Henri de Lorgeril, l’héritage et la conquête

À 39 ans, Henri de Lorgeril rejoint ses parents à la direction de l’entreprise familiale, avant d’en prendre les rênes. Pour cet ex-entrepreneur parisien, ce retour marque une transition mûrement réfléchie, mais aussi un profond changement de vie

Peut-on échapper à son destin lorsqu’on représente la treizième génération d’une famille vigneronne ? « Nous sommes même la troisième plus ancienne famille française dans le monde du vin », précise Henri de Lorgeril, le cadet de Miren et Nicolas de Lorgeril, actuels propriétaires des domaines languedociens du même nom. Leur épicentre se situe au château de Pennautier, demeure remarquable aux allures de petit Versailles située à une encablure de Carcassonne. Elle fût bâtie en 1620 par Bernard Rech de Pennautier, le fondateur de la dynastie. Lorsque l’heure de préparer la transmission a sonné, seul Henri a levé la main. Son frère aîné, Enguerrand, devenu prêtre, avait déjà trouvé son sacerdoce. Charles, le plus jeune, n’était pas intéressé. Quant à sa sœur Blanche, « elle n’aurait pas dit non », mais s’est finalement impliquée dans les affaires de son époux. N’allez pas croire pour autant qu’il s’est senti obligé d’y aller. Ses parents, assure-t-il, ne lui ont jamais mis la pression. Bien au contraire, ils ont toujours encouragé leurs enfants à vivre leur propre vie, loin de Pennautier. Un conseil qu’il a pris au pied de la lettre. Pendant dix ans, Henri de Lorgeril a construit sa carrière à Paris, dans l’univers des start-up, notamment chez Doctolib. Il a ensuite monté sa propre boîte spécialisée dans les ressources humaines, qu’il a revendue il y a trois ans et quittée l’an dernier pour se consacrer à temps plein à son nouveau défi. Non sans quelques bouleversements familiaux. Il a embarqué son épouse et leurs quatre enfants à Toulouse pour être proche des domaines. Le cadre de vie y a évidemment gagné. Mais il mesure aussi le sacrifice consenti par les siens, notamment par son épouse, qui a quitté son emploi et se retrouve presque seule à gérer à la fois sa nouvelle aventure professionnelle et leurs enfants. Entre ses cours à plein temps à l’université du vin de Suze-la-Rousse et sa prise de poste au château de Pennautier, Henri de Lorgeril est le plus souvent éloigné des siens. La situation devrait durer deux ans. Mais peu importe le prix à payer, il vit une aventure patrimoniale et professionnelle particulièrement excitante. « Même si j’ai divisé mon salaire par trois et que je suis désormais impliqué sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cette nouvelle vie est passionnante », confie-t-il.

L’envie d’être à la hauteur
Il sait aussi ce qu’il doit au travail accompli par ses parents. Il va prendre la tête d’un domaine qui se porte bien, avec des marques solidement installées et parmi les leaders de leurs appellations. À l’arrivée de son père, en 1987, puis de sa mère, en 1992, la situation était pourtant tout autre. Les vins, raconte-t-il, étaient encore « médiocres, voire carrément mauvais ». C’était l’époque où ils se vendaient à la pompe : 2,75 francs le litre de 12 degrés et 3,75 francs pour le 14 degrés. Nicolas de Lorgeril, lui, a toujours cru à la qualité des vins du Haut-Languedoc, du pic Saint-Loup au Cabardès. Avec Miren, il a acheté des propriétés dans les zones les plus fraîches, rénové entièrement le château de Pennautier, alors en ruine, et hissé les domaines familiaux au plus haut.
Pour Henri de Lorgeril, ce retour est aussi l’occasion de prendre une petite revanche. Né à Pennautier, il a passé toute son enfance dans le monde du vin. Mais, adolescent, il a suivi sa famille à Paris. Au lycée Saint-Jean de Passy, il découvre alors un milieu « un peu snobinard » où un vigneron qui ne possédait pas un grand château bordelais était regardé comme un « bouseux ». Aujourd’hui, il veut prouver aux jeunes générations que le Languedoc peut produire des vins modernes. Et rappeler aux boomers que la région possède de grands terroirs, capables de produire de grands vins. « Je suis un militant du Languedoc. Je veux placer les vins de la région tout en haut de la carte. » S’ouvre donc une période de transition de vingt-quatre mois. Henri de Lorgeril va travailler main dans la main avec son père sur la partie technique et avec sa mère sur la partie commerciale. « Ensuite, Miren quittera le domaine pour devenir grand-mère professionnelle à plein temps », plaisante-il. Il n’en est pas moins conscient des défis qui l’attendent. Selon lui, seuls deux types de vignerons sortiront de la crise actuelle : les « sorciers du vin » capables de faire des vins très pointus, comme à Peyre Rose ou Roc d’Anglade, et les grands domaines, souvent à la fois vignerons et négociants. « L’entre-deux ne fonctionnera plus », estime-il. De quoi ajouter un peu de pression sur les épaules du jeune successeur. « Avec douze générations avant moi, je ne voudrais pas être celui qui plante les domaines. » Dans vingt ans, au moment de réfléchir à la relève, il aimerait voir un représentant de la quatorzième génération lever le doigt à son tour. Ce serait, pour lui, le signe d’une mission accomplie.


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