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La nouvelle expression d’Hendrick’s

Hendrick’s enrichit son univers avec le lancement d’Another Hendrick’s, une nouvelle expression qui mise sur la subtilité aromatique et l’exploration sensorielle. Fidèle à l’esprit créatif de Leslie Gracie, sa distillatrice, cette cuvée s’inscrit dans la continuité des expérimentations menées ces dernières années, tout en marquant une rupture avec les éditions plus démonstratives.

Contrairement aux précédentes créations issues de son « Cabinet de Curiosités », souvent caractérisées par des profils aromatiques puissants et évocateurs de voyages, Another Hendrick’s privilégie l’équilibre et la finesse. La base iconique du gin – rose et concombre – est enrichie de notes délicates de fleur d’oranger et de cacao, dosées avec précision pour éviter toute lourdeur. L’objectif n’est pas de tendre vers un registre pâtissier, mais d’apporter texture et complexité, avec une sensation en bouche plus enveloppante.

Pensé comme un gin de mixologie, ce lancement ouvre de nouvelles perspectives. Sa rondeur et sa légère onctuosité s’intègrent bien dans des cocktails lactés ou crémeux, à l’image du Ramos Fizz ou de revisites de classiques comme le Brandy Alexander. Les accords inattendus, comme le gin-tonic au cacao, séduisent déjà. Avec Another Hendrick’s, la marque confirme son ambition : repousser en permanence les frontières du gin.

Another Hendrick’s,
37 euros (70cl), 41.4%

Château Dauzac, viser les étoiles

Photo : Fabrice Leseigneur.

Dauzac doit son nom à un certain Pétrus d’Auzac, seigneur des lieux à la fin du XIIe siècle. C’est dire si la propriété est ancrée depuis longtemps dans le territoire médocain, dont elle constitue littéralement la porte d’entrée vers la succession de grands vignobles entre estuaire et forêt. À moins de vingt kilomètres de l’agglomération bordelaise, le cru peut s’appuyer sur les fondamentaux qui font les grands noms de la presqu’île. Le premier pilier de l’excellence est la proximité avec la Gironde. Le château se situe à 350 mètres à vol d’oiseau du fleuve et même si l’estuaire est ici bien moins large qu’à Pauillac ou Saint-Estèphe, le cru bénéficie grandement de la régularité thermique qu’apporte la masse d’eau, essentielle dans une époque de bouleversement climatique. Les sol et sous-sol forment bien sûr le deuxième atout qualitatif. L’écosystème de Dauzac est vaste, plus de cent-vingt hectares entre terre et fleuve, bois, vignes et prairies, sols de « palus » alluvionnaires et croupe de graves profondes sur le socle argilo-calcaire sur lequel repose l’ensemble médocain. La vigne occupe ce seul terroir de graves, quarante-neuf hectares d’un seul tenant, simplement distingués administrativement entre quarante-cinq hectares d’appellation margaux et quatre de haut-médoc. Comme toujours, la troisième force réside dans le travail et la volonté humaine. Longtemps propriété de grandes familles des Chartrons, Dauzac fut acquis dans les années 1980 par la Maif, inaugurant par là-même le grand mouvement d’acquisitions de grands crus par ceux que l’on nomme les « investisseurs institutionnels ». Gérée au cordeau par le regretté André Lurton et ses équipes (La Louvière, Couhins Lurton, Rochemorin, Bonnet, etc.), la propriété ne déméritait pas sans pour autant faire d’étincelles, au cœur d’années 1990 et 2000 pourtant marquées par une très forte émulation œnologique. Dans le vin comme ailleurs, qui n’avance pas recule. Lorsque Laurent Fortin, passé par de nombreuses expériences à l’international, est nommé directeur, le challenge est clair. Dauzac doit retrouver son lustre, mais peut-être plus encore son identité propre, faite d’un caractère stylistique affirmé et capable aussi de renouer avec une véritable capacité d’innovation. Avec un dynamisme louable, Laurent Fortin va s’y employer dès son arrivée. Dans le chai gravitaire bâti en 2004, il installe des cuves de fermentation en chêne qui vont affiner le vin, avec également l’introduction de culture de levures indigènes, et permettre une extraction plus délicate des tannins. L’innovation demeure essentielle dans un cru où fut mis au point plus d’un siècle plus tôt la « bouillie bordelaise » (pulvérisation du vignoble au sulfate de cuivre, toujours utilisée dans les process bio pour protéger contre les attaques de mildiou) ; aussi, Laurent Fortin et son équipe choisissent de replanter un demi hectare de vignes de cabernet sauvignon issues de sélection massale en franc de pied, c’est-à-dire sans porte-greffe comme c’est la règle depuis un siècle pour protéger le vignoble des attaques du phylloxéra. Dès le premier millésime, 2021, cette cuvée parcellaire rare offre un profil saisissant de pureté, d’éclat aromatique et de sapidité. La dernière étape de cette transformation survient en 2020, lorsque le cru change de mains en étant acquis par Christian Roulleau et sa famille. Ce dernier, autodidacte, créateur et détenteur du groupe Samsic, poids lourd mondial des métiers de service et des ressources humaines, est un entrepreneur hors pair : l’acquisition du cru, complétée par celle deux ans plus tard du mythique domaine de La Bégude à Bandol, témoigne d’une volonté forte d’apporter sa pierre et son dynamisme entrepreneurial à une civilisation du vin qui s’est toujours nourrie de la créativité des hommes.

Château Dauzac 2013
Caractère pointu du tannin, marqué par une touche de poivron mûr, avec une trame à la fois vive et souple. On perçoit une inflexion stylistique par rapport aux dauzac des années 2000, avec moins de raideur, même si l’ensemble conserve une vivacité affirmée autour d’une maturité mesurée.
89/100

Château Dauzac 2014
Boisé encore légèrement démonstratif, mais le fruit répond présent, porté par une maturité plus affirmée. L’évolution secondaire et tertiaire est aujourd’hui bien en place. Le tannin reste frais, la vivacité soutient l’ensemble, et l’on retient surtout le plaisir : une bouche digeste, élancée, très agréable à ce stade.
92/100

Château Dauzac 2015
L’élevage gagne en élégance et le fruit se montre mûr. L’attaque est savoureuse, portée par une chair qui a pris de la consistance et séduit par sa texture soyeuse. La fraîcheur demeure bien présente, soutenant un ensemble élancé et persistant. Le vin se présente aujourd’hui en pleine forme, avec une expression particulièrement harmonieuse.
95/100

Château Dauzac 2016
De la droiture et de la structure, mais aussi, à ce stade, une certaine rigidité. C’est un millésime de garde, qui se fera avec le temps, mais demande encore à s’assagir. Les notes de fruits rouges se montrent très fraîches et présentes, tandis que le tannin mériterait un supplément de maturité. Un vin ambitieux, encore sur la réserve.
94/100

Château Dauzac 2017
Un dauzac de millésime intermédiaire : de la souplesse, un fruit rouge expressif, un tannin encore légèrement anguleux, mais l’ensemble conserve de l’allant, de la vivacité et de la fraîcheur. Il manque toutefois un peu de profondeur pour convaincre pleinement.
92/100

Château Dauzac 2018
Un fruit mûr, ample et expressif, porté par un bouquet séducteur, épanoui et nuancé, entre notes florales et touche poivrée. La bouche offre une alliance remarquable de richesse et de fraîcheur. Le tannin, mûr et bien dessiné, soutient une chair ample et satinée. L’équilibre se distingue par une fraîcheur persistante qui vient tempérer la générosité de la matière. Un millésime de référence.
96/100

Château Dauzac 2019
Belle maturité du fruit, au service d’un ensemble harmonieux et coulant. Le tannin fondant accompagne une chair tendre et savoureuse, tandis que l’allonge se montre brillante. L’équilibre, porté par un charme velouté, impressionne. Superbe.
96/100

Château Dauzac 2020
Grand bouquet, à dominante florale et fruitée, soutenu par un élevage parfaitement intégré : une expression margalaise accomplie. La bouche se déploie avec légèreté et allonge, à la fois subtile, fraîche et pleine. La progression qualitative de la texture est évidente, soyeuse et raffinée, portée par un grain de tannin parfaitement mûr. Une vraie distinction, où fraîcheur et plénitude s’accordent avec naturel.
97/100

Château Dauzac 2021
La maturité est acquise, mais le vin reste sur la ligne. Les notes de poivron mûr se révèlent à nouveau, associées à un fruit rouge évoquant la groseille. La bouche séduit par sa fluidité, sans lourdeur, et s’illumine de nuances florales et fraîches. Un vin déjà très agréable à boire.
92/100

Château Dauzac 2022
Un fruit élégant et mûr, une saveur épanouie, de l’allonge et un bel équilibre : un Dauzac assez sage et apaisé, mais très complet et harmonieux. Il réunit toutes les qualités du cru, anciennes (fraîcheur, équilibre) et nouvelles, précision du fruit et du tannin, charme de la chair.
96/100

Château Dauzac 2023
Un fruit presque framboisé, étonnant en attaque, soutenu par un tannin assez vif, avec de la profondeur et du nerf. Moins formellement abouti que le millésime 2022, moins généreux que le trio 2018, 2019 et 2020, il reste cependant expressif et savoureux. À attendre encore.
94/100

Château Le Boscq, un vin né du fleuve

Deux millésimes, un terroir d’exception, une vision claire. Pénélope Godefroy, directrice générale de la maison Dourthe, est l’invitée de ce nouvel épisode de Classe de maître. Cap sur le château Le Boscq à Saint-Estèphe aux côtés de Louis-Victor Charvet.

En partenariat avec la maison Dourthe

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

Derenoncourt Vignerons Consultants, rétablir la vérité sur Bordeaux

Quatre parcours, quatre sensibilités, une même exigence : comprendre les terroirs pour mieux les révéler. De Bordeaux aux grands vignobles du monde, Julien Lavenu, Simon Blanchard, Romain Bocchio et Frédéric Massie (de gauche à droite) partagent une vision engagée du vin, entre précision technique, expérience de terrain et respect des équilibres naturels et entrepreneuriaux.

À quel moment avez-vous pris conscience du décalage entre l’évolution des pratiques et des vins et l’image que le marché continuait d’associer à Bordeaux ? Comment expliquer cette sorte de « grand malentendu » ?
Romain Bocchio : Nous avons commencé à percevoir, entre les années 2000 et 2016, les signes d’un changement climatique plus profond. Avec les millésimes 2015 et 2016, la question du degré alcoolique est devenue un sujet à part entière. Bordeaux a sans doute tardé à mesurer à quel point les équilibres du raisin évoluaient, et qu’il n’était plus possible d’obtenir les mêmes résultats avec des matières premières si différentes.

Le millésime 2016 a donc marqué le premier acte de cette nouvelle ère ?
R. B. : C’est en tout cas le premier à assumer une densité de matière inédite. Puis 2017 est arrivé, marqué par le gel. L’obtention de la maturité est redevenue plus complexe et les structures tanniques se sont montrées plus appuyées. 2018, en revanche, est le premier millésime réellement dissonant dans cette nouvelle configuration. Sa maturité élevée et sa charge tannique importante ont remis en question certaines pratiques. Lorsqu’il arrive sur le marché, dans sa jeunesse, le contexte a déjà changé, les attentes des consommateurs ont évolué et la demande s’est déplacée vers des vins plus accessibles et plus immédiatement lisibles. À ce moment-là, Bordeaux s’est retrouvé en décalage avec ce nouvel élan.

On a le sentiment que les vins de Bordeaux ont davantage évolué au cours des dix dernières années que durant les trois décennies précédentes. Assiste-t-on à une accélération presque brutale du changement de style ?
Frédéric Massie : Ce qui a changé dans les vins n’est pas encore arrivé dans l’esprit du consommateur. C’est pour combler ce décalage que nous avons ressenti le besoin de formuler ce qui est en train de se passer en parlant de « bordeaux contemporain ». Il s’agit des vins qui se sont remis en question sans se renier. Il ne s’agit pas d’une révolution spectaculaire, mais d’une évolution dans la continuité. Et c’est peut-être justement pour cela que cela ne s’est pas vu. L’évolution a été progressive, presque silencieuse.

Comment est née, concrètement, cette idée de « bordeaux contemporain » ?
F. M. : En listant ce qui avait changé dans les vins, nous avons compris que la transformation était profonde. Les maturités ne sont plus les mêmes, les élevages ont évolué, les modes d’extraction ont été repensés, la gestion parcellaire a été affinée et la pertinence du végétal de plus en plus interrogée. En réalité, tout a évolué. Sans rupture spectaculaire et dans une continuité si progressive que nous n’en avions pas immédiatement mesuré l’ampleur. Bordeaux est entré dans une dynamique intellectuelle permanente.

Le changement climatique suffit-il à expliquer cette transformation ou assiste-t-on à une mutation plus globale du système bordelais ?
Simon Blanchard : Le climat est un facteur majeur et il agit sur beaucoup de paramètres. Mais il ne faut pas réduire cette transformation à un seul prisme. Les maturités que nous avons à gérer ne sont plus celles des années 2000. Ce ne sont plus les mêmes raisins, ni les mêmes équilibres. Il y a eu une époque où l’on luttait contre un climat océanique prédominant, entre humidité et températures modérées. On cherchait à faire mûrir le raisin, à l’exposer davantage et à le protéger de l’excès pluviométrique. Aujourd’hui, c’est l’inverse. On dépasse rapidement certains seuils et l’enjeu devient la protection contre l’excès de chaleur et de soleil.

Le combat à la vigne n’est plus le même.
Julien Lavenu : Et surtout, ce n’est plus le même climat. Il y a désormais parfois un caractère méditerranéen dans le climat océanique de Bordeaux. Nous avons eu l’opportunité de nous y préparer, parce que depuis une vingtaine d’années, nous intervenons en tant que consultants dans les régions plus chaudes du bassin méditerranéen. Nous avons appréhendé et approfondi là-bas des techniques culturales et des façons de vinifier et d’élever les vins, avant de pouvoir les transposer dans les territoires bordelais historiquement plus frais. Au fil des années, Bordeaux y est devenu de plus en plus adapté.

Au-delà des enjeux environnementaux, l’évolution des attentes des consommateurs a-t-elle également contraint Bordeaux à se transformer ?
R. B. : Il est indispensable que le vin de Bordeaux coche les nombreux codes de l’émotion que le consommateur attend dans la dégustation. Cette émotion passe aussi par des facteurs humains comme une incarnation vigneronne, le respect des enjeux sociétaux, une cohérence de discours, etc. Le vignoble a connu une évolution spectaculaire dans un contexte de bouleversement global. Il a fallu déconstruire des clichés, comme celui d’un monde limité aux grands châteaux ou d’un vignoble ne produisant que des vins denses et tanniques, voire austères, qu’il faudrait attendre vingt ans. Tout cela a été profondément remis en question.

Qu’est-ce qui a le plus contribué, sur le plan agronomique et œnologique, à l’avènement de ce « bordeaux contemporain » ?
J. L. : À la vigne, nous venons d’une époque où les propriétés travaillaient l’ensemble de leurs parcelles de manière uniforme. Dans le Médoc, par exemple, on considérait que l’herbe dans les vignes était problématique. Il fallait des sols pauvres pour concentrer les raisins, pour produire des vins puissants. Sur la Rive droite, sur les sols argilo-calcaires, les parcelles devaient ressembler à des terrains de golf. On cherchait la concentration, les petits rendements, la maturité maximale. Toutes les parcelles étaient souvent traitées selon le même schéma, avec pour objectif d’obtenir des raisins mûrs et concentrés, puis vinifiés en conséquence.

Peut-on dire que Bordeaux est entré dans une logique d’adaptation permanente ?
R. B. : Aucun domaine ne travaille désormais toutes ses parcelles de la même manière. C’est le grand changement. L’approche est devenue plus fine et contextuelle avec une adaptation des pratiques au sol, à l’exposition, au printemps humide ou sec, à l’été chaud ou tempéré, etc. Cet ajustement au plus près du terrain permet de garantir la résilience du vignoble face aux millésimes secs, chauds ou pluvieux. La qualité microbienne des sols, la matière organique, la capacité d’enracinement sont devenues centrales.

La maturité est aujourd’hui plus facile à atteindre. Cela change-t-il profondément votre manière de vinifier ?
R. B. : Autrefois, lorsqu’on obtenait une belle maturité, le jeu consistait à extraire le maximum de matière. On triait sévèrement pour éliminer tout ce qui pouvait apporter du végétal et, face à un potentiel tannique important, on cherchait à tout extraire. Aujourd’hui, l’objectif est différent. Si l’on veut produire des vins plus sensuels et harmonieux, il faut préserver l’éclat aromatique. Les raisins peuvent avoir subi des brûlures, des micro-accidents liés au climat. On cherche à prendre juste ce qu’il faut.

Cette évolution s’est également traduite par une remise en question des contenants de vinification et d’élevage.
R. B. : Bordeaux a connu une révolution dans l’élevage. Le dogme de la barrique de 225 litres comme unique référence n’est plus d’actualité et le sujet ne se résume plus au pourcentage de bois neuf. La diversité des contenants est devenue la norme. On trouve en complément des barriques de 225 litres, des 500 litres, des foudres, des cuves béton et des amphores. Cette pluralité permet de préserver la fraîcheur et la sapidité, mais aussi d’exprimer davantage l’originalité des vins.

La grande révolution bordelaise a donc d’abord été viticole avant d’être œnologique ?
S. B. : Certainement et elle s’est faite face à l’urgence climatique. Entre 2009 et 2019, la décennie a été décisive et nous avons compris que la réponse passait par la gestion globale de l’environnement. J’ai souvent entendu une phrase que notre profession a d’ailleurs elle-même répété : « Pour faire un grand vin, il faut un grand raisin ». Certes, mais il faut surtout une plante capable de résister, enracinée dans un sol vivant, qui ne soit pas un simple substrat. La sapidité ne peut pas venir uniquement d’une amphore ou d’une vendange avancée. Elle naît d’une vision globale.
J. L. : Avec de meilleures pratiques, en matière de traitements phytosanitaires comme de travail des sols, nous avons constaté une évolution à la baisse des pH. Cela s’est ressenti dans les vins, avec une sensation de fraîcheur. Ces pratiques permettent ainsi de rééquilibrer les effets d’éventuels excès climatiques.
R. B. : L’évolution technico-scientifique a fait un bond considérable. Le niveau général de la viticulture, à Bordeaux comme ailleurs, est devenu extrêmement pointu. Chaque année, des ingénieurs agronomes et œnologues sortent des écoles avec une formation très solide qui ne prépare plus uniquement à la recherche d’un idéal de maturité uniforme.
S. B. : En 2026, parler du bien-être des vignes et de la microbiologie des sols paraît presque évident. Mais au début des années 2000, lorsque nous avons commencé, le sol était considéré comme un simple support qui n’était pas véritablement pris en compte. Très vite, nous avons réalisé que le style des vins se construisait en fonction de sa vitalité. Aujourd’hui, face au réchauffement climatique, le sol est le premier tampon capable d’absorber les excès.

Aujourd’hui, chaque propriété construit davantage son vin à partir d’un projet parcellaire singulier plutôt qu’à partir d’un modèle uniforme ?
R. B. : La clé, c’est la diversité et la construction. Telle parcelle donnera des qualités aromatiques spécifiques et on la travaillera dans ce sens, avec un itinéraire technique adapté. Telle autre apportera le squelette tannique et on misera davantage sur la texture. Cette construction part d’un projet initial, puis traverse les étapes de la viticulture avec un haut niveau de technicité. Il s’agit de respecter la matière tout en mobilisant les leviers techniques nécessaires pour atteindre le profil recherché. C’est un parcours exigeant, complexe, qui réclame des compétences approfondies en agronomie, en viticulture, en précision technique et en œnologie.

Vous avez appris à vous adapter à un monde en mutation. La nouvelle génération est-elle formée à cette adaptation permanente, voire à anticiper des contextes encore inconnus ?
S. B. : Je dirais que c’est dans leur ADN. Ils sont formés à la curiosité et à l’ouverture, exposés à toutes les problématiques contemporaines et à tous les sujets qui sont sur la table. On sent une vraie transmission, mais aussi une évolution culturelle profonde. Ils sont connectés aux enjeux actuels. Ce qui me fait particulièrement plaisir, c’est qu’ils sont extrêmement attentifs à la relation entre la plante et son environnement. Parfois cela peut sembler excessif, tant le sujet est devenu central et aussi un peu à la mode. Mais c’est plutôt une bonne nouvelle.

Vous travaillez de manière approfondie sur l’usage de la rafle comme outil de gestion des maturités. Ce travail marque-t-il l’émergence d’un nouveau style bordelais ?
F. M. : Nous avons voulu comprendre comment l’utiliser à bon escient. Effectivement, les objectifs de goût sont aujourd’hui très différents. Les jeunes générations ont grandi dans un univers d’offre plus large que celui du simple duo premier vin et second vin. Cela change la manière d’aborder les outils. L’impact de la rafle a été très peu étudié. Identifier ce qu’elle pouvait apporter nous est apparu comme stratégique. Elle a trois intérêts principaux. Le premier, mis en évidence par des travaux universitaires à Bordeaux, est contre-intuitif, mais la rafle peut apporter une perception de douceur. Le deuxième est son potentiel aromatique avec des résultats parfois impressionnants. Le troisième, qui inquiète souvent ceux qui rejettent son utilisation, est l’apport tannique, puisqu’elle peut renforcer la structure, apporter de la fermeté et parfois une légère aspérité.

Un seul outil, trois effets distincts, parfois antagonistes. Est-ce là le symbole d’une œnologie plus fine, plus nuancée ?
F. M. : Il s’agit de comprendre comment orienter techniquement le vin selon l’effet recherché, que l’on souhaite donner plus de relief, étoffer la structure ou moduler la sensation de douceur. Comme toujours, lorsque l’on répond à une question, dix autres apparaissent. Mais aujourd’hui, c’est un levier parmi d’autres pour rééquilibrer les vins face aux évolutions actuelles.

Jusqu’où peut-on aller dans l’utilisation de la rafle sans dénaturer l’identité du vin ?
F. M. : La rafle est comme le sel en cuisine. Seul, il est désagréable ; absent, le plat manque d’intérêt ; en excès, il déséquilibre tout. Mais bien dosé, il sublime. Croquer une rafle n’a aucun intérêt. L’intégrer intelligemment, oui. Tout est affaire de mesure.
Plus que jamais, la maturité est devenue centrale à Bordeaux. Mais avez-vous moins de certitudes qu’à vos débuts sur ce qu’est une maturité « juste » ?
F. M. : Quand nous avons commencé, l’objectif à Bordeaux était de faire mûrir. Dans un climat océanique, obtenir cette maturité était un défi. Une fois atteinte, c’était souvent le signe d’un grand millésime, voire d’un très grand millésime. Mais à force de poursuivre cette quête, lorsque les données climatiques ont changé, nous avons fini par perdre un autre paramètre qui est la sapidité. Nous avons perdu une part de fraîcheur, une forme de tension.

La véritable révolution a donc été de passer d’une quête de maturité à une quête de sapidité ?
F. M. : La maturité était devenue le graal absolu. Mais lorsque la sapidité disparaît, on réalise que la maturité, seule, ne suffit plus. Cela implique une vision de la viticulture plus globale. Sur des sols de graves, par exemple, on sait que les précurseurs aromatiques des raisins sont très sensibles à la chaleur. Là, il faut parfois anticiper la maturité. À l’inverse, sur des argiles calcaires ou des argiles plus froides, avec des acidités naturellement élevées et une évolution de la maturité plus lente malgré le réchauffement climatique, on peut aller chercher davantage de densité et de tannins mûrs. Autrement dit, il n’y a plus une maturité, mais des maturités. L’objectif final, quel que soit le niveau atteint, reste que le vin soit sapide, digeste et raconte une histoire.
R. B. : La maturité dépend aussi de l’identité des sols. Il n’existe pas une sous-maturité absolue, pas plus qu’une maturité universelle. Tout est relatif au terroir et au contexte. À partir de là, toute la panoplie technique entre en jeu. Il y a une maîtrise des outils, des sélections, des choix culturaux et de nombreux leviers pour construire un vin, à partir des moyens dont on dispose, mais aussi en fonction de ces différentes maturités.
Cela signifie-t-il que l’on ne peut plus penser un « bordeaux contemporain » à travers le seul prisme du degré alcoolique ?
S. B. : C’est pourtant un peu la tendance actuelle. Il faudrait que le vin soit frais, énergique et qu’il titre 12,5 degrés. Point final. C’est une lecture simpliste. Un vin qui titre 12,5 en 2025 n’aura pas la même structure, ni la même densité, que le même vin en 2024. Le chiffre ne dit rien à lui seul. Regarder le vin uniquement à travers ce prisme est réducteur. La viticulture, dans ce contexte de variabilité climatique, mobilise des leviers à toutes les étapes. Il y a vingt-cinq ans, le métier était plus linéaire. Le raisin arrivait mûr au chai et le travail se concentrait surtout sur l’œnologie. Aujourd’hui, on ne peut plus dissocier le travail de la vigne et celui du consultant. Tout se joue en amont et chaque décision influence l’équilibre final.
F. M. : Il y a un autre élément très perturbant que nous avons constaté, notamment en 2025. C’est la décorrélation nette entre les analyses et la maturité réelle. Nous étions auparavant assez calés sur les indicateurs analytiques pour déterminer si un raisin était mûr ou non. Depuis quelques millésimes, ces repères se brouillent. L’analyse ne veut plus dire grand-chose à elle seule.

Cette décorrélation est-elle directement liée au changement climatique ?
F. M. : Nous avons observé que l’augmentation de la concentration en CO2 dans l’atmosphère semble avoir un impact sur la photosynthèse et son rendement. C’est un phénomène récent. Le CO2 n’étant pas un facteur limitant, on a longtemps pensé que l’augmentation de sa concentration ne modifierait pas significativement les équilibres. Or, une photosynthèse dans un milieu plus riche en CO2 présente un rendement différent. À partir de là, tout se déstabilise : les sucres, le degré d’alcool potentiel, la maturité phénolique, les tannins, etc.

Quels sont les risques pour la plante ?
F. M. : Si la concentration augmente et que la photosynthèse devient plus efficace, alors le « moteur » de la plante tourne plus fort. La question est de savoir comment éviter l’emballement ? Pendant des années, nous avons cherché à limiter la vigueur par l’effeuillage ou les vendanges en vert. Or, si la plante fonctionne différemment, ces réponses ne sont peut-être plus adaptées. Les solutions doivent être repensées. On observe déjà des comportements végétatifs nouveaux avec de l’herbe entre les rangs qui continue à pousser tard en saison, jusqu’en décembre, mais aussi des redémarrages précoces en février. Les arrière-saisons chaudes modifient profondément les cycles.

L’œnologie bordelaise ne s’est-elle pas, à un moment, enfermée dans une obsession de la structure au détriment de l’expression aromatique ?
J. L. : Elle était souvent orientée vers des questions de texture. Si l’on compare avec la recherche esthétique naturelle de la Bourgogne et du pinot noir, très aromatique par nature, on voit bien la différence. À Bordeaux, l’esthétique recherchée était avant tout celle d’un vin structuré, texturé. L’aromatique n’était pas prioritaire mais devait se révéler avec le temps. Ce n’était pas le point d’accès principal.
R. B. : En tout cas, nous, nous en avons fait un cheval de bataille absolu, de la vigne à l’œnologie. C’est une priorité de travailler l’intensité aromatique du bouquet dans la jeunesse des vins. Historiquement, Bordeaux, tel qu’il était planté et cultivé, n’était pas le vignoble le mieux armé pour cela. Le merlot et le cabernet n’offrent pas spontanément des bouquets exubérants dans leur jeunesse. Ces cépages sont complémentaires, adaptés aux terroirs bordelais, mais plutôt aptes à donner des vins structurés. Leur expression aromatique demande un travail précis pour s’exprimer tôt et avec intensité.
F. M. : Le vin contemporain doit avoir un parfum. C’est d’ailleurs pour cela que, parmi les différents intérêts de la rafle, nous avons travaillé sur la dimension aromatique, jusqu’à collaborer avec un parfumeur pour comprendre les profils que cela pouvait générer. Je crois que cela a été une erreur, à un moment donné, de se concentrer presque exclusivement sur la texture de bouche. Quand un vin a du nez, c’est déjà une victoire. Et s’il a du parfum et de l’éclat, alors la bouche déçoit rarement.
S. B. : En tout cas, c’est clairement ce que recherche la nouvelle génération de consommateurs. On ne la séduit plus avec des nez de merlot ou de cabernet « à l’ancienne », c’est-à-dire un peu fermés. Cela ne crée pas d’émotion chez eux. Il leur faut de l’expressivité aromatique, une forme de punch. Quand on travaille en grappe entière, par exemple, on peut obtenir ce type de nez qui capte une grande partie des consommateurs. On le voit aussi avec la montée de vins plus simples, plus « glouglou ». On peut en sourire, mais le fait est que le travail est fait au nez, avec des aspects forts d’accessibilité et de convivialité. Le débat n’est plus de savoir si le vin sera encore grand dans vingt ans. Il s’agit de partager un moment et de choisir la bouteille qui correspond à celui-ci.

Cette nouvelle esthétique est-elle appelée à devenir la seule trajectoire stylistique de Bordeaux ?
S. B. : Les grands vins de garde restent l’âme de la région et doivent continuer d’exister à ce niveau d’exigence. Mais Bordeaux ne peut plus se résumer uniquement à cela. Aujourd’hui, c’est important de dire qu’il existe une véritable diversité d’expression et une offre plus large, adaptée à des attentes multiples.
R. B. : Et les aspects gustatifs que nous mettons en avant ne se limitent pas à l’explosivité. Il y a bien sûr cette recherche d’intensité, mais aussi une exigence de qualité, de profondeur, d’identité. Dans les années 2010, on a jugé sévèrement les années antérieures, en parlant de vins trop acides, austères, difficiles à boire. Puis, avec le recul, on a identifié une autre période d’excès avec des vins issus d’une recherche poussée de maturité et de texture. Dans les deux situations, cette quête répondait à un contexte qui s’inscrivait dans une nécessité climatique, celle d’obtenir la maturité dans un climat océanique parfois contraignant. On a quitté un extrême, parfois brutalement, et on en a subi les conséquences. Mais le monde a tendance, lorsqu’il corrige un excès, à basculer aussitôt vers l’extrême opposé. Or il y a aussi une limite à cet extrême inverse. À force de vouloir alléger, simplifier, déstructurer, on peut finir par tomber dans le vide.

Le « classicisme bordelais » a-t-il encore un sens ?
S. B. : S’il désigne un conservatisme figé, alors cela peut poser problème. Bordeaux reste l’un des rares vignobles capables de produire des vins à la fois raffinés, équilibrés, sapides, dynamiques, avec une capacité de garde importante. Nous ne sommes ni dans l’extrême septentrional, ni dans le méridional. Nous sommes dans un profil océanique raffiné. Si le classicisme signifie le raffinement, la tenue, la capacité à allier énergie et profondeur, alors oui, Bordeaux demeure profondément classique. Et c’est une force.

Questionner cet héritage ouvre la voie à une diversification plus assumée de l’offre bordelaise, notamment sur les vins blancs.
S. B. : C’est l’autre grande révolution. Il y a un marché, évidemment. La demande existe. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’offre est en train d’exploser dans tous les sens, au sens positif du terme. On voit émerger de nouvelles dynamiques au sein des appellations. Certains domaines travaillent des parcellaires, des expressions plus identitaires, avec les cépages blancs bordelais traditionnels. Et en parallèle arrivent des projets plus périphériques en IGP, en vin de France, avec des cépages résistants, comme des cuvées expérimentales, des effervescents issus de variétés nouvelles, etc. C’est extrêmement stimulant.

Ces blancs peuvent-ils devenir un véritable pilier stratégique de l’identité bordelaise contemporaine ?
S. B. : C’est une avancée culturelle. Pendant longtemps, on a résumé le blanc bordelais à un profil un peu stéréotypé. Il y a eu une vraie transformation stylistique. La remise en avant du sémillon en est un symbole fort. Pendant des années, le sauvignon a dominé parce qu’il était plus simple à conduire, plus précoce, plus lisible. Le sémillon, plus capricieux, plus discret, restait souvent dans l’ombre. Aujourd’hui, avec le réchauffement climatique, le sémillon atteint des maturités plus complètes, développe davantage de texture, de profondeur, tout en gardant une tension remarquable. Il apporte une matière et une complexité qui redessinent le profil des blancs. L’émergence des grands blancs secs, y compris dans des territoires historiquement associés aux liquoreux, participe aussi à cette dynamique. Et puis il y a des surprises, comme le médoc blanc. Peu de gens associent spontanément le Médoc aux grands blancs. Pourtant, sur certaines croupes graveleuses ou sur des zones argilo-calcaires bien exposées, il existe de véritables terroirs à blancs. Tout cela enrichit l’offre régionale. Les blancs ne sont plus un complément. Ils deviennent un axe stratégique pour Bordeaux.

Comment communiquer sur une offre appelée à se diversifier davantage sans perdre le consommateur ?
R. B. : Les propriétés ont compris qu’il fallait une gamme. Pas pour renier leur grand vin, ni rebattre toutes les cartes, mais pour être capables de répondre à plusieurs attentes. Quand on maîtrise sa distribution, on comprend que le marché est segmenté. Et aujourd’hui, à Bordeaux, beaucoup de domaines lancent des projets qui élargissent leur spectre d’expression.

Certains prescripteurs reprochent pourtant encore à Bordeaux une forme d’interchangeabilité. Les vins seraient insuffisamment différenciés par leur terroir, portés par des discours similaires et des circuits de distribution comparables, avec une incarnation parfois jugée faible.
R. B. : La singularité est un enjeu majeur. Ce qui se passe à Bordeaux, au fond, ce n’est pas très différent de ce que l’on observe ailleurs. C’est la prise de conscience collective que le modèle ne peut plus se résumer à la reproduction d’un schéma unique. Il faut inscrire l’identité d’une propriété et de ses vins dans une histoire et une émotion, à travers une gamme cohérente. On voit bien que le modèle classique premier et second vin est en train d’évoluer. Le second vin, bien souvent, s’efface au profit d’une gamme qui s’élargit et se structure. Certains ajoutent une cuvée super premium. D’autres développent un vin d’appel, digeste, fruité, avec du nez. D’autres encore travaillent des cuvées parcellaires, des sélections spécifiques, pour raconter autrement leur terroir. Bordeaux se présente maintenant au marché avec une offre diversifiée. Sur le plan créatif, je dirais que le vignoble n’a jamais été aussi libre.

Si cette différenciation ne se limite plus à des ajustements techniques, peut-elle s’affirmer pleinement sur le terrain stylistique ?
J. L. : La singularité ne se résume pas à ajuster des proportions de cabernet, de malbec ou d’un autre cépage. Il faut définir un goût, un parti pris, une incarnation. Un vin doit pouvoir être identifié immédiatement et avoir le goût de telle propriété, de tel terroir. Certains domaines parviennent à aller très loin dans cette affirmation, d’autres moins.
S. B. : La région est traversée par un brassage culturel permanent. Aujourd’hui, à la tête de nombreux domaines, qu’il s’agisse des propriétaires, des directeurs techniques ou des responsables d’exploitation, on trouve des profils venus d’horizons très variés. Ce sont des buveurs de vins du Rhône, de Bourgogne, de Loire. Ils ont voyagé, dégusté, comparé. Bordeaux a toujours été une terre d’adoption. Historiquement, c’est une région de commerce, de circulation, d’échanges. Dans le vin comme dans les affaires, cette ouverture façonne l’identité contemporaine de Bordeaux. Difficile donc d’être conservateur dans un tel contexte. On n’a jamais autant parlé de Bourgogne à Bordeaux, et inversement. Les réflexes des producteurs sont désormais les mêmes que ceux des consommateurs curieux. Ils veulent comprendre comment les autres font et pourquoi certains vins marquent davantage que d’autres.

Produire ne suffit plus. Il faut incarner.
J. L. : Il y a vingt-cinq ans, on travaillait souvent avec des directeurs techniques très ancrés dans leur fonction, dont la priorité était la production. La promotion, la prise de parole, l’exposition médiatique ne faisaient pas partie de leur mission. Beaucoup n’étaient pas à l’aise avec cet exercice. C’est d’ailleurs ce qui expliquait que le consultant prenait parfois la parole face aux médias. Non par volonté d’occuper l’espace, mais parce que les équipes en place ne souhaitaient pas s’en charger. La situation a profondément changé. Un directeur général, un directeur technique, un propriétaire doit être capable de parler de son vin, d’expliquer son projet, d’assumer une vision.
F. M. : Si demain les vins de Bordeaux deviennent en effet interchangeables, c’est très grave. Cela signifierait qu’ils ont la même communication, le même discours, la même incarnation. Je ne le ressens pas ainsi, mais je peux comprendre d’où vient cette perception. Et je pense que cela renvoie aussi à la place qu’a occupée le consultant à Bordeaux. Aujourd’hui, l’enjeu est dans la capacité à incarner cette transformation, à faire le lien entre l’itinéraire de production, le goût du vin et le récit que l’on porte. Transmettre une émotion passe par le goût, mais aussi par la culture, le dialogue, la capacité à expliquer pourquoi ce vin existe et pourquoi il a été fait ainsi.

La mise en avant des consultants aurait contribué à brouiller cette singularité ?
R. B. : Le consultant peut être un coach, un architecte, un avocat. Mais il ne peut pas être le message, même s’il peut jouer le rôle de porte-parole. Si Bordeaux a pu donner l’impression d’une uniformisation, nous avons sans doute, en partie, notre responsabilité. Notre rôle, justement, est d’identifier la singularité de chaque propriété, de mettre en lumière ce qui la rend unique par rapport à son voisin.
S. B. : Cela rejoint cette idée de « grand malentendu ». Autant, avant 2016, on pouvait imaginer un débat sur une certaine forme d’uniformisation. Mais depuis 2019, et plus encore ces dernières années, ce n’est plus le cas. Le fait même que la question se pose encore montre qu’il existe un décalage entre la réalité des vins et leur perception. Les vins ont changé. La singularité est au rendez-vous mais elle n’est simplement pas encore suffisamment perçue. Il y a un enjeu de communication, bien sûr, mais aussi un enjeu de regard. Il fallait sans doute passer par une période de remise en question avant de reconquérir le marché et de prouver que Bordeaux avait évolué. On le constate avec les vins du millésime 2023. Même parmi les grandes signatures, ils sont accessibles dans leur jeunesse, ont du nez, de l’intensité, du charme, de la complexité et une énergie très moderne.
J. L. : Et ils ne perdront rien en profondeur ni en capacité de vieillissement. Ce n’est pas parce que l’on pratique une extraction plus mesurée, que l’on recherche davantage d’équilibre, ou que l’élevage est pensé pour rendre le vin plus accessible dans sa jeunesse, qu’il sera moins apte à traverser les décennies. Accessibilité ne signifie pas fragilité. Les deux ne sont pas incompatibles.

Dans un marché de plus en plus en quête de régularité et de lisibilité, la variabilité des millésimes ne devient-elle pas un défi pédagogique majeur ?
J. L. : Même si le climat évolue, les millésimes ne se ressemblent jamais. Les cinq dernières années en sont la preuve et aucune n’a suivi la même trajectoire. La variabilité météorologique reste très forte et c’est ce qui fait la richesse de Bordeaux.
F. M. : Le climat fait partie du terroir et le « bordeaux contemporain » doit être justement un vin ancré dans son terroir, même si cela implique d’accepter de la variabilité. L’incarnation du domaine, sa capacité à expliquer, à raconter, permet de donner du sens à ces différences d’un millésime à l’autre, mais aussi de faire de la variation une composante du récit.

Pour les segments plus accessibles, cette logique peut-elle tenir ?
F. M. : La question se pose légitimement concernant une catégorie de vins pour laquelle la régularité est indispensable. Si l’on veut construire un produit de marché, il faut une signature répétable et une constance dans le profil. Mais cela ne concerne pas seulement Bordeaux. C’est lié à la nature même du vin, qui est issu d’une activité vivante. On ne peut pas à la fois parler d’un cépage, d’une région, d’une appellation, d’un classement et ajouter encore la complexité d’un millésime que beaucoup de consommateurs ne situent pas. Pour certains segments, cette variabilité n’est pas acceptable. Le goût doit être attendu et rassurant.

Faut-il aller jusqu’à envisager, pour ces catégories, un relatif effacement de la notion de millésime au profit d’une identité de marque et de style ?
F. M. : Je pense que cela restera marginal. On voit plutôt émerger un modèle hybride avec un vin iconique, qui reste le cœur et l’âme du cru, et à côté une gamme plus libre et expérimentale avec des cuvées d’essai, des interprétations, des tentatives. Bordeaux est entré dans une phase de test. Le vignoble observe les réactions du marché, des cavistes, des consommateurs. Ces essais permettent de faire progresser l’ensemble.

Quels sont, selon vous, les défis techniques et structurels majeurs auxquels le vignoble bordelais sera confronté dans la décennie à venir ?
J. L. : Le principal défi est agronomique. Il s’agit de garantir des sols vivants et des vignes capables de durer. Les millésimes extrêmes fatiguent le vignoble. Comme pour les êtres humains, les conditions climatiques intenses demandent plus d’énergie et laissent des traces. Si l’on veut assurer leur vitalité sur le long terme et pouvoir compter sur un véritable patrimoine de vieilles vignes, il faut que les jeunes plants restent en bonne santé grâce au travail à la vigne parce que maintenir un équilibre durable entre qualité et rendement sera un enjeu majeur.

Le vignoble est aujourd’hui plus fragile que par le passé ?
J. L. : Il y a en tout cas un affaiblissement avec des pieds qui meurent prématurément, des maladies qui progressent, des champignons du bois, comme l’esca, qui deviennent plus présents ou plus agressifs. Cet ensemble de facteurs fragilisent la vigne et réduisent sa capacité à vivre longtemps et à produire régulièrement. La viabilité et la vitalité des sols et des vignes sont au cœur du modèle économique. Une exploitation repose avant tout sur des vignes capables de produire. La valeur du vin est liée à la qualité, bien sûr, mais aussi à la capacité de produire un volume cohérent. Si, à surface égale, la production baisse, les coûts de production par bouteille augmentent mécaniquement. Et cela fragilise l’équilibre économique des propriétés.

Sur ce point précis de la durabilité, Bordeaux est-il loin de son objectif ?
J. L. : Ce sont les travaux les plus longs. Mais aujourd’hui, la question des encépagements est posée, comme celle du matériel végétal. Faut-il adapter les porte-greffes ? Introduire d’autres variétés ? Travailler davantage sur des clones ou des sélections massales capables de mieux résister aux nouvelles contraintes climatiques ? Et plus largement, comment intégrer les principes de l’agroécologie pour renforcer la résilience des sols et des écosystèmes viticoles ? Aujourd’hui, on conçoit rarement une nouvelle plantation sans infrastructures agropaysagères vertueuses. On ne transforme pas un vignoble du jour au lendemain. Planter, attendre l’entrée en production, observer le comportement du végétal sur plusieurs millésimes, tout cela prend des années.

Comment concilier ce long terme avec l’urgence économique que traverse une partie significative des propriétés ?
S. B. : Nous n’avons pas le luxe du temps. Le vignoble méditerranéen nous a appris que l’on pouvait produire de très beaux vins avec des rendements entre 15 et 30 hectolitres par hectare. Mais à ces niveaux-là, on n’équilibre pas une exploitation. Historiquement, le modèle économique bordelais repose plutôt sur des rendements proches de 45 à 55 hectolitres par hectare. Or, depuis une dizaine d’années, la baisse des rendements est spectaculaire. C’est pour cela que nous avons engagé des travaux de R&D sur la résilience des plantes et sur la réserve hydrique des sols. C’est un sujet qui aurait presque fait sourire il y a quinze ans.

Ne pas renier l’identité des vins de Bordeaux tout en adaptant ce qui permet de les élaborer, c’est possible ?
S. B. : Pour la majorité du vignoble, le véritable enjeu est de continuer à produire des vins de grande qualité tout en maintenant des rendements entre 40 et 45 hectolitres par hectare, compatibles avec un équilibre économique viable. Produire de grands vins est une chose. Assurer la pérennité économique des exploitations en est une autre.

Ces évolutions agronomiques et climatiques vont-elles redéfinir la notion de fraîcheur, pourtant centrale dans l’identité bordelaise ?
F. M. : Nous ne nous battons pas uniquement pour vendanger plus tôt dans le but d’éviter des vins à 14 % d’alcool. L’objectif est plus subtil puisqu’il s’agit de parvenir à maintenir un niveau d’alcool cohérent avec la maturité aromatique et la maturité phénolique que nous recherchons. Tout l’enjeu est d’aligner les maturités. Cela passe par un travail très précis sur la régulation de la vigueur, l’adaptation de la hauteur de palissage, la limitation du rognage, la gestion de la surface foliaire. L’idée est aussi de favoriser des feuilles plus petites, un couvert végétal plus protecteur, des rangs capables de protéger les raisins les uns des autres. Il existe de nombreux leviers techniques pour préserver la fraîcheur sans sacrifier la maturité.

Le matériel végétal est un levier majeur dans la réalisation de cet objectif.
F. M. : La plupart des clones aujourd’hui largement diffusés ont été sélectionnés dans les années 1960-1970, selon des critères qui correspondaient au contexte de l’époque, pour assurer de la productivité, de la vigueur et de la régularité. Ce matériel a ensuite été massivement multiplié par les pépiniéristes. Or, nous disposons encore de vieilles vignes, issues de sélections plus anciennes, parfois moins standardisées, avec des profils plus intéressants en termes d’équilibre et de résilience. Ce matériel peut être réemployé et remultiplié. Avant d’aller chercher des cépages exogènes comme le touriga ou d’autres variétés, il y a déjà un travail immense à mener au sein même du patrimoine ampélographique bordelais. On peut aussi redonner une place à certains cépages oubliés, rouges comme blancs. Les marges de manœuvre sont nombreuses. Qu’un vigneron ait envie de planter de la syrah, pourquoi pas. Mais ce qui sauvera Bordeaux, c’est sa capacité à réinterroger ses propres ressources, sans perdre son identité.
S. B. : Réduire le sujet climatique à la seule question des cépages est une vision simpliste. C’est regarder le problème par le prisme le plus visible, mais pas forcément le plus pertinent. Avant même de parler de cépage, il y a une multitude de leviers comme l’exposition des parcelles, le sens de plantation des rangs, autrefois pensé pour maximiser l’ensoleillement, la densité de plantation, les pratiques culturales, les produits de protection contre les brûlures solaires, etc. Les leviers sont nombreux pour nous aider à préserver l’identité de Bordeaux.
Dans un contexte de fragilisation économique, votre accompagnement doit-il désormais intégrer une dimension stratégique et entrepreneuriale plus affirmée ?
J. L. : À une époque, le nom du consultant apparaissait presque comme une signature accolée à la propriété, parfois même avant celui du propriétaire ou du directeur technique. Nous avons occupé une position très visible. Aujourd’hui, notre place s’est naturellement déplacée. Nous ne sommes plus là pour être au centre du regard, mais pour accompagner, renforcer l’incarnation des femmes et des hommes, soutenir l’identité des crus et des domaines, etc. C’est un repositionnement sain et volontaire. Le consultant ne doit pas être une marque. Il doit être un facilitateur, un révélateur de singularité. C’est aussi ce recentrage qui a permis la diversité des styles en favorisant plus d’expressions propres à chaque propriété.
F. M. : Notre valeur ajoutée, c’est la hauteur de vue. Nous goûtons énormément, circulons entre les régions, entre les propriétés. Nous sommes capables de dire voilà quel est l’ADN de tel terroir, voilà ce que les autres propriétés n’ont pas, voilà comment le mettre en avant, voilà les outils pour le faire. Notre rôle est de pointer les éléments différenciants, d’aider à les structurer, à les défendre, à les expliquer, tout en apportant une légitimité et un regard extérieur. S’il doit y avoir un accompagnement entrepreneurial, c’est d’aider un domaine à clarifier sa vision, à aligner son itinéraire technique, son style et son discours.

Dès l’origine, votre approche s’est voulue globale, presque systémique, à rebours du consulting œnologique tel qu’il existait alors.
S. B. : L’idée de cette structure de « vignerons consultants » est née précisément de la volonté de sortir d’une vision centrée uniquement sur la vinification ou sur un acte technique isolé pour revenir à une approche complète, de la vigne au vin. Ensuite, l’agronomie s’est imposée naturellement, avec l’intégration de deux personnes à temps plein exclusivement vouées à cela, à l’environnement et à l’accompagnement des conversions biologiques. Cette décision a été prise dès 2016. Nous sommes les seuls, dans notre paysage concurrentiel, à avoir intégré aussi fortement cette dimension dans notre structure. Puis la communication, parce que nous avons compris que l’on ne pouvait plus dissocier la production du récit. Aujourd’hui, le contexte pousse encore plus loin cette logique de globalisation du projet. Accompagner une propriété, c’est optimiser chaque geste technique, économique, stratégique, etc. C’est penser à la fois expression du lieu, rentabilité économique de l’entreprise accompagnée et cohérence du message.
F. M. : C’est peut-être l’un des moments les plus intenses de notre carrière. Il faut poser les fondamentaux de ce qu’est le « bordeaux contemporain » et formuler pourquoi Bordeaux est légitime, aujourd’hui, à revendiquer davantage de désirabilité. Il faut dire que la révolution a eu lieu et que les vins sont désormais au rendez-vous.

Votre rôle dépasse la seule dimension technique pour entrer dans celui du discours et de la responsabilité collective. Qu’est-ce qui vous a conduits à assumer cette position ?
F. M. : Nous constatons qu’il existe un déficit de message et nous nous sentons investis parce que nous sommes à la fois acteurs et observateurs. Alors nous prenons la parole. Et finalement, c’est dans la continuité logique de notre histoire. Depuis le début, nous ne nous sommes jamais intéressés uniquement au vin, mais aussi au contexte, au sens de notre action collective et à ses messages.
S. B. : Ce sera un combat patient, presque un corps-à-corps. Le vin reste un marché large, un marché vivant. Si nous faisons correctement notre travail, il y aura toujours des consommateurs. Il ne faut pas se réfugier derrière les modes, ni derrière les effets d’annonce. Il ne s’agit pas d’annoncer la fin d’un modèle. Bordeaux n’est pas en fin de cycle. Il est en mutation.

Thierry Bellicaud : « Nous sommes prêts pour ces nouveaux défis »

La maison Jean Loron incarne fortement l’axe Beaujolais-Mâconnais, deux régions viticoles très entremêlées.
Quand on est dans le village de Fuissé et que l’on gravit la colline pour basculer vers Leynes, on entre dans le Beaujolais presque sans s’en apercevoir. Le village a ainsi la possibilité de produire à la fois du beaujolais-villages et du saint-véran. Le Beaujolais et le Mâconnais, c’est un puzzle, deux pièces que l’on assemble, qui ont chacune leur histoire et des terroirs différents. La grande force de Jean Loron, qui existe depuis 1711, est de comprendre parfaitement cette région, et de mettre en valeur ses différents terroirs.

Vous proposez des vins issus de ces deux territoires. Comment s’effectue la ligne de partage ?
Le domaine Auvigue et celui de Chassipol, qui lui est rattaché, produisent des vins du Mâconnais. Ceux du Beaujolais sont issus du domaine de la Rochelle pour les moulin-à-vent, les saint-amour et les chénas, du château Bellevue pour les morgons, les fleuries et les beaujolais blancs, du domaine de la Vieille Église pour les juliénas, du château de la Terrière pour les brouillys, les régniés et nos beaujolais-villages, et enfin de La Croix Blanche pour les beaujolais-lantignié. Toutes ces propriétés représentent le vignoble maison, couvrant environ 200 hectares, soit un potentiel de 800 000 bouteilles. Nous sommes présents dans huit des dix crus du Beaujolais et disposons également de deux sites de vinification destinés aux moûts et raisins que nous achetons à nos partenaires, dotés d’un potentiel de 15 000 hectolitres chacun. Le maître mot reste la maîtrise de nos matières premières pour que le savoir-faire de nos équipes puisse pleinement s’exprimer.

Après plus d’un an à la tête de la maison, quels sont les atouts du Beaujolais que vous avez identifiés ?
Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Il y a vingt-cinq ans, le Beaujolais s’étendait sur 21 000 hectares. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 10 à 12 000, dont 2 000 consacrés aux crémants. Alors que d’autres régions viticoles traversent des crises importantes, j’ose espérer que nous avons fini de manger notre pain noir. Nous sommes dans une région extraordinaire, même l’Unesco l’a reconnu avec la création en 2018 du géoparc du Beaujolais, le seul géoparc viticole au monde. Nous avons des sous-sols fantastiques, d’une richesse et d’une diversité incroyables, avec des argilo-calcaires, du granit, des roches volcaniques, du grès, du schiste, des marnes, etc.

Et cette diversité de terroirs s’exprime pleinement dans les crus ?
Nous allons plus loin encore en mettant en avant nos parcellaires, une douzaine en tout. Je peux citer par exemple, le moulin-à-vent Champ de Cour, le morgon Le Clos ou encore le juliénas Clos des Poulettes. Ces vins très qualitatifs ne sont produits que lorsque le millésime le permet. Ce travail n’est qu’une étape vers la reconnaissance des premiers crus, un dossier dans lequel la maison Jean Loron est pleinement engagée. Les avancées sont inégales. Les appellations fleurie et morgon sont bien positionnées, moulin-à-vent un peu moins. Je pense que cela devrait se faire d’ici cinq à dix ans. Le jour où le Beaujolais aura ses premiers crus, on sera enfin entrés dans une nouvelle ère et tout le monde comprendra que nous sommes capables de produire de grands vins. Regardons pouilly-fuissé : l’obtention des premiers crus, sur le millésime 2020, a dopé l’intérêt des amateurs pour cette appellation. Mais n’oublions pas que le beaujolais-villages reste un très bon ambassadeur de la région. Jean Loron en est d’ailleurs le plus important producteur et c’est également une de nos priorités.

C’est dans ce cadre que s’inscrit votre projet au château de Néty ?
En effet, nous avons racheté ce château situé à Saint-Étienne-des-Ouillères et nous sommes en train de restructurer son vignoble de 50 hectares d’un seul tenant et de replanter après arrachage. C’est un laboratoire grandeur nature sur lequel on travaille beaucoup, en prenant notre temps, pour mener une véritable démarche agronomique. Cela nécessite un investissement important, mais nous nous devons de ne pas abandonner les plus belles terres que l’on peut trouver en beaujolais-villages, à Lantignié, à Quincié, au Perréon. C’est aussi une manière de nous assurer des approvisionnements de grande qualité.

Vous êtes aussi très impliqué dans le développement et la promotion du beaujolais blanc.
Les terroirs argilo-calcaires du sud du Beaujolais se prêtent à merveille au chardonnay. La maison y déploie tout son savoir-faire en matière de vinification des blancs. Nous croyons beaucoup à cette appellation qui offre des vins gourmands et qui incarnent ce que j’aime appeler la « beaujonomie ». Sur les cinq cents hectares plantés, nous en cultivons cinq et souhaitons passer rapidement à dix. Je siège désormais dans la commission beaujolais blanc de notre interprofession.

Côté Mâconnais, vous vous consacrez beaucoup à votre pépite encore confidentielle, Auvigue.
Si Jean Loron est un acteur discret, mais reconnu, ce domaine demeure injustement méconnu. Pourtant, il dispose d’un site incroyable en plein centre du village de Fuissé, aménagé dans une église remarquablement restaurée, et s’appuie sur des terroirs exceptionnels : mâcon-villages, saint-véran ou pouilly-fuissé, village et premiers crus. Sans oublier les 22 hectares de vignes du village de Chardonnay. Quant à l’équipe, elle est ultra compétente tant à la vigne qu’en cave. Nos vins commencent à rencontrer un vrai succès. La SAQ, l’importateur québécois, vient de référencer notre pouilly-fuissé tandis que la Norvège s’est entichée de notre « chardonnay de Chardonnay ». Il est important de remettre Auvigue au centre des attentions, surtout dans un contexte où les vins du Mâconnais connaissent un regain d’intérêt. L’enchérissement des vins de Côte-d’Or a créé un appel d’air pour la région, dans lequel il faut impérativement s’engouffrer. Les projecteurs sont désormais braqués sur nous avec la montée en premier crus de nombreux parcellaires de pouilly-fuissé, profitons-en.

Beaujolais et Mâconnais sont donc deux terroirs d’avenir pour les amateurs de vins exigeants ?
Nos régions ont souffert, certains vignerons ont dû abandonner leurs vignes. Mais je pense, sans être déraisonnablement optimiste, que l’avenir se montrera plus radieux. Nous avons un potentiel incroyable, des vins de qualité, des premiers crus dans le Mâconnais et, je l’espère, bientôt dans le Beaujolais. La maison Jean Loron aura son rôle à jouer. Nous sommes prêts pour ces nouveaux défis. Nos vignobles ont été restructurés : la taille gobelet a été remplacée par le cordon pour permettre de mécaniser le travail, nous avons investi dans des tracteurs et des enjambeurs électriques, protégé notre vignoble du Beaujolais avec des filets anti-grêle. Nous avons renforcé nos standards de qualité et de sécurité pour mieux contrôler les risques liés à notre chaîne d’approvisionnements et aux matières premières et intégré une démarche RSE. Une cinquantaine d’hectares sont déjà cultivés en bio et tous nos domaines sont certifiés Haute valeur environnementale. Nos rouges sont vinifiés sans SO2, le gamay étant particulièrement sensible au soufre, et nous disposons d’un laboratoire d’analyse intégré. Enfin, notre équipe apporte à la mise en bouteille le plus grand soin et tous nos vins sont bouchés avec des Diam’s, ce qui élimine tout risque de goût de bouchon. Ces choix structurants nous donnent aujourd’hui les moyens de répondre aux enjeux viticoles de demain.

Chenin singulier, Loire plurielle

Liquoreux

Domaine de Bablut, Grandpierre 2019, coteaux-de-l’aubance
Il associe notes d’abricot frais, mangue, safran et miel. La bouche, riche et tendue, s’équilibre avec justesse et s’achève sur une finale d’une belle ampleur.
94/100 – 28 euros

Domaine des Baumard, Clos Sainte-Catherine 2019, coteaux-du-layon
De la richesse aromatique, avec une bouche charpentée et de belle précision. La tension minérale et la persistance remarquable signent un vin de bel équilibre.
94/100 – 16,20 euros

Château Soucherie, Patrimoine 2022, coteaux-du-layon
Ce 2022 exprime l’abricot confit, le coing, la pêche et la cire d’abeille, relevés d’une touche florale et d’épices douces. La sucrosité s’équilibre par une acidité vive, apportant fraîcheur et tenue.
92/100 – 16 euros

Domaine de Juchepie, La Passion 2021, coteaux-du-layon Faye
Ce vin dévoile des flaveurs d’abricot, de miel, de safran et de fruits confits. La bouche, généreuse et longue, conjugue intensité et énergie, confirmant tout son éclat dans le millésime.
94/100 – 48 euros

Domaine des Baumard, quarts-de-chaume grand cru 2014
Matière riche, fuselée et dynamique, portée par une trame tendue. Bouche entre finesse florale, douceur du miel, volupté des coulis de fruits et vibration saline. C’est un régal.
96/100 – 47,20 euros

Domaine de la Bergerie, quarts-de-chaume grand cru 2017
Juste équilibre entre matière, sucrosité et acidité. À l’ouverture, il gagne en raffinement et déploie une énergie noble, soutenant une liqueur à la fois fine et intense.
96/100 – 52 euros

Domaine FL, Les Varennes 2015, quarts-de-chaume grand cru
Ce vin évolue vers une richesse affirmée, sur les fruits secs, la pâte de coing et la marmelade d’orange. La finale, longue et persistante, gagne en élégance grâce à une minéralité structurante.
94/100 – NC

Domaine du Petit Métris, quarts-de-chaume grand cru 2022
Matière dense et onctueuse, marquée par des notes de miel, de fruits confits et de safran. La bouche s’impose par une plénitude ample et harmonieuse.
96/100 – 36 euros

Moelleux

Domaine de Bablut, Unique 2020, coteaux-de-l’aubance
Il s’ouvre sur l’ananas frais. La bouche, élégante et structurée, équilibre acidité et sucrosité. L’évolution révèle une intensité miellée en net progrès.
91/100 – 22 euros

Domaine de Bois Mozé, Élégance 2022, coteaux-de-l’aubance
Séduisant par sa richesse aromatique et son équilibre. La sucrosité, fine et intégrée, s’appuie sur une acidité mûre et une minéralité franche qui structurent l’ensemble.
92/100 – 14,40 euros

Domaine de Haute-Perche, Les Fontenelles 2022, coteaux-de-l’aubance
Notes d’abricot confit et touches de safran structurent un ensemble expressif. La tension en soutien apporte relief et équilibre, inscrivant cette cuvée parmi les meilleurs de son appellation.
93/100 – 24 euros

Domaine du Petit Métris, coteaux-du-layon 2023
Ce vin déploie des notes d’orange confite, de miel et d’abricot sec. La bouche, riche et précise, s’étire sur une finale abricotée. Un chenin lumineux, alliant puissance et fraîcheur.
92/100 – 10,90 euros

Domaine de Juchepie, Quarts de Juchepie 2020, coteaux-du-layon Faye
Ce cru s’impose, millésime après millésime, comme une référence. Ses 100 grammes de sucres résiduels s’équilibrent par une grande fraîcheur et de jolis amers qui lui donnent de la complexité.
93/100 – 32 euros

Domaine Vincent Carême, vouvray 2024
Issue de raisins en surmaturation, cette cuvée s’exprime sur l’ananas frais, l’abricot et une touche fumée. La bouche sensuelle et profonde accompagne idéalement les fromages bleus.
93/100 – 26 euros

Domaine du Clos Naudin, Réserve 2022, vouvray
Ce 2022 s’ouvre sur des zestes confits et l’orange sanguine. La bouche rayonne, entre onctuosité et tension. La finale, sur les notes de thé et de tabac, lui donne beaucoup de caractère.
98/100 – 55 euros

Domaine Huet, Le Mont 2023, vouvray
Ce moelleux aux notes d’abricot, d’épices douces, de verveine et de tilleul séduit par sa bouche dynamique, prolongée par une finale crayeuse qui lui apporte relief et fraîcheur.
95/100 – 35 euros

Demi-sec

Domaine François Chidaine, Clos Habert 2020, montlouis-sur-loire
Notes de fruits jaunes et de safran, bouche tendre et digne des grands millésimes, avec une tension saline qui révèle le terroir et signe une évolution remarquable en bouteille.
93/100 – 27 euros

Domaine François Chidaine, Les Tuffeaux 2020, montlouis-sur-loire
Il séduit par sa richesse équilibrée par une juste tension. Sa texture et sa légère sucrosité s’accordent harmonieusement avec la cuisine asiatique.
93/100 – 23,40 euros

Domaine La Grange Tiphaine, Les Grenouillères 2023, montlouis-sur-loire
Ce demi-sec séduit par son équilibre, porté par des notes de mangue et de safran. La trame minérale, pure et traçante, apporte précision et allonge.
93/100 – 26 euros

Domaine Vincent Carême, Tendre 2022, vouvray
Ce demi-sec aux notes de fruits jaunes et de safran offre une bouche tendre et gastronomique. Sa tension saline fera merveille avec une cuisine orientale.
93/100 – 17,50 euros

Domaine Huet, Clos du Bourg 2023, vouvray
Le terroir argilo-calcaire confère à cette cuvée une matière tendre et séduisante. L’équilibre de la bouche ouvre un large champ d’accords, notamment avec les viandes blanches.
94/100 – 33 euros

Sec

Domaine des Hardières, Les Bonnes Blanches 2022, anjou
Matière ronde, portée par des notes de fleurs blanches et de fumé. L’attaque souple évolue vers une tension affirmée qui structure la bouche.
90/100 – 26,20 euros

Domaine de Bablut, Petit Princé 2019, anjou
De l’envergure et de la profondeur minérale en bouche qui lui confèrent une tenue remarquable à table tout au long du repas. Belle réussite.
92/100 – 19,50 euros

Domaine Patrick Baudouin, Clos des Bruandières 2023, anjou
Bouche onctueuse avec des nuances de fruits jaunes, soutenue par une finale minérale aux amers élégants, appelant naturellement un accord avec des asperges blanches.
92/100 – 40 euros

Domaine Patrick Baudouin, Le Cornillard 2023, anjou
Il s’impose par sa définition précise, alliant une attaque onctueuse à une tension minérale profonde qui structure l’ensemble. Une des réussites majeures du millésime.
94/100 – 40 euros

Domaine Belargus, Ronceray 2022, anjou
Un chenin qui conjugue une belle concentration à un éclat stimulant, trouvant un équilibre juste entre ampleur et fraîcheur.
92/100 – 40 euros

Domaine de la Bergerie, Vauchaumier 2020, anjou
Profil presque tannique qui s’appuie sur un fumé précis et qui souligne les fruits jaunes et les fleurs blanches, apportant relief et noblesse à la finale.
93/100 – 21 euros

Domaine de Bois Mozé, Clos de Lorette 2020, anjou
Parfums de clémentine, relevés de notes fumées et salines qui apportent allonge et profondeur. Une référence parmi les secs.
93/100 – 22,40 euros

Domaine Thibaud Boudignon, À François(e) 2022, anjou
Fruit pur mêlant violette, noyau d’abricot et agrumes. Le vin avance, tendu et élancé, vers une finale portée par l’expression du sol et de nobles accents minéraux.
94/100 – 50 euros

Domaine Thibaud Boudignon, anjou 2023
Attaque caressante sur les fruits jaunes. La minéralité s’impose dès l’entrée de bouche, portant le vin avec une vibration précise, idéale pour accompagner des asperges à la mayonnaise.
93/100 – 30 euros

Clau de Nell, Tuffalun 2022, anjou
Traçant et salin, ce vin s’appuie sur une tension mesurée. Sa précision et sa fraîcheur en font un compagnon idéal pour des rillettes de porc.
90/100 – 45,50 euros

Domaine Drost, Franc de Pied 2022, anjou
Issu d’une vigne franche de pied plantée en 2000 sur sable, à très faible rendement, ce chenin révèle une concentration remarquable au nez comme en bouche. Un exercice de style abouti.
92/100 – 60 euros

Domaine Drost, La Haie Longue 2022, anjou
Issu de vignes de 30 à 40 ans sur schiste carbonifère, ce 2022 livre des notes fumées et réglissées. Élevé plus d’un an, il se montre concentré, avec un bel élan en finale.
91/100 – 30 euros

Château de Fesles, anjou 2021
Sa robe dorée développe des notes de pomme au four. La bouche, ample et charnue, s’équilibre avec précision, dans une expression à la fois généreuse et maîtrisée.
91/100 – 13 euros

Domaine Le Fief Noir, Bonnes blanches 2023, anjou
Issu d’un grand terroir de l’Anjou, ce chenin élevé 12 mois en amphore de grès et en fût, offre une attaque ample et caressante, puis gagne en énergie jusqu’à une finale dynamique.
91/100 – 28 euros

Le Clos Galerne, Les Rouannières 2023, anjou
Ce 2023 se distingue par une belle vibration minérale, portée par un profil vertical et une vitalité qui dynamise l’ensemble avec netteté et précision.
91/100 – 28 euros

Domaine de Haute Perche, Clos des Constants 2023, anjou
Sur terroir argilo-schisteux, ce clos s’exprime sur des notes d’abricot et de tilleul. La bouche allie densité et énergie, offrant une matière ample portée par une belle tension.
91/100 – 24 euros

Domaine de Juchepie, Mont 2022, anjou
Attaque enrobante, rapidement relayée par des amers élégants dès le cœur de bouche, apportant relief et dynamisme à l’ensemble.
90/100 – 22 euros

Domaine Ogereau, Les Bonnes Blanches 2023, anjou
Le profil, longiligne, s’appuie sur une maturité juste qui apporte de l’épaisseur à la bouche, tout en préservant tension et précision.
92/100 – 29 euros

Château de Plaisance, Ronceray 2023, anjou
Droit et longiligne, animé par une tension fine. La finale, marquée par des zestes de pomelo, apporte éclat et relief.
93/100 – 26 euros

Château Soucherie, Blanc Ivoire 2023, anjou
Joli blanc qui file droit, porté par une tension précise. La finale dévoile de subtils zestes de pomelo, apportant fraîcheur et relief à l’ensemble.
89/100 – 17 euros

Domaine Philippe Alliet, chinon 2023
Ce millésime délicat révèle une trame d’une grande pureté, portée par une maturité juste. La finale, marquée par de nobles amers, signe l’un des chenins les plus aboutis de la région.
94/100 – 23 euros

Domaine Bernard Baudry, chinon 2022
Ce chenin allie caresse et énergie, porté par une fine salinité. Une expression gourmande et tendue, qui trouve un écho savoureux avec un toast au beurre truffé.
90/100 – 20 euros

Domaines Baudry-Dutour, Château de Saint-Louans 2018, chinon
Un élevage de 24 mois accompagne avec justesse une matière riche et onctueuse, apportant structure et harmonie sans jamais alourdir l’ensemble.
93/100 – 30 euros

Domaine des Bernard, La Côte 2022, chinon
Issu du secteur de La Croix Boissée, ce chenin séduit par sa rondeur immédiate et son expression généreuse, offrant une approche directe et engageante.
89/100 – 26 euros

Domaine de la Chapelle, Les Grands Bournais 2023, chinon
D’un bel équilibre, il déploie une énergie franche et une bouche longue, portée par une progression fluide et une finale étirée.
92/100 – 18 euros

Pierre et Bertrand Couly, Les Blancs Closeaux 2024, chinon
Ce millésime s’exprime sur des notes de fleurs blanches, porté par une tension juste qui lui confère fraîcheur et équilibre.
90/100 – 17 euros

Domaine Fabrice Gasnier, Le Clos de la Cure 2023, chinon
Le vin s’ouvre sur des notes d’agrumes et déploie une énergie constante, porté par une trame vive et une belle tension de bout en bout.
91/100 – 12,50 euros

Domaine Charles Joguet, Les Charmes 2022, chinon
Les saveurs s’expriment avec subtilité, portées par une allonge finement ciselée qui prolonge le vin avec précision et élégance.
93/100 – 27 euros

Domaine de la Noblaie, Chante le Vent 2023, chinon
Fruit vibrant de vitalité pour ce vin qui déploie une finale d’une belle allonge, saline, savoureuse et qui s’accorde naturellement avec un fromage de chèvre.
92/100 – 13,50 euros

Domaine du Petit Bondieu, Le Haut-Midi 2022, chinon
L’éclat de la saveur séduit sans jamais alourdir. Le vin tapisse le palais avec finesse, offrant une matière enveloppante et une sensation de pureté maîtrisée.
91/100 – 16 euros

Domaine Olga Raffault, Cuvée Or 2021, chinon
Nez fruité dense et expressif, relevé d’agrumes. La trame minérale, saline et pierreuse, s’appuie sur une tension parfaitement tenue, apportant précision et relief.
93/100 – 30 euros

Domaine Teyras de Grandval, chinon 2023
La matière onctueuse s’équilibre avec une tension juste, apportant relief et précision. La finale saline prolonge la bouche avec élégance et lui confère une belle dimension.
91/100 – 34 euros

Domaine de Bellivière, L’Effraie 2022, coteaux-du-loir
Ce vin dévoile un nez d’agrumes et de fruits exotiques confits, prolongé en bouche. Une fine minéralité structure le cœur et affine la finale. L’intensité croît, portée par de nobles amers.
93/100 – 23 euros

Domaine de Bellivière, Vieilles vignes éparses 2022, coteaux-du-loir
Le fumé souligne les fruits jaunes, tandis que de fins amers traversent la bouche et apportent de la vibration. Avec le temps, ce chenin va s’imposer comme l’une des très grandes réussites de ce millésime.
95/100 – 42 euros

Domaine François Chidaine, Clos du Breuil 2023, montlouis-sur-loire
Issue de vieilles vignes sur argile à silex, cette cuvée exprime une maturité tardive. Le 2023 se montre droit, gagnant en densité et en ampleur au fil de l’aération.
92/100 – 26 euros

Domaine François Chidaine, Les Bournais 2023, montlouis-sur-loire
Cette cuvée séduit par ses parfums de clémentine, relevés de notes fumées et salines. Intense et raffinée, elle déploie un fruit pur, porté par une tension minérale vibrante, sans jamais céder à l’élevage.
94/100 – 33 euros

Domaine La Grange Tiphaine, Clef de Sol 2023, montlouis-sur-loire
Expression dans un registre vertical, porté par une attaque énergique et une maturité juste. La finale, nette et minérale, prolonge l’ensemble avec précision.
93/100 – 24 euros

Domaine Le Rocher des Violettes, Le Grand Clos 2022, montlouis-sur-loire
Généreux et dynamique, la trame se montre finement minérale, animée par des extraits secs savoureux. La finale, énergique et saline, apporte profondeur et relief à l’ensemble.
93/100 – 26 euros

Domaine Le Rocher des Violettes, La Rochère 2022, montlouis-sur-loire
Planté en 2017 sur argilo-calcaire, ce chenin à juste maturité exprime des notes d’agrumes confits. Aujourd’hui encore refermé, le vin laisse entrevoir un grand potentiel de complexité.
92/100 – 19 euros

Domaine de la Taille aux Loups, Clos de Mosny 2023, montlouis-sur-loire
Attaque énergique sur les zestes d’agrumes et les fruits blancs, avec une montée en intensité vers des notes de bergamote et de craie, pour une finale vibrante et explosive.
96/100 – 25 euros

Domaine de la Taille aux Loups, Clos Michet 2023, montlouis-sur-loire
Exposé plein sud, ce haut de coteau calcaire donne un chenin aux notes de mangue et d’agrumes confits qui gagnent en intensité, étirées par une finale noble qui apporte allonge et distinction.
94/100 – 22 euros

Domaine de la Taille aux Loups, Les Hauts de Husseau 2023, montlouis-sur-loire
Porté par des vignes de 80 à 110 ans, ce parcellaire dominé par le calcaire produit un blanc très pur d’une grande salinité, qui accompagne une intensité minérale jusqu’à une finale remarquable.
97/100 – 26 euros

Château de Brézé, Cuvée Des Jumelles 2023, saumur
Attaque saillante aux accents d’agrumes affirme le profil, puis le vin retrouve son équilibre dans un cœur de bouche plus posé et harmonieux.
90/100 – 25 euros

Domaine Fabien Duveau, Poyeux 2022, saumur
Attaque riche pour ce vin qui gagne en tension et en précision dès le cœur de bouche. La finale, portée par la minéralité, lui confère toute sa dimension.
92/100 – 25 euros

Clos de l’Écotard, Les Pentes 2022, saumur
Dès l’attaque, une chair pulpeuse s’installe, puis s’étire grâce à de fins amers qui structurent l’ensemble. Un vin complet, à la fois précis et raffiné.
92/100 – 56 euros

Domaine Guiberteau, Brézé 2022, saumur
Ce grand terroir ligérien imprime une résonance continue du début à la fin de bouche de ce 2022, apportant relief et complexité à la richesse du millésime. Un très grand blanc, taillé pour un homard.
96/100 – 60 euros

Domaine Arnaud Lambert, David 2022, saumur
À la fois enveloppant et tonique, il déploie une matière précise, bien enrobée dans ses contours. La bouche s’étire avec constance jusqu’à une finale assise. Idéal sur poissons nobles ou viandes blanches.
93/100 – 28 euros

Domaine Arnaud Lambert, La Rue 2021, saumur
Dans le style emblématique de la maison, il séduit par une chair vibrante, soutenue par un fond de fruits blancs précis et lumineux.
94/100 – 46 euros

Domaine de Nerleux, Les Loups Blancs 2023, saumur
Fleuron du domaine, cette cuvée de chenin déploie une verticalité épanouie, prolongée par une résonance finale d’une grande précision, finement ciselée.
92/100 – 19 euros

Château de Parnay, Chemin des Murs 2023, saumur
Portée par une jolie matière, la bouche est parfaitement équilibrée et s’achève par une finale marquée par des amers salins, parfaitement dans le ton du millésime.
91/100 – 25 euros

Domaine des Roches Neuves, Clos Romans 2023, saumur
Porté par une énergie marine, le vin déploie un cœur d’agrumes frais, puis s’étire sur un grain calcaire très pur, relevé de jolis amers. Une expression précise, idéale sur des langoustines.
97/100 – 57 euros

Domaine des Roches Neuves, L’Insolite 2023, saumur
Issu d’un terroir de silex, ce blanc affiche une grande pureté de profil et une allonge remarquable. Le tranchant salin vient structurer l’ensemble avec netteté et précision.
95/100 – 24 euros

Clos Rougeard, Brézé 2019, saumur
Bel équilibre entre richesse et tension, porté par une intensité aromatique de grand millésime. Des notes d’ananas rôti dialoguent avec une salinité fine. Un 2019 taillé pour un homard.
95/100 – NC

Domaine Antoine Sanzay, Les Salles Martin 2022, saumur
La finale, animée d’un élan salin, relance la bouche ronde de ce chenin avec justesse. Un blanc pleinement dans la tonalité des meilleurs du secteur.
92/100 – 32 euros

Château de Villeneuve, Les Cormiers 2022, saumur
Malgré un millésime solaire, ce 2022 conserve un équilibre frais, porté par une attaque onctueuse et énergique. La bouche s’étire et rebondit sur une finale saline pure. L’un des vins marquants du millésime.
96/100 – 25 euros

Château Yvonne, Le Gory 2022, saumur
Il conjugue richesse et énergie grâce à une belle allonge saline. L’ensemble reste précis et dynamique, idéal en accord avec un brochet sauce nantaise.
91/100 – 44 euros

Domaine Patrick Baudouin, Bellevue 2023, savennières
Fringant, ce savennières se montre parfaitement déjà en place. La salinité vient équilibrer des accents de fleurs blanches et de fruits jaunes, avec une belle précision d’ensemble
94/100 – 40 euros

Domaine des Baumard, Clos du Papillon 2020, savennières
Fruité dense et expressif, relevé d’une touche d’agrumes, trame minérale, saline et pierreuse, préserve une tension remarquable. Un grand vin de gastronomie, solaire et énergique.
93/100 – 28,20 euros

Domaine de la Bergerie, Clos Le Grand Beaupréau 2020, savennières
Sur la partie ouest du Clos du Grand Beaupréau, ce parcellaire sur grès superficiels développe un profil singulier, marqué par des notes de mangue et d’agrumes. La bouche, riche et dynamique, conjugue sensualité et minéralité avec justesse.
94/100 – 25 euros

Domaine Thibaud Boudignon, Clos de Frémine 2022, savennières
Dense et traçant, avec des saveurs pures d’agrumes, de rhubarbe et de citron, relevées d’une touche de curcuma. Le cœur de bouche, marqué par la minéralité, prolonge une fraîcheur dynamique jusqu’au rebond final.
95/100 – 60 euros

Domaine Thibaud Boudignon, Clos de la Hutte 2022, savennières
Expression vibrante qui séduit par sa pureté et sa résonance. Le cœur de bouche, juteux et salin, irradie la finale. Une interprétation aboutie de ce terroir de schistes aux sols sableux sur roche mère.
96/100 – 80 euros

Domaine du Closel, Le Clos du Papillon 2023, savennières
Dès l’attaque, le chenin révèle une maturité aboutie, avec une enveloppe ample et précise. La finale gagne en assise et en énergie, portée par une minéralité plus affirmée.
93/100 – 43 euros

Domaine du Closel, Les Caillardières 2023, savennières
Sur cette parcelle de schistes et grès, le 2022 dévoile des accents de fruits jaunes, avec une générosité bien tenue par de fins amers. Un vin structuré, qui évolue avec justesse.
91/100 – 36 euros

Domaine FL, Clos du Parc 2019, savennières
Issu de vignes du parc de Chamboureau, ce cru dévoile un nez élégant, mêlant agrumes frais, fruits exotiques et pierre humide. L’attaque, nette, précède une finale longue, minérale et équilibrée, marquée par des notes d’agrumes et de pierre à fusil.
95/100 – 30,40 euros

Domaine FL, Le Parc 2019, savennières
Au profil précis, le vin mêle des flaveurs de fruits blancs frais à une minéralité palpable, apportant profondeur et élégance. Des notes d’agrumes et une touche saline persistante renforcent la sensation de fraîcheur.
94/100 – 30,40 euros

Domaine Damien Laureau, savennières-roche-aux-moines 2021
Sur ce grand terroir, le vin se distingue par la pureté de son expression. L’intensité de bouche s’accompagne d’une belle verticalité, prolongée par une finale minérale très classique.
93/100 – 99 euros

Domaine Ogereau, Clos Le Grand Beaupréau 2023, savennières
Il se distingue par la pureté de sa définition, avec une allonge remarquable et une grande précision de bouche. Une valeur sûre.
94/100 – 34 euros

Famille Saget, L’Effet Papillon 2021, savennières
Le nez s’ouvre sur des arômes de fruits jaunes mûrs (coing, abricot, mirabelle) complétés par des notes de miel, de vanille et d’épices douces. Matière à la fois dense et élancée, soutenue par une acidité structurante.
93/100 – 19 euros

Château Soucherie, Clos des Perrières 2023, savennières
De ce clos de 1,80 hectare, aux sols mêlant sables éoliens, pierres volcaniques, schistes et granite, le vin tire des flaveurs de fruits blancs, d’agrumes et de fumé. La bouche, énergique, s’étire sur une finale persistante aux amers équilibrés.
92/100 – 39 euros

Domaine FL, savennières-roche-aux-moines 2018
Au nez, des flaveurs intenses de poire d’Anjou et de pierre à fusil s’imposent. L’attaque, franche, est portée par une arête minérale qui structure l’ensemble. À carafer ou à attendre quelques années.
96/100 – 54 euros

Domaine aux Moines, savennières-roche-aux-moines 2023
À ce stade, il demande de l’aération pour livrer sa pleine expression. Plus vertical qu’opulent, il concentre son énergie en finale, sur une intensité minérale aux jolis amers. À laisser évoluer en cave.
93/100 – 45 euros

Domaine François Chidaine, Baudoin 2023, vin de France
Issu d’un clos de Vouvray, le vin déploie une trame élancée et profonde, d’un grand raffinement. Encore en devenir, il est promis à une évolution remarquable sur plusieurs décennies.
96/100 – 33 euros

Château de Fosse-Sèche, Arcane 2023, vin de France
Un chenin au profil vertical qui séduit par sa précision et son équilibre déjà en place. Une expression nette, idéale en accord avec des rillettes de porc noir.
90/100 – 28 euros

Domaine de la Grange Saint-Sauveur, Chenin centenaire 2023, vin de France
Structuré, ce chenin conjugue épaisseur et tension, prolongé par un élan salin final particulièrement dynamique.
92/100 – 50 euros

Domaine La Chance, Volte-Face 2023, vin de France
Pour le deuxième millésime de cette cuvée, le vin gagne en envergure, avec un toucher sensuel et une bouche portée par des équilibres salins, précis et harmonieux.
90/100 – 17 euros

Domaine aux Moines, Le Berceau des Fées 2024, vin de France
Dans un registre immédiat, ce chenin offre un équilibre juste entre acidité et maturité. Accessible et précis, il s’accorde déjà avec des asperges accompagnées de mayonnaise.
91/100 – 26 euros

Domaine de la Taille aux Loups, Clos de la Bretonnière 2023, vin de France
Attaque dense pour un vin à la bouche minérale d’une grande pureté. Une réussite majeure, par son équilibre et sa persistance.
97/100 – 28 euros

Domaine Vincent Carême, Le Clos 2022, vouvray
Attaque ample, relayée par un étirement crayeux précis du cœur jusqu’à la finale. Le vin s’affine avec le temps et s’impose comme l’un des plus accomplis de la cave sur ce millésime.
94/100 – 29 euros

Domaine Vincent Carême, Le Peu Morier 2023, vouvray
Issu de vieilles vignes plantées sur des sols d’argile à silex, c’est un chenin onctueux soutenu par une trame minérale. De beaux amers en finale relancent la bouche et prolongent l’équilibre.
93/100 – 25 euros

Domaine du Clos Naudin, vouvray 2024
Une sélection drastique a conduit à des rendements resserrés, gage de concentration. Encore légèrement fermé, le vin laisse déjà entrevoir un potentiel solide, porté par une matière dense et maîtrisée.
93/100 – 29 euros

Domaine Huet, Clos du Bourg 2024, vouvray
Issu de ce terroir argilo-calcaire, le vin conjugue force et raffinement, tempérant l’empreinte du millésime. Structuré et précis, ce sec est promis à une évolution lente et devrait surprendre avec les années.
93/100 – 32 euros

Domaine Huet, Le Haut-Lieu 2024, vouvray
Ce parcellaire se distingue par une grande verticalité saline, qui porte et étire son intensité avec précision. Une expression élancée, particulièrement à l’aise au côté d’une volaille.
92/100 – 24 euros

Domaine Huet, Le Mont 2024, vouvray
Il déploie une matière fine, longiligne et subtile, portée par une verticalité d’une grande justesse. Une expression précise et élancée, idéale en accord avec des rillettes de thon.
93/100 – 32 euros

Domaine François Pinon, Les Déronnières 2023, vouvray
Ce parcellaire issu d’une côte calcaire séduit par sa définition précise et sa finale crayeuse, d’une grande pureté, qui prolonge la bouche avec finesse et justesse.
92/100 – 22,50 euros

Benjamin Serer, Le Bouchet 2022, vouvray
Cœur de bouche onctueux, dynamisé par une tension saline qui étire la matière et prolonge l’équilibre. L’ensemble séduit par sa justesse.
92/100 – 21 euros

Bordeaux, s’adapter pour briller

Photo : Fabrice Leseigneur.

La question de l’évolution du goût n’est pas nouvelle. Il y a trois siècles, Montesquieu soulignait déjà l’extrême volatilité des attentes des marchés étrangers. Il observe, et c’est d’une modernité frappante : « La Guyenne (Ancienne province française dont Bordeaux faisait partie, ndlr) doit fournir à l’étranger différentes sortes de vins, dépendantes de la diversité de ses terroirs. Or le goût des étrangers varie continuellement, et à tel point qu’il n’y a pas une seule espèce de vin qui fût à la mode il y a vingt ans qui le soit encore aujourd’hui ; au lieu que les vins qui étaient pour lors au rebut sont à présent très estimés. Il faut donc suivre ce goût inconstant, planter ou arracher en conformité. » (Montesquieu, Mémoire contre l’arrêt du Conseil du 27 février 1725 portant défense de faire des plantations nouvelles en vignes dans la généralité de Guyenne, 1727). Et il précise : « Les Anglais, les Hollandais, les Hambourgeois, les Danois, tous les peuples du Nord, qui sont les consommateurs des vins de Guyenne, changent continuellement de goût. Il y a vingt ans qu’ils prenaient les vins blancs, ensuite ils ont préféré les clairets, puis les rouges : aujourd’hui ils veulent des vins colorés, forts et corsés. C’est pour satisfaire à ces goûts divers que les habitants ont été obligés de changer leurs cépages, leurs façons, leurs pressoirs, leurs vaisseaux ».
Ce que Montesquieu décrit fait parfaitement écho à la situation actuelle. Les goûts changent, les consommateurs évoluent, et les producteurs, comme l’ensemble de la filière, doivent s’y adapter. C’est vital. La tension entre production et attentes du marché n’est donc pas propre à notre époque. En 2026, comme en 1725, c’est le retard d’adaptation qui crée la tension : le marché évolue alors qu’une partie des vins et du discours commercial restent figés dans un modèle du passé. Depuis une dizaine d’années, les préférences des consommateurs ont basculé vers des vins plus frais, moins extraits, à l’élevage sous bois plus discret, dans une recherche d’identité plus lisible du cépage et du terroir. C’est ce décalage avec le modèle des années 1990-2000 qui fragilise Bordeaux, d’autant qu’il est amplifié par une inertie face à des changements qui peuvent paraître brutaux alors qu’ils sont annoncés de longue date.
Ce texte ancien met en lumière trois éléments clés qui résonnent fortement avec la situation actuelle des vins de Bordeaux. D’abord, le marché impose des revirements rapides. Le goût change plus vite que les structures. Aujourd’hui, il s’agit d’un retour vers des vins plus frais, moins boisés, plus digestes, moins alcoolisés, dotés d’une précision aromatique autour du fruit frais. Or une part non négligeable de la production, du commerce, voire de certains commentateurs, continue de valoriser le modèle des années 1990-2000 : extraction, bois neuf, puissance. Nous nous retrouvons face au décalage entre goût réel et discours dominant déjà décrit par Montesquieu. Ensuite, le consommateur est désormais prescripteur. Qui est notre « étranger » moderne, aux goûts changeants ? L’étranger au sens habituel (les marchés d’export premium), mais aussi le néo-consommateur. Ce sont les jeunes adultes urbains, amateurs de vins « nature » ou « néoclassiques », qui redéfinissent aujourd’hui les attentes en matière de style et de buvabilité. Enfin, l’adaptation technique relève des producteurs. C’est un autre des enseignements de Montesquieu, encore mal intégré : ce sont les vignerons qui doivent faire évoluer leurs moyens et leurs méthodes, pas les consommateurs qui doivent se plier à une offre qui ne correspond plus à leurs attentes. Le paradoxe moderne de Bordeaux est que certains producteurs ont déjà entamé cette adaptation, malgré le défi climatique, alors que le discours de la filière reste souvent figé dans l’ancien référentiel des « grands vins de Bordeaux », opulents, structurés et supposés demander au moins dix ans pour que l’élevage se fonde et que le vin se révèle. Citer Montesquieu n’est pas qu’un clin d’œil historique, mais la mise en évidence d’un mécanisme permanent : l’évolution du goût n’est pas une anomalie, c’est la règle. L’anomalie, c’est l’incapacité des institutions à suivre ce mouvement. Bordeaux en 2025 ressemble fâcheusement à la Guyenne de 1725 : le marché change, certains vignerons avancent, mais le discours normatif s’accroche au passé.
De quoi parle-t-on aujourd’hui ? De pureté aromatique, soit la capacité d’un vin à exprimer des arômes nets, francs, facilement identifiables, caractéristiques du cépage et de son terroir, sans odeurs parasites ni sensations brouillées. Le vin doit sentir ce qu’il doit sentir, et rien d’autre. Pour y parvenir, il faut trouver la maturité juste, c’est-à-dire le bon moment pour vendanger afin de maîtriser l’alcool. Il ne s’agit plus de vendanger « bien mûr », voire surmûr, mais « juste mûr », au stade du fruit frais. Si le raisin n’est pas assez mûr, les arômes restent verts ; s’il l’est trop, ils deviennent lourds et confiturés. La maturité juste donne un vin au fruit expressif, lumineux, sans excès ni manque, où la fraîcheur est préservée. Il faut aussi éviter toute déviation. La pureté aromatique impose qu’il n’y ait rien en trop, rien d’indésirable : ni odeur animale, ni note vinaigrée qui vienne brouiller la lisibilité du vin. La réduction du soufre, tendance forte, exige en contrepartie une hygiène irréprochable et une surveillance accrue. Cela passe également par des élevages plus sobres. Il ne s’agit pas d’une technification du vin, mais de laisser le fruit parler sans brouillage, afin de retrouver l’histoire que le raisin raconte. Bordeaux est en capacité de proposer ces « différentes sortes de vins, dépendantes de la diversité de ses terroirs ». Le vignoble doit recentrer son offre – et surtout son identité gustative – autour de la buvabilité. Bordeaux doit aussi, c’est indispensable, s’attaquer à un autre chantier : celui d’un récit en net retard sur l’évolution du style de ses vins.

Famille Castéja, dévoiler ses valeurs

Également propriétaire de l’historique maison de négoce Borie-Manoux, la famille Castéja possède un patrimoine de crus qui, par leur diversité et leur situation géographique sur les deux rives, constituent un atout unique parmi les grands acteurs des vins de Bordeaux. Aucun autre producteur aujourd’hui ne peut se targuer d’exploiter deux classés de Pauillac, un cru historique de Saint-Estèphe, une pépite installée sur l’un des plus prestigieux terroirs de Pomerol et l’un des plus exceptionnels crus du plateau calcaire de Saint-Émilion, justement consacré du titre de premier cru. Ce patrimoine exceptionnel fut constitué au vingtième siècle par une famille d’origine corrézienne, les Borie, qui reprit et développa la maison Borie-Manoux tout en démontrant un attachement rare à l’époque pour le vignoble avec les acquisitions successives du pauillac Batailley en 1924, du saint-émilion Trottevieille, du saint-julien Ducru-Beaucaillou en 1941 et du saint-estèphe Beau-Site en 1955. Les successions verront ce patrimoine partagé entre différentes branches de la famille. Au début des années 1960, Émile Castéja, gendre de Marcel Borie, reprend la direction de Borie-Manoux et de plusieurs de ces crus : Beau-Site, une partie du Batailley originel, Lynch-Moussas et Trottevieille en particulier. Son fils, Philippe, toujours aux commandes aujourd’hui avec son propre fils Frédéric, s’est attaché depuis le début de ce siècle à remettre l’ensemble de ces propriétés à leur plus haut niveau d’exigence. Chacun de ces crus s’appuie sur un terroir à forte personnalité. À la sortie sud de Pauillac, Batailley possède un vignoble d’un seul tenant, en face du château, installé sur un plateau de graves profondes très caractéristiques des sols pauillacais. Lynch-Moussas, acquis par la famille Castéja il y a plus d’un siècle, est lui aussi un classique de l’appellation, et ses soixante-deux hectares sont aujourd’hui remarquablement exploités. À Pomerol, le château du domaine de l’Église, situé à la sortie nord du village, possède sept hectares essentiellement plantés de merlot sur un sol là aussi typique, marqué par les argiles et la crasse de fer. Enfin, au cœur de cette remarquable collection de grands terroirs, Trottevieille impose son exceptionnelle représentation du plateau calcaire de Saint-Émilion, à peine surmonté par une mince couche de terre très argileuse. Les douze hectares y sont plantés presque à parité de merlot et de cabernet, franc pour la plupart avec une belle minorité de sauvignon. Dans un millésime 2023 plus complexe qu’il n’y paraît et que l’on aurait tort de qualifier du terme fourre-tout de « classique », les crus de la famille démontrent une identité affirmée, à la fois toujours accessible – sans dureté ni austérité –, mais aussi très individualisée et fidèle à ce que l’on peut attendre de chaque terroir respectif. Une famille et des crus en pleine forme.

La dégustation


Château Beau-Site

Magnifique chartreuse regardant le fleuve, Beau-Site bénéficie d’un des plus jolis panoramas du nord de l’appellation. Les Castéja apprécient le cru, très lié à leur histoire familiale, et en perfectionnent année après année la culture et les vinifications, tout en maintenant un tarif très attractif.

Château Beau-Site 2023, saint estèphe
70 % cabernet-sauvignon, 25 % merlot, 3 % petit verdot, 2 % cabernet franc.
Le vin séduit par un fruit savoureux, porté par une belle fraîcheur de fruits rouges. Les tannins sont précis, l’allonge souple, avec une bouche à la fois délicate et profonde. Une jolie réussite.
92/100 – 22 euros


Château Lynch-Moussas

Philippe Castéja a beaucoup travaillé pour restaurer cette superbe propriété familiale d’une taille significative (plus de soixante hectares). Le vieillissement des vignes et la construction d’un outil de travail performant permettent désormais de produire un vin souple et charnu. Les derniers millésimes, dont le très réussi 2023, indiquent une nette progression.

Château Lynch-Moussas 2023, pauillac
78 % cabernet-sauvignon, 22 % merlot.
Un cabernet brillant, porté par une allonge de grand fruit rouge croquant. Les tannins sont riches et mûrs, donnant une bouche à la fois ample, charmeuse et persistante.
94/100 – 44 euros

Château Lynch-Moussas, Les Hauts de Lynch-Moussas 2023, haut-médoc
58 % cabernet-sauvignon, 42 % merlot.
L’élevage en barrique est bien présent mais maîtrisé. La bouche offre un joli volume, une matière charnue, avec des tannins fermes et bien dessinés. L’ensemble est solide, structuré, porté par un fruit net et une belle allonge.
90/100 – 19 euros

Château Haut-Bages Monpelou
Bon cru classique du plateau de Pauillac, conservant son positionnement de pauillac accessible, mais indiscutablement en progrès. Le profil est souple avec des tannins qui ont beaucoup gagné en finesse.

Château Haut-Bages Monpelou 2023, pauillac
72 % cabernet-sauvignon, 26 % merlot, 2 % cabernet franc.
Un fruit vif et savoureux, porté par une bouche souple, avec des tannins présents, mais sans agressivité. Un pauillac représentatif de son cru, droit et équilibré, très accessible.
92/100 – 34 euros


Château Batailley

Longtemps assez austère et long à se dévoiler, le vin a retrouvé la plénitude de son style, associant la puissance dont il a souvent fait preuve entre 1945 et 1961 à infiniment plus de pureté et de finesse aromatique. Depuis 2015, un deuxième vin, Lions de Batailley, puis un troisième, le pauillac de Batailley, permettent une sélection encore plus rigoureuse de l’assemblage du grand vin qui, avec le suivi d’Axel Marchal en tant que conseiller de la propriété, a basculé dans un registre de finesse exceptionnelle. Il constitue l’un des plus sûrs rapports qualité-prix de Pauillac.

Château Batailley 2023, pauillac
79 % cabernet-sauvignon, 19 % merlot, 2 % petit verdot.
Une belle générosité, portée par une allonge musclée et des tannins fins, un fruité excellent. Le vin affirme un grand caractère pauillacais, avec des notes de havane. Beaucoup de persistance, de profondeur et un grand équilibre.
96/100 – 69 euros

Château Batailley, Lions de Batailley 2023, pauillac
76 % cabernet-sauvignon, 21 % merlot, 3 % cabernet franc.
Des tannins fins, un fruit précis, une bouche marquée par une élégance fruitée et beaucoup de distinction. Un lions qui se montre raffiné et brillant.
93/100 – 36 euros


Château du Domaine de l’Église

Sept hectares situés au cœur de l’appellation. Le vin affirme une belle tenue tannique, des notes de rose poivrée accompagnent un toucher de bouche d’une grande délicatesse, alliant velouté subtil et crémeux parfaitement structuré. Un classique de Pomerol, toujours abouti.

Château du Domaine de l’Église 2023, pomerol
98 % merlot, 2 % cabernet franc.
Une belle sève, une matière profonde et onctueuse, portée par une saveur généreuse. Ce pomerol séduit par son fruit noir mûr, relevé de notes de cacao fin et sa bouche harmonieuse.
92/100 – 49 euros


Château Trottevieille

Le nouveau chai opérationnel en 2022 a marqué un tournant stylistique et propulsé ce premier grand cru classé au sommet de Saint-Émilion. Issu du plateau calcaire, le cru séduit par une attaque et un cœur de bouche crémeux, portés par une verticalité saline qui prolonge une finale vibrante.

Château Trottevieille 2023, saint-émilion grand cru
53 % cabernet franc, 3 % cabernet-sauvignon, 44 % merlot.
Un grand bouquet fruité, à la fois croquant et complexe, mêlant fruit rouge intense et notes florales. Le grain de tannin est fin et superbe, porté par une allonge tonique. Un saint-émilion qui déploie énergie, subtilité et brillance.
96/100 – 110 euros

Château Trottevieille, Dame de Trottevieille 2023, saint-émilion grand cru
57 % merlot, 43 % cabernet franc.
Un fruité rouge précis et entraînant, porté par une allonge droite et fraîche. Les tannins sont fins, la bouche se distingue par une grande précision et une belle tension d’ensemble.
93/100 – 49 euros

Château Palmer, explorer les possibles

Le parcours de Thomas Duroux aurait pu être celui d’un œnologue comme les autres : un itinéraire linéaire qui aurait dessiné, d’une propriété à l’autre, les contours d’un destin plutôt commun dans le monde du vin. Agronomie et œnologie à Bordeaux, premiers pas à Tokaj, en Hongrie, puis l’Afrique du Sud ou encore l’Italie, chez Ornellaia. Lorsqu’il prend la direction générale du château Palmer en juillet 2004, il est de son propre aveu « très classique », fidèle à son apprentissage, imprégné d’une vision issue des Trente Glorieuses – monoculture, viticulture traditionnelle, propriété gérée au cordeau. Mais débarquer dans un lieu comme Palmer implique de faire profil bas, du moins dans un premier temps. « Il faut baisser l’oreille, observer et essayer de comprendre », confie-t-il sans fausse modestie. Au départ, rien de très exotique : un troisième cru classé regroupant alors 55 hectares de Graves (aujourd’hui porté à 66 plantés sur 100 hectares au total) répartis à parts égales entre cabernet-sauvignon et merlot, avec un soupçon de petit verdot. En l’espace de deux décennies, Palmer a réussi à devenir un modèle à part, cultivant une image d’esthète, avec une propriété aux allures de parfait phalanstère, où les égos se cambrent afin de se mettre au service d’une ambition commune. Et c’est bien à Thomas Duroux que l’on doit ce véritable tour de force, cette capacité à porter une vision où le maraîchage, l’élevage, l’art et la gastronomie deviennent les danseuses d’un ballet exaltant, au service du vin. Parmi les moments de bascule, la conversion progressive à la biodynamie, amorcée en 2009 sur un hectare, puis étendue à l’ensemble du domaine en 2014. Les années 2016 et 2017 secouent, mais les rendements tiennent bon. Puis vient 2018, et cette « punition terrible », avec trois quarts de la récolte perdus. L’occasion de tout remettre sur la table. « La conclusion a été qu’il n’y avait pas d’autre voie pour Palmer, point. Tout le monde s’est aligné pour continuer, malgré tout. Ce fut très puissant. » En coulisses, Thomas Duroux admet que trois chemins distincts ont convergé : celui de la directrice technique Sabrina Pernet, motivée par des considérations écologiques ; le sien, œnologique, en quête d’une interprétation plus profonde du terroir ; enfin celui d’un conseil d’administration soucieux de ne pas rater le coche, qui a fini par comprendre qu’il ne s’agissait nullement d’une simple coquetterie et qu’aucun retour en arrière n’était possible.

Voir au-delà du vin
On pourrait s’attarder sur les différences de tonalité entre Palmer et ses voisins, sur les exigences techniques de la biodynamie, sur le prix des bouteilles ou encore sur ce parti pris esthétique oscillant entre étiquettes classiques et identité graphique empruntant aux codes du monde de l’art contemporain. Mais ce serait manquer l’essentiel. Ce qui frappe, chez Thomas Duroux, c’est sa manière de mettre en avant une ignorance plutôt qu’un savoir et cette curiosité qui accompagne toujours l’ignorance lorsqu’elle refuse de se satisfaire d’elle-même. « Pour être clair, on ne sait jamais trop où l’on va », admet-il. Pourtant, chacun des projets entrepris semble être moins le résultat d’une improvisation que d’une vision de long terme : « Je ne sais pas si nous sommes avant-gardistes, mais quand nous faisons les choses, nous les faisons vraiment et les assumons avec beaucoup de sincérité. Ce qui est long, c’est d’avoir une cohérence d’ensemble. Dans des temps chahutés comme aujourd’hui, il faut nécessairement faire des choix ». Ces derniers sont parfois osés, dans un monde du vin bordelais encore prudent : résidences d’artistes attirant les photographes les plus en vue du moment, soirées jazz accueillant chaque printemps de véritables légendes du genre, table gastronomique très exclusive où officie le chef Jean-Denis Lebras, disciple de Pierre Gagnaire, et enfin une cantine vigneronne pensée d’abord pour les vendanges, puis étendue à l’année et ouverte au public en juin 2025. Dans ce lieu où tous les
employés de Palmer mangent à la même table des produits issus de la propriété, « on peut aussi bien croiser des ouvriers de Suez habillés en orange que des foodies qui passent leur temps à faire des trois-étoiles ». Thomas Duroux l’a compris, le vin n’existe que grâce aux êtres qu’il parvient à rassembler. « Il y a une vraie cohésion, malgré des personnalités très différentes. Nous ne cherchons pas des gens qui nous ressemblent, mais des gens qui nous apportent quelque chose que nous n’avions pas. » Reste ce qui manque encore, la transmission. Son rêve ? Fonder une école où faire connaître de façon plus cadrée ce que Palmer est en train d’inventer. « Faire des beaux vins passe par un grand nombre de détours. C’est cela que j’ai compris. Il faut se laisser porter, se laisser aller, faire des choses barrées, qui nous aident à être plus fins, plus profonds, plus humbles. » Entre esprit visionnaire et lâcher-prise, Thomas Duroux semble avoir déjà remporté le pari de l’humain. Ici, personne ne cesse jamais vraiment de « penser Palmer ».

Krug : Éric le magnifique

PHoto : Jenny Zarins.

Il est des hommes de l’ombre dont les confidences et la passion racontent mieux une époque, une maison, un vin, que la plupart des récits « corporate » que l’on découvre sur les sites internet spécialisés ou dans les hagiographies publiées. Plus encore lorsque la maison et les vins en question relèvent du mythe. Éric Lebel a été chef de cave de Krug de 1998 à 2020, date à laquelle il passe le témoin à Julie Cavil, une jeune œnologue qu’il a formée et avec qui il travaille depuis 2007. Il quitte aujourd’hui le groupe LVMH pour une retraite bien méritée après avoir continué au cours de ces cinq dernières années à suivre le devenir de la maison en tant que directeur délégué, mais aussi en développant de nouvelles aventures du groupe, en Provence notamment. Il conserve d’ailleurs une mission, celle de la reconstitution du petit vignoble du château de La Colle Noire, le domaine provençal de Christian Dior que le groupe a réaménagé à l’identique.

L’arrivée chez Krug
Quand Éric Lebel quitte De Venoge pour entrer chez Krug, c’est peu dire que la vénérable maison rémoise, née en 1843, est à un tournant de son histoire. L’entreprise est alors toujours dirigée par les descendants du fondateur, Henri, chef de cave, et son frère Rémi, mais elle a rejoint dès les années 1970 le groupe cognaçais Rémy Cointreau, également propriétaire en Champagne de Charles Heidsieck, Piper-Heidsieck (appartenant aujourd’hui au Groupe EPI, ndlr) et, précisément, De Venoge (Groupe BCC désormais, ndlr). « C’est Henri [Krug] qui m’a débauché. Quand Henri, avec tout l’état-major du groupe Rémy Cointreau, était venu visiter De Venoge, j’avais dit à mon équipe : “Les gars, c’est revue de casernement. Il faut que tout le monde sorte en disant waouh”. Et effectivement, tout le monde est sorti en faisant “waouh”. Parce qu’on leur avait montré qu’on faisait un pilotage de toute la thermorégulation des cuves sur un écran, assis au bureau. À l’époque, cela se faisait d’habitude avec une grosse armoire électrique à l’entrée de la cuverie, où il fallait pianoter sur chaque truc. Nous, on avait bossé avec des fanas de l’informatique. Tu cliquais sur la cuve, tu avais la composition, les pourcentages, toute l’analytique, le commentaire de dégustation à l’arrivée, la température de consigne de fermentation et toutes les courbes. On avait mis en place la gestion des inventaires de toute la cave sur ordinateur. Tu voulais savoir combien il y avait de demi-bouteilles de brut Cordon Bleu, et où elles étaient rangées ? Hop, tu tapais ta requête : il y en a 123 sur lattes, dégorgées tant, prêtes à habiller, prêtes à pointer, prêtes à dépointer. Henri, il était épaté ! Il me l’a écrit ensuite. Après la visite, il avait demandé aux RH du groupe si je ne pouvais pas venir passer 50 % de mon temps chez Krug tout en restant 50 % de mon temps chez Venoge. J’avais dit : “C’est gentil de penser à moi, mais moi, il faut que je sois le chef de cave de la cave au grenier, que je m’occupe de tout, jusqu’à l’expédition et l’habillage”. » Le transfert se fait ainsi, Éric Lebel conservant néanmoins quelques mois des responsabilités dans chaque maison, tout en construisant déjà la transmission chez De Venoge.

À l’ombre d’Henri Krug
C’est aux vendanges qu’Éric Lebel comprend ce que les textes publicitaires désignent comme l’esprit Krug : « Je me mets dans l’ombre d’Henri et je découvre les relations particulières qui lient les familles de vignerons avec la famille Krug depuis trois, quatre générations. C’est une autre dimension. Énormément de respect. On n’est pas dans un schéma d’achat de raisins. Effectivement, il y a la partie commerciale, on va parler du prix pendant un quart d’heure, mais avant tout, ce sont des relations fortes, puissantes, avec des faits de guerre entre familles. C’est vraiment unique à Krug. » Il ne le dit pas, mais l’on comprend vite que l’une des grandes fiertés de sa carrière est d’avoir fait perdurer cette symbiose unique entre « livreurs » et maison. Très vite, De Venoge est vendu à LVMH, qui cédera la marque à Bruno Paillard, fondateur de BCC. Éric Lebel continue l’aventure Krug, à plein temps cette fois. Il rêve de stabilité, mais six mois plus tard son mentor Henri Krug lui annonce le rachat de la maison par le groupe LVMH. « Je me pointe aux premières réunions : commissaires aux comptes, état des lieux, arrêté d’inventaire. Et moi, je retrouve les commissaires aux comptes de la vente de De Venoge, que je connais et dont j’ai appris à apprécier la grande compétence. Je me rappellerai toujours d’Henri. Il me regardait, hyper soulagé parce que j’avais les choses en main, que ça allait bien se passer. »

Moderniser sans dénaturer
Le voilà donc premier chef de cave non familial dans une maison où l’esprit de famille irrigue toute l’activité et ce, depuis sa fondation. Et il prend ses fonctions au moment où le numéro un mondial des industries du luxe en prend le contrôle. Éric Lebel est un pragmatique doté d’un sens de l’organisation, il observe et saisit vite ce qui fait le génie de la maison et ce qu’il faut faire évoluer sans tarder pour en assurer la permanence. Mettant en place les premières certifications, décrivant chaque process, il comprend le paradoxe de Krug à l’époque : faire des vins souvent extraordinaires avec une pratique technique et logistique d’une autre époque. « Je me suis fait parfois attaquer : “Éric, vous avez tout changé”. Mais je n’ai pas changé les fondamentaux, le lien avec la famille, l’histoire, les racines. En revanche, effectivement, quand je suis arrivé, il y avait cinq mille boulons à vérifier. J’ai mis vingt ans, je les ai tous vérifiés. Certains, je ne les ai pas resserrés, pour d’autres j’ai fait deux tours, d’autres encore un seizième, un huitième de tour. Au bout de vingt ans, tout est resserré : la structure est beaucoup plus droite. Mais aux fondations, je n’ai rien touché. » Ce n’est pas uniquement à un travail de réorganisation et de modernisation des caves et des étapes de vinification, d’assemblage et d’élevage qu’Éric Lebel s’est attelé. Il a aussi et surtout approfondi l’organisation des approvisionnements, aspect essentiel d’une maison qui ne possède qu’une vingtaine d’hectares de vignoble en propre, mais s’appuie sur un tissu de vignerons livreurs de raisin d’une fidélité et d’une qualité de terroirs hors norme. « J’ai encore plus développé la notion du parcellaire identifié dans les contrats d’achat et la notion de contrat à durée indéterminée. On a des clauses de sortie, aussi bien pour le vigneron que pour la maison, mais globalement, pourquoi aller chercher des relations commerciales de cinq ans, quand, majoritairement, ce sont des familles qui travaillent avec nous depuis quatre, cinq générations ? Pour le reste, avant mon arrivée, tu avais quinze parcelles, tu livrais un hectare. Tu prenais donc quatre parcelles de ton exploitation, tu livrais à Krug. L’année d’après, c’était quatre autres. Moi, j’ai commencé par : “Viens au printemps déguster les différents vins que tu as livrés.” Et là, on discute. Et puis, quand tu as du parcellaire identifié, tu as une prime : prix de base raisin, puis options. Option parcellaire, option contrat à durée indéterminée, etc. » Quand on évoque une maison de champagne, beaucoup d’observateurs imaginent souvent une pratique agronomique d’un vignoble en propre bien différente de celle des livreurs, peu concernés par la philosophie en la matière de celui qu’ils approvisionnent en raisins. Chez Krug, le lien a toujours existé et n’a cessé de se renforcer sous l’impulsion d’Éric Lebel.

Millésimes marquants
Cette « révolution Krug », il la mène avec le plein soutien d’Henri Krug (disparu en 2013) qui ne cessera de l’accompagner avec bienveillance et compréhension. Les millésimes se suivront, tous différents. Certains sont restés ancrés dans la mémoire d’Éric. « Le millésime qui m’a le plus marqué, c’est 2003. Parce que 2003, c’est un schéma qui ne va pas du tout. Grosse maturité, gel, petite récolte, confiture. Et à la sauce Krug, dix à onze ans de vieillissement, tu sors de la marmelade. Néanmoins, je me dis : “Tiens, c’est bizarre, les meuniers, cycle agronomique un peu décalé, ils ont moins subi la chaleur à des périodes charnières. Donc on garde de la fraîcheur. Certains pinots aussi. Je vais m’amuser.” Aucune volonté commerciale. Je fais un essai d’assemblage qui n’est pas la capture de l’année, mais le contrepied. Je vise vivacité, tonicité, fraîcheur. Antinomique à 2003. Je ne fais même pas 60 000 bouteilles, c’est pour jouer. La chance de pouvoir jouer comme ça chez Krug ! Henri n’est plus là physiquement, mais il vient aux dégustations. On discute. “Éric, allez-y.” Moi, je pense que c’est peut-être fou. S’il m’avait dit non, avec de bons arguments, je n’y serais pas allé. Mais là, liberté. On laisse passer le temps. On déguste. On voit qu’on est bien dans la fraîcheur. Et il ne faut pas oublier que chez nous, la fermentation malolactique n’est pas faite. Elle se fait naturellement ou ne se fait pas. Sur 2003, même chanson. J’ai un malique partiel encore présent, qui apporte tonicité, fraîcheur. Si j’avais fait un 2003 100 % malolactique faite, au bout de trois ans c’était mort. Janvier 2009, Maggie (Margaret Henriquez, présidente de la maison jusqu’en 2022, ndlr) arrive. Je lui raconte l’histoire des cuvées, dont 2003. Elle : “C’est formidable, on va le faire.” Et vous, vous êtes les premiers à apprécier ce vin, et à l’écrire. »

L’importance de la relève
Dans une carrière également marquée par de terribles épreuves de santé, Éric Lebel pense très tôt à la transmission. « J’ai tout de suite voulu construire une équipe. Caractères bien trempés, chacun sa feuille de route, son expertise. Et grâce à la somme de toutes les personnes, lors des vendanges 2006, quand moi j’étais paraplégique, paralysé jusqu’au doigt de pied, ils sont allés au charbon. Physiquement. Même si on se téléphonait, évidemment. Mais physiquement, c’est eux. » Dans l’univers de la Grande Cuvée, composé d’un écheveau de crus majeurs dans les trois cépages, mais aussi et surtout de très nombreux vins de réserve qui apportent la patine et la complexité aromatique légendaire de la cuvée, la dégustation est essentielle. « Quand je suis arrivé, il y avait cinquante à soixante vins de réserve sur quatre ou cinq années. Aujourd’hui, il y en a cent-cinquante sur treize années. Retour sur investissement, zéro. Mais tu as le choix, tu peux aller chercher le “petit triangle de dentelle” qui va bien dans l’assemblage. C’est ce qui fait la beauté et la richesse organoleptique. » Dans l’équipe qu’il constitue et qui va bien sûr évoluer, mais toujours à parité homme-femme, il remarque très tôt une jeune œnologue, Julie Cavil, engagée au départ pour communiquer sur les différents marchés internationaux de la maison. « J’avais vu dans le comité l’extraordinaire capacité de projection de Julie : prendre tous les Lego que constitue chaque échantillon, et construire. Bien sûr, il y avait plein de choses qu’elle ne savait pas faire en cave. Notre génération ne savait pas parler anglais, mais savait tout faire dans la cave. Les jeunes chefs de cave ont d’autres polyvalences. J’en parle à la présidente, j’argumente.“Pas de problème, je te suis.” C’est comme ça que Julie a été mise sur les rails. Moi, je l’ai formée. La dégustation, c’est l’ADN de Krug. » En terminant cet entretien, je pose une dernière question à Éric. « On entend souvent “grands groupes égale risque de standardisation, perte d’ADN”. Toi, ton sentiment, sans langue de bois ? » Son visage, toujours juvénile, s’éclaire un peu plus. Il sort de son portefeuille deux Post-it sur lesquels il a griffonné quelques mots, extraits d’un discours récent de Bernard Arnault. « Émotion, authenticité, savoir-faire, éternité, créativité, innovation, excellence, respect des racines, inventivité, ponts entre les époques, valeur éthique, fidélité à l’histoire, je me reconnais là-dedans. Et je n’ai pas défendu ça “parce que je l’ai entendu”, mais parce que je m’y reconnais. »