Ils ne sont pas propriétaires ou fils de, ils doivent être capables de tout faire et ils le font, leurs vins grimpent à l’assaut des classements. Qui sont ces cadres supérieurs du vignoble et du vin ?

Ce n’est pas à proprement parler une invention contemporaine. Déjà, dans les très grands châteaux du Médoc, les propriétaires confiaient les clés de l’exploitation à des professionnels compétents. On pense à Christophe Salin à Lafite ou à Jean-Bernard Delmas à Haut-Brion. Mais ce n’était pas la règle. Le plus souvent, le propriétaire assumait seul la direction de son domaine familial. Dans le cas où il possédait toutes les compétences requises ou avait eu la sagesse de s’y former, tout allait bien. Mais, dans de nombreux domaines, les choses se passaient comme elles s’étaient toujours passées, sans prendre vraiment garde aux évolutions du commerce, sans autre credo que la tradition familiale. Et ça ne suffisait pas toujours. C’est ainsi qu’on a vu bon nombre de propriétés sortir peu à peu de la shopping-list des amateurs parce que les vins étaient moins bons, que la Place de Bordeaux le savaient et en achetaient moins, puis plus du tout. Il fallait alors vendre le château, au bord du gouffre, à la casse.

Depuis quelques années, se développe une autre approche à grande échelle. Lucides, les propriétaires de beaux domaines se disent qu’ils pourraient peut-être mieux valoriser les marques qu’ils détiennent. Que ce vin à douze euros pourrait peut-être se vendre à quinze ou à vingt. Que ces chais vétustes mériteraient un coup de neuf. Qu’enfin, tout ce domaine est à reprendre de fond en comble. C’est important de ne pas laisser filer le patrimoine. Ils ont compris que le vin, et particulièrement les beaux châteaux bordelais, sont lancés dans une course à l’excellence et que ceux qui ne s’y engagent pas risquent fort de se retrouver échoués dans le sillage de leurs voisins plus réactifs. De très grandes familles bordelaises ont initié le mouvement en allant chercher un « directeur ». D’autres historiquement lointaines, on fait de même comme la famille Sénéclauze et son château Marquis de Terme, un cru classé de Margaux qui végétait gentiment. Mais où trouver ce genre de compétences ? Très évidemment, ils se sont tournés vers les quelques multi-propriétaires qui avaient déjà compris depuis longtemps ce qu’il fallait faire. Et, parmi ceux-ci, ils se sont intéressés aux méthodes et aux cadres qui gèrent les châteaux de Bernard Magrez, modèle du genre. Très vite, la structure de ce grand propriétaire est devenue un vivier dans lequel tous puisent sans vergogne des gens formés à la gestion la plus rigoureuse et la plus sérieuse. Ludovic David était l’un d’eux quand il a pris les commandes de Marquis de Terme. De ses années Magrez, il avoue de bons souvenirs : « En fait, c’était passionnant. Une bonne idée bien argumentée était toujours acceptée par monsieur Magrez et comme nous avions de gros moyens, nous pouvions faire bien et vite. » Comme dans n’importe quelle entreprise moderne. Pourquoi en irait-il autrement sous prétexte qu’il s’agit de vin ?

Regarder travailler des garçons comme Stephen Carrier au Château Fieuzal, Éric Monneret au Château La Pointe, à Pomerol ou Emmanuel Bonneau à Rollan-de-By, c’est un plaisir. Pourtant, ils dépendent de structures radicalement différentes. L’un doit convaincre un propriétaire irlandais, absent et fortuné, Lochlann Quinn. Le second rend des comptes à une grande compagnie d’assurance, Generali. Le troisième doit faire face à un propriétaire français hyper-actif, brillant et très concerné par son vignoble, Jean Guyon, un homme doté d’une vision. Tous les trois ont une solide formation universitaire, ils ont parcouru le vaste monde pour la compléter, ils ont déjà beaucoup d’expérience, ils sont précis, ils raisonnent en projets plus qu’en étiquettes. Ils ne sont pas Bordelais dans l’âme, mais dans l’exercice. Ils ont ce côté « capables de tout » qui emportent l’admiration.

Le cas de Anne Le Naour est un peu différent. Elle n’est « que » directrice technique. Mais c’est un très gros job dans une collection de châteaux, tous propriétés de la filiale CA Grands Crus du Crédit Agricole. Dans ce portefeuille de rêve, elle gère les vignobles et les chais de deux grands crus classés, Grand-Puy-Ducasse à Pauillac et Rayne-Vigneau à Sauternes. Et le célèbre Meyney à Saint-Estèphe, et le moins connu Blaignan, dans le Nord du Médoc, mais c’est une grande superficie (97 hectares) et une production qui se compte en centaines de milliers de bouteilles, auxquels vient de s’ajouter le Château La Tour de Mons à Margaux. Pas mal, mais ce n’est pas tout. Elle s’occupe aussi d’une propriété du groupe en Costières de Nîmes, mais pas du Château de Santenay, récente adjonction du groupe, il ne faut pas exagérer les grands écarts. Elle aussi bénéficie d’une grosse formation, a passé sept ans dans la Bernard Magrez Connection, se lève très tôt et se couche tard. Femme dans un monde d’hommes ? Aucune importance, assure-t-elle. Tout juste si elle concède qu’il faut faire « un peu plus » ses preuves, mais ça n’a pas l’air de la déranger beaucoup. Elle préfère insister sur ce métier qu’elle adore, à la croisée « des sciences et des cultures ».

Tous ont déjà à leur actif des progressions spectaculaires. Ludovic voit la cote de « son » margaux grimper chaque année. Stephen et ses blancs ont rejoint la très petite troupe des meilleurs. Dans un voisinage d’exception, le pomerol d’Éric pointe son museau au milieu des grands. Les médocs d’Emmanuel sont depuis un moment les trouble-fête des dégustations à l’aveugle. Et Grand-Puy-Ducasse s’est réveillé en signant trois millésimes d’affilée, signalés chaque année comme le meilleur jamais produit par la propriété.
Ils sont exemplaires, non ?

La photo : de gauche à droite, les garçons : Stephen Carrier, Emmanuel Bonneau, moi, Éric Monneret, Ludovic David. Assise : Anne Le Naour. Photo Mathieu Garçon.
Cet article est paru sous une forme différente dans le Hors-série Vin de L’Express daté juin-juillet 2012, en vente chez votre marchand de journaux.

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