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Le champagne en couleur

Si le champagne a bâti son prestige et sa réputation sur l’art de l’assemblage, le paroxysme de cet exercice tient sans doute dans la réalisation d’un grand rosé. Il s’en vendait à peine 800 000 bouteilles en 1989. Aujourd’hui, la catégorie représente 10 à 12 % des quelques 300 millions de cols qui sortent des caves. Et elle est plutôt bien valorisée et donc choyée par tous les acteurs de la Champagne, puisqu’à niveau égal dans leur gamme, le rosé est toujours mieux positionné que le blanc. Il existe classiquement deux techniques pour l’élaborer. La plus commune consiste à ajouter une petite proportion de vin rouge à un assemblage de vins blancs, pratique interdite pour les vins rosés tranquilles et même les crémants rosés, mais parfaitement légale en Champagne. L’autre, plus rare, notamment chez les grandes maisons, car plus aléatoire pour obtenir l’intensité colorante souhaitée, consiste à pratiquer une saignée sur une cuve de moûts rouges en cours de macération. La maison Laurent-Perrier a fait de ces rosés de saignée l’une de ses grandes spécificités. Tout comme Nicolas Feuillatte qui la pratique pour sa cuvée de prestige Palmes d’Or Rosé Intense. Guillaume Roffiaen, le chef de cave de la maison, précise : « Rosé Intense s’appuie une macération de vins issus pour moitié du secteur de Bouzy, qui apporte un côté poivré et du secteur des Riceys, qui donne des notes de fraise écrasée ». Une troisième voie existe, empruntée par certains producteurs à l’image de la maison Louis Roederer pour sa cuvée Cristal rosé, qui consiste à cofermenter des raisins blancs et des raisins rouges. « La méthode a été mise au point par Jean-Claude Rouzaud dès les années 1970, pour la première édition de Cristal rosé », explique Jean-Baptiste Lécaillon, le chef de cave de Roederer. « Nous avons été plus loin en introduisant une macération préfermentaire à zéro degré qui permet de renforcer le caractère fruité, mais aussi, de mon point de vue, de mieux fixer la couleur et de marier les arômes. »

Multiples visages
Nombre de paramètres expliquent la palette chromatique des champagnes rosés, des teintes fuchsia jusqu’aux robes d’un rose fané en passant par les reflets cuivrés orangés qui apparaissent en même temps que se complexifient parfums, saveurs et textures. Le premier est le choix des cépages. Pour la majorité d’entre eux, les grands champagnes rosés sont exclusivement élaborés à partir de chardonnay et de pinot noir, dans des proportions parfois diamétralement opposées. Par exemple, la cuvée Dom Ruinart Rosé est composée à 85 % chardonnay tandis que chez Philipponnat, Clos des Goisses Juste Rosé s’appuie sur 85 % de pinot noir. Le premier affiche la texture d’un blanc quand le second affirme une vinosité prononcée. Les raisins de ces cuvées d’exception sont souvent issus des mêmes secteurs, soit principalement la montagne de Reims et la haute vallée de la Marne, avec quelques vignobles de l’Aube. Le réchauffement climatique permet aux crus situés sur la face nord de la montagne de Reims, comme Mailly, Verzy ou Verzenay, d’être de plus en plus recherchés. Les crus réputés pour leur production de vin rouge, comme Bouzy ou Aÿ, situés sur la face sud de la Montagne, sont pour leur part toujours des piliers dans l’élaboration des champagnes rosés, même si le réchauffement climatique permet désormais de récolter des raisins de pinot noir bien mûrs dans de nombreux secteurs. Si les maisons ayant recours à un vin rouge pour créer leur rosé s’approvisionnent historiquement auprès des vignerons locaux ou des coopératives, elles veillent aussi de plus en plus à le produire en interne, telle Veuve Clicquot qui a inauguré cette année sa nouvelle cuverie dédiée aux vins rouges sur son site de la Comète. Tant pour les vinifications que la conservation des vins de réserve, inox et bois restent classiquement les matières privilégiées pour élaborer des champagnes rosés. Certains chefs de cave expérimentent cependant des techniques dites de solera ou de réserve perpétuelle, l’expérience la plus aboutie étant celle de Palmer & Co, qui intègre à son Rosé Solera un vin rouge issu d’une cuve de réserve perpétuelle initiée il y a cinquante ans. Fruités et frais, expressions plus confiturées, notes épicées pour les uns, florales chez les autres, touches de gibier, de cuir ou de sous-bois, la diversité des profils aromatiques et gustatifs des champagnes rosés permet d’envisager des usages gastronomiques très diversifiés. Au cocktail ou sur l’ensemble d’un repas, desserts (aux fruits) inclus, le champagne rosé ne manque pas de ressources.

La sélection

Alfred Gratien,
Cuvée Paradis  – Rosé 2008
Une cuvée confidentielle par les volumes tirés, mais pas si rare puisque depuis 1988 et le premier millésime de la cuvée Paradis en version rosée, les chefs de cave de la maison, Nicolas Jaeger et avant lui son père Jean-Pierre, ont sélectionné onze millésimes. Dernier en date, ce 2008 à la robe cuivrée saumonée attire l’œil. On aime ses parfums délicats de gelée de framboise et de rose fanée. L’acidité et la verticalité du millésime 2008 se retrouve en bouche, avec une élégance caressante, avant une finale flamboyante et large.
120 euros

Vincent Couche,
Millésime rosé 2009
C’est un vin rosé porté par ses bulles plus qu’un champagne rosé à proprement parler, conformément au choix du vigneron. Les parfums sont très mûrs (figue, gelée de framboise) et les raisins de l’Aube apportent une assise tannique un peu déroutante. Sa puissance interpelle au niveau de ses usages et des accords, mais ce champagne dense appelle des viandes et même des gibiers.
83 euros

Billecart-Salmon,
Élisabeth Salmon 2013
L’une des maisons les plus reconnues pour la qualité de ses rosés se doit de proposer une cuvée de prestige de haut vol dans la catégorie. C’est le cas avec ce millésime 2013 où l’entame de bouche en puissance offre une sensation compacte qui va se délier avec un peu plus de temps en bouteille, les parfums de cuir et d’épices se mêlent aux petits fruits des bois et aux fleurs, avant une finale épurée qui file droit.
190 euros

Charles Heidsieck,
Rosé Millésimé 2018
Le nez puissant est bien en place, avec des notes de fraise légèrement confiturée, associée à des notes épicées (coco, vanille). Particulièrement agréable, moins épicé que d’autres millésimes et plus fruité, on retrouve dans ce 2018 le style soyeux de la cuvée conféré par la patine en cave, dans les crayères de la maison. On peut envisager un dessert aux fruits peu sucré.
163 euros

Bollinger,
La Grande Année – Rosé 2015
Le millésime était attendu pour cette maison spécialiste du pinot noir. En 2015, la vigne de la Côte aux Enfants, sur le terroir d’Aÿ, a permis l’élaboration d’un vin de belle matière, structuré et dense, qui sculpte les belles épaules de cette cuvée. La vinification en petits fûts apporte une patine et une micro-oxygénation à la base de blanc et lui procure une belle assise en bouche. Un vin de volailles rôties qui supportera des sauces aux saveurs de sous-bois.
290 euros

Dom Pérignon,
Rosé Vintage 2009
Un millésime qui fera date dans l’histoire glorieuse de cette cuvée. Par sa robe d’un rose brillant soulignée par des reflets orangés, par son nez bien ouvert, profond, intense, porté par un fruité très mûr (cerise, framboise, figue) et quelques touches plus florales, ce dom-pérignon rosé à la bouche ample et ronde offre une puissance et un éclat parfaitement équilibrés, où gourmandise et finesse se font la courte échelle.
430 euros

Krug,
Rosé 29e édition
Obtenu à partir d’un assemblage sophistiqué, comme souvent chez Krug, avec des vins rouges issus des récoltes 2016 et 2017, avant un long séjour sous verre en cave. Prometteur par son potentiel, il offre une puissance certaine en bouche, sur fond de fruits rouges frais, de senteurs de sous-bois, agrémentés de quelques touches plus épicées qui relèvent la finale avec persistance.
350 euros

Gosset,
Celebris – Rosé 2008
Chez Gosset, on aime prendre son temps et Odilon de Varine, le directeur de la maison, pense déjà au futur prometteur de cette cuvée dans la vinothèque de la maison. Il s’agit d’un somptueux rosé de gastronomie, racé, profond, avec une magnifique structure tannique patinée par les années et les parfums de fruits secs. Toutes les promesses du grandiose millésime 2008 sont tenues, depuis un certain temps déjà et pour longtemps encore.
250 euros

Henriot,
Rosé Millésimé 2015
Les millésimes de champagne rosé sont rares chez Henriot et il faut donc apprécier ce 2015 offrant vinosité contenue et puissance maîtrisée. Porté par des senteurs de fruits noirs et rouges ainsi que quelques touches d’agrumes (orange sanguine), il se déploie avec grâce et élégance jusqu’à une finale plus épicée, presque corsée, où la signature des pinots noirs du sud de la montagne de Reims se ressent.
82,50 euros

Laurent-Perrier,
Alexandra 2012
La grande cuvée de rosé de la maison reste confidentielle, mais chaque édition ravit toujours autant le palais et les sens. Selon une technique qui distingue Laurent-Perrier des autres grandes maisons, les chefs de cave Michel Fauconnet et aujourd’hui Olivier Vigneron, pratiquent une macération conjointe de pinots noir et de chardonnays tous issus de grands crus. Cette technique particulière, ainsi que le long vieillissement en cave, explique les reflets cuivrés presque orangés de la robe, les senteurs de fraise des bois et de sous-bois et cette bouche au toucher crémeux conclue par une persistance sur l’orange amère et le zeste d’orange.
390 euros

Mailly Grand Cru,
L’Intemporelle – Rosé 2019
Le terroir de Mailly offre une interprétation plus florale et délicate du pinot noir que les grands crus orientés au sud de la montagne de Reims. Cela se retrouve dans cette cuvée obtenue à partir de la même cuvée en blanc, teintée de 2 à 3 % de vin rouge du terroir de Mailly, cet assemblage 60 % pinot noir et 40 % chardonnay goûte sur la finesse, la fraîcheur et la délicatesse. Un rosé de fraîcheur plus que de puissance.
99 euros

Moët & Chandon,
Grand Vintage – Rosé 2016
Un nez assez concentré sur les fruits rouges (fraise, cerise, framboise), gourmand et sans exubérance. La bouche offre une entame assez compacte et affiche progressivement finesse et élégance. Le dosage en extra brut est ici intelligent car il permet au vin de s’exprimer sans l’alourdir. Savoureux par sa persistance sur une ultime touche gourmande de framboise, c’est un vin qui se destine plus à la table qu’à l’apéritif.
65 euros

Nicolas Feuilatte,
Palmes d’Or – Rosé Intense 2008
Après la splendeur du millésime 2006 dans cette couleur, 2008 paraît encore jeune malgré ses presque vingt ans. Il évoluera pourtant sur les mêmes notes de pivoine et de clou de girofle. Aujourd’hui, les parfums sont plus orthodoxes, avec des notes de groseille mûre et de sous bois. La bouche affiche un bel élan frais, avant un retour du fruit rouge en finale. Onctuosité et gourmandise sont des qualificatifs qui le caractérisent bien.
162 euros

Palmer & Co,
Rosé Solera
Un rosé unique dans toute la Champagne, puisqu’il est obtenu à partir de la cuvée Réserve en blanc, teintée avec un vin rouge élevé selon la méthode de solera, un procédé qui a débuté voici maintenant cinquante ans. L’origine ricetonne de ce rouge marque dans sa palette aromatique de fleurs et d’épices, mais cela fait toute l’originalité et la vinosité de ce rosé qui apprécie des fromages crémeux comme un chaource ou même une andouillette de Troyes grillée.
49,50 euros

Philipponnat,
Clos des Goisses – Juste Rosé 2015
Le pinot noir entre dans cette cuvée pour plus de 85 % de l’assemblage. Sa bouche exprime toute la puissance et la verticalité du clos des Goisses, ce terroir spectaculaire qui surplombe la Marne à Mareuil-sur-Aÿ. La vinification sous bois et l’élaboration du rouge par une technique de saignée renforcent la profondeur du vin, sur de puissantes senteurs de fleurs intense, d’épices poivrées et de cuir noble. Ce rosé de saveurs et de texture appelle des plats pleins de goût, comme un pigeon servi rosé.
460 euros

Pol Roger,
Rosé Vintage 2019
Un nez et une bouche portés par le vin rouge de l’assemblage, les notes florales et fruits noirs du pinot noir. C’est un rosé de structure plus que de fruit, à la vinosité prononcée et un champagne de table plus que de frivolité. Il lui faut des viandes rouges, de l’agneau, des ris de veau, voire pourquoi pas un filet de bœuf Wellington. Entre puissance et rondeur en bouche, ce 2019 encore jeune déploie avec l’aération un fruité gourmand et frais, sur les saveurs de framboise. Pur régal.
115 euros

Rare Champagne,
Rosé Millésime 2014
L’une des grandes cuvées de rosé les plus récentes de la Champagne, puisqu’elle ne fut lancée qu’avec le millésime 2007, pour quatre éditions seulement à ce jour. Les parfums intenses de fleurs épicées et de fruits rouges et noirs laissent progressivement la place au musc et à la cerise kirschée. La bouche est tout aussi flamboyante, rayonnante, presque fougueuse. Ce grand rosé doit être accompagné des préparations les plus fines, mais les viandes aux jus corsés et les champignons nobles ne lui feront pas peur.
410 euros

Ruinart,
Dom Ruinart – Rosé 2009
Peut-être le plus « blanc » de tous les grands rosés de Champagne, puisque la proportion de chardonnay grimpe ici à 85 %, pour seulement 15 % de pinot noir, en tenant compte du vin rouge ajouté à la base de vin blanc. Pourtant, après une entame particulièrement soyeuse, la bouche ne manque pas de vinosité, impression décuplée par les parfums savoureux de fruits rouges et noirs, relayés par des notes épicées qui vont s’accroître avec le temps.
265 euros

Louis Roederer,
Cristal – Rosé 2015
Encore très jeune, mais porteur d’une belle évolution à prévoir en bouteille avant de renaître dans la collection Vinothèque, ce 2015 offre un fruité rouge frais (fraise, groseille) sans aucune note d’évolution malgré ses dix ans de vieillissement en bouteille. En bouche, on aime sa vivacité tonique, son intensité, sa profondeur et ce sentiment d’énergie qui se dégage de sa finale portée par la fine salinité très pure de la craie du sous-sol champenois.
600 euros

Taittinger,
Comtes de Champagne – Rosé 2012
Cette cuvée d’une finesse légendaire laisserait croire à une part de chardonnay plus importante (30 % actuellement). L’origine en grand cru de tous les raisins entrant dans l’assemblage explique la grande pureté de bouche, qui conclut par une élégante note crayeuse faisant ressortir les délicats parfums de petits fruits des bois. Ici le dosage vient juste arrondir le volume patiné de la texture, avec subtilité et harmonie.
310 euros

Veuve Clicquot,
La Grande Dame – Rosé 2015
Depuis son lancement à la fin de l’année dernière, ses puissants parfums de fruits frais et mûrs se sont bien affirmés et ses senteurs plus épicées se déploient avec l’aération. Il s’agit en fait de la cuvée La Grande Dame en blanc complétée de quelques gouttes d’un vin rouge issu du clos Colin, à Bouzy. Ce grand rosé est parti pour une belle carrière en cave. Ses senteurs poivrées en finale supportent viandes rouges et petits gibiers associés à des jus corsés.
250 euros

Le Brun de Neuville, le temps des conquêtes

Photo Mathieu Garçon

Au jeu des sept familles de terroirs de la Champagne, tous les amateurs connaissent évidemment bien la montagne de Reims, la côte des Blancs, la vallée de la Marne, sans oublier les vignobles de l’Aube, le Vitryat ou le secteur de Montgueux. On a ainsi tendance à oublier un peu vite le Sézannais, un dernier secteur d’importance avec 1 500 hectares répartis entre douze communes intégrées à l’aire d’appellation champagne depuis l’extension de 1959. Ce terroir campé à l’ouest de la côte des Blancs est orienté au sud et sud-est. Le sol y est majoritairement crayeux avec quelques incrustations de silex et d’autres zones plus sableuses. Plus important opérateur local au vu des surfaces exploitées (160 hectares pour 250 vignerons), Le Brun de Neuville est une jeune cave coopérative, fondée en 1963, qui a privilégié depuis l’origine un approvisionnement 100 % issu du Sézannais. Ici, le cépage majeur est le chardonnay, qui représente plus de 85 % des plantations, complété principalement de pinot noir et de façon anecdotique par quelques plantations de cépages anciens comme le pinot blanc, l’arbane ou le petit meslier. La qualité des vins clairs de la cave jouit d’une telle réputation que les grandes maisons de la Marne viennent régulièrement s’y approvisionner pour réaliser leurs assemblages. Depuis toujours, Le Brun de Neuville leur revend les deux tiers de ses vins tranquilles. Sous sa marque propre, les volumes atteignent 250 à 300 000 cols selon les années, vendus pour les deux tiers en France.
Sous l’impulsion de Damien Champy, président dynamique et ambitieux, entouré d’une équipe qui ne l’est pas moins, Roman Vaz en cave et Agathe Bellanger à la direction commerciale, Le Brun de Neuville vient d’investir cinq millions d’euros dans un centre de pressurage flambant neuf, permettant de séparer les cépages et les communes, pour pressurer les jus au plus proche de la parcelle. La gamme est assez large pour une structure de taille modeste, mais comme l’explique Damien Champy : « Le champagne permet de répondre à tous les moments de consommation, depuis 11 heures du matin jusqu’au milieu de la nuit, de l’apéritif jusqu’à la gastronomie, sans oublier la mixologie. Donc on va jouer sur les assemblages de cépages, le vieillissement en cave ou bien le dosage. » Certaines cuvées sont ainsi vinifiées sous bois avant la prise de mousse, ce qui leur confère un style très particulier, mais qui vieillit bien. C’est le cas des cuvées de la collection Autolyse, qui vieillissent dix à douze ans minimums sur lies et dont la richesse les destine à la table. En perpétuelle quête d’innovation, la cave s’essaie aujourd’hui à la dernière mode en Champagne, le ratafia, cette mistelle autrefois populaire et que les sommeliers locaux tentent de relancer avec un spectaculaire cérémonial de service, en bonbonne présentée sur chariot et prélevée avec une pipette. Sans oublier les coteaux-champenois, en rouge sur les deux parcelles des Foizardes (à Bethon) et des Vallées (à Montgenost) et même en blanc avec un essai permis par la haute maturité de la récolte 2025 (12,5° naturels), en cours de vieillissement.

L’IA va-t-elle sauver le vin ?

Christophe a une problématique de rapatriement des raisins jusqu’à sa cave. Il va poser le problème à ChatGPT-5 (version payante). Il décrit ses vignes, l’écartement des ceps, explique clairement l’objectif de son action et les outils qu’il possède (cagettes, remorque) et demande plusieurs options comprenant l’aspect pratique et physique ainsi que les coûts engendrés. La réponse arrive en quelques secondes. Il y a des choses auxquelles il n’avait pas pensé et il va pouvoir appliquer tout de suite l’une de ces options. Au même moment, vie de vigneron oblige, il doit penser à vendre son vin. Il souhaite développer son marché aux États-Unis. ChatGPT-5 va lui pondre, en l’espace de deux minutes, un plan d’action précis allant jusqu’à des contacts d’importateurs qu’il n’avait pas repérés. Bluffant. L’IA trie les articles et les études réalisées à travers le monde, compile et fait sa sauce. À prendre ou à laisser, l’information est là, disponible, livrée par un petit soldat rapide et efficace qui peut faire gagner un temps incroyable, écrire mon article à ma place (en proposant même des intervenants fictifs !) et même faire gagner des procès. C’est le cas de Jean-Claude Mas qui a, lors d’un litige sur les TCA, gagné contre les experts adverses. Propriétaire des domaines Paul Mas (25 millions de bouteilles produites par an dans le Languedoc), il explique : « Tous les labos disent qu’en-dessous de trois nanogrammes, le TCA n’est pas détectable : c’est faux ! Ce n’est pas détectable en tant que goût de moisi, mais ça l’est dans le fait d’altérer ou d’éteindre le goût du vin. Le TCA affecte toujours le vin d’une manière ou d’une autre et dégrade sa qualité originelle. Nous avons pu le démontrer à travers cent pages d’études, de recherche et développement au Japon et en Californie, résumées dans un rapport de deux pages très digeste pour les juges. » Son avocat n’y connaissant rien en TCA, il lui a apporté l’expérience et la documentation. Tout ce travail a été fait en collaboration avec l’IA : « Si j’avais dû le faire moi-même, je n’aurais jamais pu. C’est un travail de Romain ! »

Un moteur invisible
Au-delà des compilations, l’IA fait faire au monde du vin un bond en avant, du pied de vigne jusqu’au palais du consommateur. À la vigne, des capteurs et de l’imagerie multispectrale permettent d’analyser en continu l’humidité du sol, les problèmes sanitaires et la vigueur de la végétation. Là où l’œil humain nécessitait plusieurs heures de contrôle visuel, un algorithme peut analyser des centaines d’hectares en quelques minutes. Le vigneron peut ainsi optimiser les interventions, réduire les intrants et gagner en précision. Des drones autonomes survolent les parcelles, enchaînent des milliers de photos et détectent les zones de stress hydrique, les premiers signes de mildiou ou les pieds manquants. Des tracteurs sans conducteur pilotés par l’IA peuvent réaliser le sarclage, les traitements sanitaires ou la fertilisation. En cave, l’IA intervient via des capteurs connectés, ce qui offre un monitoring en temps réel des fermentations alcoolique et malolactique. Des algorithmes ajustent automatiquement température et remontages selon le profil aromatique désiré. En analysant les moûts, l’IA peut prédire l’évolution des sucres, l’acidité et les arômes et permet d’anticiper les opérations de soutirage ou de sulfitage pour arriver à un résultat stable au niveau microbiologique et qualitatif. Winebot permet de laver les barriques. Au bureau aussi, on peut gagner un temps fou. GrapeTrack par exemple, membre de l’incubateur de start-ups Bernard Magrez, propose une solution clé en main pour être conforme avec les règles européennes en vigueur, liant automatiquement le calcul des valeurs énergétiques du vin par les labos au QR code qui apparaît sur la bouteille.
En Champagne, région innovante et réactive, l’IA réunit autour d’elle des vignerons, des maisons, le centre de recherche en sciences et technologies de l’information et de la communication (Crestic) de l’université de Reims, des start-ups comme Agreenculture (solutions d’automatisation pour les machines agricoles autonomes) et des acteurs forts comme Moët et Chandon. Deux volets sont scrutés : les maladies comme la flavescence dorée grâce à des drones aériens et la qualité des raisins à la réception de la vendange. « On se sert de l’apprentissage supervisé », explique Sébastien Dubuisson, directeur du pôle technique et environnemental du Comité Champagne. « Un homme entraîne la machine, la machine détecte et apprend d’elle-même, l’homme la corrige et, grâce au réseau de neurones, l’IA retient et accumule les informations de plus en plus précises. Les algorithmes s’auto-ajustent. Nous avons quatre ans d’antériorité sur ces techniques qui sont à peine commercialisées. » Concrètement, cela donne le tri optique mis en place par Moët et Chandon, qui a injecté un million d’euros dans des machines réparties dans le vignoble capables de faire la différence entre un bon et un mauvais grain. L’œil humain est remplacé par un œil électronique, plus factuel et régulier, ignorant la fatigue et le jugement aléatoire. Autre application de l’IA, plus proche du vigneron cette fois, la programmation de « chatbots » dans les logiciels pour un accès direct et rapide à l’information. Alimentés par l’IA, ils permettront aux vignerons de mieux choisir leurs porte-greffes, leurs clones et leurs cépages en fonction de leur parcelle, de mieux régler leur pulvérisateur, de mieux utiliser leurs produits phytos dans un contexte social tendu. Prêts dans deux ans, ces chatbots ne remplaceront pas les conseillers en chair et en os. Sébastien Dubuisson ajoute qu’une IA sans connaissances n’est pas intelligente : « Il faut les entraîner ! Plus elles sont entraînées, plus elles sont perfectionnées ». Aujourd’hui, ce sont des livres et des articles que l’IA synthétise. À terme, il y aura de l’IA partout sans que le vigneron ne s’en rende compte. Comme un moteur invisible.

AI comme aide
Qu’en disent les vignerons eux-mêmes ? Hormis les super assistants type ChatGPT, on en est aux balbutiements. D’ailleurs, par quoi commencer ? Coach d’accompagnement en business et stratégie (Orise Management), certifiée « AI for business », professeure à Sciences Po sur le leadership et l’innovation, Luz d’Ans pose le défi de manière générale : « Ce sentiment d’être perdu, tout le monde le vit, tous les dirigeants, quel que soit le domaine, ça se ressent », dit-elle comme pour rassurer. « L’intelligence artificielle doit être au profit de la stratégie et pas l’inverse. Avant même d’évoquer l’IA, on commence par déterminer les points de douleurs, “pain point” en marketing, là où l’entreprise a besoin de s’améliorer. » L’IA n’est donc pas le bouton magique qui va tout sauver, mais une aide qui s’ajoute à une construction de valorisation bien établie. Aurélie Bertin n’est pas encore passée à l’étape robot ni tri optique, trop coûteux. Pour ses deux propriétés, le château Sainte-Roseline et le château des Demoiselles, respectivement 110 et 75 hectares situés en Provence, elle a fait le choix stratégique et judicieux de prendre un conseiller IA « pour aller plus vite et plus loin et apporter un gain de productivité, de temps et de ressources sur tous les services de l’entreprise ». Objectif : remplacer les tâches répétitives et être plus performants. Jan Thienpont, qui gère avec son frère les châteaux Robin et Clos Fontaine, en appellations castillon et francs côtes-de-bordeaux, se considère comme un « vieux briscard » qui se méfie des exosquelettes et déteste la traçabilité, mais il est fasciné par les progrès incessants. « Les prémices de l’IA pour nous, c’est tout ce qui est gestion, administration, recherche d’information, avec ChatGPT qui est le haut de l’iceberg. Dans la commercialisation des vins et la comparaison des prix, les infos jouent dans notre relation avec le négoce. Pour chercher un ou une commerciale, l’annonce est formulée en deux secondes. Une cliente venue d’Asie m’a montré sur son téléphone les petits films qu’elle réalise, c’est phénoménal ! »

Touche pas à mon vin !
Pierre-François Colin travaille en bio et biodynamie sur un domaine familial de 29 hectares en AOC coteaux-du-vendômois (Loir-et-Cher). Il a 30 ans et il croit en l’IA. Pour lui, c’est un accompagnateur technique, voire un robot allégeant la lourdeur du mouvement, comme le sécateur électrique. Lui veut « se faire la main pour ne pas être largué », même s’il ne peut s’offrir le matériel dernier cri. « Les grands groupes s’y collent car pour nous, ces machines perfectionnées sont encore trop chères. Le tri optique est déjà inaccessible sans IA, alors avec l’IA intégrée, c’est clairement un frein ! Mais par effet de ruissellement, ces outils vont se démocratiser, je pense qu’on va y avoir accès. Et ça peut aller assez vite. » Fanny Boyer travaille avec son frère au Château Beaubois, un domaine familial de 65 hectares à l’extrême sud de l’appellation costières-de-nîmes, en bio et biodynamie également. Le duo utilise l’IA à différents stades, mais sait distinguer la part d’humain de la part d’IA. Dans le vignoble, une IA vient compléter la station météo qui se gère via une application. « Avant on notait tout sur un carnet, maintenant en un clic, on peut décider quand on part traiter, c’est génial ! » Il y a aussi des capteurs dans les sols pour prédire les risques de maladie, de manque d’eau, mais la vigneronne préfère encore contrôler. C’est en cave qu’elle est réticente. Elle veut faire son vin, seule et avec son œnologue conseil depuis vingt ans, indispensable, un échange où les idées sont confrontées pour arriver à un résultat satisfaisant : « Avec l’IA, on risque de finir tous dans un entonnoir. » Fanny Boyer croit beaucoup plus à l’utilité de l’IA dans la logistique, le transport et la gestion des stocks. Au lieu de stocker vingt mille bouteilles de rosés inutilement, l’IA lui suggère d’en produire moins. C’est énorme. Dans les retours de salons aussi, qu’elle n’a pas toujours le temps de traiter. À la comptabilité, elle utilise Amicompta depuis un an et demi. Il suffit désormais de scanner les factures autrefois rentrées manuellement. La comptable est toujours là, indispensable, mais elle peut se pencher sur d’autres dossiers. Car, par ailleurs, la charge s’alourdit, paperasserie et contrôles se multiplient. « Si l’État pouvait utiliser l’IA, ce serait merveilleux », lance-t-elle ironiquement. Lors des réunions commerciales de leur groupe Vinotribu, Dicte.Ai se charge du résumé de la réunion. En marketing, l’IA aide à la création d’étiquettes, de logos, de fiches techniques, des créations de textes et de contenu, et Leonardo.Ai gère les images (étiquettes et visuels). C’est clair, l’IA la soulage sur bien des points. Mais la vinification reste son domaine, pas touche !

Situations concrètes, solutions réelles
Pour un jeune négoce comme Aubert et Mathieu, créé en 2019, l’IA a vite été déterminante. Tout n’a pas été rose, comme ce vin élaboré à partir d’un cahier des charges fourni à l’IA et qui a fait déchanter ses créateurs, Jean-Charles Mathieu et Anthony Aubert. « Ce n’est pas révolutionnaire. Cela reste approximatif et le métier exige encore d’avoir les mains dans le marc. » L’IA donne des banalités et s’avère moins experte que la personne en cave. « Au final, il faut goûter les vins, chose que l’IA ne sait pas faire. » En revanche, elle est forte pour établir une charte graphique. Avec les bons éléments, l’IA crée le contenu : rédiger une fiche produit, trouver un nom, créer une histoire (storytelling), faire un plan marketing, un rétroplanning, etc. « Oui, il y a un vrai apport pour les vignerons concentrés à la vigne et à la cave. » Forts de ces connaissances, ils ont créé Capsule, un concept génial qui consiste à délivrer un message via un QRcode que le destinataire de la bouteille peut découvrir des années après. En Auvergne, Léa Desprat bouillonne d’idées sur son terroir volcanique planté de 150 hectares de vignes. Son aventure avec l’IA a commencé par hasard. Les caves du domaine, visibles toute l’année, sont en effet truffées d’escaliers, un vrai problème pour les personnes âgées ou handicapées. Alors elle a eu l’idée d’un casque de réalité virtuelle qui permet d’être en immersion totale dans la cave, le chai et les vignes sans se déplacer. L’expérience se prolonge dans les salons professionnels, bien loin de l’Auvergne où, assis à son stand de Prowein, l’acheteur peut visiter l’intégralité du domaine. La famille Desprat ne s’est pas arrêtée là. Egalement caviste-marchand de vin, elle a ouvert en avril dernier à Aurillac une nouvelle boutique qui s’adresse aux nouvelles générations (Couleurs Vignes), un lieu très coloré, fun, moderne, dynamique, déclinant des bouteilles classées par type de vin. Ici, pas de casque, mais une tablette ludique qui sert de conseil en cave. Après avoir fait sa sélection, le bot indique où trouver la bouteille dans le magasin. Mais est-ce vraiment ce qu’on appelle de l’IA ?

Encore bien des limites
Aymeric Izard, directeur des domaines d’Exéa (200 hectares à Lézignan-Corbières), utilise l’algorithme Météus depuis 2020, une station météo agricole professionnelle et connectée. Il gagne du temps et les méthodes empiriques deviennent plus précises. Il économise un traitement, un passage, du gazoil, mais selon lui, ce n’est pas de l’IA. « L’IA, c’est la voiture qui conduit toute seule. Elle se nourrit de données puis prend ses décisions de façon complètement autonome. Tous les ans, les paramètres changent et ne correspondent plus. On avait 300 jours de vent par an, maintenant plus que 200. Les données sur lesquelles s’appuient l’IA ne sont plus valables. La prévision est fausse. » Idem en œnologie. « Il faut accumuler de la donnée plus récente, les profils de vin que le consommateur apprécie évoluent aussi. » Il voit beaucoup de blocages. Et de chemin à faire pour un contrôle total de la machine, comme en médecine, beaucoup plus avancée selon lui. Certes, il existe des robots autonomes qui tondent l’herbe, font le travail du sol, comme celui de Pellenc développé avec eux (il est leur représentant languedocien). « Ce n’est pas de l’IA pour autant, car le robot fait ce qu’on lui dit de faire. » Tout ce qui existe aujourd’hui peut vite devenir obsolète. La révolution, personne ne l’avait vue arriver aussi tôt, tout le monde pensait que ce serait dans dix ans. Et cela va beaucoup plus vite que prévu. De nouvelles générations de solutions vont sortir, rendant les outils d’aujourd’hui has been ou au mieux à remettre à jour. Et peut-être un jour, viendra la singularité. Quand l’ordinateur, aide utile et bienveillante, se mettra à penser et à diriger à notre place, ayant gagné toute son autonomie, ce moment où les machines deviendront plus « intelligentes » que les humains et commenceront à s’améliorer elles-mêmes de manière autonome et exponentielle. « Ce point marquerait une rupture irréversible dans l’histoire technologique et humaine », nous dit ChatGPT lui-même. Alan Turing le savait pertinemment, lui qui a posé les bases théoriques de l’IA avec son célèbre test de Turing en 1950, destiné à évaluer si une machine peut « penser ». Cette singularité envisagée pour 2030 ou 2040, est déjà là. À quand au bout des rangs de vignes et à la porte du chai ?

La terre, le temps, la vie au château La Pointe

Dans un univers du vin souvent tiraillé entre marketing et effets d’annonce, le château La Pointe a décidé de suivre depuis un peu moins de vingt ans un chemin radicalement différent. Sous l’impulsion d’Éric Monneret, son directeur, et avec le soutien de Generali France qui en est le propriétaire, ce cru de Pomerol a fait le choix de ne pas se contenter de produire du vin, aussi bon soit-il, préférant raconter une histoire plus globale, où chaque étape s’inscrit dans le respect du vivant et la responsabilité environnementale. D’origine jurassienne et élevé en Lorraine, Éric Monneret s’est passionné très tôt pour la science, la nature et la géologie. Au cours de ses études d’ingénieur agronome, il découvre la dimension culturelle et historique du vin. Rapidement, ce nouveau monde le fascine et il décide de compléter sa formation par une double spécialisation en viticulture (à Dijon) et en œnologie (à Montpellier). Diplômé en 1995, cet homme d’engagement débute sa carrière à Sauternes au château Raymond-Lafon. Le propriétaire des lieux, Pierre Mestier, par ailleurs régisseur historique du château d’Yquem, devient son mentor et lui enseigne l’exigence et la rigueur dans la conduite de la vigne comme du commerce. En 2001, Éric Monneret rejoint Generali pour une première expérience. Pour la compagnie d’assurances, valoriser la terre par des pratiques viticoles qualitatives est la condition de la pérennité du patrimoine dans lequel elle diversifie ses actifs. C’est cette vision qu’elle souhaite déployer avec l’acquisition du château La Pointe en 2007, dont elle confie la direction à Éric Monneret. Propulsé architecte du renouveau de cette belle endormie, sa mission va être de révéler durablement le potentiel de ce terroir idéalement situé dans l’appellation. En bon ingénieur, sa première démarche est scientifique. Il lance ainsi un vaste programme d’analyse des sols, réalisé grâce à des fosses pédologiques, afin de mieux comprendre la mosaïque géologique sur laquelle est assis ce vignoble d’un seul tenant, une situation rare à Pomerol. Cette nouvelle lecture va lui permettre de planifier avec précision des pratiques viticoles sur mesure. À partir de 2008, des mesures concrètes sont mises en place. Couverts végétaux et engrais verts, plantation de haies, agropastoralisme, etc., l’objectif de la démarche est sans ambiguïté. La vigne n’est pas une monoculture isolée, mais un élément qui fait partie d’un écosystème complexe. Régénération de la vie des sols, stimulation de la vie microbiologique et renforcement de la biodiversité deviennent ainsi les trois piliers de la transition environnementale souhaitée par une propriété qui obtient rapidement les certifications Haute valeur environnemental (HVE) et ISO 140001.

Le château La Pointe s’inscrit dans un parc que Generali a choisi de préserver intégralement. Véritable poumon vert, ses arbres abritent une biodiversité riche. Le bâtiment principal, ainsi que le chai de vinification et d’élevage, ont été rénovés avec sobriété et élégance.

À qui sait attendre
On peut imaginer que l’investissement d’un groupe institutionnel dans le foncier viticole implique nécessairement une recherche de rentabilité immédiate. Si cette idée reçue a encore de beaux jours devant elle, force est de constater que Generali France a adopté avec son projet pomerolais une démarche inverse, choisissant de réaliser avec cette acquisition un placement patient et raisonné, fondé sur la valeur du terroir et la pérennité de ce dernier. Pas une acquisition d’image, mais un investissement dans la terre et le temps pour un acteur réputé discret dans l’espace public et qui s’est intelligemment mis en retrait de la partie opérationnelle, laissant Éric Monneret et ses équipes s’organiser pour faire fructifier ce patrimoine. Generali France a trouvé dans le Jurassien une personnalité en phase avec ses idéaux. « L’essentiel prime sur l’ostentation. Pour nous, ce sont les vignes et le terroir qui passent avant les chais, avant le château, avant toute image », résume le directeur. La relation de Generali avec le cru repose sur la confiance, la transparence et la liberté, dans un cadre rigoureux, suivi et piloté pragmatiquement. L’actionnaire est informé, mais peu interventionniste. « Il y a dans ma façon de manager la propriété une notion d’entrepreneur qui implique une exigence et une rigueur que je partage avec l’équipe. Nous sommes tous conscients d’être protégés par l’actionnaire, mais il m’appartient de préserver à chaque moment l’intégrité de l’entreprise », ajoute Éric Monneret. Le château lui-même reflète cette philosophie. La Pointe s’inscrit dans un triptyque indissociable : un terroir durable pour faire de grands vins, une architecture sobre dédiée à l’art de vivre accessible, un lieu, notamment le parc intégralement conservé (et pourtant classé en appellation), qui favorise le maintien de la biodiversité. Ainsi, depuis l’acquisition de La Pointe en 2007 jusqu’à celui récent, en appellation saint-émilion grand cru, du château Croque-Michotte (2023), le fil conducteur de Generali France est le même : la valorisation du foncier à long terme soutient une vision engagée. Cela doit passer et cela passe par la mise en place d’initiatives environnementales concrètes, de la préservation des sols à la réduction des émissions carbone en passant par la plantation d’arbres, entre autres.

Observer, comprendre, faire
La feuille de route des équipes de La Pointe et de Croque-Michotte repose sur une approche en trois temps : observer, comprendre, faire. Observer l’état des sols, l’adaptation des cépages, la résilience des vignes et l’exposition des terroirs. Chaque paramètre viticole est scruté pour identifier ses forces et ses faiblesses. Il s’agit ensuite de les comprendre, afin d’intégrer ces observations dans une logique globale qui vise à anticiper les interactions sol-vigne-climat dans le contexte du réchauffement climatique. Et enfin de prendre des décisions, une fois la situation comprise : décider de la bonne densité, choisir les bons porte-greffes, mettre en place des modes de conduite adaptés, etc. « Redonner de l’énergie à la vigne, c’est offrir un meilleur avenir à la terre », résume de manière réaliste Éric Monneret. L’homme qui a la fibre entrepreneuriale sait que la réussite d’un projet comme celui-ci repose sur la nécessité de s’entourer des bonnes personnes. En 2019, il recrute Pierre Candelier au poste de directeur des vignobles et des chais pour renforcer la démarche. Expert en agronomie, Pierre Candelier a complété la vision en optimisant la microbiologie des sols et en mettant en place des pratiques réactives et adaptées. Le binôme forme un duo aligné en termes de convictions et de valeurs, pour qui la science et l’intuition sont au service du vivant. Le directeur précise : « Pierre est un homme d’écoute et d’exigence, nuancé, proche de la terre et des hommes, avec une extrême attention portée au vivant. Il amène un savoir important sur les engrais verts, les couverts végétaux ». Pour les deux hommes, mais aussi pour leurs équipes qui en sont également convaincues, une démarche environnementale ne peut exister sans un projet humain. Le maintien du geste vigneron, la formation, la valorisation des métiers et le bien-être des hommes et des femmes sont au cœur de leur méthode, qui voit la viticulture actuelle comme un enjeu culturel et social autant qu’un pari agricole et économique.

L’écotonte s’inscrit parmi les pratiques mises en œuvre, aux côtés de mesures concrètes telles que les couverts végétaux et l’emploi d’engrais verts.

Tout naît à la vigne
« Nous faisons les vins que nous aimons. Un grand vin repose sur deux fondements indissociables qui sont l’équilibre et la fraîcheur. » L’ambition des vins de La Pointe tient en une formule, l’éloge de la nuance. La recherche de l’équilibre est fondamentale et l’extraction des tannins doit être mesurée. « Nous privilégions la fraîcheur sur la puissance, parce que c’est notre définition du plaisir. » Les vinifications ont ainsi évolué pour préserver finesse et précision. « Afin de protéger les vins d’une oxygénation excessive, on flirte volontairement avec la réduction durant l’élevage des vins, pour conserver cette fraîcheur et cette élégance qui signent le style de La Pointe. » L’idée est d’offrir une expression nuancée et fidèle de Pomerol, en révélant la singularité des sols et du cépage dominant (le merlot) dans un style où la justesse l’emporte toujours sur le spectaculaire. La priorité est donnée à l’expression nuancée du terroir et au plaisir de boire, plutôt qu’à la puissance brute. Depuis 2019, le vin gagne en subtilité avec un profil soyeux et frais, tout en tension et finesse, affichant encore plus de subtilité aromatique. En presque vingt ans, le domaine a connu une évolution remarquable, y compris sur le plan commercial, passant de quelque 20 euros à plus de 45 chez les cavistes aujourd’hui. Une progression qui illustre une reconnaissance méritée du travail accompli à la vigne comme au chai. Et qui encourage une réussite patiente, fondée sur la cohérence et la fidélité à une vision.

S’appuyant sur les données issues de nombreuses fosses pédologiques, Pierre Candelier, directeur des vignobles et des chais, adapte les pratiques culturales à la géologie complexe des deux domaines. Au château Croque Michotte, les argiles franches, par leur capacité de rétention, offrent un terrain idéal aux merlots et donnent au grand vin un caractère pomerolais.

Croque-Michotte, nouveau chapitre
Generali France a mis plus de quinze ans à acquérir un deuxième château dans le Bordelais, l’assureur préférant porter ses choix sur des actifs à valoriser et à révéler. « Ce qui prime, c’est la continuité de la vision, la stabilité des équipes et la clarté dans la conduite du projet sans quoi il n’y a pas de pérennité. L’évolution de la perception et de la reconnaissance commerciale de nos vins prouve que cette équipe fonctionne et avance », insiste Éric Monneret, qui a décidé d’avoir une approche similaire à Croque-Michotte. De premier ordre, le terroir de cette propriété de Saint-Émilion est propice à l’expérimentation de pratiques écologiques avancées. L’équipe s’attache désormais à révéler la singularité de chaque parcelle de ce vignoble idéalement positionné, cerné par des crus d’élite (Cheval Blanc, La Dominique, Grand-Corbin Despagne, Gazin, L’Évangile). Le nouveau chai, pas plus ostentatoire que celui de La Pointe, devrait être livré pour les vendanges de l’année 2026 et confirme cette vision à long terme. Tout comme les projets d’accueil à venir. « La convivialité est inscrite dans le nom même du lieu et sera au cœur de son identité. Nous voulons en faire un espace simple, généreux, dédié au partage et à la rencontre. Pour nous, c’est d’abord un terroir, une inscription dans une appellation et un collectif, mais aussi des espaces naturels avec des bâtiments intégrés. Nos priorités chronologiques et d’investissement sont d’abord le terroir, puis les chais, puis le château. » La devise adoptée pour Croque-Michotte, Terra, manus, mensa (la terre, la main, la table), résume d’ailleurs le futur positionnement du cru dans l’univers des grands vins de Bordeaux. « La vocation du vin est un plaisir et un partage. Le vin n’est pas une fin en soi », détaille Éric Monneret pour qui renouer le lien avec le consommateur fait partie des priorités : « S’ouvrir davantage, partager des expériences, raconter le vin dans son quotidien ». À Croque-Michotte, cette envie prend forme.

Futur et engagements
Face au changement climatique, le vignoble bordelais est aussi comme les autres régions en première ligne face à de nouvelles contraintes : sécheresses, pluies extrêmes, mildiou, coulure. L’équipe insiste sur l’importance de capitaliser sur l’expérience passée pour anticiper les aléas. « Amplifier nos engagements environnementaux et réduire nos impacts, c’est l’objectif que nous formaliserons dans les années à venir. » Dans la continuité de leur démarche environnementale, Éric Monneret et Pierre Candelier participent activement aux travaux de la Convention des entreprises pour le climat (CEC). Maintenir et régénérer. Prendre soin des femmes et des hommes. Accompagner ceux qui font le vin. Perpétuer le geste vigneron. Garantir des conditions de travail sûres et agréables. Revaloriser le métier agricole et combattre les idées reçues. Piloter et partager la valeur créée. Assurer la pérennité économique des propriétés pour soutenir des investissements régénératifs et durables. Portées par des équipes passionnées, La Pointe et Croque-Michotte incarnent une viticulture qui conjugue rigueur scientifique, sensibilité humaine et exigence esthétique. Grâce à l’appui de Generali France et à la vision d’Éric Monneret, ces propriétés bordelaises montrent que la production d’un grand vin peut et doit s’inscrire dans une démarche responsable et durable. Ici, la terre, le temps et l’humain ne sont pas de simples concepts, ils sont la matière première du futur.

Antoine Leccia : « Nos vins font rayonner nos territoires »

par Max Bauwens

Avoir une vision collective ancrée dans le territoire
Notre histoire, démarrée depuis notre berceau du Languedoc, en mouvement perpétuel au gré des décennies, du phylloxera des années 1890 à la pandémie de 2020, sans oublier toutes les très belles années de réussites et conquêtes, a fait d’AdVini une entreprise originale parmi les leaders du monde viticole. Plusieurs générations se sont succédé dans notre société familiale et elles ont assuré la pérennité d’AdVini, depuis plus de 150 ans. Chez AdVini, nous embrassons tous les métiers de la filière vin. Nous sommes vignerons, sur plus de 2 000 hectares dans les plus belles appellations, en France et en Afrique du Sud. Nous sommes également négociants, vinificateurs et éleveurs, avec nos maisons de vins historiques et nos marques. Nous sommes experts de la supply chain et distributeur à l’export dans plus de 110 pays et en France, avec une force de vente commerciale et marketing exclusive. Depuis plus de 30 ans, AdVini s’est développé sur un modèle unique décentralisé et basé sur un ancrage local fort et proche de l’amont, dans chacune des régions où nous sommes implantés, avec des équipes locales à forte identité — en France, dans le Languedoc (Vignobles Jeanjean), le Roussillon (Maison Cazes), la vallée du Rhône (L’Oratoire des Papes et Maison Ogier), la Provence (Château Gassier), à Bordeaux (châteaux Patache d’Aux et Capet-Guillier) et en Bourgogne (Domaine Laroche et Maison Champy). Cet enracinement prend corps tant en amont au vignoble qu’en aval sur les marchés. C’est cette french touch que nous avons dupliqué à Stellenbosch, en Afrique du Sud. La décentralisation nous conduit également à maintenir des outils de production dans toutes nos régions contribuant ainsi à la vie économique du territoire. La valeur est conservée localement.

Défendre le rôle des vignerons au sein des territoires
Collectivement, nous sommes les gardiens de traditions viticoles multiples et de savoir-faire d’excellence. Nous les perpétuons jour après jour, avec exigence, pour pérenniser ce bien commun et le transmettre aux générations futures. C’est avec cette ambition que s’engagent les presque mille femmes et hommes d’AdVini. L’art de vivre qui nous anime, nous voulons le partager, chez nous, sur les plus belles tables ou en voyageant partout dans le monde. Ici et là-bas, nos cultures, nos histoires et nos vins font rayonner nos territoires. C’est cette vision que je défends : le vigneron comme ambassadeur des vins de terroirs, riches d’authenticité, d’originalité et porteurs d’un savoir-vivre régional unique.

Agir concrètement pour le renouvellement des savoir-faire

Les inscriptions pour la 10e édition du concours Vignerons et Terroirs ’Avenir sont ouvertes. Destiné aux jeunes vignerons de moins de 40 ans, il soutient des projets respectueux de l’environnement, valorisant terroir, savoir-faire et traditions. Le meilleur projet recevra 50 000 euros, suivi de prix de 20 000 euros et 10 000 euros. Inscriptions jusqu’au 15 décembre 2025.

L’illustration la plus emblématique de nos engagements sur le renouvellement des générations, c’est le concours Vignerons et Terroirs d’Avenir. Né en 2015, en partenariat avec l’Institut Agro Montpellier et sa Fondation, rejoints ensuite par le Crédit Agricole, ce concours accompagne chaque année de jeunes vignerons qui tentent de démontrer que d’autres voies sont possibles. Concrètement, pour les jeunes vignerons, il s’agit de bénéficier d’un accompagnement stratégique de haut niveau qui leur permet de faire un pas de côté, d’améliorer la robustesse de leur projet et d’accélérer le développement de leurs idées. L’accompagnement se double de trois dotations financières. Les étudiants viti-œno de l’Institut Agro sont mobilisés au long cours sur le projet. Leur mission est de coacher et de challenger les projets des vignerons sur tous leurs aspects : viticulture, œnologie, business plan, marketing, distribution, etc. Ils remobilisent ainsi l’ensemble de leurs enseignements et sont confrontés à des projets très réels et incarnés qui les préparent à l’entrée dans la vie professionnelle. C’est devenu un véritable module de cours dans leur cursus. Les cadres dirigeants d’AdVini sont également mis à contribution pour mentorer les jeunes vignerons.

Accompagner les transformations des territoires viticoles
AdVini promeut grâce au concours une vision exigeante du métier de vigneron : entrepreneur du vivant, gardien du patrimoine et acteur de l’innovation. Les projets portés par les jeunes vignerons s’inscrivent dans les transitions à l’œuvre dans les territoires viticoles. Quelques illustrations, sur les enjeux sociaux, l’insertion et le retour à l’emploi, avec le projet remarquable de Pauline Chatin du domaine de Mirabeau dans le Languedoc ou encore la redynamisation des zones rurales via l’œnotourisme chez Laura Balsan et Julien Fabregat du Mas Origine. Face aux enjeux environnementaux, les lauréats expérimentent des solutions concrètes : replantation en altitude de cépages mieux adaptés, comme Hélène Bleuzen dans le Luberon ; valorisation de cépages autochtones, à l’image de Jenia et Thibaud Vermillard du domaine Ampelhus dans le Languedoc. Ces projets enrichissent les territoires qui les accueillent et inspirent toute la filière. AdVini est fier de pouvoir mettre le pied à l’étrier de ces jeunes vignerons qui partagent notre ambition pour leurs territoires.

S’engager dans une vision à long terme
Dans les dix prochaines années, AdVini sera moteur de la consolidation et du rayonnement de la filière. Nos paysages et notre patrimoine en seront des piliers. C’est encore face à ces terrasses qui se jettent de la mer que l’on comprend le mieux d’où viennent toute la complexité et la profondeur de la cuvée Notre-Dame-des-Anges, aux Clos de Paulilles, chez Cazes (Collioure). Et comment ne pas évoquer le vertige ressenti à la visite des caves d’élevage de Laroche à l’Obédiencerie (Chablis), façonnées par les chanoines il y plus de mille ans ? Ces découvertes exceptionnelles, il est de notre responsabilité de les faire vivre à tous ceux qui sont curieux de ce magnifique héritage. Dans les dix prochaines années, AdVini restera un acteur fédérateur et ancré, qui ouvre la voie et qui fait rayonner ce magnifique patrimoine de nos terroirs. Pour la décennie à venir, les défis sont nombreux. Je pense que le plus crucial d’entre eux sera de maintenir l’attractivité de la filière. Chez AdVini, nous avons décidé de faire notre part, en contribuant, à notre échelle, au renouvellement des générations.

Christophe Juarez : « Nous devons porter un message d’excellence »

Photo Mathieu Garçon

Prendre son destin en main
Ce principe est inscrit dans la genèse de Nicolas Feuillatte. Au cours des années 1970, la Champagne a connu de grandes difficultés en termes de stockage des vins. Pour nombre de viticulteurs, c’est un événement qui a été vécu comme un traumatisme : beaucoup ont pris conscience qu’ils ne maîtrisaient rien ou presque. C’est à ce moment-là que la Champagne a décidé de s’organiser et s’est équipée d’outils techniques performants et de capacités de stockage adaptées, tout en apprenant des pratiques œnologiques de plus en plus sophistiquées. Progressivement, nous avons réussi à maîtriser ces aspects et nous nous sommes aperçus que nous étions capables désormais de créer notre propre marque. Henri Macquart avec d’autres pères fondateurs, a créé Nicolas Feuillatte, en 1976, avec la volonté de suivre une feuille de route simple : s’appuyer au quotidien sur une viticulture et une œnologie de précision pour proposer des champagnes qui répondent aux goûts des consommateurs. Son développement a ensuite été porté par toutes les qualités qu’on lui reconnaît : une vision globale, l’ambition de toucher une clientèle très large, une ouverture à l’international, et bien sûr, l’utilisation comme ambassadeur de Monsieur Nicolas Feuillatte lui-même. Aujourd’hui, plus de cinquante ans après, Nicolas Feuillatte encadre plus de 500 pressoirs et accompagne 6 000 vignerons, soit une présence sur plus de 2 500 hectares en Champagne.

S’engager pour rendre durable ses savoir-faire
Notre mission est d’assurer un revenu pérenne pour les adhérents vignerons qui nous accompagnent. C’est comme ça que nous cherchons à rendre plus forte notre démarche collective. C’est une vision à long terme, qui voit au-delà des résultats immédiats. Cette perspective est possible grâce à la transparence de notre management avec nos adhérents. Eux sont face à leur avenir, maîtres de leur territoire et de la mise en marché de leurs raisins. Ce sont des acteurs pleinement impliqués. C’est un modèle d’entraide, de solidarité et d’interdépendance, où les décisions sont prises par des vignerons pour des vignerons, toujours dans un sens qui favorise leurs intérêts. Avec Nicolas Feuillatte, nos champagnes s’adressent à toutes les clientèles et sont présents partout dans le monde, où rayonne de manière collective le savoir-faire de nos adhérents. Nous sommes au service de la Champagne, en portant un message d’excellence et en restant attentifs à ce qui peut affecter la valeur de cette marque si forte. Dans cet esprit d’universalité, nous veillons au bien-être de nos adhérents, de nos salariés et de l’ensemble du personnel. Notre organisation, à taille humaine, accorde une importance particulière à la dimension personnelle. C’est l’une des caractéristiques les plus essentielles du modèle coopératif.

Participer à la défense de notre territoire
Nous sommes présents dans tous les grands secteurs de la Champagne : la montagne de Reims, la côte des Blancs, la val­lée de la Marne, la Côte des Bar, le Sézannais, le Vitryat, etc. Cette vision complète du territoire champenois nous permet d’avoir un modèle hybride, au cœur de la stratégie de Terroirs & Vignerons de Champagne. C’est ce qui nous a conduit à développer nos activités. Nous sommes engagés dans la voie de la « Viticulture durable en Champagne », un référentiel spécifique à notre région. Nous avons travaillé avec l’Agence de l’eau Seine-Normandie pour réfléchir à la dimension cruciale de la gestion de cette ressource. Nous sommes aujourd’hui le plus grand acteur bio en Champagne et nous accompagnons les vignerons qui souhaitent adopter cette approche. Nous les soutenons tout en restant ouverts aux apprentissages et aux pratiques des autres. Mais avant tout, nous sommes attentifs à maintenir un maillage familial de l’ensemble de l’écosystème champenois.

Former et agir pour être compétitif
Nous intervenons auprès de nos adhérents, notamment sur le plan de la formation. Nous leur proposons un panel de services, offerts pour la plupart. Beaucoup sont réalisés en interne et recouvrent différents domaines : la transition environnementale, la transformation numérique, des aides à l’export, etc. Nos techniciens, nos ingénieurs agronomes et nos œnologues se mobilisent pour répondre à leurs questions, dans une optique de transmission. C’est essentiel, surtout dans une région comme la Champagne, où les métiers ont beaucoup évolué. Nous organisons des sondages auprès de nos adhérents pour connaître leurs attentes et essayons, dans la mesure du possible, d’y répondre. C’est un processus intégré dans notre fonctionnement. Chaque année, nous organisons des rendez-vous auprès de nos vignerons autour de sujets techniques, notamment liées à la viticulture. Nous sommes à l’initiative d’une conférence annuelle « Vignoble et Qualités » qui rassemble les acteurs du secteur et durant laquelle nous réunissons des techniciens, des adhérents et des jeunes en formation. C’est un moment de transmission auquel nous convions aussi des étudiants à venir partager et apprendre à nos côtés. Nous avons également mis en place « TEVC Avenir », un groupe destiné aux vignerons de moins de 40 ans. Chaque année, nous leur proposons d’étudier une thématique spécifique et de réaliser un voyage d’étude afin de mieux comprendre le marché mondial, les dynamiques du secteur, etc. Nous avons aussi donné les moyens à chaque chef de cave de prendre en main le destin de sa maison respective. Cela nous permet de maintenir cette agilité, avec des caves conçues différemment à Chouilly pour Nicolas Feuillatte ou à Reims pour Abelé 1757, par exemple. Terroirs & Vignerons de Champagne est le seul groupe hybride de ce type, qui peut aujourd’hui raconter quatre histoires différentes de la Champagne avec quatre maisons différentes (Nicolas Feuillatte, Castelnau, Henriot et Abelé 1757). C’est un modèle unique avec des structures spécifiques et un message propre à chacune. Cela n’existait pas avant nous. Notre mission est aujourd’hui d’affirmer ces messages selon les consommateurs, en prenant soin de respecter l’histoire et les engagements de chacune de ces quatre maisons.

Gérard Bertrand : « Il faut réunir nos forces »

Portrait de Gérard Bertrand

Réaffirmer nos territoires et nos terroirs
Le terroir, c’est la providence appliquée à la géologie et à la nature. Le territoire, en revanche, est façonné par les humains. La dimension territoriale, c’est avant tout le vivre-ensemble. Quand on regarde les grandes régions françaises du vin, leur réussite vient toujours des femmes et des hommes qui les ont portées. Pourtant, hormis durant les crises et les moments de désespoir, les vignerons ne sont pas entendus ou en tout cas pas assez. Le métier de vigneron est d’abord un métier d’humilité, profondément connecté à la nature, qui implique d’apprendre à vivre avec elle. Il n’existe pas, à ma connaissance, d’autre activité agricole, ni même d’autre métier, où le temps qui passe façonne autant le résultat final. Chaque année, c’est une occasion de raconter une histoire différente.

Trouver des réponses face aux défis de l’eau
85 % des vignobles dans le monde sont irrigués. En France, traditionnellement, l’irrigation était limitée. Cela va devenir une priorité, mais c’est quelque chose qui se gère. Concrètement, il s’agit d’apporter un peu d’eau entre le 1er juin et le 15 août pour anticiper les grandes périodes de stress hydrique. Les vagues de chaleur sont prévisibles. Dix à vingt millimètres avant les périodes de chaleur extrême permettent d’améliorer la qualité du raisin. Cela permet aussi de garantir que les baies ne soient pas trop concentrées et que leur maturité s’achève de manière normale. En résumé, ce pilotage de l’irrigation demande plus de précision. Les pluies du 14 juillet ou du 15 août, qu’on avait autrefois, n’existent plus et nous n’avions pas connu des températures supérieures à 40 degrés plusieurs jours d’affilée. Au-delà de cette limite, la vigne lutte pour sa survie. Quelles sont nos options ? Être pessimiste ? Ou mettre en place des dispositifs pour stocker l’eau et approvisionner les vignes pendant les périodes de grande sécheresse, qui seront de plus en plus fréquentes ?

Expliquer l’écologie des paysans
Un paysan ne se contente pas seulement de produire : il entretient des paysages, prend soin des haies, des ruisseaux, plante et protège les arbres. Aujourd’hui, beaucoup cherchent à redonner vie aux sols ; leur culture, même pour ceux qui ne sont pas en bio, est redevenue centrale. Ce travail discret, longtemps invisible, mobilise désormais de nombreux vignerons. Notre profession s’est parfois éloignée de ces fondamentaux, mais la prise de conscience est là. Le temps du tout-chimique est derrière nous. Chacun comprend qu’il faut revenir à des pratiques plus naturelles, fondées sur le bon sens. Avec le changement climatique et des étés à plus de 40 degrés, si le sol n’est pas vivant, la vigne ne résiste pas.

S’organiser pour faire front ensemble
Le monde du vin est complexe, fragmenté, avec des acteurs de toutes tailles. En France comme ailleurs, il est difficile d’émerger et de réussir en défendant une seule région viticole : c’est collectivement que nous devons porter nos couleurs, avec fierté et exigence. Nous avons tout à gagner à créer des moments de partage autour de nos produits et de nos savoir-faire, qui sont uniques au monde. Il suffit de regarder l’aura internationale de nos chefs, pâtissiers, boulangers, et de nos maisons de luxe, capables d’imaginer des expériences inoubliables. Certaines possèdent d’ailleurs des vignobles.

Être à l’écoute de ceux qui boivent nos vins
Pour avancer, nous, vignerons français, devons d’abord écouter celles et ceux qui boivent nos vins. À force de trop diviser nos offres, nous avons parfois perdu en lisibilité et en proximité avec le consommateur. Celui-ci nous montre le chemin : il veut de la sincérité, du goût, des styles qu’il comprend et reconnaît. Et il veut vivre des expériences. Regardons ce qui fonctionne et n’ayons pas peur des mots : certaines appellations, même si elles restent très rares, ont réussi à percer parce qu’elles sont devenues de vraies marques, des repères. Sancerre aux États-Unis en est un bel exemple. Plutôt que nous disperser, apprenons à unir nos forces pour porter ensemble l’image des vins français. Notre mission n’est pas d’inciter à consommer davantage, mais de continuer à susciter le désir de nous découvrir en faisant rayonner nos terroirs, nos savoir-faire et l’émotion du vin, avec vérité et générosité.

Faire du vin une expérience
Je suis avant tout vigneron, mais aussi « metteur en fête » ! Le vin n’est pas seulement une boisson : c’est un moment à vivre pleinement. Il s’exprime dans les meilleures conditions quand il est partagé avec les bonnes personnes, les bons verres, à la bonne température, avec un plat qui l’accompagne, et en ressentant cette sensation simple : « Oui, là, on est au bon endroit et c’est un vrai plaisir ». Longtemps en France, cette dimension est restée discrète. Nos grands vins se savouraient entre connaisseurs, presque à l’abri des regards. Ailleurs, on a compris plus tôt que le vin pouvait se raconter, se mettre en scène, se médiatiser, pour devenir une véritable expérience culturelle. Aujourd’hui, célébrer le vin, le rendre vivant et accessible, c’est prolonger ce qu’il est : du plaisir, du partage et une part de notre art de vivre.

Embrasser les métiers de l’œnotourisme
L’œnotourisme est essentiel pour vivre les expériences autour de la vigne et du vin que désirent de nombreux touristes du monde entier. C’est aussi une activité qui apporte une marge nette au vigneron. Mais pour franchir un cap, il faut des agences spécialisées et des pure players du secteur, capables de proposer un voyage complet à la carte : visites de vignobles, monuments historiques, restaurants régionaux de différents niveaux, hébergements variés, etc. Le monde du vin doit créer véritablement cette destination France. Et accepter d’apprendre et d’exercer ce nouveau métier, passionnant, de l’hospitalité, où tout est pensé pour l’expérience complète et qualitative.

Rester fidèle à notre culture et nos savoir-faire
Beaucoup de savoir-faire français sont atomisés. Il faut réunir nos forces, tout en restant fidèles à notre culture. Nous devons remettre en valeur l’exception culturelle du vin, montrer que l’on peut consommer du vin avec modération, expliquer comment cette production française n’a pas d’équivalent dans le monde, la faire briller aux côtés de nos métiers de bouche. Et nous unir, au fond, autour d’un message puissant et construit.

Vigne et territoire, un mouvement pour l’avenir du vin

Jeudi 27 novembre, la planète vin s’est offert un écrin cinq étoiles en se retrouvant au palais du Quai d’Orsay, siège historique du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Plus de 500 convives ont répondu à l’invitation de Bettane+Desseauve, rappelant que la filière n’a jamais cessé d’avoir de belles histoires à raconter. Grands chefs et artisans de bouche — Giuliano Sperandio, Christian Le Squer, Guy Savoy, Frédéric Duca, William Ledeuil, Hugo Bourny, Sylvain Sendra, Xavier Thuret, entre autres — mais aussi producteurs, décideurs et médias, tous étaient réunis pour ouvrir, ensemble, un nouveau chapitre.

Pour Thierry Desseauve, cofondateur de Bettane+Desseauve, ce programme arrive au moment exact où il fallait passer de l’inquiétude à l’action. « À l’occasion des 20 ans du Grand Tasting Paris, nous avons voulu impulser ce Mouvement de la Vigne et du Territoire avec celles et ceux qui font vivre cette filière et l’orientent vers le positif. Nous avons créé des trophées pour saluer leur talent et leur engagement. Les initiatives mises en lumière dans ce palmarès témoignent de la capacité du monde du vin à s’adapter et à se réinventer. »

Car la vigne, aujourd’hui, ne se résume plus au seul terroir ni à l’héritage des traditions. Elle est devenue un levier d’équilibre écologique, un moteur économique pour les territoires et l’un des marqueurs les plus forts de la civilisation française. Mais une filière bousculée par l’évolution des modes de consommation, l’urgence climatique et les tensions économiques se retrouve face à une alternative limpide : s’adapter ou disparaître.

Le Mouvement de la Vigne et du Territoire entend fédérer, inspirer, défendre. Avec trois engagements clairs : rappeler que le vin est une part de civilisation et le socle de nombreuses vies locales ; écouter celles et ceux qui agissent pour préserver les sols, les paysages et la biodiversité ; mettre en lumière les innovations concrètes qui répondent aux défis de notre époque. Emmanuel Lechypre, journaliste à BFM Business, en maître de cérémonie, a ouvert une soirée qui a récompensé cinq initiatives, choisies parmi une riche moisson d’idées réinventant, chacune à leur manière, le projet viticole en profondeur.

Des engagements concrets
La Cave d’Adissan (Hérault) remporte le Trophée « Protection de la biodiversité et de l’environnement » pour son engagement exemplaire en faveur des sols, des cépages anciens et de l’équilibre naturel du vivant. Parrainé par les domaines Gérard Bertrand, le prix a été remis par Gérard Bertrand et sa fille Emma à Mathieu Mocquet, directeur, et Rémy Moulière, vice-président, venus témoigner de la dynamique collective qui anime leur coopérative.

Le prix « Protection de la biodiversité et de l’environnement » a été remis par Gérard Bertrand et sa fille Emma à Mathieu Mocquet, directeur, et Rémy Moulière, vice-président de la Cave d’Adissan.

Qanopée, serre bioclimatique pilote portée par plusieurs maisons de vin, décroche le Trophée « Préservation de la vie économique des territoires », une distinction qui salue tout autant l’emploi local que la fidélité au geste viticole. Christophe Juarez, directeur général de Terroirs & Vignerons de Champagne (TEVC), a remis le prix à Thierry Bidault, directeur de Qanopée.

Christophe Juarez, directeur général de Terroirs & Vignerons de Champagne (TEVC), a remis le prix « Préservation de la vie économique des territoires » à Thierry Bidault, directeur de Qanopée.

Le domaine Julie & Graeme Bott, fondé il y a dix ans dans la vallée du Rhône septentrionale, reçoit le Trophée « Développement de l’attractivité des territoires ». Parrainé par AdVini, le prix a été remis par son président, Antoine Leccia, à Julie et Graeme Bott, accompagnés de Nathan Plantier, en reconnaissance d’un travail exemplaire sur le paysage, l’accueil et le rayonnement régional.

Le prix « Développement de l’attractivité des territoires » a été remis par Antoine Leccia, président d’AdVini, à Julie et Graeme Bott.

Agrinichoirs, né de l’ingéniosité de l’agronome-naturaliste Brice Le Maire, se voit décerner le Trophée « Adaptation et innovation face aux changements climatiques » pour ses solutions agronomiques pionnières. Jérémy Cukierman, directeur de la communication et RSE d’Artemis Domaines, a remis ce prix, qui couronne une vision résolument tournée vers l’avenir.

Le prix« Adaptation et innovation face aux changements climatiques » a été remis par Jérémy Cukierman, directeur de la communication et RSE d’Artemis Domaines, à l’agronome-naturaliste Brice Le Maire (Agrinichoirs).

Enfin, une mention spéciale a été attribuée à la région viticole chinoise de Ningxia, lauréate du Trophée international du développement durable. Michel Bettane a remis la distinction à Na Wang, représentante de la région. Un prix qui illustre que la viticulture engagée franchit désormais les frontières et entraîne avec elle le reste du monde.

Le prix international du développement durable a été remis par Michel Bettane à Na Wang, représentante de la région viticole chinoise de Ningxia.

Depuis 2004, Bettane+Desseauve tisse des passerelles entre amateurs, professionnels et grand public : guides, magazines, événements emblématiques — comme la dernière édition du Grand Tasting, qui a rassemblé plus de 15 000 personnes. Avec le Mouvement de la Vigne et du Territoire, la feuille de route pour les années à venir s’affirme clairement : agir, innover, unir.

 

Noël, le temps des plaisirs

Chez Bettane+Desseauve, la fin d’année rime avec plaisir, partage et découvertes. C’est la raison d’être du Grand Tasting Paris, le rendez-vous des amateurs de vin, et de ce supplément avec sa sélection de coffrets, de flacons et de promesses. Offrir, c’est concéder un moment de partage. Voilà nos idées pour offrir ou s’offrir de belles choses, tout simplement.

Les flacons mémorables, p.8 I Les voyages extraordinaires, p.14 I Les éditions limitées, p.22
À garder dans sa cave, p.26 I Les accords parfaits, p.30 I Les collabs, p.34 I Les derniers-nés, p.38
Entre copains, p.44 I Bons et écoresponsables, p.50 I Les mots et les objets, p.54