurants, fait son retour annuel. Le concept est simple : des grands vins de Bordeaux au restaurant, prêts à boire et au même prix que chez le caviste. Luc Lemieux, le directeur de Duclot La Vinicole, résume : « Le succès ne se dément pas. J’ai connu l’opération avec quinze restaurants, puis vingt, puis trente, et cette année on est à quarante, dont neuf établissements étoilés Michelin. On a resserré la gamme de vins à douze références pour cette 14e édition, avec un cœur de gamme plus accessible, et que des “bangers” si on passe les 200 euros. »

En clair, il faut que tout le monde puisse se faire plaisir, avec un prix d’appel à 60 euros et quatre références à moins de 90 euros dont deux 2016 (le pauillac château Haut-Bages Libéral et le saint-julien château Lagrange, qui tirent leur épingle du jeu dix ans après). On retrouve aussi quelques incontournables comme le saint-émilion grand cru château Bélair-Monange 2015, le saint-estèphe château Montrose 2010, ou encore les iconiques château Léoville Las Cases 2007 (saint-julien) et château Mouton-Rothschild 2014 (pauillac).

Cette année, le choix de restaurants va du trois étoiles (Pierre Gagnaire à Paris) au restaurant décontracté comme La Brasserie Bordelaise à Bordeaux. Les Parisiens et les Bordelais sont les mieux servis, y compris dans leur région puisque l’opération a lieu aussi au Cap Ferret, à Arcachon, ou encore à Biarritz, en plus de quelques adresses à Lyon, sur la Côte d’Azur, mais aussi dans la Loire. Il faudra aller chez le chef Christophe Hay, soit à Blois, soit à Orléans. Les quantités, si elles sont généreuses, sont toutefois limitées. On ne saurait trop vous conseiller de réserver, au restaurant, mais aussi la bouteille qui vous fait le plus envie.

Carte sur table, du 15 mars au 15 avril. Plus d’informations : www.cartesurtable.com.