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AdVini encourage la relève du vignoble français

Photo : HRVProd.

La filière viticole française cherche sa relève et entend l’accompagner. C’est tout l’enjeu du concours Vignerons et Terroirs d’Avenir, organisé par AdVini en partenariat avec le Crédit Agricole, l’Institut Agro Montpellier et l’institut Agro Fondation. Ses organisateurs s’attellent à un sujet brûlant : la difficulté de transmission et d’installation dans le vignoble français. Créé en 2015, le concours se distingue par un dispositif hybride, qui dépasse la simple logique de subvention. Les finalistes sont accompagnés par des étudiants ingénieurs de l’Institut Agro Montpellier, intervenant comme de véritables consultants. Ce modèle, complété par des sessions de mentorat assurées par les partenaires, vise à professionnaliser les porteurs de projet en amont de leur installation ou de leur développement.

Les candidats ont défendu leur projet le 19 mars 2026 au domaine du Mas Neuf, à Vic-la-Gardiole (Hérault), propriété des vignobles Jeanjean, lors d’une journée de soutenances réunissant professionnels de la filière, financeurs et experts du vin. Le premier prix, doté de 50 000 euros, a été attribué à Vincent Jamet pour la reprise du domaine familial, le vignoble de la Tour d’Arras, en appellation saint-joseph. Son projet s’inscrit dans une logique de transformation structurelle : adaptation du vignoble au changement climatique, sécurisation des rendements, montée en qualité, etc. S’ajoute un axe de diversification devenu incontournable dans le secteur avec le développement de la vente directe et de l’œnotourisme, mais aussi la construction d’un nouveau caveau. Les deux autres lauréats se sont distingués par leur modèle environnemental et social différenciant. En Savoie, Kevin Foucher du domaine des Crocs Blancs mise sur une viticulture biologique et inclusive, en développant notamment des étiquettes en braille. Quant à Yannick Pras, il mène avec son frère la création ex nihilo du domaine des Ardaillons en appellation côte-roannaise, un projet durable doté d’un ancrage local fort. Un casting révélateur de l’intérêt croissant des prescripteurs pour ces nouveaux entrepreneurs vignerons, capables d’intégrer à la fois contraintes climatiques, enjeux économiques et nouvelles attentes sociétales.

Avec plus de 770 000 euros distribués depuis sa création et 28 lauréats accompagnés, le concours s’inscrit dans une stratégie plus large d’AdVini. Le groupe, présent en France et à l’international, agit comme un catalyseur pour identifier, structurer et accompagner les projets émergents dans un monde viticole en transition. Les lauréats bénéficieront d’un suivi attentif de Bettane+Desseauve, comme le souligne Louis-Victor Charvet (directeur général), membre du jury de cette 10e édition : « J’ai été très impressionné par la solidité et la cohérence des trois projets lauréats du concours Vignerons et Terroirs d’Avenir. Le choix s’est révélé particulièrement difficile face à sept dossiers tous aussi inspirants et portés par une volonté commune d’inscrire durablement l’activité viticole au cœur des territoires. Dans la continuité du Manifeste pour la Vigne et le Territoire, présenté en novembre 2025 et que nous continuerons de défendre en 2026, il me semble naturel maintenant de suivre avec attention ces trois initiatives, ancrées dans leur écosystème local et contributrices à la vitalité économique et sociétale de la culture du vin. Pour les étudiants ayant accompagné les candidats, ces projets constituent également une source d’inspiration précieuse. Ils illustrent combien, malgré un contexte exigeant, la filière peut s’appuyer sur une nouvelle génération de vignerons et de vigneronnes déterminée à faire du vin une culture vivante et durable. C’est un signal fort, très en phase avec les valeurs défendues par AdVini. »

Château Cantemerle, réenchanter son monde

Hier, une belle au charme dormant ; aujourd’hui, une belle au charme vibrant. L’analogie n’est ni usurpée, ni excessive. L’allée ombragée d’arbres centenaires qui mène à la propriété donne le ton. Ici, si près de Bordeaux, on est déjà ailleurs, on savoure l’espace, la beauté, la nature, dans un calme extraordinaire. Le « village » Cantemerle s’organise autour de la grande cour et de cinq bâtiments des XVIIIe et XIXe siècles, le cuvier, le caveau, le château, l’orangerie et le bouteiller, autrefois disparates, désormais modernisés, harmonieusement transfigurés par le cabinet d’architecture bordelais BPM. Tout autour, cent hectares de vignes d’un seul tenant et cent hectares de bois et de prairies, envisagés dans leur complémentarité. « La poésie de Cantemerle n’était pas perçue. Avec cette nouvelle physionomie, la propriété offre son vrai visage et dévoile sa véritable valeur. La restructuration s’inscrit dans une démarche globale qui préserve l’âme du lieu et répond aux exigences de la viticulture contemporaine », indique Laure Canu, directrice générale depuis 2021 et artisane de cette révolution en douceur des outils de production et de réception. Le nouveau cuvier gravitaire incarne spectaculairement cette transformation. De l’ancien bâtiment, seule la façade en pierres blondes a été conservée. D’immenses baies vitrées font entrer la lumière à flots. La surface, rythmée par une forêt de piliers et par un plafond en bois ondulant comme une vague, a doublé pour accueillir 114 cuves de 35 à 170 hectolitres sur 3 500 mètres carrés. En inox électropoli, à double paroi et thermorégulées, elles sont plus hygiéniques, plus pratiques et beaucoup plus économes en eau que les anciennes en bois et en béton. Chaque parcelle de cabernet-sauvignon (cépage majoritaire à 71 %), merlot, petit verdot et cabernet franc peut désormais être vinifiée séparément pour révéler toute la richesse, toutes les nuances du terroir de graves fines et profondes du Quaternaire. Les remontages s’effectuent en délicatesse grâce à la technologie AirPulse. Le cuvier a été inauguré, sans pouvoir donner sa pleine mesure, avec le millésime 2025, modeste en quantité (seulement 30 hectolitres à l’hectare). Le chai enterré de 2 500 mètres carrés abrite jusqu’à 2 000 barriques dans des conditions naturelles d’hygrométrie et de température, ainsi que les vins de presse chers à l’œnologue Éric Boissenot, qui entrent jusqu’à 12 % dans l’assemblage. Le plafond couvert d’un entrelacs de douelles rappelle un motif de vannerie. Le bouteiller dispose désormais d’une capacité de stockage de deux millions de bouteilles supplémentaires. Le château du XVIIe siècle, entièrement restauré, accueille neuf chambres et des espaces de réception (salons, cuisine avec piano ouvert, salle à manger) à la décoration audacieuse et affirmée où il fait bon savourer le « brillant feutré » des vins de Cantemerle. Tempérants, droits, justes et élégants, ils « tombent » impeccablement, comme on le dit d’une robe couture. Même impression de sobriété moderne et exigeante à la salle de dégustation et à la boutique, redessinées pour offrir une nouvelle expérience œnotouristique. Le respect de l’environnement et la sobriété restent les clés de voûte de ce remaniement. Le premier s’applique de la vigne (intrants limités, usage de la technologie VineView pour la gestion pied par pied du vignoble) aux prairies, bois et milieux aquatiques. Le plan Biodiversité initié en 2022 entend démontrer que la performance peut s’allier à la régénération des milieux vivants. Ainsi, des graines de charme, chêne, arbousier, prunellier, collectées dans le parc du château, sont replantées pour créer des haies formant à terme des corridors écologiques au sein du vignoble, qui contribueront à la régulation naturelle des écosystèmes. Quant à la seconde, les bâtiments intègrent une boucle de géothermie pour le chauffage et la climatisation ainsi que des panneaux photovoltaïques pour produire de l’électricité renouvelable qui rendent l’ensemble autonome à 95 %.

Champagne : vignerons, experts et chercheurs se mobilisent

Longtemps épargnée, la Champagne n’échappe plus à la flavescence dorée, désormais installée comme une maladie endémique. Le 12 mars dernier, la 28e conférence de Vignoble & Qualités, organisée par la Direction Vignes et Vins de Terroirs & Vignerons de Champagne (TEVC), réunissait experts et chercheurs autour de ce thème brûlant devant une assemblée de vignerons et viticulteurs champenois. Si ce n’était que la flavescence ! Car des menaces, il y en a. Bien après le très connu phylloxéra, le vignoble a dû faire face au court-noué, virose ancienne, latente et sournoise qui conduit à la mort des ceps, à l’oïdium, au mildiou, sans oublier les nouvelles maladies et virus qui frappent à la porte, les « émergeants » comme le scarabée japonais. Originaire du Japon, passé aux États-Unis, il galope, véritable autostoppeur qui se dissémine en Europe. « Mais à chaque époque, les vignerons ont su trouver des parades » veut rassurer Simon Blin, vice-président du conseil d’administration de TEVC.

Photo Axel Coeuret.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, tout s’accumule : ces nématodes, maladies et virus mais aussi les aléas climatiques toujours plus mordants qui écorchent ou détruisent les récoltes (perte de rendement potentiel chaque année de 10 à 15 %) ou engendrent des problèmes sanitaires (perte de 10 %). Ce qui fait entre 20 et 25 % en moins de jus à chaque récolte. S’ajoutent les contraintes réglementaires comme l’interdiction de certains traitements phytosanitaires, le travail du sol (moins d’herbicides, plus d’herbe), les attentes sociétales avec les certifications comme le bio…

Qui plus est, le renouvellement du vignoble est extrêmement faible : entre 0,5 et 0,8 % par an. « Le vignoble a pris 20 ans de plus en moyenne d’âge en 25 ans : on va gérer un Ehpad viticole dans les prochaines années », prévient Sébastien Debuisson, directeur qualité et développement durable du comité Champagne et président de séance. Les rendements chutent et rien n’aide à les remonter. Moins 26 % en quinze ans. Il faut dire qu’ils étaient montés très haut dans les années 1990, de 5 000 à 15 500 kg par hectare, avec un pic en 2006-2007 grâce au matériel végétal et à l’agrochimie, hausse que l’on a fini par fustiger en prônant des clones et des porte-greffes moins productifs. Et à force de fustiger les rendements, la courbe s’est dangereusement inversée.

Alors que faire ? « Aujourd’hui, la moyenne des 12 000 kg/ha est suffisante pour répondre aux marchés et mettre en réserve, mais il va falloir la maintenir si on veut vivre bien et avoir une situation économique acceptable ! », prévient Sébastien Debuisson. Le chantier est colossal mais les leviers sont là, encourageants. L’Inrae de Bordeaux, de Colmar, de Reims, l’institut français de la vigne et du vin et le Comité Champagne travaillent sans relâche sur ces très nombreux sujets. Tout est étudié, du cep aux satellites en passant par l’IA. Il s’agit de repousser les menaces, d’agir en amont comme de produire des plants sains pour renouveler le vignoble. D’où Qanopée, une serre gigantesque totalement hermétique et exempte de virus que se partagent Champagne, Bourgogne, Beaujolais et désormais le Jura. À tout juste un an, ce projet prometteur voit pousser ses premiers plants, offrant une réponse collective et innovantes aux défis sanitaires et climatiques du vignoble. Au-delà des sphères techniques, Qanopée a été distingué lors du palmarès Vignes et Territoires 2025 organisé par Bettane+Desseauve, qui met en lumière les initiatives contribuant à l’avenir durable de la viticulture.

The Whisky Lodge signe un single cask 18 ans d’exception avec Aberlour

À l’origine de cette cuvée, un fût unique ayant contenu du bourbon, sélectionné avec exigence par The Whisky Lodge. De cette patience est né un whisky produit à seulement 156 flacons par la distillerie écossaise Aberlour, référence incontournable du Speyside. Une rareté qui séduit autant par sa précision que par son équilibre.

« On est là pour transmettre une émotion », confie Pierre Tissandier, propriétaire de la maison lyonnaise spécialisée dans les spiritueux d’exception. Derrière cette sélection, une conviction : celle que le whisky ne se résume pas à sa puissance, mais à l’harmonie qu’il déploie en bouche.

La magie du temps long
Dix-huit années de maturation auront été nécessaires pour révéler pleinement son potentiel. « Il a fallu attendre 18 ans pour confirmer le potentiel de départ », souligne-t-il. Une part d’incertitude assumée, presque revendiquée, qui participe à la noblesse de ce spiritueux. À la manière d’un parfumeur, le travail s’anticipe dès le choix du fût : « On sait déjà le profil aromatique que l’on va construire. »

En dégustation, le whisky déploie une palette d’une grande finesse : notes florales et fraîches, délicate vanille, gourmandise maîtrisée soutenue par une acidité élégante. Rien d’ostentatoire ici, mais une écriture précise, subtilement ciselée.

Embouteillé brut de fût à 56,4°, il étonne par son accessibilité. « Avec un grand alcool, le degré devient secondaire », estime Pierre Tissandier. Loin des démonstrations de force, cette édition joue la retenue et la justesse : séduire plutôt qu’impressionner.

« Très british » dans son esprit, ce single cask privilégie avant tout le plaisir. « La première gorgée appelle la deuxième », glisse-t-il. Une formule simple, presque évidente, et sans doute la signature des grands whiskies.

Aberlour 18 ans, Édition n°11 (56,4°),
American Oak Barrel.
145 euros, disponible sur whiskylodge.com

Château Montrose, réaffirmer l’excellence

À Saint-Estèphe, l’estuaire de la Gironde continue de jouer son rôle d’amortisseur météorologique. Les vents venus de l’Atlantique tempèrent les excès tandis que la masse d’eau qui s’étend dans l’estuaire régule les amplitudes thermiques. Pourtant, l’équilibre climatique se déplace. « On n’est pas en Espagne, mais il fait chaud. 37 degrés l’été dernier », constate Vincent Decup, directeur technique des châteaux Montrose et Tronquoy, propriétés médocaines de la famille Bouygues. Sur ces graves réputées pour leur fraîcheur et leur aptitude à produire des vins de longue garde, la vigne souffre désormais la plupart des étés. Les épisodes de stress hydrique se répètent, les maturités s’accélèrent et les dates de vendanges avancent. En une décennie, les moyennes ont gagné jusqu’à huit à douze jours selon les millésimes. Pour un grand cru classé de 1855 dont la signature repose sur la lenteur de maturation du cabernet-sauvignon, une tension saline très identitaire et une architecture tannique d’une grande harmonie, anticiper le futur est devenu une nécessité structurelle. « On s’est beaucoup regardés dans la glace ces dernières années pour imaginer la suite tout en gardant l’identité de notre terroir. »

Entre estuaire, vigne et lumière, le château Montrose, fondé en 1815, est entré dans une nouvelle ère avec sa rénovation complète menée entre 2007 et 2013 par la famille Bouygues. Une transformation qui accompagne aujourd’hui une remise en question profonde du vignoble face aux enjeux climatiques.

Comprendre pour anticiper
Dès 2021, la propriété engage un audit pédoclimatique complet. L’approche se veut scientifique et exhaustive. Une cartographie fine des 95 hectares du vignoble est réalisée, accompagnée d’analyses granulométriques des profils de graves, d’une étude précise des profondeurs utiles, d’une mesure des réserves hydriques et de l’installation de capteurs thermiques intra-parcellaires afin de suivre les micro-variations de température au niveau du sol et du feuillage. La batterie d’analyses est conséquente. Avec le géologue Pierre Bécheler et le climatologue Benjamin Bois, des modèles de projection sont établis à horizon 2050 et 2070. Les conclusions sont sans ambiguïté. À conduite identique, les cabernet-sauvignon pourraient atteindre leur maturité technologique dès la fin août dans les décennies à venir, soit près d’un mois plus tôt qu’aujourd’hui. Les degrés potentiels dépasseraient alors régulièrement 14,5 avec un risque réel de déséquilibre entre richesse alcoolique et maturité phénolique. Comme les meilleurs crus de Bordeaux, Montrose ne vise ni la surconcentration ni la puissance démonstrative. « Nous voulions garder la même élégance, le même goût, la même ampleur, ce que nos consommateurs recherchent et reconnaissent depuis toujours. Or, avec le réchauffement, cela ne sera peut-être plus possible. » L’analyse des millésimes récents, notamment 2018, 2020 et 2022, met en évidence un écart croissant entre les différentes terrasses géologiques du domaine. La terrasse dite 3, composée de graves très filtrantes, présente une avance moyenne de maturité de quatre à six jours. L’accumulation des sucres dans les baies y est plus rapide et, en cas de sécheresse prolongée, les acidités se fragilisent. La terrasse 4, en revanche, bénéficie de graves plus profondes et d’un sous-sol légèrement plus argileux qui assure une meilleure régulation hydrique et une inertie thermique supérieure. Les degrés y demeurent plus contenus, les pH plus stables, la maturité phénolique plus homogène et la progression vers la maturité plus lente et régulière. Ce constat a conduit les équipes dirigées par Pierre Graffeuille à une décision stratégique majeure. Le grand vin est désormais exclusivement issu des parcelles situées sur la terrasse 4, un choix qui redessine la hiérarchie interne du vignoble. Il ne s’agit pas d’écarter la terrasse 3, mais de protéger la colonne vertébrale stylistique du grand vin en l’adossant aux zones les plus aptes à garantir tension, profondeur et capacité de garde. La terrasse 3 trouve pour sa part une nouvelle expression à travers un vin spécifique, baptisé Terrasse. Cette segmentation permet d’assumer pleinement les singularités agronomiques de chaque ensemble tout en sécurisant l’identité du premier vin. Parallèlement, un plan de restructuration prévoit, sur quinze ans, la conversion progressive d’environ trente hectares de merlot vers le cabernet-sauvignon, cépage historiquement dominant à Montrose et plus résilient face aux températures élevées. « Changer de cépage, c’est changer d’identité. Le cabernet-sauvignon, c’est notre ADN », rappelle Vincent Decup.

Montrose 2070
En 2024, un programme agronomique expérimental est lancé sur environ trois hectares de la terrasse 3 afin d’étudier les leviers permettant de ralentir la maturation des raisins et de préserver les équilibres historiques du domaine. La densité de plantation y est abaissée à 7 000 pieds par hectare contre 10 000 traditionnellement afin d’augmenter la disponibilité hydrique par pied. Des porte-greffes plus résistants à la sécheresse sont sélectionnés pour maintenir une activité physiologique stable en période de stress, tandis que la hauteur de tronc est portée à 70 centimètres, contre environ 40 auparavant, afin de limiter la réverbération thermique des graves et d’améliorer la ventilation du feuillage. « C’est un travail pour les générations futures. La vigne est pérenne et il faut que les prochaines générations trouvent ici un outil innovant. Nous réfléchissons pour eux. » La sélection massale issue de parcelles plantées avant 1960 complète cette stratégie. La réflexion parcellaire a conduit également à identifier des zones naturellement plus fraîches ou mieux ventilées, propices à la production d’un grand vin blanc. Classique dans le choix des cépages, le projet se veut ambitieux dans le style affiché, racé et structuré, mais aussi dans le positionnement. Pressurage doux, contrôle précis des températures de fermentation, élevage partiel sous bois : l’objectif reste l’expression du terroir, non la diversification opportuniste. Depuis 2006, la propriété s’est dotée d’un outil énergétique cohérent. Les 10 000 mètres carrés de bâtiments basse consommation sont régulés par géothermie et 3 000 mètres carrés de panneaux photovoltaïques couvrent l’ensemble des besoins électriques de production. Les chais consomment aujourd’hui deux fois moins d’énergie qu’auparavant. Les 95 hectares de vignes coexistent avec 35 hectares d’espaces naturels composés de prairies, de haies, de zones boisées et de plans d’eau. Certifié en agriculture biologique en 2026, le domaine explore désormais des pratiques régénératrices, limitant le tassement des sols, réduisant l’usage du cuivre et expérimentant des solutions énergétiques alternatives. « Nous ne prétendons pas avoir la bonne solution. Nous avançons avec humilité, en observant et en partageant. Ce que nous construisons aujourd’hui, c’est un modèle d’adaptation, pas une révolution. » À Montrose, l’excellence ne se mesure plus à l’aune d’un millésime, mais s’inscrit désormais dans une perspective d’un demi-siècle. Une ambition que l’on rencontre encore rarement ailleurs dans le monde.

Château Lascombes, régénérer une vision

Tous les grands domaines viticoles portent en eux une tension entre la promesse d’un terroir et sa traduction dans le verre, mais aussi entre héritage et actualité. À Margaux, le château Lascombes n’échappe pas à cette règle. Le cru a longtemps trouvé un équilibre singulier en produisant des vins réguliers, accessibles et séduisants, capables de fidéliser un public d’amateurs attachés à une certaine idée du vin de Bordeaux classique. Une réussite réelle, mais qui laissait en suspens la question plus exigeante de son positionnement au sein de la hiérarchie médocaine. Avec 115 hectares en appellation margaux, Lascombes dispose d’un vignoble étendu et complexe. Une richesse, mais aussi un défi, car dans le Médoc, l’étendue impose la sélection. Longtemps, cette diversité a été abordée dans une logique d’ensemble, produisant des vins équilibrés, mais parfois moins lisibles dans leur définition. Le projet engagé depuis 2022 part de ce constat. Il ne s’agit pas de rompre avec l’identité du cru, mais d’en resserrer l’expression et de basculer vers une logique de précision. L’acquisition par l’américaine famille Lawrence marque ce changement de cap. Déjà implantée en Napa Valley, son action s’inscrit dans une vision patrimoniale de long terme, fondée sur la notion de « sens du lieu », avec pour ambition de porter le grand vin au niveau d’exigence que suppose son classement.

Recentrer pour révéler
La nomination d’Axel Heinz en 2022 a donné une direction à cette ambition. Formé à Bordeaux, passé par la Toscane où il a dirigé l’iconique Ornellaia, il incarne une approche fondée sur la précision et la lecture fine des terroirs. Son travail a commencé par un recentrage. La stratégie consiste désormais à privilégier les terroirs les plus qualitatifs, en particulier les croupes graveleuses du cœur historique. Ces sols, propices au cabernet-
sauvignon, donnent des vins structurés, aptes à la garde, tout en conservant la finesse propre à Margaux. Ce choix implique une sélection plus exigeante. Le grand vin devient l’aboutissement d’un tri plus strict. À la vigne, la même logique s’impose. La diversité des sols entre graves, sables et argilo-calcaires est appréhendée à une échelle plus fine. Chaque parcelle bénéficie d’une viticulture de précision qui accorde une attention accrue à la biodiversité. La vigne n’est plus un ensemble à homogénéiser, mais une mosaïque à révéler. Au chai, cette recherche se prolonge. Les vinifications évoluent vers des extractions plus douces, par infusion, afin de préserver le fruit et la finesse des tannins. L’élevage, modulé selon les profils, vise à accompagner le vin sans en altérer la lisibilité.

Du cru au lieu
Le style s’oriente vers davantage de droiture et de profondeur, sans renoncer à la texture soyeuse qui fait la signature de Margaux, ni à ce charme aromatique immédiat qui caractérise aujourd’hui les grands vins de Bordeaux, y compris les plus aptes à la garde. Dans ce contexte, la création de La Côte Lascombes marque une étape importante. Issu de parcelles argilo-calcaires à veines d’argile bleue, ce vin de lieu met en lumière un visage moins attendu du Médoc. Il s’agit d’un pur merlot, qui développe une expression dense, plus structurée, presque à contrepoint du classicisme margalais. Inscrit dans une logique presque bourguignonne, privilégiant l’expression d’une parcelle plutôt que la synthèse de l’assemblage, il est le fruit d’une approche encore rare dans le Médoc, qui traduit une volonté d’explorer plus finement la mosaïque des terroirs et de révéler des parcelles restées jusqu’ici en retrait. Plus qu’une diversification, elle ouvre une réflexion vers davantage de sens et de cohérence. Mettre en adéquation le potentiel du vignoble, les choix techniques et le positionnement du cru devient un cadre d’exigence à la hauteur du potentiel de Lascombes. C’est aujourd’hui peut-être, à nouveau, un point de départ.

Château Lascombes 2023, margaux
Dominé par le cabernet-sauvignon (60 %), ce millésime se distingue par sa grande précision aromatique. Le nez associe cèdre, cassis et fruits noirs mûrs dans un registre
à la fois classique et net. La bouche conjugue puissance maîtrisée et finesse, avec une texture civilisée, dense mais sans lourdeur. L’équilibre est porté par une belle énergie et une sensation de fraîcheur qui rend le vin agréable et digeste. Un style contemporain, précis et maîtrisé.
94/100

La Côte Lascombes 2022, margaux
Grande profondeur et belle densité pour ce pur merlot de caractère, qui exprime un fruit intense et savoureux. L’ensemble s’inscrit dans un registre à la fois margalais et vigoureux, avec une matière ample, texturée, presque sphérique. L’expression aromatique, encore réservée, laisse entrevoir une structure puissante et énergique. Vin de grande classe, dense et précis, qui demande du temps pour se révéler pleinement.
95/100

La voie singulière de Catherine Papon-Nouvel

Dans un vignoble de Saint-Émilion souvent associé à la visibilité et au prestige, Catherine Papon-Nouvel se distingue par une présence feutrée. Née à Libourne en 1964, elle grandit dans la cité saint-émilionnaise et tisse un lien étroit avec ce territoire qu’elle n’a jamais quitté. Son enfance est libre et heureuse, rythmée par les jeux dans les rues et les visages connus. Avec les autres enfants du village, elle explore les carrières locales, s’aventurant sous terre, un fil d’Ariane à la main pour ne pas se perdre. Déjà, sans le savoir, elle apprivoise la notion de chemin intérieur. Le vin est omniprésent, mais jamais imposé. Il appartient au décor, au quotidien, presque au sous-sol affectif. Ses parents possèdent plusieurs domaines : Petit Gravet Aîné, Clos Saint-Julien à Saint-Émilion, ainsi que Château Gaillard à Saint-Étienne-de-Lisse. Son père, ingénieur agronome passionné par le végétal, cultive la vigne avec la même attention que le jardin familial, véritable arche de Noé.
Dans cet univers foisonnant, Catherine apprend à observer et à écouter. Les premiers frissons surgissent naturellement. À 8 ans, elle accompagne son père au laboratoire d’œnologie de Saint-Émilion, chez François Chaine : un homme en blouse blanche, dans un lieu frémissant d’intelligence et de mystère. Elle comprend alors que derrière le vin se cache un savoir immense, précis, presque secret. L’idée du métier se pose. Quelques années plus tard, un déjeuner au château Figeac agit comme une révélation émotionnelle. Les vins la bouleversent. Elle découvre une autre dimension, faite de sensations, de profondeur et d’émotion pure.

Le début d’une vocation
Élève appliquée à l’esprit résolument scientifique, Catherine choisit, après le baccalauréat, la faculté d’œnologie de Bordeaux, dont elle sort diplômée à 23 ans. Elle affine ensuite son regard durant trois années passées au laboratoire de Grézillac, dans l’Entre-deux-Mers, conseillant les propriétés avec rigueur et humilité. Vient ensuite un retour progressif aux côtés de son père, qu’elle soutient de manière de plus en plus active. En 1989, la jeune agricultrice franchit un premier cap avec l’achat de quatre hectares à Castillon : le château Peyrou, aujourd’hui étendu à dix hectares. Neuf ans plus tard, elle organise la reprise des propriétés familiales avec son père. Le décès de celui-ci, survenu en 2009, ouvre une période longue et complexe, marquée par une succession difficile, dont l’issue n’intervient qu’en 2019. Catherine Papon-Nouvel prend alors pleinement la mesure de son héritage : Clos Saint-Julien, Château Petit Gravet Aîné, en copropriété familiale, château Gaillard et château Peyrou, en appellation castillon-côtes-de-bordeaux, devenu l’un de ses points d’ancrage.
Depuis 2008, l’ensemble de ces domaines est conduit selon les principes de l’agriculture biologique. Ces dernières années, Catherine a affiné ses choix d’élevage comme on ajuste un geste essentiel. Les 2022 marquent un tournant intime. Elle choisit de réduire la part de bois neuf, non par conformisme, mais par quête de justesse. Laisser davantage d’espace au vin, écouter le fruit, retrouver l’évidence.
Cette orientation s’impose pleinement avec le millésime 2023. Les vins gagnent en harmonie, en clarté et en sérénité. Ils avancent naturellement, portés par une matière apaisée et une expression plus juste. En 2018, Catherine a repris le restaurant Chai Pascal, devenu aujourd’hui l’une des tables majeures de Saint-Émilion. Elle y mène également un travail attentif et engagé : sélection rigoureuse des produits, circuits courts assumés, notamment avec la ferme de Cheval Blanc et élaboration d’une cuisine de saison en dialogue constant avec son territoire. La carte des vins, pensée comme un panorama vivant de Saint-Émilion, embrasse toute la diversité de l’appellation, des signatures confidentielles aux plus grands noms.

Jean-Luc Colombo, une vision tout-terrain

En 1983, quand le méridional Jean-Luc Colombo, tout frais émoulu de la faculté d’œnologie de Montpellier, s’installe à Cornas avec sa jeune épouse Anne, également œnologue, pour créer son laboratoire de conseil, le nord de la vallée du Rhône est loin d’afficher le visage conquérant qu’il présente aujourd’hui. Si les grands noms sont déjà installés, si d’autres produisent des nectars confidentiels, le vignoble est encore sous-exploité, tant sur les appellations de la rive droite du Rhône (côte-rôtie, condrieu, saint-joseph et donc cornas) qu’en face, en crozes-hermitage, où la culture des fruits rapporte alors souvent plus que celle de la vigne. La viticulture est loin de son optimum et le travail en cave, vinification comme élevage, demeure très aléatoire, hormis chez quelques grands producteurs (Marcel Guigal en premier lieu) qui ont révolutionné la pratique. Esprit aussi scientifique que téméraire, l’alors moustachu Jean-Luc va très vite insuffler un vent œnologique nouveau dans la région. En quelques années, toute une génération de grands ou futurs grands vignerons vont faire appel à lui pour affiner le profil de leurs vins et parfois repenser l’ensemble de leurs méthodes de travail : Georges Vernay, Jean-Michel Gerin, Yves Cuilleron, Pierre Gaillard, Laurent Combier, le domaine de La Janasse, Le Mas de la Dame et beaucoup d’autres noms importants du nord et du sud vont ainsi construire avec lui une nouvelle ère, assez flamboyante, des vins de la vallée du Rhône. Colombo adjoint à ce travail de conseil la dimension du porte-parole, présentant chaque année son travail et celui de ses clients à un aréopage de journalistes, sommeliers et cavistes chez Pic, à Valence, au cours de mémorables journées où se mêlent autant la convivialité gourmande que le jugement impitoyable des vins.

Le refondateur
L’insatiable Jean-Luc Colombo ne saurait en effet s’arrêter à une seule activité. Il acquiert dès 1987 quelques parcelles de vignes à Cornas pour produire son premier vin. Le succès est immédiat et, sept ans plus tard, il ajoute l’activité de négociant à ses premiers statuts d’œnologue consultant et de vigneron. Ces multiples rôles, soutenus par un sens de la communication plutôt disruptif pour l’époque, brouillent l’image de l’homme et de ses vins. Dans un univers viticole où l’on se repait de controverses et d’idéologies, dans une région et dans un village de Cornas longtemps refermés sur eux-mêmes, le bouillant Jean-Luc dérange. On lui reproche son activisme tout terrain, on prétend qu’il transforme la syrah en simili-bordeaux, parce qu’il égrappe ses raisins, les élève dans des barriques neuves ou d’un ou deux vins (en des temps où certains conservent des fûts plusieurs décennies sans jamais se poser la question de leur état sanitaire) et qu’il a l’impudence de mettre ses crus dans des bouteilles bordelaises plutôt que les traditionnelles bourguignonnes. Autant de critiques injustes et ridicules tant le travail de Jean-Luc Colombo se conçoit comme une refondation au long cours, obstinée et courageuse, des grands principes essentiels d’un producteur de vin de terroir. Expression sans fard ni trahison d’un sol, respect des cépages et obtention de la maturité exacte du raisin, recherche de précision, de netteté, de pureté dans les vinifications et l’élevage, voici les piliers d’une carrière qui se déploie désormais sur plus de quatre décennies. Il ne cesse d’ailleurs de poursuivre sa quête, tant sur le travail de terroir, avec le très intéressant et original développement de son vignoble de la Côte Bleue, berceau de son enfance à Carry-le-Rouet, que sur l’exigence viticole, avec la labellisation en bio de ses vignobles depuis 2015 et son combat actuel pour le dry farming, c’est-à-dire l’absence d’irrigation y compris dans les IGP. Il précise à ce sujet : « Nous défendons l’idée que le recours ou non à l’irrigation devrait devenir un critère de choix pour le consommateur, au même titre que le label biologique. L’eau est un bien précieux. Son apport artificiel dans un vignoble n’est pas neutre parce qu’il influence l’équilibre de la plante, la concentration des raisins et, in fine, l’expression du vin. Ce sont des effets que l’on peut percevoir à la dégustation ».

Le goût de la vérité
Nous avons dégusté avec lui plusieurs de ses cuvées emblématiques et en publions ci-dessous tant ses commentaires, assurément très libres, que notre avis. Toutes témoignent d’un travail de précision et d’authenticité qui place Jean-Luc Colombo dans le cercle des fondateurs, ou plutôt des refondateurs, d’une expression contemporaine des grands vins. Colombo a du savoir-faire, mais aussi et surtout des principes. « La technique, c’est comme la cuisine. Le poulet de Guy Savoy, il a un goût de poulet. Il n’est pas trop cuit, il est juste assez cuit. Pour le vin, c’est pareil. On essaie d’exprimer le raisin le plus simplement possible, sans trop d’extraction, avec des élevages sous bois les plus doux, qui marquent le moins possible. Pareil pour l’hygiène. Le goût du terroir n’est pas faisandé. Quand on marche dans la forêt de Cornas, ça sent bon, c’est frais, c’est mentholé, ça sent le chocolat noir. »


Jean-Luc Colombo, Les Abeilles 2025, côtes-du-rhône
« C’est le profil de blanc dont on a besoin aujourd’hui, plein de fraîcheur et de minéralité. Un vin digeste qui s’appuie sur de la clairette, de la roussanne et très peu de grenache. Je veux faire un vin minéral avec du raisin mûr et la clairette est un cépage merveilleux pour cela. Elle est tannique, avec une belle acidité comme le sauvignon, mais avec plus de caractère dans nos terroirs du Sud. C’est ce qui manque à notre espèce humaine en ce moment, du caractère et de l’envie. Il faut devenir clairette ! »

Un blanc facile à boire et universel, tant pour l’apéritif que le repas. Il définit bien le potentiel relativement nouveau de blancs méridionaux capables de conjuguer gourmandise et expressivité aromatique naturelle avec une fraîcheur inédite. C’est frais, dynamique et séduisant.
91/00 – 9,90 euros

Jean-Luc Colombo, La Redonne 2024, côtes-du-rhône
« C’est mon vignoble situé en bas de Cornas. Un assemblage de viognier et de roussanne avec lequel on pourrait avoir des notes de pommes au four et donc des arômes un peu compotés. J’aime les vins qui désaltèrent, avec des notes de fleurs et de fruits frais. C’est
une vigne cultivée en bio, avec du dry farming. On n’a pas besoin d’irriguer la vigne pour augmenter les volumes, vu qu’on a trop de production dans le monde. On a plutôt intérêt à avoir quelque chose de beau, de sain, de vrai. Si on met de l’irrigation dans la vigne, on rend uniforme le millésime. La différence, c’est ce qui fait le génie du vin. »

Un blanc profond qui exprime fidèlement son terroir et affiche fraîcheur, sapidité et tonicité.
La palette aromatique est savoureuse dans un registre fruits blancs et floraux franc. Finale persistante.
93/00 – 14,90 euros

Jean-Luc Colombo, Les Abeilles 2023, côtes-du-rhône
« Les abeilles travaillent huit jours sur sept, mais elles sont heureuses de travailler. On a choisi ce nom parce que c’était l’objectif de la famille : jouir de son travail et en être heureux. Notre ruche, c’est la vigne, c’est la vallée du Rhône. C’est un vin abordable et agréable dans lequel le mourvèdre et la syrah atténuent la richesse en alcool du grenache. On est autour de 13 degrés selon les millésimes, quand de plus en plus de côtes-du-rhône sont autour de 14,5 ou même 15 degrés. C’est une cuvée de large diffusion. »

Ce côtes-du-rhône séduit par son style souple et gouleyant. Sa définition aromatique précise met en avant des fruits rouges frais, tandis que la bouche, tendre, s’exprime sans
la moindre lourdeur.
90/00 – 9,90 euros

Jean-Luc Colombo, Les Collines de Laure Syrah 2024, IGP méditerranée
« On a créé ce vin au début des années 1990, en hommage à notre fille Laure et à ces jeunes vignes de syrah entre lesquelles elle gambadait. J’avais appris de mes maîtres bordelais que l’on devait retrouver le goût du raisin dans un bon vin. La syrah, c’est le goût
de la cerise, bourré de fruits, de fleurs, de violette. C’est cela qu’il faut retrouver. Surtout sans bois ! À Cornas, sur mes jeunes vignes, je cherchais cette gourmandise. Je voyais Laure dans ce vin, une gamine qui s’amuse. C’était à rebours des cornas rustiques et sérieux. »

Ce vin a toujours constitué une expression de la syrah à la fois éclatante, joyeuse et savoureuse. C’est toujours le cas avec ce millésime très réussi de ce rouge sans bois apparent et sans tannins agressifs que l’on a envie de boire ainsi. On n’est pas dans la structure, mais dans le dynamisme du fruit et l’explosivité, deux qualités du vin contemporain.
93/00 – 9,90 euros

Jean-Luc Colombo, P’tit Loup 2024, IGP méditerranée
« Il est issu d’un lieu-dit nommé La Côte Bleue, un terroir de cailloux avec peu de terre arable. Aujourd’hui, nous y avons environ six hectares de vignes, avec de la clairette et surtout de la counoise, cépage que l’on a oublié mais qui, même mûr, dépasse rarement les 13 degrés. C’est un cousin du cinsault qui faisait les vins nobles d’autrefois, avec des arômes de garrigue et de fenouil. Ça donne des rouges clairs, comme on en faisait dans le temps, un peu comme le tibouren en Provence. C’est merveilleux sur une tranche de thon au barbecue ou des sardines grillées. C’est l’histoire de notre propriété à Carry-le-Rouet, au bord de la mer. »

Peu coloré, délicatement poivré et épicé, tendre, mais de bonne profondeur, ce vin d’été et de caractère affiche de la sapidité. Il développe avec finesse une personnalité méditerranéenne, que l’on a immédiatement envie de partager avec une cuisine de grillades, sur une terrasse ensoleillée.
91/00 – 16 euros

Jean-Luc Colombo, Les Terres Brûlées 2020, cornas
« La cuvée Les Terres Brûlées est issue d’un assemblage de plusieurs parcelles. Aujourd’hui, il y en a vingt-trois et ça représente moins de dix hectares. »

Issue de parcelles et micro-parcelles que le couple Colombo a acquises en quarante ans de présence sur place, voilà une expression archétypale franche et pure de l’appellation cornas, avec un fruit superbement exprimé et une saveur veloutée et profonde, remarquablement équilibrée. C’est frais, long et gourmand.
95/00 – 43 euros

Jean-Luc Colombo, Les Ruchets 2019, cornas
« Il y a vingt-cinq ou trente ans, les rendements de nos parcelles étaient à 35 ou 40 hectolitres par hectare. Aujourd’hui, on n’est même pas à 28. Les rendements baissent partout. Une vigne arrive à faire un verre de vin, un gros verre de vin, et il faut plusieurs vignes pour faire une bouteille. Sur ces granites très poreux et profonds, les racines descendent à vingt mètres. Je goûte les raisins sur la vigne une semaine ou deux avant la vendange, je les vois évoluer et je me dis : “Ça y est, il y a le goût du poivre, de la réglisse et du cassis, on en mange !”. »

Cette cuvée demeure millésime après millésime l’un des vins iconiques de la vallée du Rhône. Contrairement à beaucoup de grands vins rhodaniens volontiers opulents
et parfois entêtants, ce cornas joue sur le registre de la profondeur avec
de l’équilibre, une fougue aromatique domptée par des tannins soyeux, une longueur savoureuse et d’une immense persistance.
98/00 – 75 euros

Jean-Luc Colombo, La Louvée 2019, cornas
« La Louvée me fait penser à mes Golden Retrievers. Si je prête mes chiens un an ou deux à certains vignerons, au bout de six mois, ils vont sentir mauvais. Parce qu’un Golden a besoin d’un lavage régulier, sinon il renifle. Le vin, c’est la propreté avant tout. Mes vins sont à mon image. J’étais effrayé de voir, il y a des décennies, des vignerons qui ne nettoyaient rien. Il n’y avait pas d’eau courante dans des caves en Hermitage
ou à Cornas. L’hygiène est la chose la plus importante en œnologie. Je me suis battu pour ça. »

Le vin séduit par sa grande suavité de texture et son profil aromatique rapidement ouvert
sur les fruits noirs et les épices douces. Il conserve une définition précise, signature du style Colombo, dans un ensemble généreux et tentant.
96/00 – 82 euros

Jean-Luc Colombo, Le Vallon de l’Aigle 2018, cornas
« Cette cuvée est produite dans les meilleures années, c’est une production très réduite, même pas 2 000 bouteilles. On m’a énormément reproché d’utiliser du bois neuf. On pensait que j’allais faire du médoc à Cornas. Ces polémiques n’ont pas duré. J’ai toujours pensé qu’il fallait faire des produits gourmands. Ici, c’est un élevage en barriques qui dure entre 20 et 22 mois ; parfois un peu plus si le millésime est joli. Le vin est commercialisé deux ans après la mise. »

Grande expression, profonde et racée, avec beaucoup d’intensité tannique, un retour à la verticalité profonde et une grande sève. Longueur et profondeur hors norme. C’est un vin rare, qui se déploie moins immédiatement que les cuvées Les Ruchets ou La Louvée, mais
qui impose une dimension majeure.
97/00 – 320 euros

Gonzague de Lambert, partir à l’aventure

Photo Mathieu Garçon.

Le vin coule dans le sang de Gonzague de Lambert depuis toujours. Ses ancêtres ont acheté le château de Sales, à Pomerol, en 1578. On ne serait pas étonné que le premier mot qu’il ait prononcé soit merlot plutôt que maman. Dès son plus jeune âge, il accompagnait son grand-père dans les chais et dans les vignes. Celui-ci, puis son père, qui reprit l’exploitation familiale en 1982, lui ont transmis le goût du vin et donné l’envie d’en faire un jour son métier. Même animé par cette perspective, Gonzague de Lambert reconnaît volontiers ne pas avoir été un élève particulièrement brillant. Il enchaîne un BTS viticulture-œnologie et un DUT de gestion et de comptabilité, avant de suivre une formation commerciale dans le vin, avec autant de plaisir que l’on avale une purge.
Mais, comme souvent, c’est sur le tard qu’il se révèle, avec un petit coup de pouce du destin. Alors que son premier poste le conduit en 2005 dans une société du Médoc, active à la fois dans le négoce et le conseil viticole, il reçoit un appel de Patrick Valette qui, après avoir vendu le château Pavie à Gérard Perse, lui demande de le seconder dans son activité de consulting au Chili. Ni une ni deux, le voilà, à 29 ans, qui embarque avec sa femme, sa fille et trois valises dans une épopée sud-américaine qui durera douze ans. « J’avais une âme un peu aventurière », admet-il. Là-bas, il crée puis dirige la bodega d’Alexander Vik, un milliardaire suédois, dans la vallée centrale, au sud de Santiago, ainsi qu’un complexe hôtelier de luxe. Il y plante 300 hectares de vigne en même temps que sa famille s’élargit avec la naissance de trois enfants. « Alexander Vik voulait faire le meilleur vin du monde. Il nous a donné les moyens d’y arriver. Les vins ont obtenu 100 points chez James Suckling il y a trois ans et le complexe viti-touristique a été élu meilleure bodega du monde en 2025. Cela veut dire que l’on a quand même bien bossé. » Toutes les choses ont une fin, même les plus belles aventures chiliennes. La progéniture commence à grandir et l’heure des retrouvailles avec la France a sonné. Gonzague de Lambert rentre en juin 2017 au moment même où son père quitte la direction du château de Sales.

Les choses du bon côté
« Avec mes sœurs, mes cousins et mes cousines, on s’est rapidement dit que pour éviter tout conflit familial, mieux valait recruter un directeur général extérieur. » C’est Vincent Montigaud, à qui Marie-Laure Latorre vient récemment de succéder, qui prend alors le poste tandis que le destin de Gonzague de Lambert se joue à nouveau sur un coup de fil. Le courtier Max de Lestapis l’avertit que le château de Ferrand cherche lui aussi son nouveau directeur général. La rencontre avec Pauline et Philippe Chandon-Moët, les propriétaires des lieux, tourne au coup de cœur. Il prend ses fonctions en septembre 2017 alors que débute la rénovation du château et de l’orangerie. « Ma mission peut se résumer en ces quelques mots : faire de grands vins. Et j’avoue que j’ai trouvé un lieu où tout est fait pour y parvenir. » Il est d’ailleurs immédiatement emballé par la qualité du terroir et son immense potentiel. « On dispose de 42 hectares d’un seul tenant, dont 32 de vignes. Pauline et Philippe nous ont donné les moyens d’entretenir et restructurer ce vignoble. Depuis quinze ans, un tiers a été replanté avec un positionnement assez fort sur le cabernet franc. » Sans parler de la conversion du domaine au bio, lancée en 2019 et certifiée en 2024. Un véritable travail de fond qui ne fait pas peur au marathonien qu’est Gonzague de Lambert. « Vous n’imaginez pas le bonheur que c’est de courir dans les vignes de Saint-Émilion. Quel endroit magnifique ! »
Depuis son arrivée, le directeur général a mis toute son énergie au service de Ferrand et de ses propriétaires, que le climat des affaires soit au beau fixe ou, comme actuellement, tourne à l’orage. « Il faut aujourd’hui redoubler d’effort pour faire connaître et vendre les vins de Ferrand. Je rentre ainsi d’un déplacement en Afrique où j’ai reçu un accueil incroyable. Le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Gabon sont des marchés en fort développement pour nos vins. » Gonzague de Lambert est ainsi plutôt du genre à prendre les choses du bon côté. « Peu importe le contexte, les vins de qualité comme ceux du château de Ferrand auront toujours leur place dans les caves et sur les tables. » On ne saurait mieux dire.

Michel Rolland, une vie à imaginer le goût du vin

Photo : Mathieu Garçon.

Michel Rolland vient de nous quitter brutalement et c’est peu dire qu’avec lui une époque des grands vins de Bordeaux disparait. Sous l’apparence d’un homme toujours jovial et bon vivant, Michel a su, avec un charisme inouï, réinventer le goût du bordeaux moderne. Homme de terrain plus qu’homme de science, il a fait du métier de consultant œnologue une quasi nécessité de la production des grands crus, transformant parfois le propriétaire vigneron en simple comparse d’une aventure œnologique qui le dépassait. Michel Rolland a su mieux que personne définir le profil gustatif des vins qu’il conseillait en s’appuyant sur des principes apparemment simples mais fondamentaux : de bons raisins récoltés à maturité parfaite, vinifiés avec bon sens et élevés dans du bois de qualité avaient toutes les chances de produire un vin savoureux et de bonne garde. Il serait vain ici de lister toutes les propriétés où il a pu exercer son expertise, mais on peut en revanche assurer que, depuis les années 1980, nombre des plus belles réussites des deux rives bordelaises (avec bien sûr une inclinaison pour ses terroirs chéris du Libournais, dont il était un enfant), mais aussi de Napa Valley et d’Argentine, lui sont, au moins en partie, dues. Certains ont critiqué jusqu’à la caricature la plus grossière le « goût Rolland », oubliant que ce très fin palais respectait mieux que quiconque la vérité des terroirs qui lui étaient confiés et que son sens inné de l’assemblage lui permettait d’en faire valoir toutes les subtilités.

À Dany, avec qui il a longtemps formé le couple le plus brillant de Bordeaux, à sa famille, à l’équipe de Rolland et Associés, le laboratoire d’œnologie qu’il a fondé dès 1973, à tous ceux qui l’aimaient, toute l’équipe de Bettane+Desseauve adresse ses plus sincères condoléances.
Par Thierry Desseauve


Faut-il brûler les œnologues ? Chantal Lecouty avait donné ce titre à un éditorial où je défendais l’œnologie intelligente et préventive d’Emile Peynaud et de Jacques Puisais, si différente de l’œnologie correctrice de la Bourgogne ou de la vallée du Rhône. Immédiatement je reçus une lettre amicalement provocatrice d’un certain Michel Rolland inconnu de moi en cette année 1982 avec pour titre : « Faut-il brûler les critiques de vin ! » Nous nous sommes vite compris et une solide amitié est née entre nous deux et Dany, son épouse, elle aussi magnifique dégustatrice et rigoureuse scientifique. Cette amitié est en deuil désormais et avec elle le souvenir des 45 derniers millésimes bordelais vinifiés sous l’influence de Michel que j’ai eu la chance, le bonheur et l’honneur de déguster, juger et commenter. Sans parler de tout ce qu’il m’a appris. Et j’ai souffert avec lui de toutes les caricatures qu’une intelligentsia typiquement française, inculte, prétentieuse et partisane a faites de lui depuis Mondovino, le film désastreux de Jonathan Nossiter. Repose en paix Michel, tes grands vins parleront pour toi.
Par Michel Bettane