Sandrine Leccia a passé la première partie de sa vie en Alsace, du côté de Colmar. Encore étudiante, elle découvre le vin lors de ses premières vendanges et ne le quittera plus jamais. Au domaine de son ex-mari, la jeune femme passe par tous les postes. « C’est là que je suis devenue un couteau suisse. » Le partage, c’est l’aspect qui lui plaît le plus : travailler en équipe, confronter les points de vue, les ressentis. Dehors, au contact du végétal, elle noue un lien éternel à la vigne. Elle ne pourra plus jamais vivre loin d’elle. « C’est un cycle vivant perpétuel, qui donne lieu à une renaissance merveilleuse chaque année. » Ses goûts sont déjà portés sur la tension et la vivacité – le reflet, peut-être, de sa personnalité – avec un faible non dissimulé pour le riesling. Il y a vingt-quatre ans, lors d’un salon de vignerons à Lille, Sandrine se retrouve dos à Yves Leccia sur un stand. Lui n’en décolle sous aucun prétexte, alors qu’elle virevolte, se restaure, échange avec ses confrères. Au bout de quelques jours, elle lui rapporte un café. Qui débouche sur un premier verre, puis sur une grande histoire d’amour. « J’ai trouvé ma moitié », affirme-t-elle. Sandrine arrive en Corse quelques mois après. Rapidement, l’idée germe de quitter le domaine familial d’Yves pour en créer un à leur image. En 2004, naît le domaine Yves Leccia.
Premiers élans
À partir des huit hectares revenus à Yves Leccia, de l’ancienne cave de son père et d’un peu d’argent pour investir, ils construisent tout. Yves modifie sa vinification pour créer son propre style, toujours en cuve inox, mais avec l’envie, impulsée par Sandrine, de tendre vers la minéralité, la pureté et la tension. Il cultivait l’effet millésime, la différence d’expression de la vigne d’une année sur l’autre, elle le pousse au contraire à chercher un style identitaire. Ils mettent en commun leurs idées, collaborent dans chaque étape de l’élaboration du vin, vendangent, vinifient, goûtent les premiers jus, affinent, réajustent, façonnent les contours de leur identité. Leur fameuse cuvée YL naît dès 2004. C’est Sandrine qui en dessine l’étiquette : de simples initiales, devenues leur signature. Avec le temps, Sandrine incite son mari à explorer de nouveaux élevages, qu’il refusait par peur d’abîmer la beauté naturelle de ses vins. Les premières cuvées en demi-muids démarrent en 2014, les foudres prennent ensuite le relais, pour des vins moins boisés et plus oxygénés. La dame-jeanne est aussi expérimentée, pour accompagner le muscat du Cap Corse vers des arômes oxydatifs proches de ceux du savagnin des vins jaunes. Il faut dire que Sandrine Leccia nourrit un amour profond pour les vins du Jura. Et le muscat sec était aussi son idée. En déployant la partie commerciale, elle devient l’image du domaine. Elle rend ses vins accessibles à tous en répartissant ses clients entre cavistes, petites et grandes tables et adopte sur les salons un langage didactique. Pendant qu’Yves passe la plupart de son temps à la cave, elle pallie les manques de chaque poste et déploie une énergie phénoménale pour faire rayonner la marque partout en France.
À deux voix
Sandrine Leccia sait ce qu’elle veut. Dans la vie comme dans le verre. Elle n’intellectualise pas son rapport au vin, il doit être immédiat, satisfaisant. Et elle en produit avant tout pour faire plaisir. L’avenir, elle l’envisage en mouvement, aussi dynamique qu’est sa personnalité. Elle veut construire et transmettre à leur fils Orsu « le feu », cet amour profond du vin qu’elle partage avec son mari, bien qu’il s’exprime différemment. Lui est attaché à sa terre, elle au végétal. Vingt-quatre ans plus tard, ils sont fiers d’avoir relevé le défi d’exister à côté du domaine familial, en travaillant main dans la main. Ils ont créé une maison de notoriété, certifiée bio depuis 2017 et désormais, pour « développer la résilience formidable de la plante », en biodynamie. « La Corse est une terre bénie des dieux », parole d’Alsacienne. Sandrine est convaincue d’être au bon endroit, au sein de ce peuple « fier et savant ». Pleine de vie et d’envies, elle a le caractère bien trempé, mais une douceur et une générosité infinies. Des aspérités multiples, comme son mari. Leur complémentarité est indéfectible, leurs différences indéniables : il est aussi taiseux qu’elle est volubile, aussi discret qu’elle détonne. Eux seuls connaissent le secret de leur équilibre, à l’image de la beauté de leurs vins et du feu qui les anime.
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