« Désastre ou miracle ? », c’est la question que pose ici Charles Philipponnat, propriétaire de la maison
de Champagne du même nom, dans un texte en forme de mise au point sur le millésime 2013.
De la floraison aux vendanges, retour précis sur une année compliquée.

« Je suis un peu étonné par les commentaires que je commence à lire. D’aucuns généralisent le mauvais temps
qui aurait enveloppé tous les vignobles français de juin à octobre. Quelques champenois avancent que nenni,
notre région a été épargnée et bénie de conditions ayant permis un millésime qui tutoierait les plus grands.
Chez Philipponnat, à Mareuil sur Ay, j’ai vu deux printemps, deux étés et deux vendanges.

Les terroirs hâtifs, dont le Clos des Goisses et les meilleurs coteaux de la « Grande Vallée » de la Marne et de
la « Côte des Blancs », ont fleuri vers la mi-juin, dans un temps froid et pluvieux. Les rendements y sont faibles
et modérés, la coulure, le millerandage et le filage des grappes ayant pris leur tribut. Les terroirs plus classiques, comme à Avenay, ou plus tardifs, ont fleuri fin juin, voire début juillet, dans des conditions de température et de lumière plus favorables. Ils ont subi un retard inhabituel par rapport aux premiers, et ont bénéficié de rendements potentiels d’autant plus importants que la sortie de grappes était très généreuse en nombre et en taille. A ce moment critique de la floraison, les grappes développées plus précocement ont parfois été affectées par des infections de botrytis, qui ont séché par la suite, mais ont parfois repris de la vigueur lors de la maturation.

Après un mois de juin très arrosé, le mois de juillet est resté humide, mais avec des périodes de rémission suffisantes pour permettre de maîtriser le mildiou, très peu présent cette année. En revanche, l’oïdium, qui s’était
par endroit installé en juin, a pu toucher certains vignobles de chardonnay en l’absence de précaution et de réactivité. Comme on sait, Philipponnat cultive essentiellement des pinots noirs et n’a pas eu ce souci. Les uniques chardonnays du Clos des Goisses, très bien aérés, ventés, aux grappes lâches, ont été totalement épargnés. Les derniers jours de juillet, le mois d’août et les premiers jours de septembre ont quant à eux été exceptionnellement secs. C’est le miracle qui a permis d’éviter le désastre, d’éviter de vendanger à la mi-octobre, et de terminer de dessécher les atteintes fongiques.

Les vendanges se sont annoncées avec la menace redoutée de fortes précipitations pendant quelques jours
autour du 10 septembre. Fort heureusement, ces précipitations de l’ordre de 50 millimètres se sont interrompues pour laisser place à un temps sec et chaud jusqu’au début de la cuillette, le 30 septembre à Mareuil. Cependant,
les pluies qui ont touché les régions plus méridionales ont été plus abondantes (dans le sud de la Marne et, surtout, dans l’Aube). Sur les terroirs les plus hâtifs, des baies ont parfois éclaté, favoridant la reprise désagréable du botrytis, voire quelquefois de la piqûre acétique. Là où le botrytis n’a pas été prévalent, essentiellement dans
les premiers et grands crus, le début de la vendange s’est révélé très beau, avec une belle voire forte maturité, accompagnée d’acidités très fraîches, sans toutefois (et heureusement) égaler celles de 1996. Dans les Clos des Goisses et au « Léon » à Ay, nous avons retrouvé des maturités similaires à celles de 2000 et 2012, entre 11,5°
et 12°, et des acidités proches de celles de ce dernier millésime ou de 2008.

Les terroirs plus tardifs sont assez hétérogènes. Deux grands facteurs ont joué. D’une part, les précipitations, avec leur effet de dilution, et en fin de vendanges, le développement d’un botrytis classique, gras puis sec. D’autre part,
la charge en raisins qui a influé sur l’atteinte, ou pas, d’une vraie maturité physiologique, toujours problématique au mois d’octobre quand les rendements sont élevés. Il y a cependant de très belles choses quand ces écueils ont été évités, notamment dans les vallées de la Marne et de l’Ardre. Toutefois, cette période de la vendange aura produit des vins de potentiel alcoolique plus habituel que ceux de la première période, avec des acidités souvent très fermes.

Il est bien difficile de faire des pronostics sur les vins à ce stade. Nous attendrons les assemblages en avril pour nous prononcer. D’ores et déjà, nous savons que la matière existe pour créer de grandes cuvées, à condition d’être sélectifs. Dans ce sens, 2013 n’est pas un grand millésime universel. Mais c’est peut-être un très très grand millésime pour les lots d’exception. L’acidité des éléments de maturité moyenne sera délicate à gérer, car elle sera quelquefois très vive. Nous avons pris la décision de n’empêcher aucune fermentation malolactique en cuve cette année. Dans les fûts, en revanche, nous l’éviterons comme d’habitude. Nous y avons donc logé la « première vendange », la plus mûre. Une nouvelle évaluation sera faite au printemps prochain, et dans quatre, six ou dix ans, pour vérifier le résultat dans le Royale Réserve, le Blanc de Noirs millésimé ou le Clos des Goisses 2013. »

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