D’un langage paresseux à un vin tordu, il n’y a qu’un peu de laisser-aller. Mais Michel Bettane veille.

En France, c’est sûr, nous aimons les petits. Le petit café du matin, avec son petit croissant, le petit dessert à midi, le petit digestif du soir, gentiment proposé peut-être pour recevoir un petit pourboire. Nous avons de l’affection pour ceux qui jouent petit bras sur un court de tennis ou qui roulent petit braquet à vélo, bref nous pardonnons tout au petit sauf quand nous nous trouvons gagne-petit sur notre feuille de paye. Dans le même esprit, si nous nous gargarisons parfois de rêves de grandeur, nous nous méfions plus souvent du grand. Nous ne manquons pas une occasion de rappeler les puanteurs du Grand Siècle, les désastreux choix politiques et le soleil de notre grand roi ou les crimes de nos grandes guerres. Le grand, c’est pour le sport. Pour le reste, nous coupons les têtes qui dépassent.
Le vin n’y échappe pas, forcément. Parlez de grand vin ou de grand terroir à un petit bourgeois de la petite famille des branchés, journaliste, blogueur ou pilier de bar, et vous verrez immédiatement sa réaction. Rappeler que la nature est tout sauf démocratique et sait faire des terroirs plus grands que d’autres vous fait passer pour un infâme réactionnaire. Appeler grand un vin malencontreusement convoité par une minorité, s’il est rêvé par tous, devient le comble du conformisme béat ou de la corruption généralisée, née évidemment du grand complot. Mais alors comment appeler la chose ? Dites vin noble, comme nous avons essayé de le faire à l’Académie internationale du vin, et c’est encore pire. Si nous n’avons pas oublié la Révolution, nos présidents n’ont pas guillotiné dans leurs bureaux le mobilier de l’Ancien Régime. Schizophrènes, nous méprisons une noblesse qui ne se donne que la peine de naître, mais nous sommes fiers de passer encore pour le pays du grand vin que nous ne buvons plus, tout en nous flagellant devant toutes les batailles perdues par lui sur le marché international, avec l’arrivée de concurrents forcément tricheurs ou malveillants. Par des raisonnements encore plus tordus, nous accusons ce grand vin, ce vin noble, de multiplier les entorses à la morale, la sienne compris, polluant les banlieues des vignobles, et les lois de Sainte-Isabelle Saporta, prêtresse du vin politiquement correct. Donc bien fait pour lui, si l’on ne croit plus en lui.
Mais après le désespoir, l’espoir renaît, on nous a trouvé l’antidote. Le petit vin du petit producteur, au petit prix. Mais oui. Celui avec une étiquette et une marque à lire et à comprendre au troisième degré, surtout quand des juges dénoncés comme partiaux et incompétents lui refusent l’appellation. L’erreur ou, plus encore, d’obscurs règlements de compte locaux sont certes possibles et humains, mais le plus souvent il suffit de goûter le produit pour comprendre le rejet. On vous répond alors immédiatement : « Tu n’as rien compris, (on a le tutoiement facile dans ce milieu), ton palais est formaté par les errements et les triches de la viticulture productiviste. Et ton vocabulaire, par les clichés élitistes d’une classe qui fabrique de fausses valeurs. » Dans notre langue, élégant est un adjectif à bannir. Et je ne dis rien de racé, avec son étymologie suspecte, qu’il faudrait remplacer par nature ou sans fard. On décline d’ailleurs toute la gamme des sans chez nos nouveaux sans-culottes, y compris sans talent. Le talent n’étant pas, par définition, égalitaire, démocratique, est un concept hautement suspect.
Si vous pensez que tout cela n’est que la comédie d’un petit clan, profitant d’une position privilégiée dans la communication pour jouer à l’armée mexicaine en faisant défiler en boucle sa petite troupe, vous avez sans doute raison. Mais je crains aussi la multiplication de dangereux dégâts collatéraux. Nos comiques font des émules à l’étranger. Du bon petit vin boisson, facilement industrialisable, on peut en faire partout, et partout avec des conditions de production souhaitables dans le domaine de l’écologie, comme moins de dépense énergétique pour le transporter et le distribuer, sans parler de la mise en valeur difficilement condamnable des savoir-faire locaux. Du grand vin œuvre d’art, on peut malheureusement en avoir moins le besoin ou le désir, parce que son coût d’élaboration est trop élevé par rapport au niveau de vie d’une majorité d’amateurs et que sa consommation demande une culture et un environnement que nous ne sommes pas encore en mesure, et il faut le regretter, d’enseigner ou de donner au plus grand nombre. De toute façon, les lieux où on peut le produire sont limités et en général reconnus depuis longtemps, ce qui laisse peu de chance à l’originalité de l’expertise ou à la créativité de la découverte. Les seuls points sur lesquels nous pouvons intervenir, en tant qu’experts, auprès de la communauté des amoureux du vin, dont nous faisons aussi partie, c’est la défense et la préservation des terroirs de qualité, quand le grand commerce ou la grande distribution, qui savent si bien jouer aux petits, n’acceptent pas de leur offrir un prix récompensant l’effort pour les perpétuer. Cela devient plus que jamais un devoir et une obsession pour toute notre équipe chez Bettane et Desseauve.

 

Article paru dans EN MAGNUM n°11 (mars-avril-mai 2018)

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